Proverbe de Xuefeng Chen : écrire sur l’art

Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.
Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.

 

天       长      地   久,   百    头    偕    老

Tian Chang  Di  Jiu,  Bai  Tou  Xie  Lao

Traduit mot à mot : « Ciel grand, Terre vaste, Tête blanche, Vieux enlacés ». Un serment d’amour éternel que les Chinois comprennent intuitivement, et que l’on pourrait interpréter de la manière suivante : « Je te serai fidèle jusqu’à ce que tes cheveux blanchissent, et nous serons deux vieillards unis comme le ciel immense et la vaste terre. »

Ce dicton chinois est brodé sur une œuvre en mousseline de l’artiste Chen Xuefeng, vivant à Lyon depuis quelques années.

J’ai rencontré cette femme et son travail dans la galerie Françoise Besson, à Lyon, en août dernier. En prévision de la grande foire internationale d’art contemporain, Art Paris, qui aura lieu fin mars 2014 au Grand Palais, la galeriste lyonnaise voulait publier un catalogue monographique de l’artiste. J’en ai signé le texte, et pour ce faire, j’ai pris un immense plaisir à explorer l’œuvre de cette artiste singulière.

La jeune artiste franco-chinoise, formée d’abord à l’école des beaux-arts de Kunming avant d’enseigner l’art à Suzhou, et de parachever sa formation à l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, est travaillée par les questions de fidélité et de complétude, d’où le serment d’amour éternel que j’ai cité en haut de ce billet. Sans doute parce qu’elle est en situation de déchirement (sa situation d’exil en Europe) et qu’elle expérimente dans sa chair à la fois la nécessité de conserver son identité et l’impossibilité de la garder en l’état. Un grave accident de voiture dans les montagnes du Yunnan n’est pas étranger non plus aux obsessions de la blessure et de la mort.

Son œuvre mélange ardemment la douceur et la violence de la féminité.

Travailler sur son œuvre m’a fait beaucoup de bien, en me replongeant dans la critique d’art. C’est un exercice très gratifiant, même si je l’ai écrit dans la précarité et la pauvreté, sur des tables de bistrots et dans des squats californiens. Ecrire sur des œuvres d’art, c’est encore plus inutile que l’art lui-même, encore moins productif. On se sent devenir esthète, aristocrate, rentier.

Ecrire sur l’art, c’est l’acmé de la sagesse précaire, car c’est la crème du luxe.

Silicon Valley (2) Mon amie chinoise de Los Gatos

Il m’est arrivé d’avoir une petite amie chinoise, je le confesse, et je l’ai revue récemment à Los Gatos, dans la Silicon Valley. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, dans la province du Jiangsu, elle avait 21 ans. Elle doit en avoir 30 aujourd’hui. Nous n’avons jamais rompu, donc techniquement, j’allais voir une amoureuse.

Malheureusement, elle est mariée avec un ingénieur d’origine iranienne, et elle dit être enceinte. Mon voyage fut l’occasion de lui rendre visite. En un sens, en se mariant avec cet ingénieur, elle me trompait. Le sage précaire venait récupérer son bien, pour ainsi dire. Débonnaire, mais le couteau entre les dents.

A la décharge de mon amie, nous n’avions jamais formé un couple très officiel. Notre histoire avait plutôt consisté en une série de rencontres, de voyages, de petits séjours. De découvertes et de retrouvailles. Nous n’avions donc pas de raison fondamentale de rompre formellement.

Elle m’a donné rendez-vous à la bibliothèque publique de Los Gatos. Octobre, lumière estivale, belle voiture de location, conduite modérée. Un beau corps m’attendait, parfaitement proportionné et habillé avec beaucoup de sobriété, une tête étonnamment ronde et les pieds dans des bottes fourrées. Moi, j’avais mis un costume noir rayé et une chemise blanche.

Nous nous prenons dans les bras, heureux de nous retrouver. Nous avons vieilli, surtout moi. Elle n’a pas beaucoup changé, mais son visage est moins rayonnant, et sa tête a comme enflé. Ayant, de plus, opté pour une coupe de cheveux volumineuse, elle présente le spectacle d’une montgolfière sur un corps de poupée.

Dans ses courriers, le long de ces années, elle s’était plaint du climat de la Silicon Valley. Elle disait que sa peau n’était pas adaptée à ce soleil et à cette sècheresse. Elle disait qu’elle s’ennuyait en Amérique, que la nourriture n’était pas bonne, qu’elle n’arrivait pas à se faire d’amis, et qu’elle traversait de nombreuses crises avec son mari. Ses mails ne rendaient compte d’aucune satisfaction. Pourtant, elle avait réussi ce qu’elle désirait le plus : trouver un homme stable pour former un foyer stable. Le mot de stabilité revenait constamment dans sa conversation.

Pour moi, sa réussite est ailleurs : s’être débrouillé pour s’installer durablement en Californie. Elle ne se rend pas compte qu’elle vit dans l’endroit le plus désirable du monde.

Nous nous promenons dans la bibliothèque, à ma demande. J’imaginais qu’elle chérissait ce lieu, qu’elle y venait pour lire, faire des rencontres, participer à des groupes de lecture ; ce sont des choses que les Américains font volontiers. Pas mon amie, qui n’aime pas trop cet établissement. Elle m’a donné rendez-vous ici à cause des places de parking gratuites.

Nous remontons la rue principale de Los Gatos. Ville toute neuve, construite depuis le développement des entreprises de hautes technologies, dans les années 90, une ville d’ingénieurs et d’informaticiens qui travaillent à Palo Alto, devenue trop chère. Ville de gens aisés, mais sans luxe apparent. Ville propre pour de jeunes familles, ville sans culture urbaine.

Nous prenons ma voiture pour aller dans un restaurant chinois dans un autre quartier, ou une autre ville. Je ne comprends pas tout ce que me dit mon amie. Elle-même n’est pas certaine de savoir si les noms qu’elle emploie désignent une commune, un quartier ou un centre commercial.

Le plus étonnant chez elle est son anglais. Je m’attendais à ce qu’elle devienne une anglophone accomplie, avec un accent américain. En Chine, au temps de notre aventure, nous communiquions exclusivement en anglais et j’aimais sa prononciation, sa précision dans les termes. Elle avait un bon niveau et, vu son âge et son environnement, après quatre ans passés en Californie, elle aurait dû, pensais-je, progresser immensément. Or, son anglais s’était détérioré. Elle avait gardé son accent chinois et elle avait perdu du vocabulaire.

C’est alors que j’ai compris qu’elle était tout simplement malheureuse. Elle ne lisait plus en anglais et ne regardait même pas la télévision américaine. A tout hasard, j’ai demandé en quelle langue elle parlait avec son mari, mais c’était absurde de ma part. Ils ne communiquaient plus du tout.

Jack Kerouac entre North Beach et Chinatown

La rue Jack Kerouac, San Francisco

San Francisco.

La rue Jack Kerouac fait un passage entre North Beach et Chinatown.

Chinatown 020

North Beach, c’est le quartier qu’avaient élu les écrivains de la génération Beat pour QG. Le poète Lawrence Ferlinghetti y a ouvert sa célèbre library, City Lights, dans les années 50. Et entre cette librairie et le quartier chinois, une mince petite allée qui porte le nom de l’auteur de Sur la route.

Aucun des grands auteurs « Beat » (Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs, etc.), n’est originaire de Californie. Ils viennent plutôt de la côte est, et, pour certains, sont même québécois d’origine. (La langue maternelle de Kerouac était le joual. Voir cette vidéo d’une interview en français.)

Ils ont été attirés par San Francisco car on leur parlait d’une renaissance littéraire qui y battait son plein.

J’ai voulu visiter la fameuse librairie. C’est devenu un lieu touristique. On en est presque gêné. On se demande ce qu’on vient chercher là, un peu comme, à Paris, lorsqu’on va traîner chez Shakespeare et Compagnie.

En revanche, descendre le quartier chinois est une expérience réjouissante. Touristique, aussi, mais vivante, colorée, où les commerces fonctionnent pour eux-mêmes, non pour le souvenir d’une diaspora chinoise disparue. Les poètes  n’ont pas disparu, à San Francisco, j’en ai déjà témoigné, mais ils ne sont pas à North Beach. Trop cher, trop gentrifié. En revanche, les Chinois sont bien dans l’immense quartier chinois.

Et à la différence de tous les quartiers chinois que j’ai connus, celui-là a été le théâtre de fortunes et de banqueroutes depuis plus de 150 ans! Plus que nécessaire pour que les Chinois construisent des pagodes, des immeubles chinois tels qu’on n’en voit plus à Shanghai.

Soirée franco-chinoise à Lyon

Soirée franco-chinoise, galerie Françoise Besson

On se souvient que la grosse problématique de cette soirée concernait la date du 8 août.  On nous promettait une solitude sibérienne. La Galerie Françoise Besson fit bien les choses, mit les petits plats dans les grands, et nous nous vîmes une bonne cinquantaine de personnes au plus fort de la soirée.

Guillaume Thouroude, galerie Françoise Besson, photo Catharina Bertoni.

Ma nièce Coline, qui était venue avec sa grand-mère (la mère de mon frère JB, ma mère pour ainsi dire), fit le compte des pique-assiettes qui avaient limité leur action culturelle à vider les bouteilles et les plateaux de bouffe. Un mec qui m’a abordé à la fin, n’a paraît-il strictement rien écouté de la soirée, et bu exactemet 18 verres de vin.

Il n’avait pourtant pas l’air plus ivre que moi quand il m’a parlé.

Françoise, la directrice de la galerie, mi amusée, mi bienveillante

Françoise Besson, la directrice, m’avait logé dans un appartement de grand standing, au-dessus de sa galerie. C’est un appartement qu’elle loue à des vacanciers ou des conférenciers, et qu’à l’occasion elle destine à des artistes et des écrivains en mal de logement. En l’occurrence, j’entrais dans la case « écrivain en résidence ».

Françoise est un de ces personnages qu’une ville se félicite d’avoir en son sein : dynamique, généreuse, à l’organisation parfois baroque, fourmillante d’idées, elle prend des risques pour l’amour de l’art. Elle entreprend comme d’autres jonglent avec des quilles en flamme, et à la fin, les projets improvisés prennent forme on ne sait trop comment.

La « bonne » ville de Lyon (toujours ce qualificatif mystérieux accolé à ma ville natale) a besoin de gens comme elle, un peu fous, n’ayant pas peur de faire du name dropping, quitte à se mélanger les pinceaux avec les names que l’on droppe. Les « bonnes » villes en général ont besoin d’individus comme Françoise, qui n’ont pas froid aux yeux, et ne craignent pas de lever de fortes sommes pour faire construire une maison d’architecte en plein quartier de canuts.

En conséquence de quoi, sa galerie d’art contemporain, au 10 rue de Crimée, à la Croix-Rousse, est un des haut lieux de la création et s’est imposée dans les foires internationales.

Chen Xuefeng, photo Catharina Bertoni

Dans la galerie, c’était l’exposition d’une ravissante artiste chinoise vivant à Lyon, Chen Xuefeng. D’où l’opportunité d’organiser une soirée autour de notre livre Traits chinois/Lignes francophones. Chen Xuefeng est originaire du Yunnan et son art est très influencé par les arts décoratifs et religieux de la minorité Yi, dont sa mère fait partie.

Broderie, céramique, c’est avec d’anciennes méthode que cettte jeune femme parle de la douleur et du plaisir d’être une femme.

Chen Xuefeng, photo Catharina Bertoni

Ce fut une belle rencontre, et il est maintenant question de collaborer à nouveau sur le catalogue des oeuvres de Chen Xuefeng. Prions les divinités Yi que ce projet aboutisse à son tour. Nul doute qu’il empruntera des chemins détournés.

Il n’y eut que des belles rencontres autour de ce 8 août, et c’est une des réussites de la galerie de Françoise de les rendre possibles tous les jours : Catharina Berthoni, photographe brésilienne, a elle aussi éclaboussé de son charme et de son talent cette soirée. Elle a été une pièce maîtresse dans l’organisation, ainsi que dans la représentation de l’événement.

Oeuvre de Chen Xuefeng, Galerie Françoise Besson, photo de Catharina Berthoni

En revanche, Françoise et ses invités se connaissent depuis si longtemps qu’on ne compte plus le nombre des années. Ce serait inconvenant. La superbe Cécilia de Varine est venue nous parler du tableau Malade fiévreuse de Chang Su-Hong, qu’elle a redécouvert grâce à ses recherches dans les réserves du musée des Beaux-arts de Lyon.

Cécilia de Varine, photo Catharina Bertoni

Nous avons profité de la présence en France du non moins superbe Benoît Carrot, plus connu sur ce blog sous le pseudo Ben. Professeur de philosophie expatrié au Tchad, il nous a gratifié de sa faconde impeccable et nous entretenu de la francophonie chinoise en Afrique centrale.

Benoît Carrot, photo Catharina Bertoni

Tout comme le livre lui-même, qui est constitué d’une toile d’arignée d’amitiés tissées sur tous les continents, cette soirée était placée sous le signe de la vieille connivence entre des Lyonnnais fringants. Originaires de Haute-Savoie, du Forez et de Bourgogne, mes compagnons ont eu la plaisante idée d’être brillants, drôles et stimulants.

Je ne sais pas si je peux dire de mes copains qu’ils sont tous des sages précaires comme moi, sans doute pas, mais ça n’a pas d’importance. La chaleur des relations humaines ne se mesure pas à l’identicité des destinées sociales (comprenne qui pourra).

Le sage précaire et Ben, photo Catarina Bertoni.

Soirée franco-chinoise : enchantez votre 8 août

Pour ceux qui se trouveraient dans la région lyonnaise en août, voilà un événement pour vous. Vous le voyez sur le carton d’invitation mis en illustration de ce billet, trois contributeurs de Traits chinois/Lignes francophones se réunissent à la galerie Françoise Besson le 8 août.

Quand Françoise, la galeriste, m’a proposé cette date, ma première réaction ne fut pas enthousiaste, mais très vite je vis les avantages qu’il y avait à se réunir en plein été.

D’abord il n’y a pas de bonnes et de mauvaises dates. Une bonne date, c’est toujours un embouteillage de réunions, de concerts, de festivals, d’opportunités de toutes sortes. Personne n’est jamais disponible pour vous, les jours et les nuits considérés comme des « bonnes dates ». Essayez d’organiser quelque chose le 21 juin par exemple, ou le 14 juillet, ou le week-end de la Pentecôte.

Alors que le 8 août, c’est un vrai moment banal de l’été, où les gens sont seuls à crever. Ils ont chaud, la ville est fantomatique, ils sont ouverts aux rencontres, aux aventures, à tout ce qui pourrait leur faire oublier l’infinie banalité du 8 août. Leur voiture trouve à se garer aisément, ils sont moins stressés. Les Lyonnais qui se trouvent encore à Lyon le 8 août, généralement, ne sont pas en vacances, et ils sont contents qu’on leur propose un petit événement sympa dans leur quartier.

Le 8 août est la date parfaite pour apparaître vivant, dynamique et imaginatif. Aucune célébration historique majeure pour nous faire de l’ombre, à part la fameuse catastrophe minière dite du Bois de Cazier, à Marcinelle (Belgique), le 8 août 1956. C’est la date anniversaire de personnages aussi considérables que Martine Aubry et Francis Lalanne. Pas de quoi sauter sur les tables.

Pour ce qui est de la grande histoire, c’est un jour coincé entre la commémoration d’Hiroshima (le 6 août 1945) et celle de Nagazaki (le 9 août 1945).

C’est implacable et indéniable : la sagesse précaire et la galerie Françoise Besson ont encore frappé juste.

« Nihao Lyon », webmag franco-chinois

Julie est une jeune sinologue sémillante. Retour de Chine, elle s’est installée à Lyon, et a créé un magazine uniquement diffusé sur la toile, consacré aux relations entre la Chine et la France. Nihao Lyon (« Bonjour Lyon »), comme son nom l’indique, est spécialisé dans tout ce qui se passe dans la région lyonnaise, du point de vue chinois, et inversement. Chaque article est traduit en français et en chinois, selon la langue dans laquelle a été écrit l’article.

C’est dans ce webmag que j’ai donné une Interview récemment, pour détailler ce qui, dans Traits chinois/Lignes francophones, concerne Lyon. Je ne vais pas écrire ce qui est déjà dit dans l’entretien, mais il est vrai que ma ville natale a une place à part dans les relations franco-chinoises, depuis un bon siècle!

Il est indéniable que cela crée un sentiment de spécialisation un peu étroit, et qui n’est pas destiné à intéresser beaucoup de monde en dehors de petit monde lyonnais. Certes. Mais c’est le genre de débouché médiatique que je trouve intéressant, justement. D’habitude, on parlait de ce livre de manière très générale, et on n’avait jamais le temps ni la place d’entrer dans le détail. Ici au moins, le sens du détail est inclus dans le titre même du webmag. Et cela nous permet d’évoquer plus amplement des contributeurs et des oeuvres, qui sont trop souvent recouverts d’une nappe de silence.

 

Francophonie chinoise

Traits chinois/Lignes francophones

Notre fameux livre Traits chinois/Lignes francophones attire l’attention qu’il mérite en Chine, à partir d’aujourd’hui. J’ai été contacté récemment par le fondateur du Forum Chine et francophonie qui me demande d’intervenir pour la journée internationale de la francophonie, le 20 mars 2013.

C’est sous la rubrique « L’Invité du jour » que mon intervention est immortalisée. Un petit entretien qui donnera peut-être envie à des habitants de l’Empire du milieu d’aller voir d’un peu plus près ce qui se trame depuis plus d’un siècle dans cette étrange rencontre entre créateurs chinois et langue française.

 

Pierre, la Chine et les Cévennes

Ce livre que je lis en plein soleil hivernal, c’est un cadeau de mon ami Pierre, plus connu sous le nom d’Ebolavir. Vivant en Chine, marié à une Chinoise, Pierre est un génie de l’informatique à la retraite, et vit les dernières décennies d’une vie bien remplie entre la France et la Chine.

Cela faisait des années que nous nous connaissions et nous ne nous étions jamais rencontrés. Des années que nous lisions nos publications respectives, que nous commentions les mêmes blogs, et que, par petites touches, nous avions fini par nous connaître un peu. Cet hiver, cependant, Pierre a décidé de venir jusqu’au terrain de mon frère pour passer quelques jours dans mon mazet en pierre.

Le pauvre a dû supporter les conditions spartiates du mode de vie d’un sage précaire. Il fait froid, et quand on fait du feu pour se réchauffer, la fumée nous intoxique. Il n’y a pas de douche, et quand on se lave au gant de toilette, on tombe malade. On ne travaille pas, c’est vrai, mais les activités quotidiennes sont harassantes. Les heures de lecture au soleil sont donc des moments de répit équivalentes à des siestes réparatrices.

Pierre lisait alors Traits chinois/Lignes francophones, auquel il aurait pu participer, et moi La Chine à Paris, un livre collectif de Richard Beraha, qu’il m’a, donc, offert. Le livre que j’ai co-dirigé et co-écrit (Traits chinois) s’intéresse aux Chinois francophones dans leur dimension artistique et littéraire. Celui de Beraha est davantage centré sur les travailleurs chinois arrivés en France sans papiers. Nos deux angles d’approche sont donc complémentaires puisque nous ne parlons pas du tout des mêmes personnes, et que nous nous intéressons pourtant à la même population.

Mais Pierre ne s’est pas limité à m’offrir un livre. Dans son immense générosité, il a aussi apporté une bouteille du grand alcool chinois : le Baijiu. Un alcool distillé à partir du mélange de vin de riz, de sorgho, de millet et autres céréales. Le goût de ce breuvage est exotique et rappelle au sage précaire ses années passées à Nankin et à Shanghai.

Mon invité a aussi pris de superbes photos. J’aime beaucoup celles où je figure, non parce que je m’aime, mais parce que je me trouve moins ridicule sur les photos de Pierre que sur d’autres. Pour dire le vrai, je me trouve plus intéressant sur les photos de Pierre que dans la vie.

Dans la vie, le sage précaire est un petit être fragile et arrogant. Dans les photos de Pierre, il se transfigure en personnage solitaire, mélancolique et serein.

Une sorte de héros wagnérien, qui erre dans les montagnes, chasseur sans arme et ermite sans âme.

Dans les photos de Pierre, la sagesse précaire se fait nietzchéenne, allemande et romantique. Comme ce dernier cliché le montre, auprès d’un rocher digne d’un jardin chinois, au sommet du Puech Sigal.

L’étrange liberté de Mo Yan, prix Nobel de littérature

L’attribution du prix Nobel de littérature 2012 à Mo Yan est une très bonne nouvelle pour la république des lettres. Mo Yan est un superbe écrivain, un des rares, voire le seul, à être unanimement reconnu par l’ensemble des mondes chinois, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Chine.

Je l’ai découvert dès ma première année en Chine, en 2004. Même les plus grands auteurs, Bi Feiyu et Su Tong, disaient de lui qu’il était le premier, ex-aequo avec eux-mêmes.

Quand je demandais aux gens, aux universitaires notamment, ce qu’ils pensaient de l’autre prix Nobel chinois, Gao Xingjian, ils me répondaient systématiquement que Mo Yan le méritait davantage. Il faut dire que Gao était banni de Chine, et qu’il avait pris la nationalité française.

Or, Mo Yan et Gao Xingjian sont deux écrivains magnifiques de la Chine contemporaine. Tous les deux nés après la deuxième guerre mondiale, ils ne sont pas des dissidents, mais frappent par la liberté de leur style et par l’aspect mythologique de leur imagination.

Le plus étonnant, concernant Mo Yan, est qu’il soit resté aussi accepté dans la Chine communiste. Militaire de carrière, il vient de la campagne et fait partie de l’Union des écrivains : c’est donc un officiel, à sa manière, un membre du parti. Et pourtant, il suffit d’ouvrir un de ces romans pour voir qu’il ne connaît pas la censure. S’il a dû retirer des choses de ses manuscrits, ce qui reste est passablement osé dans un pays non démocratique.

Non seulement il critique la corruption des cadres, non seulement il dénonce les abus des politiques mises en place par le Parti, mais surtout, il le fait dans un style baroque et jouissif, provocateur et cru, trivial et fracassant. Tout ce que la culture officielle chinoise déteste. On en banni, pendu, enfermé, pour moins que ça.

Alors comment a-t-il fait pour passer à travers les mailles du filet ? En n’étant lu par personne ? Pensez donc, il est extrêmement connu en Chine. Ses livres ont beau être exigeants pour le lecteur, ils sont des best-sellers. Alors comment se fait-il qu’un auteur comme Gao soit banni et un autre comme Mo Yan soit célébré ?

A mon avis, cela n’a rien à voir avec le contenu des livres.  C’est plutôt une question de relations à l’intérieur des groupes de pression. J’imagine que Mo Yan s’est fait de solides amitiés au sein de l’armée, puis au sein du monde de la culture, puis même au sein des instances dirigeantes. J’imagine qu’il est intouchable parce qu’il est protégé personnellement, par des gens qui ont du pouvoir. Et ces gens, pourquoi le protègent-il ? Parce qu’au sein du parti, il existe un courant « libéral », un courant en faveur des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté d’expression.

Lire et soutenir Mo Yan, c’est donc un formidable effort de l’esprit contre les simplifications humanitaires qui ont tendance à étouffer la littérature actuelle. Rien que pour cela, ce prix Nobel est une excellent nouvelle.

La soif de vie d’une fille de Nankin

Si les réseaux sociaux ne servaient qu’à cela ce serait déjà suffisant. J’ai reçu l’autre jour la demande d’une Chinoise à être mon « amie ». Son nom me disait vaguement quelque chose. Contrairement à tant d’autres qui lancent ces demandes sans commentaire, elle s’est fendue d’un petit message, précisant où l’on s’était rencontré, autrefois, à Nankin. « Tu te souviens de moi ? »

Je regardais la photo de son profil et ce visage me rappelait clairement quelqu’un, mais j’avais besoin d’en savoir plus avant d’en être assuré. J’ai regardé les autres photos de cette jeune femme et je n’eus plus aucun doute. C’était, en 2005, une étudiante en français, dans un établissement supérieur situé dans la banlieue lointaine de Nankin. J’y allais deux ou trois jours pas semaine, pour enseigner, mais elle ne faisait pas partie de mes étudiantes. Elle était beaucoup plus grande que les autres, ce qui lui donnait une image de maturité.

Les photos d’elle, aujourd’hui, montrent une fille qui a beaucoup changé depuis les années où je l’ai connue. Quelques photos, les unes prises à Paris en 2009, d’autres à Pékin en 2010, et de rares autres prises à Montréal et à Toronto en 2011. Elle s’est transformée, et de jolie jeune fille, elle semble être devenue une femme magnifique, au sourire calme et à la pose toujours assurée, modeste.

Elle est donc parvenue à faire ses études en France, puis à les poursuivre au Canada, où elle se trouve aujourd’hui.

Me sont revenus des souvenirs, avec elle, parmi les plus doux qui me restent de mon séjour en Chine. Il est vrai que dans cet établissement lointain, où je passais une partie de la semaine, et où je vivais une existence parallèle à celle que j’avais à Nankin, la présence de cette étudiante a été éclipsée par celle d’une femme qui m’a ébloui et qui a joué un rôle plus important dans ma vie. C’est pourquoi j’ai peu parlé d’elle dans mes blogs chinois, sauf ce texte fondateur (pour moi), où le Lac des Nuages Pourpres entrait dans mon imaginaire, auréolé de raffinement, d’érotisme et de luxuriance subtropicale. 

Mais ce bel après midi au lac n’est que la fin, et l’apogée, de ma relation avec elle. C’était le mois d’août, longtemps après la fin des cours. Les souvenirs qui me reviennent concernent les semaines précédentes, en juin ou en juillet, où elle m’impressionna par son talent, sa débrouillardise et son envie de vivre qui la distinguait radicalement de tous ses camarades.

Je faisais un reportage, avec les étudiants, sur les ouvriers migrants qui travaillaient dans et autour de notre établissement. La plupart des étudiants se sont vite lassés de ce travail, de ces entretiens, de ces investigations, mais elle a continué car elle rêvait d’être journaliste. Je tenais la caméra et elle interviewait les gens. Nous nous répartissions les rôles : je m’approchais des lieux plus ou moins interdits, elle me suivait, puis quand il fallait parler à quelqu’un, c’est elle qui prenait les devants. Je lui donnais des idées de questions à poser, et c’est elle qui avait les gestes et les sourires qui apaisaient.

Nous sommes allés dans les baraquements qui servaient de logements aux ouvriers. Ambiance à mi-chemin entre la colonie de vacance, le gîte de montagne et le camp de concentration. Des hommes en slip se lavaient ou se reposaient, faisaient des blagues. Ma partenaire restait avec moi et ne semblait pas avoir la moindre peur. Moi non plus, je n’avais pas peur. Elle et moi formions un duo parfait, nous nous rassurions mutuellement.

Ayant vu une femme avec son bébé, nous sommes entrés pour l’interviewer, avec son accord. Son mari d’ouvrier était parti de la campagne pour trouver ce travail loin de chez eux, et elle avait décidé de le suivre plutôt que de vivre dans la misère de la campagne. Ils partageaient ce minuscule espace, à trois, et espéraient une vie meilleure, à 50 euros par mois. L’image que j’ai filmée était magnifique. Une petite lampe éclairait cette jeune mère, et mon amie étudiante, assise sur le lit, tenant la main de l’enfant, tout en lui posant des questions d’une voix douce. Cette fille a de l’avenir, pensais-je.

Je lui fis part de mon désir d’aller dans les montagnes que l’on voyait depuis le campus, les monts « Têtes de Bœufs ». J’avais décidé, pour ce faire, d’aller sur le campus à vélo depuis Nankin, afin de visiter un peu la région par mes propres moyens. Cela me prit une petite journée, car en Chine les banlieues d’une ville moyenne sont aussi étendues qu’un département français. Depuis le campus, il semblait que la montagne était moins loin que Nankin elle-même.

Elle voulut m’accompagner dans la montagne. Elle était toujours prête pour l’aventure. Le week-end suivant, nous fîmes les quelques heures de vélo qui nous séparaient de la montagne. Nous marchâmes, les guidons à la main, dans cette nature à moitié cultivée. Dans un champ de fruits que je ne connaissais pas, elle s’accroupit et mordit dans ces fruits pour m’en montrer l’intérieur. Le rouge dégoulinait. Nous étions affamés, nous mangeâmes accroupis, comme des sauvages, nous avions la bouche et le visage empourprés. Elle prenait un plaisir certain à quitter toute retenue, c’était une femme qui ne voulait pas se laisser enfermer dans une belle image de bonne élève. Elle débordait de partout, elle voulait vivre, vivre. Nous avons ri de nous trouver tout crottés, tout colorés par les fruits, épuisés et ensauvagés. Il y eut un moment de suspens où elle s’immobilisa près de moi, en me fixant de ses yeux pétillants. Elle voulait vivre, elle avait une soif de vie que j’ai rarement retrouvée depuis.

Au retour à vélo, elle me chanta la chanson Hélène, je m’appelle Hélène, qu’elle connaissait par cœur, et ne comprit pas pourquoi je trouvais cette chanson ridicule. Les derniers kilomètres étaient de trop pour ma petite amie. Je la tirais par le guidon, et la poussais dans le dos. Elle eut mal aux jambes et aux fesses pendant plusieurs jours, mais elle m’assura être heureuse.

Il y a peu de chance que je la revoie jamais, mais sait-on jamais ? Ce monde des travailleurs migrants, précaires et nomades, qui communiquent sur les réseaux sociaux, c’est un monde plein de promesses cruelles.