Des atrocités de l’histoire

Pour nous, en Europe de l’ouest, le mal a un nom, un triple nom : Hitler, le nazisme, la solution finale.

Pour les Chinois, le mal a un nom : l’armée japonaise, qui est venue violer la Chine et sa capitale Nankin en 1937.

Dans les courants universitaires à la mode, tels que le postcolonialisme, le grand événement de l’histoire humaine n’est pas le nazisme, ni le communisme (ce serait trop ethnocentrique), mais la colonisation et la traite des esclaves.

Mais de nouveaux mouvements historiographiques apparaissent, qui relativisent tout cela. Pour reprendre une vieille problématique déjà abordée ici, n’hésitons pas à dire qu’ils minimisent les crimes contre l’humanité évoqués ci-dessus. Pas forcément produites par des historiens, ces recherches peuvent l’être par des philosophes, des littéraires, des démographes, des économistes…

Steven Pinker, par exemple, est un psychologue, et il cherche à prouver que l’humanité va en s’améliorant, contrairement aux idées reçues. Que nous serions plus doux et civilisés qu’autrefois. Que nos crimes récents, nos génocides, nos massacres, sont très vilains, mais qu’ils sont quand même la marque d’une humanité plus apaisée, plus respectueuse de la vie que celle des siècles passés. 

On était bien plus « atroces » autrefois, et Pinker nous le prouve en dressant une liste des catastrophes humaines. Classées par le nombre de morts qu’elles ont causées, ces atrocités sont ensuite « recalculées » pour donner un équivalent du nombre de morts au XXe siècle. La population mondiale n’étant pas la même aujourd’hui qu’il y a deux mille ans, une guerre d’un million de morts était un événement beaucoup plus grave lorsque la terre ne comptait que quelques millions d’âmes qu’aujourd’hui, lorsqu’elle en compte 9 milliards.

Selon ces calculs, l’événement qui remporte la palme de l’atrocité dans l’histoire est : 

1- La rébellion d’An Lushan (8ème siècle), 36 millions de morts (équivalent de 429 millions au XXe).

Cela ne vous en bouche-t-il pas un coin ? Connaissiez-vous seulement An Lushan ? Si moi je le connais, c’est parce que j’ai vécu en Chine, et que cet épisode de la dynastie Tang a été l’objet de très beaux poèmes et d’opéras à vous couper le souffle d’émotion.

An Lushan était un général fidèle à l’empereur, mais lorsque ce dernier est mort, il a voulu devenir lui-même empereur. La guerre qui a fait rage entre l’armée impériale et celle d’An Lushan a pris des dimensions cosmiques : ces hommes étaient prêts à décimer la terre entière.

Suivent ces événements :

2- La conquête Mongole (13ème siècle), 40 millions (278 au XXe)

3- La traite des esclaves dans le monde arabo-musulman  (du 7ème au 19ème siècle), 18 millions de morts (132 au XXe)

4- La chute de la dynastie Ming (17ème siècle), 25 millions de morts (112 au XXe)

5- La chute de Rome (du 3ème au 5ème siècle), 8 millions de morts (105 au XXe)

6- Timur Lenk (14ème et 15ème siècle), 17millions de morts (100 au XXe)

7- L’extermination des Indiens d’Amérique (15ème-19ème siècle), 20 millions de morts (92 au XXe)

8- La traite des esclaves atlantique (le commerce triangulaire).

9- La deuxième guerre mondiale

10- La rébellion des Taiping (19ème siècle), 20 millions de morts (40 millions)

Après, on continue avec de joyeux zozos. Dans l’ordre : Mao Zedong, l’Inde britannique, la guerre de 30 ans, la Russie du 16ème siècle, Staline, la première guerre mondiale, les guerres de religion en France, le Congo, les guerres napoléoniennes, et enfin la guerre civile russe.

N’est-ce pas que cela en fiche un coup, et qu’on a du mal à s’y retrouver dans cette histoire mondiale.

Et puis, c’était qui, c’était quoi, ce Timur Lenk ?

 

Eloge de Caroline Riegel

Ce que j’aime le plus dans Soif d’Orient, c’est la façon dont la voyageuse passe d’une communauté à l’autre sans avoir de préjugés politiques sur les territoires abordés. À la différence de voyageurs qui se mettent en scène comme des stars, elle se fond dans le paysage, tâche de pratiquer les langues, et n’hésite pas à rester des mois dans un village du Zanskar.

Les récits de voyage de cette ingénieure hydrologue, dont j’avais parlé avec légèreté la première fois, m’ont beaucoup intéressé lorsque je devais écrire une conférence sur le Xinjiang, la grande province de l’ouest de la Chine. Je m’étais aperçu que dans des régions aussi tendues que le Tibet ou le Xinjiang, le récit de voyage devenait un exercice difficile, car l’auteur a tendance à se transformer en acteur humanitaire, à jouer les belles âmes, à défendre des bonnes causes, en héros des temps modernes, toutes choses qui font tomber le récit de voyage dans une sorte d’appauvrissement littéraire. Voir les productions de Priscilla Telmon ou de Sylvie Lasserre : le discours devient binaire, anti-chinois, et des sentiments sans nuance tels que l’indignation, la tristesse, la colère, le narcissisme parfois, remplacent les qualités que devraient animer les écrivains voyageurs : écoute, attention, attachements aux détails, critique de ce qui est donné comme vérité et discours officiels, capacité à voir les phénomènes culturels et anthropologiques sous les pratiques apparemment banales et/ou méprisées.

Caroline Riegel échappe à ce piège humanitaire et médiatique. Grâce sans doute à son objectif central, l’eau. Elle n’est pas en Asie pour dénoncer les dictatures (nous les connaissons déjà et nous n’apprendrions rien !), mais pour suivre et décrire les différentes façons de vivre avec l’eau, de s’en servir, de s’en protéger, de la révérer ou de la rechercher. C’est un récit de voyage en prise avec le vital, la survie.

Pour résumer d’une phrase l’éloge que je ferais d’elle, je dirais qu’à un moment où les récits de voyage deviennent arides à cause de l’engagement politique, elle irrigue le genre grâce à un point de vue de technicienne hydrologue.

On la voit entrer en contact avec des Chinois et des Ouïghours, (nomades et sédentaires). Elle montre que des Chinois sont serviables, qu’ils la laissent voyager même quand elle est à la limite de la légalité, et qu’ils ne sont pas tous riches et dominateurs. Elle fait une belle rencontre avec une Chinoise paysanne, avec qui elle se rend aux champs pour assister à l’irrigation des champs de la petite exploitation familiale.

Elle joint aussi une tribu nomade, des familles de bergers avec qui elle fait des bouts de transhumance. Ce sont des images qui restent, longtemps après la lecture. Elle décrit combien les nomades ouïghours « ont l’âme plus taquine que celle des nomades mongoles », et combien elle se fait charrier par les adolescents. Elle aide la femme à faire à manger sous la tente et se met en colère contre les avances d’un jeune homme en rut dont il n’est pas clair s’il se branle près d’elle ou s’il viole la voyageuse…

Elle montre des nomades qui passent leur temps à se chamailler et à se faire des caresses, à exprimer une sensualité exacerbée par le vent et la promiscuité sous la tente. Un jour, elle a cette réflexion comique alors qu’elle passe la tête dans l’embrasure d’une tente et qu’elle voit quatre jeunes gens en train de s’amuser : « Fumer, rire, paresser sous une tente aux allures de dortoir de colonie de vacances : ces jeunes bergers ont-ils vraiment la vie dure ? » (p.325).

La pauvre Française souffre d’une diarrhée sans nom. Elle n’en fait pas des tonnes, mais l’on comprend que c’est là une manière pour son corps de rejoindre le thème même de ce livre. Le voyage poursuit la présence de l’eau dans toute l’Asie, et la maladie fait de la voyageuse elle-même un lieu d’évacuation des eaux.

Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.

A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.

Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla ! » La priorité des paroles revient aussi à la voyageuse française.

C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Avec un Tibétain

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d’ « engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).

Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain où je marchais moi aussi il y a quelques années.

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra ! Nous y sommes ! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.

Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 1970. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on  défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

La vie d’adulte de Neige

 

Le jour de mon anniversaire, Neige a annoncé sur son blog qu’elle était enceinte.

Le 6 mai, elle a annoncé qu’elle s’était mariée.

Tout le monde dit que ce sont de bonnes nouvelles, alors je fais pareil. Je congratule.

Plein de fleurs pour Neige de Nankin.

Les Chinois de langue française

Ma collègue et amie Daniela a donné une brillante conférence sur les écrivains chinois de langue française.

Elle précise que les Chinois ne choisissent la langue française que pour des raisons alimentaires. « J’habite là, je publie ici, donc j’utilise la langue du coin. Si j’avais émigré en Allemagne, j’écrirais en allemand ».

Ce type de discours plaît à tout le monde car, dans l’université actuelle, on veut humilier les sentiments patriotiques et nationalistes. Réduire la langue française à une langue parmi d’autres, une langue de communication qui n’a aucun privilège culturel, c’est de bonne guerre et cela convient au discours dominant.

Or, j’observe quelque chose et je pose un question.

En Chine, le français est moins étudié que l’anglais, le japonais, le coréen et le russe. Le français est à égalité avec l’allemand et l’espagnol. Le français est considéré en Chine comme une « petite langue », ou une « langue rare » (c’est le mot qu’on employait lors de l’organisation des Jeux olympiques en 2008).

Il y a pourtant de nombreux écrivains chinois de langue française, depuis plus d’un siècle. Et ils sont de plus en plus nombreux depuis les années 1980.

Voici ma question : y a-t-il autant d’écrivains chinois de langue russe, de langue allemande et de langue espagnol ? Dans ces pays, y a-t-il des équivalents de François Cheng, de Gao Xingjian, de Dai Sijie, de Shan Sa, de Ying Chen, et de tant d’autres ? Y a-t-il, même, des équivalents du blog de Neige ?

Mon impression est qu’il y a une francophonie chinoise tellement riche qu’elle est incomparable avec ce qui se passe dans les autres langues. Mais comment le savoir ?

Postcolonialisme et régimes autoritaires : comment la dictature chinoise se sert des études postcoloniales

Le substrat théorique des études postcoloniales consiste en une critique interminable sur les concepts universalistes de la métaphysique, invariablement qualifiée d’ « occidentale ». On stigmatise donc toujours l’universalisme, au profit de choses aussi peu excitantes que la différence, la diversité, le métissage ou le multiculturalisme. Evidemment, les postcolonialistes eux-mêmes sont en faveur d’une société multiculturelle dans la mesure où tout le monde parle anglais, respecte son prochain, garantit l’égalité entre les hommes et les femmes, utilise la même monnaie d’un quartier à l’autre, respecte les lois. Dans les faits, il y a autant de différence que de beurre en broche, car le multiculturalisme n’est qu’une nouvelle façon de vivre à l’occidentale.

Ce qui est plus intéressant encore, c’est la façon dont les Chinois se sont emparés des théories postcoloniales. Zhang Yinde a écrit un chapitre très éclairant là-dessus dans Le Monde romanesque chinois au XXe siècle. Modernité et identités (Champion, 2003). Il montre comment la critique de l’ « universalisme occidental » a permis au pouvoir chinois de déconstruire et rejeter les droits de l’homme. C’était dans les années 1990, juste après le massacre de la place Tiananmen, et tout cela me paraît hautement significatif : ici en Europe et en Amérique, on se croit très malin quand on évoque « l’imaginaire racialiste constitutif de la République ». On se trouve très progressiste quand on clame que derrière nos valeurs se cache notre volonté de domination. Mais tout cela prend une autre tournure dans des pays où la liberté politique est refusée. Dans ces pays-là, on voit les étudiants défiler pour la démocratie, en 1989 par exemple, et l’on dit qu’ils sont manipulés par les Occidentaux puisque, ce sont les postcolonialistes qui l’ont dit, la démocratie et les droits de l’homme ne sont que le cache-sexe de l’impérialisme de l’homme blanc.

C’est ainsi que le chauvinisme chinois le plus étroit peut prendre appui sur les théories qui, ici, prétendent que la nation n’est qu’une fiction honteuse. Zhang Yinde le dit mieux que personne : « Le veto sur les droits de l’homme prend ainsi appui sur le double arc-boutant du postcolonialisme et de la rhétorique nationaliste. » (op.cit., p.74).

Les choses sont donc simples. Les postcolonialistes prouvent que la république est mauvaise car elle a coïncidé avec le colonialisme et l’impérialisme. Ils disent que la face sombre des Lumières est le visage des Africains mis en esclavage à cette époque. Que les deux faces sont inséparables. Eh bien, si cela est vrai, alors il faut aussi admettre que le postcolonialisme légitime les régimes autoritaires et corrompus – de Chine et d’Afrique notamment – de l’époque contemporaine.

Foulard Hermès : y a-t-il un art féminin ?

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J’ai bu un café, début octobre, avec une femme élégante d’une quarantaine d’années. Originaire d’Irlande du nord, elle porte souvent un foulard Hermès au cou, ce qui lui donne, fatalement, un air « français ». Elle dit que ce serait un rêve, pour elle, que de pouvoir faire une thèse, pendant trois ans, et de mener la même vie que moi. Lire et écrire tous les jours, faire des recherches solitaires, et ne plus avoir à faire avec les gens pour un temps, ce serait un vrai bonheur. Je ne démens pas.  

Je lui conseille de faire des démarches pour entreprendre une thèse. Après tout, il y a tellement de thésards qui détestent leur sort. Il serait bon que l’université s’ouvre à des personnalités qui se sentent faites pour la recherche. Quel sujet ? Elle dit que ce qu’elle connaît vraiment, c’est la mode, et que cela ne fait pas très académique. On ne sait jamais, dis-je, la mode est un sujet de recherche comme un autre. Je suis certain qu’il y a mille choses à dire, ne serait-ce que sur un foulard Hermès.

Et nous voilà partis dans une conversation sur cette marque dont j’apprendrai tout, car je ne savais même pas qu’elle était française.

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Siobhan, ce n’est pas son vrai nom mais nous la désignerons ainsi, n’a pas les moyens de s’offrir de nombreux foulards. Elle n’est, selon ses propres mots, qu’une « petite collectionneuse », mais elle a une amie, à Dublin, qui possède des dizaines de foulards.

Quand elles se voient, l’amie dublinoise en apporte quelques uns, pliés et rangés dans leur boîte d’origine. Et les deux amies les sortent, les déplient et les contemplent longuement, en commentant les motifs, les couleurs, la texture. Je lui demande qui des deux plie et déplie. L’une ou l’autre, me répond-elle, il n’y a pas de règle fixe à ce stade du rituel, apparemment.  

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Je suis fasciné par la passion que peut inspirer des foulards. Les collectionneuses me font penser aux lettrés chinois avec leurs rouleaux de calligraphies et de peintures. Les rouleaux n’étaient pas suspendus sur les murs comme nos tableaux occidentaux. Ils étaient enroulés, rangés dans des étagères, et ils n’étaient exhibés que parcimonieusement, avec d’autres connaisseurs. On les déroulaient un par un, alors, et l’une des délectations venaient de ce que les oeuvres étaient dissimulées la plupart du temps. Contempler une oeuvre avait quelque chose de sacré.

C’est peu de dire que les foulards Hermès ont quelque chose de sacré.

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D’après Siobhan, les collectionneuses ne se comptent pas parmi les femmes les plus riches. Elles appartiennent plutôt à une classe moyenne aisée, enrichie récemment, mais ayant suivi des études supérieures avancées. Elle dit, et elle se range peut-être dans cette catégorie, qu’elles aiment l’opéra, la musique classique et les beaux-arts. Qu’elles ne sont plus « toute jeune » et que les foulards ne sont pas réductibles à un signe extérieur de richesse, ni à un accessoire de compétition.

Elle précise que les femmes regardent les autres femmes avec un regard de juge. « Si une femme entrait maintenant, en un coup d’oeil, je dirais, ok c’est un 8/10 et je ne suis qu’un 7/10. » Elle dit que toutes les femmes sont ainsi, ce qui n’empêche pas l’amitié, mais une fois qu’un accord tacite est intervenu pour classer chacune dans sa catégorie. Si elles sont d’accord, sans se le dire, pour tenir leur rang, elles peuvent s’aimer avec une tendresse sans borne. 

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L’originalité des collectionneuses de foulards Hermès, selon Siobhan, c’est qu’il n’y a aucune concurrence entre elles. On n’admire pas la collectionneuse, mais les collectionneuses développent une « sororité » (sisterhood, dit-elle), et admirent ensemble les foulards, quelque soit la personne qui les possèdent.

D’ailleurs, il paraît qu’on ne les exhibe pas. Qu’on les porte de façon à ce que personne ne sache s’ils sont des authentiques Hermès ou des foulards d’une autre marque.

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C’est ce qui me touche dans cette anthropologie de la mode féminine. Cette dialectique de l’intimité et de l’exposition. Ce double désir de jardin secret et de déshabillage, de pudeur et de provocation. J’avais remarqué cette double injonction dans les boîtes de brodeuse de l’ethnie Dong, en Chine méridionale. Fermée, la « boîte » ressemblait à un vieux livre austère ; en l’ouvrant, un monde de fleurs, de couleurs et de pliures sautait au visage. J’en avais fait une vidéo où ma main gauche montrait la gaucherie qui a toujours caractérisé mon rapport avec les femmes.

J’ai demandé à mon interlocutrice pourquoi le monde du cheval était si présent dans les foulards de la fameuse marque parisienne. Elle n’a pas évoqué l’histoire de la marque mais la féminité du cheval lui-même. Cela m’a rappelé Le Roi des Aulnes de Michel Tournier où, si je me souviens bien, le cheval représentait la féminité et l’homosexualité, et le cerf la masculinité hétérosexuelle. Reprenant Aristote, Tournier écrivait que le principe masculin se trouvait dans l’acte, et le principe féminin dans la puissance. Et que c’est pour cette raison que le cerf éjaculait dès qu’il avait pénétré la femelle, parce qu’il était « pur acte », dénué de puissance. C’était la sexualité féminine qui procédait à la négation de l’acte, en intériorisant le désir et en exigeant que l’acte de l’homme dure longtemps. La durée de l’acte le transformait progressivement en non-acte, en puissance, ce qui tuait au final son désir à lui. 

Le foulard Hermès est, lui, dans la puissance, dans la durée, et dans la pérénité des petits coffres précieux, à ranger avec les boîtes à bijoux, les boîtes à boutons, les boîtes de brodeuses. Il imprime, vibre et distille ses mystères au contact soyeux des peaux de filles, qui rêvent d’instruments bizarres, de lanières, de cravaches, de bombes, de cuir, de hennissements qui leur donnent la chair de poule.

Gao Xingjian, la politique du récit de voyage

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Photo de Simon Berger sur Pexels.com

La Montagne de l’âme n’est pas seulement un beau livre, c’est aussi une oeuvre politique. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est que les idées politiques qui y sont exprimées sont intimement liées au fait que le narrateur voyage. Il s’agit d’une politique de récit de voyage.

D’abord, si le narrateur part dans les montagnes du sud-ouest de la Chine, c’est qu’il a des raisons de s’inquiéter de sa situation à Pékin. Ce voyage se déroule au début des années 1980, et Gao terminera ce gros livre dix ans plus tard, à Paris, lorsqu’il sera devenu un exilé politique. La rédaction du livre accompagne donc l’écrivain dans cette épreuve majeure qui le fait passer d’auteur pékinois d’avant-garde, publié, mis en scène, prenant part aux débats de son temps, à réfugié politique, banni de Chine, exilé, français.

Comme le narrateur cherche une montagne fabuleuse, la « Montagne de l’âme » (Ling Shan) qu’un voyageur, rencontré dans un train, lui indique, le récit est empreint d’une forme de fantastique, mais cela ne doit pas dissimuler le fait que la politique informe l’écriture de ce récit.

La valse des pronoms personnels, le fait que le voyageur soit désigné tantôt par « je », tantôt par « tu » et tantôt par « il », montre que Gao réfute le « nous » et l’impératif collectif qui venait, lors des dix années de la Révolution culturelle, de faire tant de dégâts en Chine. Mais là où Gao va le plus loin, ce n’est pas nécessairement dans la critique de la Révolution culturelle. C’est peut-être davantage dans le refus et le rejet du patriotisme comme principe, et dans l’individualisme assumé du voyageur. A la fin de son voyage, arrivé à Shaoxing, l’écrivain évoque Lu Xun, le grand écrivain des années 1910 et 1920. Tandis que Gao rejette l’esprit de sacrifice de Lu Xun, qui avait d’abandonné l’écriture poétique pour se lancer dans l’écriture engagée, afin de soutenir les mouvements progressistes des jeunes Chinois (Mouvement du 4 mai 1919).

Toujours à Shaoxing, Gao visite le tombeau de Grand Yu, une stèle où les inscriptions ont disparu. Sur cette page blanche, l’écrivain chinois contemporain croit voir apparaître une sentence : « L’histoire est une énigme. » En réfléchissant, il se dit que cela peut aussi se lire comme suit : « L’histoire n’est que mensonge », ou bien : « L’histoire est baliverne ». Gao se lance alors dans un étrange poème, où l’histoire est ridiculisée :

« L’histoire est un fruit acide / L’histoire est un ensemble de perles éparses / L’histoire est dure comme le fer / L’histoire, c’est l’histoire / etc. »

« L’histoire, ah l’histoire, ah l’histoire, ah l’histoire, l’histoire

En fin de compte peut se déchiffrer de bien des manières »

Pour parler comme les philosophes postmodernes, on peut dire que Gao exprime là son incrédulité aux métarécits (l’histoire, le matérialisme dialectique) qui avaient légitimé l’idéologie et le régime au pouvoir depuis 1949.

Son rejet du patriotisme est très radical, car même les dissidents politique, Gao refuse de les soutenir activement. En 1990, l’ONU lui a commandé une pièce sur les massacres de la Place Tian An Men. Il a écrit une espèce de huis-clos où un homme mûr et un couple d’étudiants idéalistes dialoguent sur le sens de ces événements. L’homme ne peut même pas les soutenir, et encore moins s’enthousiasmer pour leur cause. Le titre de cette pièce : La Fuite. Autant dire qu’elle a déplu aux communistes autant qu’aux militants dissidents.

La politique du nomade, c’est la fuite justement, et c’est la confection d’une « machine de guerre ». Mais une machine de guerre, si l’on en croit Deleuze et Guattari, ce n’est pas une armée organisée qui se bat pour un Etat. C’est au contraire un moyen pour les nomades de casser la constitution de l’appareil d’Etat. Le but de la guérilla des nomades, ce n’est pas de faire un monde meilleur grâce à un nouveau pouvoir plus juste, c’est de limiter le pouvoir, de le segmenter. Empêcher les bandes de guerriers de s’unifier et de perdre leurs marges d’action individuelle.

Le nomade est sourcilleux et de mauvaise humeur, il est toujours prêt à fuir et à tout abandonner, et il est difficile à encadrer : les règles de la « machine de guerre » animent « une indiscipline fondamentale du guerrier, une remise en cause de la hiérarchie, un chantage perpétuel à l’abandon et à la trahison, un sens de l’honneur très susceptible, et qui contrarie, encore une fois, la formation d’Etat » (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux, p.443)

On a vu déjà comment les chefs, dans certaines sociétés comme chez le sage précaire, ne peuvent pas avoir de pouvoir, mais uniquement une sorte d’autorité dans la mesure où ils obtiennent le consentement du groupe pour cela. C’est à cela que tend la politique de l’écrivain voyageur. En étant toujours « à côté de la plaque », « à côté de ses pompes », il se situe entre les discours de domination et les fait fuir.

Gao, dans La Montagne de l’âme, n’est pas seulement un esthète, c’est un nomade. Et les nomades, on le sait depuis l’été dernier, il est préférable de les exclure, car l’Etat ne se méfie de personne plus que d’eux.

Théorie du chef (2) M.Chen

A propos des chefs, et à propos des Chinois, je me souviens d’un chef de département de français, à Shanghai, qui était un peu l’incarnation du leader idéal selon la théorie de Claude Lévi-Strauss, que nous avons abordée le 5 octobre.

M.Chen régnait sur son département avec beaucoup de classe et d’énergie. Il était toujours là, dans les locaux, fumant cigarettes sur cigarettes, et toujours à l’écoute de tout le monde. Toujours entre l’administration et les étudiants, il savait y faire pour que chacun se sente à sa place. Il n’avait pas vraiment de pouvoir, mais il avait de l’autorité, qu’il tirait du fait que ses collègues consentaient volontiers à sa position de tête. Si on avait organisé une élection quotidienne, il l’aurait gagnée tous les jours.

Il était cette figure intermédiaire dont parle Lévi-Strauss, celui qui fait le lien entre tous.

Lors d’un dîner organisé pour mon départ, je pris la parole pour dire un petit mot, publiquement, sur chacun des collègues. Pour lui, je me souviens avoir dit qu’il était un peu le chef idéal, car il était un « transformateur ». Dans les moments de tension, qui ne manquent pas à l’université, il avait une grande capacité à tout prendre sur lui. Mais plutôt que de devenir bougon, de s’énerver ou de hausser le ton, la seule chose qu’il exprimait était la bonne humeur. Il recyclait, ainsi, les humeurs et les atmosphères.

Il payait cette intériorisation du stress par une médication quotidienne soutenue. Et par la clope. Mais dès que c’était possible, il nous invitait au restaurant. Combien de festins diplomatiques nous a-t-il donc offerts ?

M.Chen était un homme très dynamique, très souriant, très chaleureux, toujours partant pour des projets inédits. On peut mesurer sa capacité de gestionnaire à ceci : moi qui venais de la prestigieuse université de Nankin, où j’avais enseigné huit heures par semaine, M.Chen sut me faire accepter sans aucun problème que je bossasse deux à quatre heures de plus pour un salaire équivalent. Quand on me connaît, et qu’on sait quelle grande gueule je suis, quelle tête de cochon je peux être, on peut tirer son chapeau à celui qui a réalisé un tel prodige.

Liu Xiaobo, superbe Nobel de la paix

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 Vive la Chine! Célébrons notre amour et notre admiration pour cette culture hors du commun. Chinois, mes grands frères, vous me montrez la voie pour tant de choses.  

Il paraît que la Chine a menacé Oslo de représailles au cas où le prix Nobel de la paix serait attribué à Liu Xiaobo, ou à tout autre dissident chinois. Je suis donc ravi de ce nouveau Nobel. On ne peut pas accepter qu’un pays fasse pression de cette façon, et surtout, que le pouvoir économique soit capable de faire taire tout le monde. Heureusement, la Chine n’est pas réductible à ce gouvernement qui met en prison ses intellectuels les plus courageux. La Chine éternelle, aujourd’hui, palpite dans la cellule de Liu Xiaobo.

Comme Gao Xingjian, qui fut le premier Nobel de littérature de langue chinoise, Liu Xiaobo sera un héros avant l’heure en Chine. Avant l’heure car c’est dans quelques années qu’il sera réhabilité. 

Comme je l’avais écrit fin 2009, lorsque Liu fut emprisonné, ces personnalités dissidentes sont des héros qui donnent une très belle image de la Chine. Moi, c’est par amour de la Chine que je les admire. Gao dans sa littérature, Liu dans son engagement intellectuel, ne sont pas des imitateurs de l’Occident, vraiment pas, mais ils puisent dans la culture chinoise leur inspiration et leur force pour faire progresser l’art et l’intelligence sinophones. Bien sûr, Liu Xiaobo sera beaucoup plus médiatisé que Gao car clairement dissident, vivant en prison pour avoir seulement rédigé un appel à la démocratisation du pays. Impliqué dans les événements de la place Tiananmen en 1989, et dans le militantisme interne depuis, il peut incarner une conscience qui perdure au sein même de la république populaire.

L’avantage du prix Nobel, c’est qu’il reste toujours d’actualité. Vingt ans plus tard, on peut toujours dire : « Un tel, prix Nobel de cela ». C’est utile pour forcer le souvenir, surtout face à un régime qui est passé maître dans la dissimulation de la vérité. Un jour, de jeunes Chinois s’éveilleront à ces faits intangibles et s’apercevront que plusieurs prix Nobel furent attribués à des compatriotes. Cela les conduira peut-être à lire La Montagne de l’âme ou la Charte 08. En lisant, ils se demanderont pourquoi les auteurs de ces textes furent bannis, car ces textes n’ont rien d’anti-chinois, bien au contraire. Ils se rendront compte alors, peut-être, que les ennemis de la Chine sont d’abord ceux qui empêchent les Chinois de s’exprimer librement.