Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.

A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.

Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla ! » La priorité des paroles revient aussi à la voyageuse française.

C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Avec un Tibétain

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d’ « engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).

Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain où je marchais moi aussi il y a quelques années.

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra ! Nous y sommes ! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.

Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 1970. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on  défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

Art du funambule et du documentaire

J’aime de moins en moins la fiction, et peut-être ne l’ai-je jamais vraiment aimée.

Concernant un petit événement, simple et beau, comme : « Un funambule marche sur un fil entre les deux tours du World Trade Center », on peut préférer le grand roman de Colm McCann, Let the Great World Spin, où le livre documentaire du funambule lui-même, Philippe Petit.

Moi, je n’ai vu que le documentaire, tiré du livre du funambule, intitulé Man on Wire (homme sur câble). Ce qui est extraordinaire dans ce film, ce sont les images d’archives d’un individu complètement inconnu. On le voit dans les années 70, en France, faire le clown à Paris, s’entraîner à marcher sur un fil, avoir une vie sociale et sentimentale entièrement tournée vers ses projets à lui. Tout jeune, il avait déjà le souci de se filmer, avec les caméras de l’époque. Le film est aussi basé sur des interviews croisées de sa femme de l’époque, de ses complices et de lui-même, Philippe Petit, qui semble être le grand ordonnateur de ce chant à sa propre gloire.

C’est donc l’histoire d’un mégalomane qui, à la différence de la plupart des mégalomanes, a réussi à tirer d’une activité complètement insignifiante (marcher sur des câbles), non seulement une forme de célébrité, mais surtout une production documentaire assez belle et émouvante.

Car, grâce à la musique (cette grande manipulatrice d’émotions), le film est parsemé de très jolies scènes, et on se sent conquis par le fait que cet homme marche dans le ciel, enchante un peu les paysages urbains, fait regarder dans les espaces où personne ne regarde.

Mon grand regret, dans Man on Wire, c’est la volonté de Philippe Petit de succomber à l’ « illusion rétrospective » que donnent les fictions. Il prétend que dès le début de sa vie d’artiste, il rêvait des tours jumelles  de New York, et que toute sa vie était tournée vers l’accomplissement de ce lien funambulique entre elles. Le fait que sa femme et ses amis avouent avoir rompu avec lui après ce succès semble confirmer que c’était le point d’aboutissement de sa vie.

Surtout, comment ne pas voir dans cette illusion rétrospective une volonté de profiter du fait que les tours soient maintenant disparues, et de transformer ce beau geste un peu fou en rêve prémonitoire, ou en préscience obscure que quelque chose de terrible allait arriver à New York trente ans plus tard.

Je trouve que le film pâtit de cette narration qui cherche à faire croire que les choses devaient se passer ainsi, qu’elles étaient comme écrites dans les années de jeunesse du héros. Le film en pâtit car, en voulant prendre les armes de la fiction (où les personnages suivent des destins que l’auteur peut croiser et décroiser à sa convenance), c’est la force du documentaire qui s’affaiblit.

Au fond, on touche là à la fois aux limites du film Man on Wire et à celles du funambulisme comme art et comme spectacle. En tirant un fil, un gros câble en réalité, entre deux bouts d’une narration, le spectateur est certes pris par une émotion où se mêle l’équilibre et le déséquilibre, la vie et la mort, le ciel et la terre, mais il y a tellement peu de doute sur l’issue de l’événement, qu’il est difficile de s’y intéresser durablement.

C’est pourquoi les grands documentaires ne sont pas souvent rétrospectifs, peut-être. Pour donner de la place aux bifurcations de la vie humaine.

C’est pourquoi aussi les grandes oeuvres documentaires, quand elles sont rétrospectives, refusent la linéarité du récit, bouleversent la chronologie, et se méfient comme de la peste de l’héroïsme et de l’épopée.

Shrek et les familles populaires

Un après-midi solitaire, je me promenais dans le centre de Belfast, en m’étonnant du calme de la ville. Personne dans les rues piétonnes, personne dans les cafés. Encore une fois me vint l’impression que Belfast était sous-peuplé, ou suréquipé, comme l’on voudra.
Attiré par le bruit et la présence humaine (car le sage précaire aime l’humanité, la chaleur dégagée par les foules, les promenades et les échanges), j’entre dans le centre commercial de Victoria Square. Des familles font faire à leurs enfants des défilés de mode dont ils n’ont pas envie. Les gens regardent, tant qu’à faire.
Je vais au cinéma du troisième étage. Je demande au type du guichet quel film je peux voir au plus tôt. Quel genre de films, me demande-t-il ? Celui qui commence maintenant. Vous n’avez aucune préférence ? Ca dépend, dis-je, que me recommandez-vous ?
Installé dans la première moitié de la salle au confort incroyable, je vois débarquer des dizaines de jeunes familles. En moyenne, les enfants ont trois ou quatre ans. Cela me paraît jeune pour regarder Shrek, mais je ne dis rien. Les parents, tous très jeunes et sympathiques, savent mieux que moi ce qui est bon pour leur progéniture. Mes lunettes 3D sur le nez, mon verre de Smoothie près de moi, j’appréhende un peu toute cette population enfantine et l’agitation dont elle est coutumière. J’aime déjà peu les enfants de ma propre famille, je ne vais pas pouvoir supporter très longtemps le vacarme des enfants d’inconnus.
Les enfants se tiendront plutôt bien. Je ne recevrai pas de pop-corn sur le chef, ce qui est heureux lorsqu’on constate l’état de la salle de cinéma après la séance.

Le film commence.

Shrek, l’ogre vert des contes populaires, s’ennuie ferme dans sa vie de famille. Ses trois enfants sont sensiblement du même âge que ceux qui comblent la salle de cinéma. Les parents entrent en empathie totale avec le héros, gagné par la fatigue et la frustration d’une vie familiale qui ne tient pas toutes ses promesses de bonheur. Le film montre efficacement comment le bruit des enfants est quelque chose qui lasse. On le savait, mais les films populaires, d’ordinaire, s’appuie sur une autre dynamique : d’habitude, on voit des gens heureux, puis la narration casse l’harmonie familiale par un événement extérieur (une guerre, un accident, un extra-terrestre) qui ouvre sur les péripéties du film. Ici, c’est le héros, père de famille comblé, qui fout tout en l’air.

Domestiqué, aux ordres de sa femme, il n’en peut plus. Chaque fois qu’il se prépare à prendre un bain de boue, comme tout bon ogre, sa femme lui hurle de s’occuper de quelque chose, et il obéit sagement.

Shrek a encore de la rage et désire ce que tous les hommes désirent au fond : de la sauvagerie. Alors un jour, il envoie tout balader, et plaque tout, devant sa femme incrédule.
Cette dernière ne le comprend pas. Elle lui dit : « Tu as trois enfants magnifiques, une femme qui t’aime, des amis qui t’adorent. Tu as tout, et la seule personne qui ne le voit pas, c’est toi. » Et, héroïque, rationnelle, pure, incritiquable, elle retourne à son devoir.
Shrek n’est plus qu’une boule de nerfs. Il erre sur les chemins, et rencontre un magicien qui lui propose un pacte : une journée de liberté et de sauvagerie, contre une journée quelconque de sa vie passée. Le magicien va en profiter pour mettre un sacré bordel dans le royaume, je passe sur les détails.

Bref, à la fin, grâce aux sortilèges et à l’amour, Shrek revient au moment où il voulait tout envoyer balader. Il a vécu assez de sauvagerie et décide que la vraie vie, c’est sa famille. Lui, comme les spectateurs, se dit qu’il est finalement bien plus heureux domestiqué que sauvage. Il dit à sa femme : « On dit que je t’ai sauvée du dragon. C’est faux, c’est toi qui es venue à mon secours ».

Rideau, chers amis, n’espérez rien de plus que ce que vous avez déjà. Pour vous, c’est la vie de famille ou la déchéance. Obéissez à votre femme, c’est elle qui sait. Mettez vos enfants au-dessus de toute autre priorité et de toute autre préoccupation.

On va encore me taxer de misogyne, mais je trouve que l’image de la femme, dans ce film, est tout aussi écornée et régressive que celle de l’homme est lamentable. La femme est réduite à ce « devenir-marâtre » dont le bonheur se résume à celui de ses enfants et à la stabilité de son ménage. La femme grossit, elle devient difficile à aimer, sauf si l’homme prend le rôle de petit garçon et que la femme possède l’autorité d’une mère.

On retrouve dans Shrek l’infantilisation de l’homme déjà perçue dans les séries télévisées américaines : je pense au seul couple stable de Desperate Housewife, où l’homme est inférieur à sa femme à tous les niveaux, professionnels et sexuels en particulier. Quand il parvient à imposer un rêve d’émancipation (la création d’une pizzeria), c’est un échec total et il revient la queue entre les jambes vers sa femme qui l’a soutenu malgré ses doutes. Dans l’Amérique moderne, c’est-à-dire partout, le salut passe par la famille et par une idéalisation délirante de la femme : une excroissance monstrueuse d’une maman toute puissante, qui fait la putain et qui a beaucoup d’esprit. Le scénariste postmoderne a tellement besoin de faire des personnages principaux féminins, qu’il invente des rôles qui ne laissent aucune crédibilité : les femmes de cinéma sont fortes, ambitieuses, stoïques, intelligentes, mais elles sont aussi hystériques, dominatrices, castratrices. Dans ces fictions, les hommes continuent d’avoir du désir pour ces femmes, ce qui ne peut pas être le cas dans la vraie vie. Or, quand les hommes sont réduits au rang de papas, de petits garçons et de faire-valoir, ils n’ont plus d’autres désirs que de se blottir dans un coin et de sucer leur pouce.

Les papas de Belfast sont sortis de la salle assez contents, je crois, avec des enfants qui dansaient devant l’écran. Cela leur avait plu, aux enfants ; c’est vrai que c’est drôle, Shrek, et que c’est rudement bien fait.
Le soir, Colin, Nigel, Iain ou Johnny se sentiront peut-être bénis des Dieux d’avoir une famille et sentiront peut-être revivre un sentiment de gratitude ou de tendresse pour celles et ceux qui partagent leur vie quotidienne.

La Bataille d’Alger est-elle toujours tabou ?

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Au festival du film de Belfast, ils ont diffusé La Bataille d’Alger. Un film de 1966, écrit et réalisé par des Italiens, basé sur les mémoires d’un leader du FLN et produit par le tout jeune gouvernement algérien. C’est plus complexe que cela, mais je résume.

Le film est devenu culte car il est fréquemment repris pour exemple d’une situation où une armée officielle finit par perdre une guerre alors même qu’elle avait gagné la bataille principale. Comment gagner l’aspect militaire et policier d’une guerre tout en perdant au final la bataille idéologique et médiatique. C’est un peu ce qui se passe avec les Irlandais d’Irlande du nord, et c’est aussi ce que Bush redoutait avec les Irakiens. C’est la raison pour laquelle il a diffusé ce film au Pentagone, en 2003, comme une sorte de training au traitement des guérillas urbaines.

Le film est bien fait, assez beau, dans le genre realisme italien, à tendance documentaire. Pour éviter d’être taxé de parti pris, le rôle de « colonel Mathieu », un mélange de Massu et de Bigeard, est outrageusement noble et racé. La noblesse putative des Francais est bien entendu le meilleur moyen pour le FLN de se hausser au niveau de l’Histoire.

Après le film, séance de discussion avec la directrice du festival. La Bataille d’Alger était le « Director’s choice ». Une femme française prend la parole. Elle dit que la guerre d’Algérie est un gros tabou en France, qu’on ne l’enseigne pas à l’école, et qu’elle a honte de son pays. Ah ! les Français et leur haine d’eux-mêmes. On devrait les envoyer sur une île et qu’ils nous foutent la paix. Que cette femme ait honte, soit. Elle a bien choisi son pays d’adoption pour soigner ses délices culpabilisatrices. Mais dire que ces événements sont tabous, c’est faux. Moi, on me l’a enseignée à l’école, la guerre d’Algérie, ainsi que les autres guerres, coloniales et d’indépendance.

Et puis il y a eu d’autres films, d’autres débats, des émissions de télé, des livres. Des articles de journaux par milliers. Pourquoi dire que c’est un tabou ? Le film même montre que les journalistes français questionnent le général Mathieu sur la torture. Il y est fait mention de Jean-Paul Sartre qui dénonçait les actions de l’armée française. Sartre était l’intellectuel le plus célèbre de France. Alors, comment peut-on parler de tabou ?

Ce n’est pas la première fois que j’entends des Français dire que ces choses sont cachées. J’ai l’impression que ce sont eux, les Français de l’étranger, qui n’écoutaient pas pendant les cours d’histoire, et qui ne lisent pas les journaux. Et plutôt que d’avouer qu’ils sont peu informés, peu ouverts sur l’histoire et l’actualité, préfèrent incriminer leur pays d’origine pour justifier leur ignorance.

« Disgrace », le film

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Je ne voulais pas rater le film après avoir tant aimé le roman. Plus le temps passe, plus je considère Disgrace de J.M. Coetzee comme important.

Alors le film, bien sûr, on le voit en pensant constamment au livre, et c’est ce qui peut arriver de pire pour un film. Je suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé du film si je n’avais pas lu le livre, et donc incapable de savoir si c’est un bon film. Il est fidèle au livre, certes, du point de vue de la suite des scènes. Mais précisément, mon impression est que le réalisateur n’a surtout pas voulu trahir Coetzee et qu’il a mis bout à bout tous les éléments constitutifs du roman, sans avoir le liant littéraire qui permettait de tisser suffisamment tous les fils narratifs.

On se retrouve avec des histoires juxtaposées. Je me demande vraiment, par exemple, comment les spectateurs peuvent sentir la nécessaire présence des animaux, dans le film.

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En revanche, le film met en avant un aspect du livre qui m’avait échappé : le besoin de rédemption du héros. Après le viol de sa fille, le professeur se rend compte de l’atrocité de ses rapports sexuels avec son étudiante, au début du récit. Sa sexualité devient même altruiste, voire charitable : il couche avec la dame sans beauté de la SPA, et il va demander pardon aux parents de son étudiante. Il va jusqu’à s’agenouiller devant la mère et la soeur de son étudiante, et quand il couche avec la dame sans beauté, c’est pour lui faire plaisir, pour lui redonner sa dignité de femme ou quelque chose comme ça.

J’y pense, cet aspect moral du personnage, qui cherche la rédemption, je me demande s’il est vraiment présent dans le livre.

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La dernière image est très belle, et ajoute enfin quelque chose que le livre ne pouvait pas apporter. Une vue panoramique des montagnes d’Afrique du sud, avec les deux maisons perdues dans la nature. La maison de la fille blanche, enceinte de son viol, qui a tout perdu sauf la maison. La petite maison au toit bleu du grand Noir qui a tout gagné. Mais leur isolement et leur ouverture sur l’immensité, leur refus d’être protégées par des murs et des armes, montre combien ces deux maisons sont fragiles, unies. Personne ne peut ni vraiment perdre, ni vraiment gagner, dans ce monde d’hommes, de terre et d’animaux. 

Avatar : la mort du cinéma

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Il me faut parler d’Avatars car dans un billet consacré à Transformers II, j’avais prédit que le cinéma ne pouvait que mourir pour laisser place à un art visuel en volume. On avait fait tout ce que l’on pouvait avec deux dimensions, et c’était pourquoi les oeuvres en 3D attendaient leur heure de gloire depuis des décennies.

Maintenant, nous sommes prêts, car le cinéma est mort. Je vous vois venir, vous lecteurs français, persuadés que je lance encore une énormité pour me faire remarquer. Pourtant non, je ne dis que la stricte vérité, allez voir un peu partout dans le monde. Le cinéma est mort dans la plupart des pays du monde. Même au Royaume-Uni, pays à la culture d’élite raffinée, les gens ne font plus la différence entre un film de qualité artistique et un produit commercial bien léché. Les Britanniques n’y sont pour rien, leurs cinémas ne diffusent que des navets, et ils ne se rendent pas compte qu’ils n’ont pas le choix entre des oeuvres américaines et des alternatives d’autres pays, et encore moins du cinéma de qualité américain.

Un jour que je me plaignais à une amie nord-irlandaise du niveau affligeant des films proposés à Belfast, elle me répondit que les films français n’étaient pas du goût de tous. « Mais je ne veux pas de films français », répondis-je. Où sont les films irlandais, bordel de Dieu, et les films d’Angleterre, et les films africains, et les films asiatiques, et les films russes, et les films de Belfast ? Des amis brésiliens rétorquent que la situation du cinéma n’est pas si mauvaise que je le dis. Ils disent que j’exagère. Chers amis, combien de films brésiliens avons-nous eu l’occasion de voir, à Belfast, ces douze derniers mois ? Aucun, bien entendu.

Plus généralement, combien de films pouvons-nous voir qui ne soient pas écrits et réalisés pour un public d’adolescents ? J’ai l’impression de ne voir plus que cela, et cela plante en moi des aiguillons mélancoliques qui me font passer de l’autre côté du désespoir. Aujourd’hui, quand je vais au cinéma, j’ai la même impression que lorsque je me retrouve dans une boîte de nuit. Je ne désapprouve pas, mais je ne suis pas à ma place : je suis trop vieux, trop décalé pour ça.

Cette prégnance de l’adolescence me mène à Avatar. Avatar au moins, nous savons que nous y allons pour en prendre plein les yeux et c’est tout. J’y suis allé et c’est, en effet, vraiment tout. La seule chose qui m’a un peu intéressé, c’est la reherche de faire coïncider le virtuel et le réel. A la fin, on assiste à une forme de transfert, de réincarnation, de l’homme réel dans son avatar, c’est-à-dire l’artefact qui ressemble aux êtres fabuleux de la planète Pandora, et qu’il dirige par la pensée. Ce rêve de voir autonomiser le monde virtuel est très prégnant dans notre culture et la science fiction est un véhicule désigné pour porter ce type de désir (ou de peur, selon que le réel est vu comme décevant, douloureux, ou comme libérateur).

Mais alors, tout le fond politico-écologiste d’Avatar est affligeant. Je n’en reviens pas que ce film occasionne des débats à la radio ou dans les journaux. Que des amis – de dix ou quinze ans mes cadets – touvent là-dedans de quoi réfléchir, de quoi s’émerveiller, voilà qui me donne des envie de soupirer, que je réprime autant qu’il m’est possible, et que je noie dans des pintes de Guinness. Un gamin de vingt-trois ans m’a confié, l’autre jour, sur un ton de sérieux qui m’a oppressé, que ce film avait réalisé une image assez fidèle du paradis tel qu’il se le représentait. Une enfant, de trois ans plus âgée que lui, a trouvé sublime la scène où toute la population indigène entre en prière collective pour guérir tel ou tel personnage.

Mes amis se disent cinéphiles et sont demeurés, esthétiquement, au niveau des films de Walt Disney. Pour montrer qu’ils connaissent le cinéma, ils annoncent qu’il aiment Lars Von Trier ou Stanley Kubrick et ils déprécient les séries télé américaines ainsi que les films d’action ou les films de science-fiction. Mais ce qu’ils aiment, sans le savoir, ce sont les spectacles télévisés, les sons et lumières, les contes pour enfantlégèrement modifiés.

L’industrie américaine du cinéma a réussi, depuis les années 80, date de sa résurrection, à éloigner petit à petit le public adulte, à le dégoûter, l’exclure, l’écarter, pour ne plus cibler qu’une audience à la culture forcément restreinte, à qui il suffit de donner des images qui n’ont plus qu’un rapport lointain avec le cinéma.

Jan Karski quitte le camp sans problème

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Des films asiatiques en Europe

Rencontré un universitaire, spécialiste du cinéma asiatique. Un verre de vin chaud à la main, je le lance directement sur ce sujet et le fait parler. Moi, God forbid, je n’ai pas cette politesse anglo-saxonne qui interdit de parler de choses sérieuses. J’interroge les gens. Je les branche, pour ainsi dire, et les questionne. Sans les ennuyer, j’aime les écouter parler sur ce qu’ils connaissent. Les gens qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, en revanche (si c’est un domaine que je connais, bien entendu), m’ennuient et m’irritent.

L’universitaire anglais dit qu’il y a une forme d’hypocrisie chez les cinéastes coréen, chinois ou japonais, qui financent leur film avec l’argent européen et qui savent très bien que leurs films ne seront pas distribués chez eux. « Tout ce qu’ils veulent, c’est aller au festival de Cannes; à Berlin, à Venise. Leur propre peuple, ils s’en foutent. »

Il précise que ce phénomène varie selon les pays européens. Il dit qu’au Royaume-uni, le public pense que le cinéma coréen est violent, sexuel et radical. Or, la Corée produit surtout des comédies romantiques, mais les Britanniques n’en savent rien. Bon. De la même façon, les Français croient que le cinéma asiatique est lent et méditatif, alors que ces films-là, ceux que les Français peuvent voir dans leurs salles, ne sont en aucun cas diffusés dans les salles chinoises, et ne sont même pas faits pour les Chinois. Ce sont des produits destinés au public de « French cinephiles« , dit mon chercheur. Moi, intérieurement, je bois du petit lait : parmi les stéréotypes qui nous collent aux basques, j’aime autant celui selon lequel nous sommes des cinema goers.

J’avais écrit, il y a deux ans, un billet sur le blog Chines à propos de quelques films chinois, que je trouvais étrangement adaptés à certaines prédispositions esthétiques françaises. J’en parle à mon chercheur anglais qui confirme mon impression. Comme j’étais intelligent, il y a deux ans.

Cela me ramène aux films de Gao Xingjian que j’ai visionnés récemment. Gao lui-même nous a envoyé trois DVD de ses oeuvres filmées, en prévision du colloque qui aura lieu à Belfast en février. Un film comme La Silhouette sinon l’ombre pourrait bien faire partie de ce genre de productions arty farty. C’est de l’art video, donc en effet, il n’intéressera pas beaucoup de gens. Mais je serais très fâché qu’on accuse Gao d’avoir voulu plaire aux intellos français plutôt que de faire des films pour son propre peuple. 

Ras le cul de cette sous-culture

Hier soir, j’ai même quitté le cinéma avant la fin du film. Au bout d’une demie-heure, je savais tout ce que j’avais besoin de savoir. Ou plutôt, je savais que je n’avais rien à acquérir de ce film, (500) Days of Summer. Comme dit mon ami américain Daniel : « aujourd’hui, tous les films sont produits pour plaire aux Américains de quinze ans. Si tu n’es pas un garçon, si tu n’as pas quinze ans, si tu n’es pas américain, le cinéma est une forme d’art qui ne t’est pas destinée. » C’est extrême, mais j’étais de cet avis hier soir.

La semaine dernière, j’avais déjà quitté un théâtre avant la fin de la performance. C’était un concert/performance/événement pour la « Traduction ». International Translation Day, qu’ils appelaient cela. Un groupe de musiciens, composé d’Africains, d’un Européen, d’un sud-Américain, d’un Chinois, jouait du reggae. Le leader du groupe faisait passer dans l’assistance des percussions africaines et irlandaises. Le « Bodhran », percussion traditionnelle irlandaise était montré au public : « Vous savez comment on en joue, n’est-ce pas ? C’est un peu complexe, il faut faire comme ça et comme ça. Mais bon, pour ce soir, vous pouvez juste taper dessus comme ça : BOUM BOUM ». L’important était que chacun fasse du bruit, en frappant dans ses mains, en chantant, en frappant sur des tambour. Et il fallait faire passer les percussions à ses voisins.

Moi, j’ai fait mon rabat-joie. Je prenais les instruments qu’on me tendait et les faisais passer à d’autres spectateurs sans les utiliser. Ou bien je les posais, laissant tomber ce lourd symbole d’instrument de musique qui passe de main en main, comme les langues et les cultures qui sont censées entrer dans un échange constant. Je serais curieux de savoir combien de gens dans l’assistance pouvaient parler autre chose qu’anglais…

International Translation Day. Comme par hasard, le Noir qui chantait le reggae chantait en anglais. Comme par hasard, le Chinois qui jouait du violon, jouait de sorte qu’on ne l’entendait pas. Je m’agitais sur mon siège, cherchant le moment adéquat pour m’enfuir.

Quelle image de la traduction et de la musique veulent-ils donc véhiculer, ces organisateurs de soirées ? Et dans une université en plus! Qu’y avait-il donc à glaner d’universitaire là-dedans, dans cette fausse communion où les uns jouaient d’instruments électrifiés, et les autres de rien du tout, les uns couvrant les bruits des autres ? Quel type de savoir, ou de savoir-faire, a-t-on pu imaginer faire circuler dans ce fatras ?

Qu’on ne me force pas à chanter et être content. Cette façon de prendre le public pour une entité d’emblée acquise à sa cause et prête à faire du bruit, m’est horripilante. Cette façon de faire croire que la musique peut être jouée par tous, indistinctement, sans apprentissage, m’est odieuse. Même pour les enfants, une telle activité ne me convainc pas. Cette croyance béate que les langues peuvent être apprises comme on joue du reggae m’est pénible à tolérer. Cette culture d’adolescent qui démontre sans fatigue que le mélange des races est la seule chose enviable, le seul horizon culturel qui vaille me désole.

Et le film d’hier, pas mal fait au demeurant, était présenté dans le seul cinéma d’art et essai de la ville où j’habite. Film qui met en scène de jeunes adultes qui parlent d’amour ensemble de la manière la plus convenue qui soit : public ciblé, adolescents qui rêvent d’amour sans en avoir, qui écoutent du rock et qui sont bons en dessin et en informatique. La présence d’une petite soeur pré-pubère qui conseille son grand frère est censée attirer les enfants qui rêvent d’être pris pour des adolescents. Mon ami Daniel était dans le vrai.

Je ne supporte plus toute cette merde. Je me sens culturellement étouffé par des modes narratives bêtes et naïfs, des conceptions de l’amour immatures, de la variété qui se prend pour de la grande musique, de l’anti-racisme creux qui se prend pour de la pensée. Je deviens impatient, je vais m’énerver.

La résilience mélancolique du Pakistanais

Voilà des jours que mon colocataire pakistanais traîne une mélancolie qui fait peine à voir. Il dort mal, il rentre à la maison le soir en faisant la gueule. Il est stressé à cause de ses problèmes de visa.

Il n’a plus beaucoup d’espoir de trouver une femme à marier dans ce pays, et il ne compte plus sur moi pour lui en trouver une. Il n’arrive plus à se concentrer sur ses études.

Tous les jours, quand je le vois, il me dit qu’il ne se sent pas bien. Il a beau faire froid, il évolue en chemise ouverte et pieds nus. Je l’exhorte à se couvrir, mais il n’a plus le goût. Il me dit que c’est Dieu qui veut le punir de quelque chose. « A chaque fois qu’un espoir apparaît, Dieu l’anéantit, il ferme la porte, comme si quelqu’un me claquait la porte au nez. » Je lui dis que Dieu cherche peut-être à le ramener près de ses parents et de ses soeurs. « Oui, dit-il, peut-être bien ». Mais cela ne le convainc pas. Sa mère prie pour lui, pour qu’il trouve une solution et reste à Belfast.

Lorsque internet a cessé de fonctionner dans notre maison, ce fut la goûte de poison qui fit déborder le calice. « Mais sans internet, je ne peux pas vivre! » Je lui propose de lire un livre à la place, mais il ne peut pas se concentrer. Je lui propose de discuter sur le Coran dans le salon, mais il me répond par une grimace dégoûtée. Dieu lui a maintenant ôté internet, Dieu lui veut du mal, et on voudrait lui faire parler du Coran ?

N’a-t-il pas d’amis avec qui sortir pour tailler une bavette, autour d’un thé ? « Oui, j’ai des amis, mais je préfère internet. »

Je lui offre d’emprunter des DVD pour lui à ma bibliothèque. Oui, dit-il, bonne idée. Quels films veux-tu, des films pakistanais ? Non. Indiens ? Bollywood ? Non, non. Anglais ? Oui, anglais. Américains ? Oui, américains! Pas anglais, américains ; en anglais, mais pas britanniques. Des films d’action, des histoires d’amour, des comédies, qu’est-ce que tu veux ? Des histoires d’amour!

Je lui ai pris, sans trop savoir, The Age of Innocence de Martin Scorcese. Je lui en prendrai d’autres, avec plaisir, car j’attends avec impatience qu’il me dise ce qu’il en pense.

Malgré tout, ces derniers jours, je l’ai entendu, de bon matin, chanter dans la maison.