« Disgrace », le film

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Je ne voulais pas rater le film après avoir tant aimé le roman. Plus le temps passe, plus je considère Disgrace de J.M. Coetzee comme important.

Alors le film, bien sûr, on le voit en pensant constamment au livre, et c’est ce qui peut arriver de pire pour un film. Je suis incapable de savoir ce que j’aurais pensé du film si je n’avais pas lu le livre, et donc incapable de savoir si c’est un bon film. Il est fidèle au livre, certes, du point de vue de la suite des scènes. Mais précisément, mon impression est que le réalisateur n’a surtout pas voulu trahir Coetzee et qu’il a mis bout à bout tous les éléments constitutifs du roman, sans avoir le liant littéraire qui permettait de tisser suffisamment tous les fils narratifs.

On se retrouve avec des histoires juxtaposées. Je me demande vraiment, par exemple, comment les spectateurs peuvent sentir la nécessaire présence des animaux, dans le film.

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En revanche, le film met en avant un aspect du livre qui m’avait échappé : le besoin de rédemption du héros. Après le viol de sa fille, le professeur se rend compte de l’atrocité de ses rapports sexuels avec son étudiante, au début du récit. Sa sexualité devient même altruiste, voire charitable : il couche avec la dame sans beauté de la SPA, et il va demander pardon aux parents de son étudiante. Il va jusqu’à s’agenouiller devant la mère et la soeur de son étudiante, et quand il couche avec la dame sans beauté, c’est pour lui faire plaisir, pour lui redonner sa dignité de femme ou quelque chose comme ça.

J’y pense, cet aspect moral du personnage, qui cherche la rédemption, je me demande s’il est vraiment présent dans le livre.

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La dernière image est très belle, et ajoute enfin quelque chose que le livre ne pouvait pas apporter. Une vue panoramique des montagnes d’Afrique du sud, avec les deux maisons perdues dans la nature. La maison de la fille blanche, enceinte de son viol, qui a tout perdu sauf la maison. La petite maison au toit bleu du grand Noir qui a tout gagné. Mais leur isolement et leur ouverture sur l’immensité, leur refus d’être protégées par des murs et des armes, montre combien ces deux maisons sont fragiles, unies. Personne ne peut ni vraiment perdre, ni vraiment gagner, dans ce monde d’hommes, de terre et d’animaux. 

Avatar : la mort du cinéma

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Il me faut parler d’Avatars car dans un billet consacré à Transformers II, j’avais prédit que le cinéma ne pouvait que mourir pour laisser place à un art visuel en volume. On avait fait tout ce que l’on pouvait avec deux dimensions, et c’était pourquoi les oeuvres en 3D attendaient leur heure de gloire depuis des décennies.

Maintenant, nous sommes prêts, car le cinéma est mort. Je vous vois venir, vous lecteurs français, persuadés que je lance encore une énormité pour me faire remarquer. Pourtant non, je ne dis que la stricte vérité, allez voir un peu partout dans le monde. Le cinéma est mort dans la plupart des pays du monde. Même au Royaume-Uni, pays à la culture d’élite raffinée, les gens ne font plus la différence entre un film de qualité artistique et un produit commercial bien léché. Les Britanniques n’y sont pour rien, leurs cinémas ne diffusent que des navets, et ils ne se rendent pas compte qu’ils n’ont pas le choix entre des oeuvres américaines et des alternatives d’autres pays, et encore moins du cinéma de qualité américain.

Un jour que je me plaignais à une amie nord-irlandaise du niveau affligeant des films proposés à Belfast, elle me répondit que les films français n’étaient pas du goût de tous. « Mais je ne veux pas de films français », répondis-je. Où sont les films irlandais, bordel de Dieu, et les films d’Angleterre, et les films africains, et les films asiatiques, et les films russes, et les films de Belfast ? Des amis brésiliens rétorquent que la situation du cinéma n’est pas si mauvaise que je le dis. Ils disent que j’exagère. Chers amis, combien de films brésiliens avons-nous eu l’occasion de voir, à Belfast, ces douze derniers mois ? Aucun, bien entendu.

Plus généralement, combien de films pouvons-nous voir qui ne soient pas écrits et réalisés pour un public d’adolescents ? J’ai l’impression de ne voir plus que cela, et cela plante en moi des aiguillons mélancoliques qui me font passer de l’autre côté du désespoir. Aujourd’hui, quand je vais au cinéma, j’ai la même impression que lorsque je me retrouve dans une boîte de nuit. Je ne désapprouve pas, mais je ne suis pas à ma place : je suis trop vieux, trop décalé pour ça.

Cette prégnance de l’adolescence me mène à Avatar. Avatar au moins, nous savons que nous y allons pour en prendre plein les yeux et c’est tout. J’y suis allé et c’est, en effet, vraiment tout. La seule chose qui m’a un peu intéressé, c’est la reherche de faire coïncider le virtuel et le réel. A la fin, on assiste à une forme de transfert, de réincarnation, de l’homme réel dans son avatar, c’est-à-dire l’artefact qui ressemble aux êtres fabuleux de la planète Pandora, et qu’il dirige par la pensée. Ce rêve de voir autonomiser le monde virtuel est très prégnant dans notre culture et la science fiction est un véhicule désigné pour porter ce type de désir (ou de peur, selon que le réel est vu comme décevant, douloureux, ou comme libérateur).

Mais alors, tout le fond politico-écologiste d’Avatar est affligeant. Je n’en reviens pas que ce film occasionne des débats à la radio ou dans les journaux. Que des amis – de dix ou quinze ans mes cadets – touvent là-dedans de quoi réfléchir, de quoi s’émerveiller, voilà qui me donne des envie de soupirer, que je réprime autant qu’il m’est possible, et que je noie dans des pintes de Guinness. Un gamin de vingt-trois ans m’a confié, l’autre jour, sur un ton de sérieux qui m’a oppressé, que ce film avait réalisé une image assez fidèle du paradis tel qu’il se le représentait. Une enfant, de trois ans plus âgée que lui, a trouvé sublime la scène où toute la population indigène entre en prière collective pour guérir tel ou tel personnage.

Mes amis se disent cinéphiles et sont demeurés, esthétiquement, au niveau des films de Walt Disney. Pour montrer qu’ils connaissent le cinéma, ils annoncent qu’il aiment Lars Von Trier ou Stanley Kubrick et ils déprécient les séries télé américaines ainsi que les films d’action ou les films de science-fiction. Mais ce qu’ils aiment, sans le savoir, ce sont les spectacles télévisés, les sons et lumières, les contes pour enfantlégèrement modifiés.

L’industrie américaine du cinéma a réussi, depuis les années 80, date de sa résurrection, à éloigner petit à petit le public adulte, à le dégoûter, l’exclure, l’écarter, pour ne plus cibler qu’une audience à la culture forcément restreinte, à qui il suffit de donner des images qui n’ont plus qu’un rapport lointain avec le cinéma.

Jan Karski quitte le camp sans problème

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Des films asiatiques en Europe

Rencontré un universitaire, spécialiste du cinéma asiatique. Un verre de vin chaud à la main, je le lance directement sur ce sujet et le fait parler. Moi, God forbid, je n’ai pas cette politesse anglo-saxonne qui interdit de parler de choses sérieuses. J’interroge les gens. Je les branche, pour ainsi dire, et les questionne. Sans les ennuyer, j’aime les écouter parler sur ce qu’ils connaissent. Les gens qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, en revanche (si c’est un domaine que je connais, bien entendu), m’ennuient et m’irritent.

L’universitaire anglais dit qu’il y a une forme d’hypocrisie chez les cinéastes coréen, chinois ou japonais, qui financent leur film avec l’argent européen et qui savent très bien que leurs films ne seront pas distribués chez eux. « Tout ce qu’ils veulent, c’est aller au festival de Cannes; à Berlin, à Venise. Leur propre peuple, ils s’en foutent. »

Il précise que ce phénomène varie selon les pays européens. Il dit qu’au Royaume-uni, le public pense que le cinéma coréen est violent, sexuel et radical. Or, la Corée produit surtout des comédies romantiques, mais les Britanniques n’en savent rien. Bon. De la même façon, les Français croient que le cinéma asiatique est lent et méditatif, alors que ces films-là, ceux que les Français peuvent voir dans leurs salles, ne sont en aucun cas diffusés dans les salles chinoises, et ne sont même pas faits pour les Chinois. Ce sont des produits destinés au public de « French cinephiles« , dit mon chercheur. Moi, intérieurement, je bois du petit lait : parmi les stéréotypes qui nous collent aux basques, j’aime autant celui selon lequel nous sommes des cinema goers.

J’avais écrit, il y a deux ans, un billet sur le blog Chines à propos de quelques films chinois, que je trouvais étrangement adaptés à certaines prédispositions esthétiques françaises. J’en parle à mon chercheur anglais qui confirme mon impression. Comme j’étais intelligent, il y a deux ans.

Cela me ramène aux films de Gao Xingjian que j’ai visionnés récemment. Gao lui-même nous a envoyé trois DVD de ses oeuvres filmées, en prévision du colloque qui aura lieu à Belfast en février. Un film comme La Silhouette sinon l’ombre pourrait bien faire partie de ce genre de productions arty farty. C’est de l’art video, donc en effet, il n’intéressera pas beaucoup de gens. Mais je serais très fâché qu’on accuse Gao d’avoir voulu plaire aux intellos français plutôt que de faire des films pour son propre peuple. 

Ras le cul de cette sous-culture

Hier soir, j’ai même quitté le cinéma avant la fin du film. Au bout d’une demie-heure, je savais tout ce que j’avais besoin de savoir. Ou plutôt, je savais que je n’avais rien à acquérir de ce film, (500) Days of Summer. Comme dit mon ami américain Daniel : « aujourd’hui, tous les films sont produits pour plaire aux Américains de quinze ans. Si tu n’es pas un garçon, si tu n’as pas quinze ans, si tu n’es pas américain, le cinéma est une forme d’art qui ne t’est pas destinée. » C’est extrême, mais j’étais de cet avis hier soir.

La semaine dernière, j’avais déjà quitté un théâtre avant la fin de la performance. C’était un concert/performance/événement pour la « Traduction ». International Translation Day, qu’ils appelaient cela. Un groupe de musiciens, composé d’Africains, d’un Européen, d’un sud-Américain, d’un Chinois, jouait du reggae. Le leader du groupe faisait passer dans l’assistance des percussions africaines et irlandaises. Le « Bodhran », percussion traditionnelle irlandaise était montré au public : « Vous savez comment on en joue, n’est-ce pas ? C’est un peu complexe, il faut faire comme ça et comme ça. Mais bon, pour ce soir, vous pouvez juste taper dessus comme ça : BOUM BOUM ». L’important était que chacun fasse du bruit, en frappant dans ses mains, en chantant, en frappant sur des tambour. Et il fallait faire passer les percussions à ses voisins.

Moi, j’ai fait mon rabat-joie. Je prenais les instruments qu’on me tendait et les faisais passer à d’autres spectateurs sans les utiliser. Ou bien je les posais, laissant tomber ce lourd symbole d’instrument de musique qui passe de main en main, comme les langues et les cultures qui sont censées entrer dans un échange constant. Je serais curieux de savoir combien de gens dans l’assistance pouvaient parler autre chose qu’anglais…

International Translation Day. Comme par hasard, le Noir qui chantait le reggae chantait en anglais. Comme par hasard, le Chinois qui jouait du violon, jouait de sorte qu’on ne l’entendait pas. Je m’agitais sur mon siège, cherchant le moment adéquat pour m’enfuir.

Quelle image de la traduction et de la musique veulent-ils donc véhiculer, ces organisateurs de soirées ? Et dans une université en plus! Qu’y avait-il donc à glaner d’universitaire là-dedans, dans cette fausse communion où les uns jouaient d’instruments électrifiés, et les autres de rien du tout, les uns couvrant les bruits des autres ? Quel type de savoir, ou de savoir-faire, a-t-on pu imaginer faire circuler dans ce fatras ?

Qu’on ne me force pas à chanter et être content. Cette façon de prendre le public pour une entité d’emblée acquise à sa cause et prête à faire du bruit, m’est horripilante. Cette façon de faire croire que la musique peut être jouée par tous, indistinctement, sans apprentissage, m’est odieuse. Même pour les enfants, une telle activité ne me convainc pas. Cette croyance béate que les langues peuvent être apprises comme on joue du reggae m’est pénible à tolérer. Cette culture d’adolescent qui démontre sans fatigue que le mélange des races est la seule chose enviable, le seul horizon culturel qui vaille me désole.

Et le film d’hier, pas mal fait au demeurant, était présenté dans le seul cinéma d’art et essai de la ville où j’habite. Film qui met en scène de jeunes adultes qui parlent d’amour ensemble de la manière la plus convenue qui soit : public ciblé, adolescents qui rêvent d’amour sans en avoir, qui écoutent du rock et qui sont bons en dessin et en informatique. La présence d’une petite soeur pré-pubère qui conseille son grand frère est censée attirer les enfants qui rêvent d’être pris pour des adolescents. Mon ami Daniel était dans le vrai.

Je ne supporte plus toute cette merde. Je me sens culturellement étouffé par des modes narratives bêtes et naïfs, des conceptions de l’amour immatures, de la variété qui se prend pour de la grande musique, de l’anti-racisme creux qui se prend pour de la pensée. Je deviens impatient, je vais m’énerver.

La résilience mélancolique du Pakistanais

Voilà des jours que mon colocataire pakistanais traîne une mélancolie qui fait peine à voir. Il dort mal, il rentre à la maison le soir en faisant la gueule. Il est stressé à cause de ses problèmes de visa.

Il n’a plus beaucoup d’espoir de trouver une femme à marier dans ce pays, et il ne compte plus sur moi pour lui en trouver une. Il n’arrive plus à se concentrer sur ses études.

Tous les jours, quand je le vois, il me dit qu’il ne se sent pas bien. Il a beau faire froid, il évolue en chemise ouverte et pieds nus. Je l’exhorte à se couvrir, mais il n’a plus le goût. Il me dit que c’est Dieu qui veut le punir de quelque chose. « A chaque fois qu’un espoir apparaît, Dieu l’anéantit, il ferme la porte, comme si quelqu’un me claquait la porte au nez. » Je lui dis que Dieu cherche peut-être à le ramener près de ses parents et de ses soeurs. « Oui, dit-il, peut-être bien ». Mais cela ne le convainc pas. Sa mère prie pour lui, pour qu’il trouve une solution et reste à Belfast.

Lorsque internet a cessé de fonctionner dans notre maison, ce fut la goûte de poison qui fit déborder le calice. « Mais sans internet, je ne peux pas vivre! » Je lui propose de lire un livre à la place, mais il ne peut pas se concentrer. Je lui propose de discuter sur le Coran dans le salon, mais il me répond par une grimace dégoûtée. Dieu lui a maintenant ôté internet, Dieu lui veut du mal, et on voudrait lui faire parler du Coran ?

N’a-t-il pas d’amis avec qui sortir pour tailler une bavette, autour d’un thé ? « Oui, j’ai des amis, mais je préfère internet. »

Je lui offre d’emprunter des DVD pour lui à ma bibliothèque. Oui, dit-il, bonne idée. Quels films veux-tu, des films pakistanais ? Non. Indiens ? Bollywood ? Non, non. Anglais ? Oui, anglais. Américains ? Oui, américains! Pas anglais, américains ; en anglais, mais pas britanniques. Des films d’action, des histoires d’amour, des comédies, qu’est-ce que tu veux ? Des histoires d’amour!

Je lui ai pris, sans trop savoir, The Age of Innocence de Martin Scorcese. Je lui en prendrai d’autres, avec plaisir, car j’attends avec impatience qu’il me dise ce qu’il en pense.

Malgré tout, ces derniers jours, je l’ai entendu, de bon matin, chanter dans la maison.

Fish Tank, un film sur l’adolescence des corps féminins

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Un film anglais qui raconte l’histoire d’une jeune fille dans une banlieue anglaise, on sait ce que c’est, on a déjà en tête une série de scènes auxquelles on ne coupera pas. On sait par avance que ça va beaucoup gueuler, que ça risque fort de frapper et de violer. On sait qu’il y aura beaucoup d’alcool, et sans doute de la drogue. Beaucoup de bruit, des accents incompréhensibles pour les étrangers, et une lueur d’espoir à la fin.

Pourtant ce film m’a touché, et même dans ses moments stéréotypés. Un des clichés qui m’a énervé au premier abord, fut le cheval blanc, attaché dans un terrain vague, et que l’héroïne essaie de libérer, au risque de se faire agresser par des jeunes caravaniers qui habitent là. Un cheval blanc dans un terrain vague, a priori je dis : « N’en jetez plus ». Ce qui est beau, finalement, n’est pas qu’elle essaie de libérer le cheval. Ca, c’est une ficelle qui a pour unique ambition de raccoler le public de quinze ans. ce qui est beau, ce sont ces quelques plans où l’héroïne caresse la peau de la bête, et les frissons de la bête.

L’attention, la fascination de l’adolescente devant la présence brute d’un corps formé et puissant, voilà autour de quoi tourne le film. Le nouveau cinéma anglais, qu’il soit ou non engagé socialement, est un cinéma des corps, ce qui renvoie à ce que j’avais déjà écrit sur le film Hunger.

D’ailleurs, comme par un fait exprès, l’acteur principal de Hunger est précisément celui qui incarne l’homme que l’adolescente va aimer. Elle le voit dans son appartement, c’est l’amant de sa mère. Elle le trouve cool, sexy, sympa, rassurant. Ecorchée vive, elle l’insulte, elle lui gueule dessus, mais ça ne l’impressionne pas, il a cette calme assurance que les femmes désirent voir chez les hommes. Un soir d’ivresse, il va profiter d’elle, mais il va le faire sans violence, et de la manière dont rêvent les jeunes filles d’aujourd’hui : avec douceur, au bon moment, et en ayant pénétré au préalable dans le monde étouffant de la gamine.

Car le fish tank (l’ « aquarium » en anglais), ce n’est pas seulement la vie des gens de banlieue, leur espace confiné dans lequel ils tournent en rond. L’aquarium c’est avant tout la vie intérieure des adolescents, sans issue, submergée par des soucis stupides et pourtant insolubles, engoncée dans un corps qui grandit n’importe comment. Quand, en plus de cela, se déverse continuellement, dans la vie quotidienne, de la musique populaire, du Hip Hop ou du RnB, il n’y a plus d’espoir de voir se développer une quelconque forme de pensée ou de richesse intérieure. Quand la mère est une jeune femme séductrice qui répond encore au modèle borné de l’adolescence, centré sur la danse et l’apparence, on comprend que le seul salut possible pour la jeune héroïne ne pourra venir que d’un corps étranger, mais un corps ferme, musclé, qui n’évolue plus. Que ce soit le corps d’un homme ou celui d’un cheval.

La scène de l’acte sexuel montre bien qu’il s’agit là d’un film réalisé par une femme, car c’est la conséquence dans la vie de la fille qui compte, ce qu’elle ressent, non l’union illusoire de deux êtres. La fille ne recherche et n’obtient aucun plaisir, elle désire un contact plus profond avec ce corps, elle veut entrer en contact avec son propre corps. (C’est toujours intéressant de sentir les différences de narrations, entre les auteurs, selon qu’ils sont hommes ou femmes. J’avais déjà souligné ce point à propos d’un roman qui n’avait pas pu être écrit par un homme). La motivation de l’homme, dans cette scène du film, n’est pas le désir sexuel, mais l’ivresse et le sentiment de rivalité masculine avec le petit copain de la fille. « Est-ce que ton mec a une bite aussi grosse que la mienne ? » demande-t-il pendant l’acte, ce qui renforce le cliché de l’homme compétitif, dominateur, que beaucoup de femmes croient percevoir dans la réalité. (A mon avis, les femmes qui voient chez nous cet esprit de compétition projettent leur propre volonté de domination sur des êtres qui passent la plupart de leur temps à plaisanter, boire des canons et lire le journal pacifiquement…) 

Et de fait, l’homme, dans cette scène (mais j’y pense, dans tout le film!) n’est qu’un prétexte, qui a pour but de faire passer un cap à la jeune fille. La faire devenir femme. L’homme dans ce film n’est qu’un corps, comme souvent dans les narrations de femmes. Ce n’est pas une critique venant de moi, car être un corps c’est déjà énorme. Et savoir apprécier un corps, savoir regarder un corps, c’est toute une affaire. Les cinéastes britanniques d’aujourd’hui nous y aident.

« Transformers 2 », apogée et fin du cinéma

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Je recommande d’aller voir Transformers II pour les dix premières minutes, qui sont une ouverture ébouriffante. Un spectacle extraordinaire, qui vous cloue sur votre fauteuil, incrédule, devant ces corps et ces machines qui se transforment, se transfigurent, se métamorphosent dans un ballet invraisemblable qui croise les mouvements de caméra les plus complexes et les plus irréels qui soient imaginables.

Le reste de film a dû être réalisé par quelqu’un d’autre, d’autres équipes. Je pense que le producteur a voulu une équipe spéciale, un budget séparé et une technologie à part pour les quelques minutes d’ouverture. Il a voulu marquer l’histoire des arts visuels, nul doute à cela. En regardant ces danses de machines et d’humains, je me suis dit que le cinéma avait atteint là une sorte d’apogée. Jamais on ne pourra faire mieux, sur le plan des effets spéciaux et de la virtuosité. Pour faire plus fort, il faut sortir du bi-dimensionnel et créer du volume.

Il y a, dans l’histoire de l’art, des réalisations qui parachèvent un style ou une technique. Aucune sculpture ne sera jamais mieux faite que celles du Bernin, aucun tableau ne sera plus parfait que certains Ver Meer. Personne ne dépassera Bach dans l’art de la fugue. Après lui le déluge, les musiciens se concentrent sur d’autres choses à faire.

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La comparaison avec Bach n’est pas fortuite. Quand il compose, il est déjà vieux-jeu, et tout le monde se fiche du baroque. On a de nouveaux instruments, de nouvelles salles, de nouveaux sons et de nouvelles pratiques d’écriture. Le baroque est déjà mort, par rapport aux modes et aux technologies, et c’est précisément à ce moment-là que le baroque va connaître ses compositions les plus belles et les plus puissantes, pour devenir immortelles.

De la même manière, le cinéma est déjà presque mort, il est dépassé de toutes parts, par l’internet, par la renaissance de la télévision, par les jeux vidéo, et c’est là que, en détournant l’esthétique desdits jeux vidéo, le réalisateur de Transformers a fait dix minutes de cinéma abstrait magnifique, sans intrigue, sans récit, sans début ni fin : des images mouvement pures, mais des images mouvement machiniques, dans la machine, par la machine et pour la machine.

Transformers, c’est un chant à la transformation des corps et à la prothèse. Pas étonnant que cela plaise aux adolescents, qui non seulement sont en pleine croissance, mais portent de la ferraille au bout du nez, sur les dents, dans la bouche, marchent avec des béquilles, restent fascinés par des voitures et des motos, se collent des téléphones aux oreilles, manipulent des Ipod, ont les poches pleines de machines bruyantes et flashantes.

A cet égard, il s’agit de l’accomplissement des grandes expérimentations du début du XXe siècle, créations futuristes, odes à la machine, au piston, à la thermodynamique.

Après, le film développe une histoire que personne, à mon avis, ne peut même comprendre. Il y a des bons et des méchants, parmi les machines, mais à part ça, je ne sais même pas pourquoi on se bat, ni qui gagne à la fin. Si, c’est l’amour qui gagne à la fin, car le héros, qui a toujours refusé de dire « I love you » à sa sublime girlfriend, le dit quand il revient à la vie. Mais il le dit de manière mécanique, je n’y ai pas cru un seul instant. Et surtout, j’ai trouvé insupportable la présence de ses parents, toujours là quand il enlace la jeune fille. La jeune fille, elle, est complètement indépendante de ses parents, ce qui me fait penser, entre autres raisons, que c’est là un film pour jeunes garçons pubères, très branchés ordinateurs et mécanique.

La poésie maniaque de Tom

Tom Pius passe le temps de façon à sentir que le monde ne le dépasse pas entièrement. Qu’au moins ce qui dépend de lui, sa vie, ses décisions, ses habitudes, soient harmonieusement cadrées et circonscrites, comme une belle équation mathématique.

Depuis 1989, il garde un compte précis de toutes ses activités, le détail de toutes ses dépenses. L’autre soir, il me parle d’un film de Bertollucci qu’il a revu récemment, et qui lui a paru très différent de ce qu’il avait en mémoire. Il y repense un peu longuement puis s’exclame : « Je vais vérifier combien de fois je l’ai vu. » Il pianote sur son ordinateur et une demie minute plus tard : « Tiens, je ne l’ai jamais vu. J’ai dû confondre avec un autre film. » Je lui donne alors le titre d’un film au hasard, et il me sort presque instantanément combien de fois il l’a vu, à quelle date et où. Lorsqu’on en vient au Mépris de Godard, il me dit : 24 octobre 1999, et c’est tout. Je lui rappelle qu’il l’a vu avec moi et Barra dans les années 2000, à Dublin. Cela le trouble, car il se souvient de l’avoir vu avec moi, mais s’étonne de ne pas l’avoir noté dans ses archives.

Il fait semblant que cela est de la plus haute importance. Il dit que le monde, ainsi, lui paraît relativement ordonné, lorsque sa vie à lui est à peu près rangée dans des catégories. L’ordinateur de Tom est un immense poème de catégories, de listes et de séries. Une poésie concrète, infinie. Mais une poésie qui invite à la mémoire et à la discussion. Il dresse la liste des dix meilleurs films de chaque année depuis 1989. Cela occasionne des voyages dans le temps, et donne une certaine image de la vie culturelle de Dublin à une époque donnée. On se dit, ah oui, je me souviens de ce film, mais c’était en telle année ? On est surpris de certains rapprochements, on se dit que Tom a oublié des chefs d’oeuvre qui n’ont pas dû passer la Manche.

Il collectionne aussi des autoportraits de photomaton depuis 1982. Son ami Rob, qui est venu ce soir-là pour faire une partie d’échec, suggère qu’il en fasse une installation artistique. Nous rions de ses coupes de cheveux et de ses changements de style.

Il range, dans sa comptabilité délirante, toutes ses dépenses en dix catégories : « FOOD », « HEALTH », « IMAGE », « HOUSEHOLD », « TRANSPORT », « COMMUNICATION AND STATIONNERY », « MEDIA », « SOCIAL LIFE », « ACCESSORIES », « INTANGIBLES », « ARTIFICIAL » et « EXTRAORDINARY ». Rien d’autre n’existe dans le monde de Tom, et tout y est – en théorie – quantifiable. Dans la catégorie « food », le voyageur note que Tom a acheté exactement 46 types de choses dans l’année passée. Mais vous pourriez lui demander pour l’année 2000, en un clic il saurait vous dire s’il a mangé une plus grande variété d’aliments, et combien cela a coûté, au centime près. C’est une autre version de la sagesse précaire, comme je l’ai écrit en 2007, une version où la fluctuation des ressources est compensée par une rigidité et une rectitude des représentations.

Dans la catégories « IMAGE », on y voit les vêtements, le coiffeur, mais aussi les produits d’hygiène personnelle et même les factures de blanchisserie. En revanche, la lessive est rangée dans la catégorie « HOUSEHOLD ». C’est ce qui est réjouissant dans les listes, les systèmes et les taxinomies : comme le réel est insaisissable, on arrive vite à des décisions absurdes ou pleines de poésie involontaire. La catégorie « INTANGIBLES » en est une bonne illustration. Tom y a rangé les dépenses suivantes : « charité », « cadeaux », « fleurs ». On pourrait croire que c’est de la frime, mais l’autre soir, j’ai pu remarquer que ces amis les plus proches étaient aussi surpris que moi de toutes ces listes et de leur contenu. Tom travaille à cet archivage dans le silence, dans les heures creuses de sa vie, sans en faire de publicité.

C’est un authentique travail d’artiste que la vie de Tom. C’est une performance et une installation à la taille d’un individu. Il n’y a pas d’un côté un Tom qui vit sa vie quotidienne, et de l’autre un Tom artiste qui écrit et met en scène ses pièces de théâtre. Il n’y a qu’un Tom, mathématicien et artiste, pour qui un équilibre des comptes où pas un euro ne dépasse est une perfection aussi agréable à l’esprit qu’une fugue de Bach.

Aquarelle du Brésil : mon rêve d’Amérique

Un joli film musical pour vous, car vous avez été bien sages.

Un bon exemple de Soft Power où l'Américain vient exprimer l'art brésilien avec ses outils à lui, qu'il sait assez universel pour séduire le monde entier. Il donne le beau rôle au perroquet brésilien, José Carioca, sympa et bien élevé, alors que l'Américain Donald Duck ne sait même pas lire, ne sait pas danser, ne sait pas dessiner, s'énerve et adopte pour finir la culture de l'autre. D'ailleurs, dans le film, Donald apparaît comme la transformation d'une fleur exotique, fécondée par une abeille (je laisse le loisir de l'interprétation à qui le veut). Il était déjà dans le paysage brésilien. L'Américain ne conquiert pas, il n'envahit pas : il est toujours déjà là.

C'était l'époque où les Américains séduisaient par leur seul talent, et étaient irrésistibles. Ils le sont encore, mais on se méfie davantage d'eux. Et surtout, depuis l'époque de ce film, ils ont conquit et ont envahit. Alors, leur soft power, il est devenu un pouvoir culturel hégémonique qui écrase tout sur son passage. Dans ce film, la samba brésilienne est à égalité avec le cinéma d'animation. En terme d'échange culturelle il y a égalité.

Il paraît que Walt Dysney a inventé ce personnage de Jose Carioca pour convaincre les pays d'Amérique latine à rejoindre les Américains dans l'effort lors de la deuxième guerre mondiale.  Je ne vois pas ce qui permet de le percevoir ici. Moi, ce que je trouve fascinant, c'est le spectacle de l'Amérique. L'utopie naïve du perroquet et du canard qui se serrent dans les bras, et le rêve que les deux Amériques ont toute la vie devant elles et inventent ensemble, avec tous leurs melting pot, une culture populaire variée, joyeuse, complexe, profonde.

Malheureusement, peu de gens élevés au rock anglo-saxon peuvent encore être sensibles aux sambas. Et les choses ne se sont pas passés, pour les Amériques, aussi idéalement qu'on l'avait rêvé dans les années 40.