Singulier sanglier

Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.

Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.

Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.

En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.

Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.

Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.

 

Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.

Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.

 

De la maçonnerie sur le terrain

Le chantier a pris une nouvelle dimension, une dimension motorisée, une dimension machinique, électrique pour ainsi dire. Cela fait quelque temps que nous en avons terminé avec le bois et que nous avons commencé la maçonnerie sur le petit mas que nous rénovons, mon frère et moi.

Les premiers jours Le groupe électrogène acheté en juillet a finalement été livré et, après quelques essais infructueux, il démarre au quart de tour. Nous pouvons donc brancher la bétonneuse et faire une belle gache de chaux.

Avant d’installer la charpente et de remettre les tuiles sur le toit, mon frère tenait à relever un peu le mur du fond, et surtout d’araser ce mur. L’objectif n’est pas tant d’augmenter l’espace dans le mazet que de mieux se prémunir des pluies cévenoles.

Mettre des pierres les unes sur les autres, c’est à la fois basique et délicat, comme manoeuvre. Cela demande du doigté, de la vision, de la force, de l’équilibre. Il suffit d’un rien pour qu’un mur penche et s’écroule. Ce n’est pas pour rien qu’on a inventé les briques et les moellons, cela dispense déjà de la tâche esthétique de choisir les bonnes pierres pour les bons endroits.

Cela étant dit, je me suis fait un petit tour de reins en portant je ne sais quoi il y a deux jours. Du coup, l’appoint déterminant du groupe électrogène s’avère crucial et permet à mon frère de travailler seul, pendant que je fais des mouvements d’étirement et de yoga pour soigner ce dos endolori.

Heurs et malheurs de la marchande

J’attends mon frère à la supérette du village. C’est là que je fais de menues courses et que je bois un café, quand j’ai besoin de recharger mon téléphone ou mon ordinateur portable. A pied, c’est à vingt minutes du terrain, cela fait une bonne promenade matinale sur un beau chemin de grande randonnée, caladé au moyen-âge.

La charmante marchande a les larmes aux yeux, elle vient de perdre sa mère. L’enterrement a déjà eu lieu, je ne pourrai pas y assister, et la vieille dame repose au cimetière du village. Très beau cimetière au demeurant. Je n’ai pas les mots pour soulager la peine de la gentille marchande, alors je la paie de mes course et lui commande un café. Sa manière de me rendre la monnaie est plus lente et plus humaine – si c’est possible – que d’habitude. C’est dans de tels petits gestes quotidiens, que l’on dit les grandes choses, les peines et les complicités discrètes.

Sur la terrasse, je passe quelques heures à travailler sur un article pour une revue anglaise très prestigieuse. J’essaie de gomer le ton polémique que j’aime prendre quand je parle de trucs théoriques.

Je demande à la marchande où je peux acheter de la viande de sanglier, sachant que la chasse est ouverte. Elle veut m’en donner car son mari est chasseur et aura sa part tôt ou tard, mais elle se demande comment faire pour me prévenir quand elle en aura. Je lui donne mon numéro de mobile, en lui donnant, au passage mon prénom, celui de mon frère et notre nom de famille. Cela me plaît qu’elle nous connaisse mieux, cela améliore les relations et fluidifie l’intégration au pays.

Quand mon frère passe me prendre, elle peut enfin l’apostropher par son prénom. Depuis le temps qu’ils se connaissent! Cela fait des années qu’elle vend le miel de mon frère et elle ne savait pas son nom. C’est la première fois qu’elle nous voit ensemble et je sens que ça lui fait plaisir. Ils parlent de leurs enfants respectifs, elle est mère de trois enfants déjà adultes, mais elle n’est « pas encore grand-mère ».

De parler d’enfants avec deux braves gaillards (enfin, un gaillard, moi je ne suis ni vraiment brave, ni père de famille), cela redonne de la joie à la marchande. Elle nous souhaite le bonjour en nous appelant « les frangins », et n’hésite plus à me toucher le bras quand elle m’adresse la parole, ou à me taper dans le dos pour me dire : « Eh oui, je ne suis plus toute jeune. »

C’est indéniable, une certaine familiarité se crée entre nous.

Théorie du manard

Je suis donc, en quelque sorte, l’ouvrier de mon frère. Je me place explicitement sous ses ordres, sous sa responsabilité. Je l’écoute parler de ce qu’il voudrait faire, je le regarde et j’essaie de l’imiter. Ce n’est pas la première fois que je l’imite à ma façon, car il jouait une sorte de rôle modèle pour moi quand j’étais gamin ; si j’ai appris à jouer de la guitare, par exemple, c’est inspiré par sa capacité à lui de sortir de morceau de bois des sons enchanteurs. Depuis, j’ai abandonné la musique et ne chante plus que pour impressionner les femmes.

Je suis fondamentalement un ouvrier, et un ouvrier familial, puisque j’ai été celui de mon père pendant dix ans, à l’époque où j’étais ramoneur à temps partiel.

Un ouvrier un peu particulier tout de même, car je travaille quand j’en ai envie, et que je participe aux frais du chantier. Mais cette question d’argent est secondaire car elle n’est qu’une contribution que je verse en qualité de quasi parasite. Mon frère me paie de mon travail en me permettant de vivre dans un endroit paradisiaque, un an, sans payer de loyer. C’est considérable.

Non, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un ouvrier a une dignité propre et qu’il a son petit caractère. Il peut obéir, et en règle générale il obéit, mais il faut que l’ordre lui paraisse utile, ou alors que la personne qui donne l’ordre soit légitime. Combien de chantiers ont capoté à cause d’un patron incompétent. Même le manard le moins qualifié (votre serviteur en est un) sait reconnaître un mauvais contremaître ; un mauvais chef est celui qui compte sur ses subordonnés pour combler ses lacunes à lui.

Mon frère est donc le chef du chantier et il sera le seul à être félicité, ou à être blâmé le cas échéant, quand tout sera terminé. Jusqu’à présent, les deux tâches principales consistaient à apporter des pierres pour les murs, et à travailler des « longueurs », c’est-à-dire des troncs de chataîgnier, pour qu’elles puissent servir de voliges à la charpente.

Au début, nous travaillions ces troncs de manière grossière, privilégiant la solidité et l’efficacité à la perfection et aux règles de l’art. Puis vint un jour où mon frère s’y prit avec davantage de douceur et découvrit des couleurs variées provenir du tronc. Il changea alors son fusil d’épaule et décida de perdre un peu de temps pour privilégier l’esthétique.

Il a eu la révélation qu’allongé sur le dos, l’habitant éventuel de ce mazet ne verrait que ces poutres, et qu’elles méritent à ce titre  qu’on en prenne un soin particulier.

Alors je tâche de l’imiter, de mon mieux et à mon rythme. Mes écouteurs d’I-pod dans les oreilles, j’écoute des émissions de radio consacrées à Picasso en rabotant des troncs d’arbre. C’est dans ces moments magiques que le manard se fait orfèvre pour faire ressortir des couleurs ocres et rougeâtre de ces arbres si intensément cévenols qu’ils en sont presque l’incarnation.

Commencement du chantier

On croit souvent qu’il n’y a qu’une cabane, sur le terrain. C’est une erreur, il y a aussi une petite maison en pierre, construite là par les paysans d’autrefois.

Ce n’est même pas une maison. Un abri d’une seule pièce, avec un toit d’un seul tenant, adossé à la pierre de la montagne. Mais enfin une maisonnette assez grande pour un homme seul, ou pour un couple d’amoureux. Un endroit assez grand pour y dormir, s’y reposer, lire et écrire. C’est-à-dire, pour le dire sans détour, un habitat qui satisfait à tous les réquisits de la problématique « logement » du sage précaire.

Sous la maisonnette, une espèce de cave – un entresol, plutôt – où je conserve au frais ma nourriture en ce mois de canicule.

Cela faisait des années que mon frère disait qu’il rêvait de rénover ce « mazet ». Moi, je rêvais depuis des années de passer une année sur ce terrain. Nous combinâmes donc ces deux rêves. Je dis à mon frère : « Tu m’acceptes ici une année, et je te donne un coup de main pour le mazet. » Ma motivation sera d’autant plus grande que pour passer l’hiver sur le terrain, j’aurai besoin d’un lieu chauffable, isolé et résistant aux tempêtes cévenoles.

Or donc, cette semaine, nous avons commencé les travaux! C’était un grand moment, car ce chantier met un contenu matériel à ma présence sur le terrain et dans ce paysage. Un moment solennel car c’est officiellement la préparation de l’hiver. Un moment profond car c’est une manière de perfectionner le terrain, de le rendre plus proche de ce qu’il était à l’époque de sa vie paysanne.

Mon frère s’est exclamé à un moment donné : « C’est le début du rêve. » Cette petite maison, ce terrain, ce jardin, ce paysage, c’est en effet un ensemble de réalités physiques qui se trouvent à la croisée d’un nombre encore plus grand de rêveries, d’espérances, d’images et de mythologies.

 

Des cérémonies de l’université

Non je n’irai pas, vous dis-je! C’est contre mes principes.

J’ai beau m’expliquer, cela ne passe pas, je suis compris de travers.

Chaque année, les étudiants qui viennent de finir leur cycle d’étude se pressent aux cérémonies dites de « Graduation ». C’est l’occasion de revêtir une robe, ou une cape, codifiée en fonction du grade qui est le vôtre.

C’est une célébration bon enfant, où chacun se réjouit d’avoir terminé, et c’est l’occasion pour la famille de se réunir et de se photographier dans la grande université de la ville ou de la province.

Mais je ne peux pas me résoudre à participer à ce type de défilé. Pour la sagesse précaire, l’éducation doit être un projet collectif et universel, non un privilège. Et tous ces jeunes gens en costume de lauréat, ils ne célèbrent aucunement la connaissance, ni encore moins une découverte qu’ils auraient faite, ou une œuvre qu’ils auraient produite. Ils célèbrent leur accession à un statut social envié.

Or l’université ne devrait pas être un lieu de compétition, mais un lieu de savoir. Dit comme cela, c’est quand même très banal.

Quand je vois la bonne société se réunir ici, sur le campus, pour se congratuler, je ne peux m’empêcher de penser que c’est la classe dirigeante qui vient parader pour bien montrer à la ville que la relève est assurée ; qu’une minorité d’individus a bien reçu, des mains de l’université, le droit de diriger les affaires de la collectivité.

Ce faisant, l’université perd sa vocation intellectuelle et culturelle pour vendre son âme aux plus offrants, c’est-à-dire aux classes sociales dirigeantes et aux entreprises capables de la sponsoriser.

Mais j’ai assez parlé de cela, dans un billet vieux de deux ans déjà.

Quand j’explique cela à mes amis, ils se moquent gentiment de moi, persuadés que je fais le grincheux. Peut-être pensent-ils aussi que je suis pingre, car cette cérémonie coûte 80 euros aux étudiants. Comme je veux seulement qu’on m’envoie mon diplôme chez moi, je ne débourserai « que » 15 euros.

Cependant, assistant ces jours-ci à de telles cérémonies pour accompagner des amis, je me suis mieux aperçu de la dimension émotive et sentimentale de la chose. Deux jeunes femmes, docteures en physique, m’ont appris à respecter ces poses et cette pompe.

L’une est originaire du Bangladesh. Elle s’est habillée en sari orangé, et les voiles de sa tenue traditionnelle se mêlaient à celles de la robe de lauréate occidentale.

Dans la roseraie du jardin botanique de Belfast, jouxtant l’université, elle resplendissait de couleurs. Au fond, ces couleurs abolissaient la distinction sociale, je ne saurais trop expliquer comment.

L’autre est une Macédonienne d’origine serbe. C’était la première fois qu’elle faisait partie d’une telle cérémonie, et elle eut plusieurs fois envie de pleurer. Triste que ses parents ne pussent être avec elle, elle nous remerciait d’être là autour d’elle et faisait des efforts infinis pour supporter la douleur causée par les souliers à talons.

Pour elle, ces couleurs et ces uniformes étaient le signe de la fin de la galère, et d’une immense fierté personnelle.

Cela ne me convaincra pas de me déguiser moi-même en docteur frais émoulu. J’ai quarante ans après tout, il y a des choses qu’on ne fait plus à quarante ans.

Mais maintenant, quand je vois ces jeunes filles se serrer contre leur père pour la photo, je comprends mieux la simple émotion familiale qui se dégage de tout cela.

Rouler dans le paysage

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C’est quand nous sommes en voiture que mon frère me parle des paysages autour de nous et des paysans, c’est-à-dire des gens qui habitent ces paysages.

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Ceux que nous croisons sur la route d’abord, celui-ci est un berger, ceux-là un couple d’idiots, celle-ci est mariée à un Anglais, celle-là est une grande danseuse « trad ». En voilà un qui asperge ses rangs d’oignons de désherbants qui tuent les abeilles et affectent la production du miel. Cet homme-là n’a l’air de rien, mais il est « sec et vaillant », comme un paysan cévenol (alors qu’il est d’ailleurs, un « néo » arrivé dans les années 70).

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De proche en proche, mon frère évoque les gens qui habitent plus loin, dans les vallées et sur les cols. Le père Coulomb, par exemple, possède un grand terrain là-haut : il accueille des pauvres gens, ou des individus en perdition, qui vivent gratuitement dans des caravanes, des roulottes et des cabanes dispersées sur sa propriété.

Parmi les populations accueillies par ce vieil homme mystérieux, la mystérieuse troupe des Arcs-en-ciel. Ils sont reconnaissables à leur couleur : chacun porte une seule couleur et, idéalement, le groupe forme un arc-en-ciel. Ceux-là, tout le monde les connaît, semble-t-il, sans les connaître vraiment. Ils font parler d’eux, mais on ne sait pas s’il s’agit d’une secte, d’un collectif d’artistes ou de doux dingues. Tout ce qu’on sait d’eux est qu’ils sont jeunes et qu’ils vivent de manière grégaire, colorée et laborieuse. Ils travaillent manuellement chez les uns et chez les autres, en échange de légumes, et cherchent plus ou moins à convertir tout un chacun à un idéal de spiritualité qui reste à définir.

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De retour au terrain, sur la route qui va de la catholique Notre-Dame de la Rouvière à la protestante Ardaillès, route qui donne l’impression de voler dans la vallée, mon frère pointe du doigt les yourtes que l’on distingue à travers les feuilles d’arbre, sur le versant opposé de la montagne : ce sont des amis, un couple de jeunes qui construisent eux-mêmes les yourtes et qui vivent là-bas, avec leurs quatre enfants, du matériel de chaudronnerie et des panneaux solaires.

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Mon frère aime tellement cette province des Cévennes qu’il l’habite en pensée dans toutes ses dimensions. Quand il me parle des paysans, il raconte l’histoire du paysage, qu’il articule aux noms des lieux : le hameau de Puech Sigal, par exemple, signifie en occitan le « mont du seigle », c’était donc un bout de colline consacré à la culture céréalière, avant de se consacrer à l’oignon doux. Les châtaigniers, en revanche, remontent sans doute aux Dominicains du bas Moyen-âge qui les ont peut-être rapportés d’Asie.

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L’histoire agricole de la région mène aux événements climatiques : mon frère, au contact des vieux Cévenols, s’est tenu au courant des grandes intempéries, les fameux grêlons de l’été 1986, ou les sècheresses de 1976, de 1989 et de 2003. Toute chose qui permet de se prémunir, autant que possible, des inconvénients prévisibles.

La météo nous conduit à discuter de l’architecture vernaculaire, voire de la musique occitane…

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C’est ainsi que la Peugeot, aussi vieille que moi, toussotant dans les lacets, nous fait explorer les Cévennes en profondeur.

Chamson et les Cévennes

Depuis des années, je fréquente la région des Cévennes. Jeune homme, j’y faisais des randonnées pédestres, vieil homme, j’y fais de la villégiature sauvage sur le terrain de mon frère Hubert.

L’été dernier, j’y ai découvert le grand écrivain des Cévennes, André Chamson, qui a donné son nom au lycée du Vigan. J’avais une image de lui un peu académique. C’est normal, il en était. Sur tous ses livres, la mention « de l’Académie française » barre la couverture et donne envie de fuir plutôt que de lire.

Or, j’ai acheté le tome de ses oeuvres complètes consacré à sa « suite cévenole », sans doute ses meilleurs ouvrages. Des livres qui rendent compte de manière réaliste de cette région au début du XXe siècle, quand Chamson était enfant, et qu’il venait chez sa grand-mère au Vigan.

J’ai lu d’une traite le premier texte du volume, Aigoual, qui n’est que le récit d’une course entre copains, et en pleine nuit, jusqu’au sommet du mont Aigoual. Impressionné, j’ai complètement oublié qu’il était académicien. Loin de me faire penser à une prose soucieuse de plaire et de respecter le bon goût, j’avais l’impression d’être dans un récit américain. Nulle psychologie, des actes, des mouvements, des sensations assez tranchées, et une impression de nuance qui se produit à l’intérieur de la conscience du lecteur.

Un autre jour, dans le hamac que mon frère a tendu au bord de la gourgue, à l’ombre, j’ai lu avec beaucoup d’enthousiasme Les Quatre éléments. Quatre nouvelles sur des « éléments » aussi fondamentaux que « la langue », « l’ennemi », « la bête » et « l’étrangère ».

La nouvelle consacrée à la langue est vraiment de toute beauté. Car, pour un catholique qui vit dans un pays de langue d’oc, le français est simplement une langue venue du nord qui trouve sa place entre le patois des vieux et le latin des clercs. Mais Chamson était un protestant, et pour un protestant, le français est d’abord la langue de la bible traduite. C’est donc une langue pleine de noblesse, de raideur, et d’une puissance surhumaine. Il raconte comment sa grand-mère accueillait les protestants du village chez elle, le mercredi soir, pour lire des passages de la bible et prier ensemble. Il raconte que c’était l’idiot du village qui lisait, et comment ces mots transfiguraient ce pauvre imbécile sur qui les enfants crachaient. Là non plus, on ne se croirait pas dans un roman à la française, mais chez un Faulkner, ou un Carver.

J’étais très ému par cette prose qui rendait présentes les frictions entre protestants et catholiques, car je vis à Belfast, où les tensions entre confessions existent toujours. Sauf que sur les îles britanniques, les protestants sont majoritaires et que ce sont les anciens oppresseurs.

De retour à l’université, j’ai pris rendez-vous avec un professeur d’ici, Peter Tame, qui se trouve être un spécialiste de Chamson. Il a écrit une biographie de l’écrivain, et publié quelques articles critiques sur ses romans. Je suis allé le voir dans son bureau pour discuter un peu. Un vaste bureau tapissé de livre, qui sent bon l’étude et l’amour de la littérature. Le professeur m’apprend qu’il possède une maison dans les Cévennes, et nous nous sommes promis de nous inviter pour l’apéro un de ces étés.

Il me raconte, de sa belle voix grave, et dans un français précis, l’histoire du premier roman de Chamson, celui qui l’a rendu célèbre dans les années 1920. Roux le bandit est l’histoire d’un paysan qui refuse d’aller à la guerre de 14 et qui va se cacher dans la montagne pendant cinq ans. Cette histoire me fascine ; elle résonne dans ma vie familiale. D’abord, le fait de se cacher dans la montagne cévenole, c’est un de mes projets d’avenir. Ensuite parce qu’il s’agit là d’un roman de l’objection de conscience, et que mon frère a lui-même été objecteur de conscience, à l’époque où le service militaire était encore obligatoire.

Je n’ai pas tellement de temps pour lire Chamson en ce moment, car j’ai une thèse à écrire, mais j’ai laissé le volume de la « suite cévenole » sur le terrain de mon frère, afin qu’il puisse lire si ça lui chante, et pour que je reprenne le cours de ma lecture à mes prochains passages.

Ma propriétaire part pour l’Italie

Je m’entends vraiment bien avec ma propriétaire, ça fait plaisir. Elle est venue hier pour récolter son loyer de sepembre, et elle a trouvé que je lui donnait trop d’argent. « Non, m’at-elle dit, vous n’avez qu’un colocataire, vous n’avez pas à payer la totalité du loyer. »

Elle avait déjà réduit le loyer général, en condamnant formellement la chambre la plus difficile à louer, celle du rez-de-chaussée. Elle m’avait dit de ne trouver preneurs que pour les deux chambres du premier étage, et elle a déduit du loyer le montant de cette petite chambre où habitait autrefois mon Pakistanais.

Je crois qu’elle est touchée du fait que j’ai payé de ma personne pour prendre soin de cette maison. J’ai fait de la peinture, j’ai nettoyé, j’ai bricolé un peu. Au final je lui ai fait économisé de l’argent, car les peintres professionnels prennent bon bon pour un travail plus rapide et de qualité équivalente. Moi, je vais lentement, mais le résultat est satisfaisant.

Mais ce n’est pas qu’une question d’argent. Ma proprio était touchée du travail que nous avons fait ensemble dans la maison, elle, son mari et moi. J’ai l’âge d’être leur fils, et ces scènes de travaux domestiques, où je peignais les murs, pendant que son mari réparait le lit d’une chambre, et qu’elle faisait du nettoyage, avait une dimension familiale indéniable.

Il n’est pas impossible qu’à un certain niveau de conscience, ce couple sans enfants ait projeté légèrement sur ma charmante personne un semblant de sentiment parental.

Alors ils partent pour la Toscane, vendredi. Ah l’Italie, ma seconde patrie. Ma propriétaire ne sait pas trop ce qu’elle va y faire, elle n’y est jamais allée. Je me suis permis de lui déconseiller d’aller à Rome, trop profond et trop riche, mais de rester en Toscane et en Ombrie. Et je lui ai parlé avec lyrisme, car la mention de l’Italie provoque toujours chez moi une sensation de bonheur nostalgique.

Elle a été convaincue. Elle est partie ragaillardie à l’idée de zyeuter les individus si bien habillés dans les squares. Elle ira chez le coiffeur avant de partir pour l’aéroport.

Mes propriétaires

J’aime voir arriver mes propriétaires. C’est un couple de retraités extrêmement gentils et ingénieux. Ils ont acheté cette maison à l’approche de la retraite, à la fin des années 90, et ils s’en occupent bien.

Au contraire de nombreux propriétaires, dès qu’il y a un problème dans la maison, ils accourent et le règlent. Pour donner un ordre d’idées, quand je suis arrivé, tout était refait plus ou moins à neuf. Or, depuis, les travaux se sont multipliés pour améliorer, bout à bout, le standing de l’habitat : deux chambres ont été repeintes, deux lits et deux moquettes ont été changés, le lino de la cuisine a été remplacé, un réfrigérateur et un lave-linge neufs achetés.

Le carrelage de la salle de bains a été refait, et comme il y a eu une fuite d’eau de la salle de bains vers la cuisine, ils ont travaillé sur la tuyauterie et sont sur le point de refaire le plafond de la cuisine.

Et je ne parle pas du travail de nettoyage qu’abat Florence, la véritable proprio. Elle n’hésite pas à prendre les unités de la cuisinière pour laver tout cela chez elle. Elle revient quelques jours plus tard avec les mêmes éléments si propres que je crois ne les avoir jamais vus tels moi-même. Elle me dit que la graisse accumulée par mes colocataires auraient pu causer un incendie.

Son mari, Philippe, ne possède rien. Il se limite à faire preuve de bon sens et de bonne humeur. Il apporte son flegme, son expertise d’ingénieur et son talent de bricoleur. Il sait tout faire, cet homme-là, dans une maison. Il bourre sa Mercedes d’outils de toutes sortes et il remet une maison en ordre de marche, avec modestie et patience. Quand nous avons assemblé les lits, achetés en pièce, je me suis permis de foutre un peu le boxon, de briser des rivets en bois, et Philippe a réparé mes fautes sans broncher.

Sur le plan du loyer, Florence est très arrangeante. Elle sait que le quartier laisse à désirer et que les colocataires ne se bousculent pas au portillon. Elle n’hésite pas à baisser le montant global du loyer pour que les départs de colocataires de soient pas trop lourds pour moi. Sa dernière trouvaille fut de me proposer de ne pas m’inquiéter pour la chambre du rez-de-chaussée, et de baisser le loyer au point que la maison pourrait bien devenir un petit havre de paix si j’arrive à trouver deux compères (ou deux commères) pas trop pénibles.

Mes propriétaires me donnent une image de ce que pourrait être l’harmonie du couple. Elle est un peu autoritaire, il est un peu dégagé et bonasse, ils sont d’accord sur tout. Ils ne se déprennent pas d’exquises manières britanniques, polies et humoristiques. Lui appelle sa femme « pet » (animal domestique, « mon poussin », « ma chatte », je ne sais ce que dirait un couple bourgeois pour faire l’équivalent ; « Pupuce » ? « Canaris » ?).

Quand ils viennent prendre leur loyer, ils s’assoient dans le salon, et nous parlons un peu. Ils font le détail de leurs soucis de santé. Il y a toujours un petit truc qui cloche. Une fois, c’est Florence qui avait une infection urinaire, et qui dut utiliser mes toilettes d’urgence. Une autre fois c’est Philip qui s’est détruit le genou droit en faisant du jardinage. Une autre fois, c’est l’opération des hanches de Florence.

Pendant que je peignais la chambre du premier étage, Philippe ne pouvait pas trop bouger, à cause de son genou, alors je l’ai interrogé sur son enfance. Philippe est anglais, né dans une ferme du nord, et qui a profité des bourses des années 50 pour faire des études d’ingénieur à Londres. Aujourd’hui, avec les frais d’inscription que connaissent les université britanniques, Philippe ne serait pas en mesure de faire des études au-delà du bac. A l’époque, il suffisait d’être accepté dans une université.

J’ai aussi fait parler Florence. Je leur ai demandé comment ils s’étaient rencontrés. Ils ont pris cette question le plus naturellement du monde, mais intérieurement ils ont dû se demander de quoi se mêlait cet intrusive Frenchman. Elle a répondu avec le plus grand calme : ils avaient des amis en commun qui les ont invités à une sage party le soir de la Saint Patrick. Philip habitait à Belfast à l’époque, c’était avant les Troubles. Un soir de Saint Patrick ? « Comme c’est romantique », me suis-je exclamé.

« Pas vraiment, a rigolé Florence. Mais au moins, nous ne nous sommes pas rencontrés dans un pub. » C’est déjà ça.