Le Souffle du rêve

Dans ma série de documentaires radiophoniques sur les Cévennes, après avoir exploré la culture locale et interviewé des gens du cru, je veux m’attaquer aux « margoules ». Les margoules, c’est les « zippis » comme on dit ici, les chevelus, les néos. Ceux qui viennent on ne sait d’où et qui font on ne sait quoi. Les margoules ce sont des gens comme le sage précaire, en définitive, en quelques points identiques. Sauf qu’ils pensent que l’on peut changer le monde, ce que la sagesse précaire évite de professer.

Les tribus que j’ai approchées m’ont conseillé d’aller les rejoindre au « Souffle du rêve », un étrange festival alternatif perdu au milieu d’un désert. Depuis le Vigan, il suffit de monter sur le Causse de Blandas, et de suivre l’unique route qui traverse le plateau. La steppe caussenarde est un endroit idoine pour les rencontres de constructeurs de yourtes. Il y souffle, non un rêve stricto sensu, mais une désolation toute mongole.

J’y ai pris pas mal de sons. Je promenais mon micro et adressais la parole à celles et ceux qui pouvaient éclairer ma lanterne sur ce regroupement dont je ne savais rien. Je me suis aperçu qu’être armé d’un micro, c’était le meilleur moyen de ne pas m’emmerder dans des ambiances et des communautés qui me sont étrangères. Et puis, c’est une manière formidable d’aborder des belles femmes sans avoir l’air trop louche.

Dans la « yourte Mama », où s’affairaient la fourmilière des organisateurs et des bénévoles qui n’avaient pas le temps de me parler, j’ai été accueilli par la comptable (chez eux, on dit « animatrice du trésor »). Elle m’a expliqué longuement, gentiment, avec le sourire et une bonne humeur communicative, ce qui l’avait amenée là, sur un causse, au milieu de ces va-nu-pieds.

Moi qui croyais que c’était un petit festival de musique aborigène, et autres transes mystiques, j’ai dû aller sur place pour me rendre compte qu’il s’agissait d’une sorte de foire de la coolitude, un village de schtroumpfs en dreadlocks.

Sur un large espace très puissant visuellement, sont répartis des habitats de plusieurs formes et de différentes structures, à l’intérieur desquels on voit des gens en pleine discussion. On appelle cela des « cercles de parole ». Sous un tipi, un homme entre deux âges tient le sceptre, le « bâton de parole » entre ses mains. Il demande à l’assemblée de réagir à ses paroles. On lui fait comprendre par des gestes qu’on ne peut pas lui répondre car c’est lui qui a le bâton de parole. Dans une yourte miniature, un cercle de parole est annoncé par le titre de « Rêver sa vie » : un homme y partage son expérience de vie, sa trajectoire qui l’a mené d’échecs scolaires en échecs sentimentaux, jusqu’à ce qu’un stage chez Pierre Rahbi lui ouvre de nouvelles perspectives. Tout le monde est d’accord pour dire que le « système » est foutu mais que l’on peut se servir dudit « système », que l’on n’est pas obligé d’y être assujetti.

Au dehors, la majorité des jeunes gens retiennent mon attention par une élégance et une désinvolture très étudiées. C’est un défilé de mode constant, et c’est ce qui me réjouit le plus. Les femmes sont belles, les hommes bien foutus, et beaucoup portent une attention extrême à leur apparence, leur démarche, leur façon de bouger. Il s’agit de dégager de soi une impression de sagesse, de puissance mystique et d’autonomie. Essayez devant votre miroir, vous verrez comme c’est difficile.

Tout le monde, d’ailleurs, est comme incité à faire preuve de sérieux. Les ateliers de toute sorte (massage, yoga, danse, méditation, maquillage, tresse indienne) se font dans une ambiance austère et recueillie. Même et surtout l’atelier tambour, qui consiste à fabriquer, puis à frapper sur, des percussions élémentaires, exige la plus grande rigueur. On fait boum boum en cercle, et cela nous renvoie à une conception de l’énergie, une rentrée en soi et une communion avec le monde.

L’austérité est même un brin puritaine, m’a-t-il semblé. Ces beaux corps exhibés, ne sont guère érotiques. Garçons et filles ne se regardent pas, ne se touchent que pour s’apporter de la paix. Si ça ne tenait qu’à moi, je proposerais des séances d’amour tantrique à la ronde, mais je sens confusément qu’on flairerait chez ce reporter bedonnant le tendre cochon qui ne sommeille jamais tout à fait. Je peux me tromper, mais j’ai eu la sensation que de nombreuses personnes étaient pourtant venues dans l’espoir secret de se taper un mec ou une nana (au moins). Simplement, ils aimeraient que le rapport sexuel puisse être la conséquence naturelle des activités susmentionnées. La drague, comme l’alcool, est selon toute apparence proscrite.

L’alcool est interdit au Souffle du rêve, mais pas le tabac ni le pétard. Il serait d’ailleurs difficile de se passer de la cigarette, tant elle fait partie de l’attribut et de l’accessoire fashion des gens cool. Elle implique une gestuelle, un rituel, qui fait partie intégrante de la panoplie des festivaliers. L’alcool, on peut s’en passer plus aisément car ça fait un peu beauf, ça fait supporter de foot. La clope roulée, en revanche, c’est la baguette du magicien bio, le signe tolérant du rastafari cévenol.

J’aborde une jeune femme, le micro éteint, pour solliciter un entretien : « Normalement je refuse mais ça dépend ; tu viens d’où et tu travailles pour qui ? » je réponds que je suis nomade et que mon reportage sera proposé à Radio France International. Elle réfléchit deux secondes et tranche : « Si j’ai quelque chose à te dire, je viendrai te voir. »

J’en aborde une autre, superbe et curieuse de mon attirail. En fait c’est elle qui me demande ce que je fais là. Elle refuse de se faire interviewer car elle n’est pas certaine d’adhérer pleinement aux tenants et aboutissants du festival. Elle est étonnée de m’entendre répondre que c’est justement une parole comme la sienne, fragile et incertaine, qui serait intéressante, à côté de celle des organisateurs qui savent manier l’argumentaire commercial. Elle ne cède pas, et je n’insiste pas. Elle dit venir d’Avignon et ne pas savoir combien de temps elle restera. Nous nous présentons l’un à l’autre et nous serrons la main. Je la verrai cinq minutes plus tard en train de méditer en tailleur, au son des cymbales d’un groupe qui m’apparaissait comme amérindien.

Les enfants ne sont pas en reste et s’amusent bien. C’est une chose à signaler : le Souffle du rêve peut fonctionner comme une grande colonie de vacances presque gratuite. Les nombreux ateliers susceptibles d’accueillir des enfants permettent aux parents d’aller fumer clope sur clope pendant des heures en devisant sur la vie saine. Les gens qui s’occupent de ces ateliers sont comme des monos sans BAFA mais non sans compétences, et sont ravis d’avoir des enfants avec eux, pour faire des marionnettes en mousses, de la sculpture sur pierre ou de la construction d’habitat nomade.

Je dis une colonie de vacances presque gratuite, car la question de l’argent est là aussi austère et protestante : tout est à « prix libre conscient ». C’est-à-dire qu’on donne ce qu’on veut, compte tenu que le truc a coûté 3 euros, et que des gens ont donné du temps et du cœur pour le faire. Il s’agit de donner ce qui nous paraît faire preuve d’assez de respect pour le travail effectué. Tout achat est donc une espèce de don philanthropique. Résultat, je n’ai rien bu ni rien mangé de la journée, de peur de dépenser trop peu et de montrer ainsi trop peu de respect.

Avant le salon de l’agriculture de Paris, je suggère donc aux amoureux de la nature de se rendre à cette fête de la congrégation générale des alternatifs réunis.

Jardin suspendu/ jardin du souvenir

 

Mon père pense à la mort, et nous pensons à la mort de mon père. Nous parlons de ses funérailles, nous nous préparons par petites touches, et sans urgence. Avec ma mère, nous allons voir les pompes funèbres pour discuter des prix et des modalités d’une crémation. Mon père veut aller au moins cher pour éviter de nous encombrer avec des détails matériels. Il n’exige rien, ne préfère rien, il affiche une indifférence sereine concernant ce qui adviendra  après sa mort.

Une fois la crémation effectuée, la question se posera de la dissémination des cendres de mon père. Sa position est claire et constante : ça ne l’intéresse pas. Mais il concède que cela peut avoir une importance pour ses proches, car ces derniers pourraient avoir besoin d’un espace où se recueillir. Il faudrait un lieu symbolique, mais quel lieu ? Mon père ne s’est jamais fixé nulle part. La brousse africaine, à la rigueur, serait l’endroit au monde où il s’est senti le plus vivant, mais est-ce bien raisonnable d’aller jeter ses cendres là-bas, entre Mopti et Khorogo ?

Je lui propose mon jardin suspendu. « Après tout, lui dis-je, quand tu l’as vu en mars dernier, tu as trouvé à mon jardin des airs de cimetière ! » C’est vrai que mes pierres de feldspath que j’ai récoltées dans la montagne ressemblent à de petits blocs de marbre blanc. Il n’est pas faux que les fleurs de pavot blanches pouvaient apporter une dimension de méditation recueillie. Et il est exact que la forme sur laquelle je suis parti, pour élaborer mon jardin, était celle d’une concession funéraire.

Et puis mon père est, lui aussi, très lié au terrain de mon frère. Il s’y est investi autrefois. Il y a travaillé manuellement. Il y a vécu des semaines de tranquillité et de frugalité heureuse. Il y a dormi à la belle étoile. Il y a bu des bières et s’y est senti bien.

Les Cévennes méridionales, et plus précisément le terrain d’Aiguebonne, est finalement un des rares lieux vraiment significatifs parmi ceux que l’on peut atteindre aisément, compte tenu du fait que la vie de mon père s’est déroulée dans un nomadisme relativement infini.

(Peut-on dire d’une chose infinie qu’elle est relative ?)

L’idée emballe mon père. Si mon frère et ma mère sont d’accord, le fait que ses cendres reposent au jardin suspendu lui convient tout à fait. Après consultation, le propriétaire du terrain et la garante morale de la vie familiale n’y voient pas d’objection.

Ce jardin, qui était à l’origine un chant d’amour du sage précaire pour la dame de ses pensées, pourrait donc se transformer en jardin du souvenir pour la famille Thouroude. On a connu de plus vastes impostures. De même que certaines mayonnaises ratées font de merveilleuses vinaigrettes, de même, un message érotique maladroit peut se transformer en une belle oraison funèbre. Je me suis ouvert de cette idée farfelue à la femme que j’aime ; elle ne la trouve pas farfelue du tout et en a été très touchée.

Vous vous demandez sans doute, à la lecture de tout ceci, comment ose-t-il parler du décès de son propre père avec ce ton détaché et badin ? Le sage précaire a-t-il un coeur, etc. Avant de mettre ce texte en ligne, j’ai demandé à mon père ce qu’il en pensait, et voici le courrier qu’il m’a envoyé, en réponse à ma question :

Bonjour mon fils,

ça va aussi bien que possible et ça devrait aller de mieux en mieux après la radiothérapie qui devrait commencer incessament.

Je t’autorise bien volontiers à écrire sur ton blog tout ce que tu veux concernant ma mort et mes cendres . Je ne trouve le sujet ni délicat, ni funeste, ni triste. Normal, tout simplement !
J’aimerais que tu emploies un ton léger pour parler de cet événement qui, après tout, est assez banal puisqu’il concerne chacun d’entre nous.
Profite bien de ton jardin suspendu! Le temps passe et il va bien falloir t’en séparer.
Je t’embrasse
Ton père

Mes conseils à mon frère pour qu’il propose des stages en Cévennes

En ma qualité de sage précaire qui vit dans une cabane sans électricité et qui ne génère pas de revenus, j’ai senti grandir en moi une fibre de consultant en carrière économique. Je partage ici le résultat d’une méditation stratégique.

Mon frère et sa compagne sont tous les deux à la croisée des chemins et je leur donne des conseils professionnels qu’ils ne sollicitent pas le moins du monde et dont ils n’ont aucun besoin.

Quadragénaires, ils se sentent précaires dans leur activité salariée et se posent des questions quant à leur avenir. Ils projettent des idées sur ce terrain d’Aiguebonne, où je passe une année de retraite. Ils ont des idées de cultures spéciales et de maraîchages divers. Ils réfléchissent, ils avancent à leur manière, sans que l’on sache ce qui va éclore. C’est là que mon conseil avisé prend place.

À mes yeux, une activité professionnelle leur tend les bras, autour de laquelle ils tournent sans se l’avouer : faire du terrain un lieu d’accueil pour des stagiaires citadins en quête spirituelle de vie naturelle et de connaissance botanique. Ils formeraient un merveilleux couple d’hôtes, charismatiques et humbles. Ils se feraient adorer par leurs visiteurs, et le bouche-à-oreille serait fantastique dans la France entière.

Je vois d’ici quelques cabanes colorées, du type village Arc-en-ciel, et autres habitats alternatifs à la mode, roulottes, yourtes et huttes en paille. Ou mieux encore, des maisons faites à la manière des habitations du néolithique décrites dans le Musée Cévenol du Vigan.

Des gens viendraient pour des stages de trois ou quatre jours. Les activités :

1. Autonomie alimentaire. Découverte des victuailles sauvages sur le terrain d’abord, puis dans les montagnes environnantes. Comme les plantes sauvages sont « cultivées » sur le terrain – elles sont en tout cas encouragées à y demeurer, leurs graines étant sauvegardées et semées – les stagiaires ne pourraient pas être déçus, il y aurait au moins l’assurance de leur montrer un certain nombre de salades sauvages.

2. Randonnée. Les balades autour du terrain sont magnifiques et elles sont historiques ; si la chance ne sourit pas et ne donne que peu de salades, elles ne peuvent pas décevoir sur le plan de leur beauté stupéfiante et leur intérêt anthropologique. Et les bons mois, ces randonnées sont pleines de cèpes !

3. Abeilles. Mon frère pourrait s’occuper d’une activité singulière, « apiculture sauvage », élevant un cheptel d’abeilles dans des ruches-troncs, comme il en a le désir. Tout cela pourrait être baigné de conversations charmantes et de cours de cuisine de toutes sortes pour consommer lesdites plantes sauvages.

4. Histoire naturelle. On agrémenterait, enfin, les connaissances botaniques de musique et de danse traditionnelles, de reconnaissance des chants d’oiseaux, d’explications concernant la géologie et les pierres de feldspath, de bains chauds nocturnes plus ou moins crapuleux et de lectures de la voûte céleste.

J’organiserais, si j’étais eux, des séjours de trois nuits et quatre jours, calés sur la spécialité française de la semaine de 35 heures, favorisant les longues fins de semaines propices à l’évasion et au tourisme vert. En comptant 50 euros par jour et par personne, chaque participant donnerait 200 euros pour le séjour (c’est donné !), qui ne serait viable qu’avec des groupes de quatre à six personnes, si bien que chaque stage génèrerait automatiquement un revenu allant de 800 à 1200 euros. Il suffirait donc de deux stages par mois pour rendre l’activité rentable, si l’on tient compte des investissements nécessaires.

Quand on sait que des vacanciers sont prêts à payer entre 50 et 100 euros pour le logement uniquement, du moment que le lieu est un peu insolite, on imagine aisément que les prix que j’ai avancés ci-dessus sont le strict minimum et sont appelés à augmenter avec le succès de l’entreprise. La potentialité économique de ce projet ne fait simplement aucun doute, et l’on connaît aujourd’hui des systèmes de crédit participatif et solidaire qui rendrait le financement de l’entreprise très facilement jouable.

Selon moi, un stage pourrait suivre ce planning de départ :

Jour 1 : accueil, familiarisation du logement et du terrain, jardinage et première conférence en plein air sur les salades sauvages du terrain.

Jour 2 : Randonnée depuis le terrain, boucle Puech Sigal, col de l’Asclier, col de l’Homme mort et retour. Compter la journée entière avec diverses pause casse-croûtes et cueillettes.

Jour 3 : Penser à reposer les membres après la randonnée d’hier. Apiculture sauvage. Dégustation des produits de la ruche. Préparation de plats cuisinés avec toutes les plantes sauvages récoltées depuis le Jour 1.

Jour 4 : À la carte, en fonction des désirs des participants :

Option « cool Raoul » : quartier libre au terrain pour lire, discuter, ou pratiquer la collecte de plantes.

Ou alors, option « tropisme cévenol » : promenade jusqu’au village de Notre-Dame de la Rouvière par le « vieux chemin », pour y boire un verre de l’amitié ou y faire des courses (penser à établir un partenariat avec la famille du maire, dont les membres sont si aimables, si commerçants et si ouverts.)

Ou alors : escalade du fameux chemin dit des « 4 000 marches » jusqu’au mont Aigoual. Visite du musée météorologique de l’Observatoire.

Ou alors : leçon de danse et de musique traditionnelle. Mon frère à la cornemuse, sa compagne à la danse, ils peuvent très facilement enseigner la pratique des cercles circassiens et des bourrées à n’importe quels stagiaires, même ceux qui n’ont jamais dansé de leur vie. Mon frère peut leur montrer différents instruments, datant du Moyen-âge, et il sait en parler de manière passionnante.

Ou encore : ivrognerie décroissante, à coup de vin de sureau et de cidre à l’ortie.

Ou encore : baignade dans la rivière, descente en canoë.

Ou bien : chasse au sanglier, braconnage en tout genre, avec des arbalètes pour faire moins de bruit, et pour s’assurer de rentrer bredouille.

Ou alors : steak-frites, bières et football pour décompresser vraiment.

Ou enfin : sexualité champêtre, dans le cadre d’une prostitution naturelle, biologique et végétarienne (concept à creuser.)

Enfin bref, le quatrième jour de ces stages a tellement de potentiel qu’on peut le laisser ouvert pour le moment.

Je leur parle de mes idées de génie mais ils ne semblent pas convaincus du tout. Accueillir des gens et parler avec eux ne les attirent pas. Moi en revanche cela me conviendrait, mais je n’ai pas de terrain où organiser de tels stages, ni la moitié des connaissances que mon frère et sa compagne possèdent.

Plantes sauvages comestibles

La verdure est devenue luxuriante ; elle dissimule la cabane depuis la route, et pour voir qui se gare près du terrain, il faut se déporter à l’autre bout de la terrasse.

Mon frère travaille à la gourgue, le vieux bassin en pierre qui recueille l’eau de la rivière. Tous les ans, il faut le soigner et reboucher les microfissures qui font perdre la précieuse eau estivale. Sa compagne nous rejoint au terrain pour bosser à la combe, sur les terrasses d’oignons et de patates. Elle inspecte avec bienveillance mon jardinet de moinillon et mon jardin suspendu. Elle cueille des plantes sauvages, que d’aucuns perçoivent comme « mauvaise herbe », et qui se mangent en salade (le chénopode), en beignet (la fleur d’acacia, la consoude) ou en bouillie (les orties).

La découverte des plantes comestibles sauvages est un long apprentissage pour l’homme contemporain, et s’avère une laborieuse entreprise pour moi. Le chénopode par exemple : cela fait deux ou trois semaines que mon frère m’en a montré des pousses, dans au moins trois endroits différents, et qu’il me l’a fait goûter, seul ou accompagné d’autres plantes aromatiques sauvages (tel un origan qui pousse au jardin suspendu). Après trois semaines, je ne suis toujours pas certain de distinguer le chénopode de n’importe quelle herbe banale et possiblement toxique. On dira ce qu’on veut, ces plantes sauvages se ressemblent quand même beaucoup entre elles.

Le pire, c’est hier soir. Je me suis aventuré dans une préparation de salade sauvage. Bon, chénopode, pissenlit, chicorée, ok. Une feuille de consoude pour le fun, ok. De la menthe et de la sarriette pour le smile, ok. Mais j’ai voulu mettre de l’ortie. Je suis dit, merde, quoi, je suis capable moi aussi de cuisiner avec des orties! Je vais à la gourgue, j’avise un massif d’orties et j’en cueille quelques têtes. A ma surprise, je n’ai pas été piqué. A ma plus grande surprise, l’odeur de ces orties était magnifique. Sucrée, fruitée et légère. J’envoie un texto à mon frère, qui me répond qu’a priori, l’ortie, ça pique et ça ne sent pas le fruit. Il me demande où j’ai ramassé mon herbe. A la gourgue, je dis. « C’est de la mélisse », il me fait. C’est bon pour les tisanes.

« Mais ça sent la menthe la mélisse ? »

« Non, dit mon frère, ça sent plutôt la citronelle. »

C’est ça! C’est exactement ça. Les orties que j’ai cueillies, elles sentaient trop la citronelle.

Voilà où j’en suis, à confondre des pantes vivace à l’odeur ravissante et les méchantes orties qui m’ont pourtant tellement fait de misères quand j’étais petit garçon.

Ma salade, au final, n’était pas mauvaise, mais il ne faudra pas s’étonner si je meurs foudroyé un de ces quatre, intoxiqué par une plante que je croyais être de la laitue et qui s’avèrera un terrible poison contre les sangliers.

Mon frère et sa compagne, de leur côté, développent un savoir et une compétence qui pourraient les amener à vivre entièrement de plantes sauvages. Quand je quitte le terrain, ils ont des touffes d’herbes à la main, et ils mastiquent religieusement la verdure qu’ils viennent de découvrir dans la combe.

L’un comme l’autre sont de formidables paysans, aux compétences et aux personnalités très complémentaires, aux intuitions fermes et à l’endurance sans faille. Avec le savoir qu’ils accumulent silencieusement depuis des dizaines d’années, ils pourraient survivre sans problème dans la nature, pendant des années.

Si, en temps de guerre ou de famine, vous apercevez un jour un couple d’hominidés, élégants et bronzés, en train de fourrailler dans les bosquets, ce sera peut-être mon frère et sa compagne qui se nourrissent de plantes sauvages, indifférents aux turpitudes de notre monde.

Anniversaire de vie cévenole : la générosité de mon frère

Automne 1 014

Depuis le 13 mai dernier, je peux dire que j’ai passé un an sur le terrain de mon frère.

Ne dites rien à ce dernier, il serait en droit de me signifier mon renvoi. Entre mon frère et moi, il y avait une sorte de contrat moral : il m’accepte sur son terrain pendant un an, en échange de quoi je l’aide à rénover son mazet. Nous avons l’un comme l’autre rempli notre part de contrat. A partir de maintenant, je suis sur le départ. Je prépare mon départ.

Mon frère, lui, a été un hôte merveilleux. Pas une seconde il ne m’a fait sentir que j’étais un poids pour lui et pour sa famille. Il a su me mettre en position de légèreté et de liberté totale. Grâce à son esprit conciliant et généreux, pas une ombre de tension ou de dispute ne s’est immiscée entre nous. Quand on connaît le caractère de cochon qui m’habite, l’arrogance qui me caractérise, mon côté grande gueule et mal élevé, on mesure à l’aune de l’harmonie de notre relation, qui a duré plus d’un an, l’exceptionnelle douceur de mon frère, son intelligence et sa capacité à prendre sur lui, à se maîtriser, son self control d’artiste martial.

Ce n’est pas en regardant le calendrier que je me suis rendu compte de cette année écoulée. C’est en observant le retour d’événements qui avaient déjà eu lieu lors de mes premiers jours cévenols. Une « Fête du Pélardon » sur la place du village, un événement scolaire autour du livre à la médiathèque, où ma nièce est censée voter pour son récit préféré, l’éclosion des fleurs d’acacias que mon frère aime cuisiner sous forme de beignets.

Je n’ai rien fait pour célébrer mon anniversaire de vie cévenole. J’aurais pu ouvrir une bouteille de champagne, ou quelque chose, mais cela n’a traversé l’esprit de personne. D’ailleurs, il est possible que personne ne se soit rendu compte de ma présence ici depuis 12 mois. Alors chut!, pas un mot à qui vous savez.

Cérémonie du 8 mai 1945

Je passe prendre Véro et nous nous rendons au monument aux morts du village, en retard.

Une petite vingtaine d’habitants se pressent hors de la pelouse du square. La population est très majoritairement composée de personnes âgées. La moyenne d’âge du groupe atteint facilement les 70 printemps.

Le maire, au contraire, est un trentenaire qui a fait l’effort de mettre une veste, mais dont la chemise blanche n’est pas rentrée dans le pantalon. C’est un Fesquet. Dans la famille, on est maire de père en fils depuis la révolution française. Sa légitimité ne souffre donc d’aucune contestation. Il est promis à une longue vie d’administrateur. Il dirige la cérémonie avec une forme d’indifférence digne. Aucun effet de manche, aucune émotion ni aucun lyrisme. Il fait le job avec respect et componction.

Après une minute de recueillement pour rendre hommage aux natifs du village morts pour la France, le maire propose de chanter « notre hymne national », et ce fut la plus douce Marseillaise qui se fît jamais entendre. Un beau mélange de voix chevrotantes, féminines et masculines, sans aucun accompagnement musical. Mon ami Vidal, le fameux choriste de l’église, chantait bien plus fort que nous, mais l’ensemble était d’une beauté poignante. Une Marseillaise tendre et désarmée, une Marseillaise de grands-parents confiants dans l’avenir et pas martiale pour un sou.

Après ce moment d’émotion contenue, le maire annonce qu’une cérémonie est prévue au col du Prat, dans l’après-midi, en mémoire de la résistance, puis il nous remercie de notre présence et nous invite à boire le « verre de l’amitié ».

Lentement, nous nous acheminons vers la table, dressée sur la place du village. Je prends un whisky, Véro un pastis.

Je suis content d’être avec Véro car l’apparence sociale du couple est un atout indéniable pour rencontrer du monde. Un homme seul est inévitablement perçu comme louche et bizarre, à moins que sa solitude ne soit motivée par une nécessité : déplacement du commercial, mission spéciale de l’ingénieur, « terrain » du chercheur, enquête du journaliste, trajet du chauffeur routier, pèlerinage du religieux. Une solitude immotivée est assimilable à une forme de déséquilibre mental doublé d’un égoïsme vicieux. Les célibataires que l’on connait trop bien, et que l’on accepte, ce sont les paysans qui n’ont pas trouvé femme à cause de l’exode rural. Les nouveaux arrivants, on les préfère en couple et en famille.

J’avais déjà fait cette expérience avec mon amie Catherine et sa fille Jeanne l’été dernier : leur présence avec moi dans ce même village m’avait permis d’apparaître comme un père de famille rigoriste et sentencieux, possiblement séparé, plutôt que comme un solitaire retranché dans sa montagne.

Aujourd’hui, donc, le couple de façade que je forme avec Véro rend l’image que je dégage plus douce, plus sociable, plus docile, plus domestique. Plus responsable, plus contribuable. C’est uniquement une question d’image, car les gens savent que nous ne sommes pas un couple. Ils savent très bien, sans m’avoir jamais parlé, que je vis sur le terrain d’Aiguebonne, et ils reconnaissent Véro qui vit depuis deux ans dans la ruelle qui descend vers la rivière.

Les gens nous abordent, et nous abordons les gens. Croyant entendre un peu de patois, je demande aux vieux s’ils connaissent l’occitan. Oui et non, les réponses sont confuses, à moins que ce soit moi, avec un whisky infâme dans le nez, qui sois confus. On leur interdisait de parler patois bien qu’ils disent ne pas le connaître. Un moustachu de 70 ans est un peu valorisé, car il semble être au centre d’une association linguistique de quelque sorte. Il affirme que l’occitan n’a rien à voir avec le patois qu’eux-mêmes parlent ici.

Dès qu’il sait qui je suis, ou du moins où je réside, le moustachu me tourne le dos et ne nous dira plus un mot ni ne nous décochera le moindre regard.

C’est un petit barbu qui nous parle de sa vie. Parti du village pour faire l’armée, il a travaillé dans la centrale nucléaire de Pierrelatte et a été pompier, comme son fils l’est aujourd’hui. Il profite de sa retraite dans la maison de famille, dans le village. Il se compare à un sanglier, aime la solitude et dit que les Cévenols sont « non pas égoïstes, mais ils aiment rester sur leur quant à soi. » Il dit qu’il faut des jeunes pour faire survivre le village, et c’est pourquoi le maire a été « choisi », plus qu’il n’a été élu.

Le maire possède tous les critères de recrutement : c’est un Fesquet, il appartient à la dynastie des chefs, il est d’ici, il travaille la terre et l’élevage, et il est jeune. Si Dieu lui prête vie, on n’aura pas à changer de maire pour deux ou trois générations. Les élections passeront, a priori comme un événement qu’on regarde à la télévision mais qui ne nous concernera plus.

Prodiges de l’hiver

Ce qui est merveilleux pendant l’hiver, c’est la mise à nu de tout ce que la végétation recouvre en temps ordinaire.

Comme les Cévennes sont, selon l’expression de l’historien Patrick Cabanel, un « paysage-monument », ce que l’hiver découvre, ce sont toutes les constructions en pierres sèches qui structurent le paysage.

Depuis la terrasse où j’habite, je lève les yeux et vois un véritable chaos de pierre et de roche, du gris recouvert de mousse aux mille nuances de vert. Ces pierres entassées les unes sur les autres, il faut apprendre à lire leur lignes, à regrouper leurs ensembles, à parcourir mentalement leur logique et leur ordonnancement. Loin d’être un chaos, cet amoncellement de pierres est une série de constructions de terrasses, d’escaliers, de créations adossées à la montagne.

L’hiver, donc, révèle rien moins que l’essence des Cévennes. Depuis des siècles, les Cévenols ont cassé la montagne pour aménager des terrasses cultivables, si bien que l’ensemble de ces vallées sont une immense sculpture, mêlant murets, mas, glacières, gourgues, bassins d’eau, canalisations et abris de toutes sortes. Vivre ici, c’est apprendre à saisir ces nuances et les histoires qui vont avec.

Hier, par exemple, j’ai découvert un nouveau chemin, et un escalier vieux de cent ans sur le terrain de mon frère, qui permet de joindre plus directement une terrasse en friche et la calade qui mène au Puech Sigal. Cette découverte m’a causé une joie comparable à la lecture d’une œuvre littéraire vraiment originale : sensation de nouveauté radicale, enrichissement du quotidien et en même temps, impression bizarre de proximité.

Aujourd’hui, c’est un chemin extérieur au terrain que j’ai découvert, avec l’aide de mon frère qui n’était pas surpris. Lui savait que l’hiver nettoyait la forêt et faisait apparaître les anciens chemins et les constructions abandonnées. Ce chemin m’a enchanté. Il longe la côte en face du terrain, traversant la forêt qui paraît d’habitude impénétrable. On l’emprunte depuis la calade au bord du cours d’eau qui délimite le terrain, puis il longe le flanc jusqu’à un gros rocher que les anciens n’ont pas explosé.

Je ne comprends pas, et demande à mon frère : « A quoi sert ce chemin s’il ne mène nulle part ? » Il sert à accéder à la forêt, car si elle paraît inculte, c’est que nous ne savons pas lire ce pays. La promenade est parsemée de toutes petites terrasses circulaires qui devaient porter, autrefois, de gros châtaigniers. Des dizaines de petits îlots en pierre recouverts de mousse. Cette forêt étaient entièrement nettoyée naguère, et tout ce qui y poussait était utile aux populations locales.

Derrière le rocher où se termine le chemin, on descend en pente douce jusqu’à la route, où la voiture est garée. C’est donc un sentier qui ne quitte pas des yeux le terrain, qui le redouble.

Un tel chemin, aussi clairement défini, alors que personne ne l’emprunte plus jamais, est un prodige à mes yeux, un  prodige de l’hiver.

 

Des histoires de docteurs

Je reprends une voiture et monte à nouveau sur le causse de Blandas, mais cette fois pour aller chez mon frère JB, près de Pézenas. Il nous invite chez lui pour célébrer noël, et nous traite comme des rois. Nous sommes logés à l’hôtel, près de son cabinet médical, ce qui est d’un luxe invraisemblable pour un sage précaire. J’apprécie à sa juste valeur de pouvoir faire une sieste dans ma chambre, d’y être seul, et d’y avoir une télévision !

Je profite encore de la qualité de médecin de mon frère pour m’immiscer chez un dentiste qui, par faveur pour son collègue, accepte de me prendre le 24 au matin. Son assistance, en prenant mes coordonnées, me racontent des choses horribles sur les arracheurs de dents d’autrefois. Je la supplie d’arrêter ; elle a l’air surprise : « Pourquoi, vous n’êtes pas docteur ? »  J’ai le réflexe de lui répondre non, pas du tout, bien au contraire, puis je me souviens de mon diplôme récent. « Enfin, je suis docteur, mais pas en médecine. Ces blagues de médecins, moi, ne me font pas rire du tout. »

Son mari me charcute une molaire pendant plus d’une heure, une heure pendant laquelle je me pose des questions : à quoi rêvent les dentistes, tout le jour penchés sur des cavités et des caries qu’il faut creuser et explorer ? Rêvent-ils de crevasses, de montagnes, de spéléologies et de crêtes ? Plus tard, mon frère me dira qu’il s’agit-là de questions idiotes. Qu’on pourrait aussi se demander à quoi rêvent les gynécologues. Eh bien, dis-je, peut-être bien de spéléologie aussi…

Peut-être que la spéléologie est le dénominateur commun de l’onirisme doctoral ?

L’assistante du dentiste – son épouse – se tient près de moi et pose ses mains sur mon épaule et mon bras, ce qui me réconforte beaucoup. Je trouve cette attitude très professionnelle de sa part. Ils me donnent rendez-vous pour un autre charcutage début février. Ce sera l’occasion de rendre une nouvelle visite à mon frère.

A partir de ce moment-là, mes journées sont rythmées par les répercussions douloureuses de ce soin dentaire. Car si le dentiste vous guérit, son action  est traumatisante pour l’ensemble de nerfs, de gencives et d’os qui constitue notre système dentaire. Il faut donc plusieurs jours pour que la douleur se résorbe Je dois faire alterner des prises d’Ibuprofène et de Paracétamol, trois fois pour chaque médicament. Cela fait six occasions dans la journée de calmer la douleur. Alors je calcule mes journées par rapport à ces six plages de bien-être, six moments paradisiaques. Une prise au lever et une au coucher, car souffrir à ces deux moments-là est intolérable. Le reste de la journée doit se partager entre les quatre autres ingestions de médicaments, et c’est un savant calcul, un jeu de cache-cache avec son propre corps.

Il faut ruser avec la douleur, et supporter quelques minutes de plus à chaque fois, en se disant que le répit sera peut-être plus long, et qu’il vaut mieux ne pas gâcher ses munitions trop rapidement.

Puis il arrive que la douleur s’apaise et qu’on se sente enfin à peu près, et provisoirement, guéri.

Fin du chantier

 

Depuis la route qui monte au Puech Sigal, les arbres s’éclaircissent et laissent voir le mazet de mon frère. Il se fond dans le paysage, et personne ne saurait dire qu’il y a là-haut un chantier qui mobilise deux vaillants travailleurs.

Ci-dessous quelques photos qui montrent grossièrement les changements opérés depuis deux mois.

La façade nord :

L’entrée, lattérale, qui nécessitait qu’on se baissât pour entrer (on croyait que c’était à cause de la petite taille des anciens Cévenols).

L’intérieur, dont je donnerai de meilleures photos à mon retour de Paris. Car pendant mon absence, mon frère posera une fenêtre et une porte, et dans une semaine, je m’installe dans ma nouvelle maison pour l’hiver :

Enfin un petit détail dont je laisse aux connaisseurs le soin de deviner de quelle partie il s’agit :

Du scepticisme vis-à-vis du mazet

Depuis que le toit du mazet est reconstruit, je repense à tous les amis qui ont douté de ce chantier. Cela fait des mois que j’entends des gens, en général des gens qui n’y connaissent rien (mais nous portons tous des jugements sur des choses dont nous ne sommes pas spécialistes), faire des grimaces face au mazet en ruine.

J’ai reçu des coups de fil d’ami(es) qui n’étaient jamais venus sur le terrain et qui me faisaient part de leur inquiétude, car ils avaient entendu parler de ce chantier de manière telle qu’ils avaient peur pour moi. Depuis le mois de juin, on me parle de l’hiver, et on ne me croit pas quand je dis que je le passerai dans ma nouvelle maison.

Beaucoup de mes proches ont eu des doutes quant à notre capacité, à mon frère et à moi, à venir à bout de ce chantier. Ils ont qualifié notre projet de « foireux ». Ils se sont inquiétés pour ma santé et même pour ma vie, anxieux de me voir persister dans ma folie de vivre dans une ruine instable. Des images d’hivers rigoureux où je meurs de froid se sont succédé à des images de catastrophes diverses, le mazet s’effondrant comme un château de carte, ensevelissant sous les pierres et les poutres un sage précaire présomptueux.

À côté de ce mazet en construction, il y a un cabanon en bois dans lequel je loge depuis juin 2012, en attendant que la construction en pierre soit prête. La cabane en bois, mon frère l’a construite au début des années 2000. Certes, sous un certain angle, elle peut avoir l’air bancal et c’est peut-être là qu’il faut chercher la raison de ce scepticisme généralisé. Or, cette apparence bancale est précisément ce qui en fait le charme. Et puis surtout la cabane a tenu une dizaine d’années, elle a résisté aux tempêtes, aux épisodes cévenols, aux chaleurs écrasantes de l’été, aux fusillades de chasseurs, aux sangliers et aux rats. Si j’étais un inspecteur des travaux finis, j’insisterais davantage sur la solidité éprouvée de la construction que sur sa fragilité.

Il doit pourtant bien y avoir quelque chose de vrai dans les perfidies de mes amis.  Ce qui est vrai n’est pas le contenu de leur jugement car on peut raisonnablement penser que la charpente tiendra, que le toit sera solide, qu’il protègera de la pluie et résistera aux tempêtes. J’en suis d’autant plus certain que mon frère est parfaitement lucide sur les erreurs à ne pas commettre. D’autres personnes, des autochtones qui en ont vu d’autres, rendent parfois des visites au terrain et considèrent ce chantier comme une formalité. « Une journée ou deux suffiront, du moment que les éléments seront assemblés » dit Rémi, un ami scientifique qui a participé à de nombreux chantiers de ce type dans les Cévennes.

D’où vient donc cet écart entre la confiance tranquille de Rémi et les doutes non moins tranquilles de celles et ceux qui ne parviennent pas à imaginer que le chantier puisse arriver à son terme ? C’est probablement dans cet écart qu’il y a un peu de vérité. Les uns ont en tête la difficulté d’un tel chantier et jugent ma façon d’en parler trop détachée, comme si je voyais la chose se réaliser toute seule. Les autres appréhendent le mazet du point de vue de leurs expériences propres et voient là quelque chose de facilement réalisable.

En ce qui me concerne, mon point de vue est ultimement de pure confiance, c’est pourquoi je parle de cela avec détachement. Je sais mon frère capable de tout du moment qu’il décide de réaliser quelque chose. Je contemple son terrain et je vois tout ce qu’il a pu en faire, tout seul ou avec des aides ponctuelles. Le travail qu’il a accompli est proprement considérable, surtout si l’on considère qu’il aime dormir, qu’il passe son temps à jouer de la cornemuse et de la guitare, à s’occuper de ses enfants, et qu’il n’aime pas les grandes chaleurs ni les grands froids.

Par conséquent ce qui m’étonne le plus n’est pas que l’on doute de moi mais que l’on doute de mon frère. Il n’a jamais prétendu, à ma connaissance, être capable de choses qui outrepassaient ses compétences. Au contraire, il fait preuve de patience, il réfléchit longuement, prend conseil et quand il se met à quelque chose, il le fait avec excellence : miel, jardinage, bricolage, musique, dessin, qui peut dire qu’il ne réalise pas pleinement ce qu’il entreprend ?

On me dira que mon jugement est biaisé car il s’agit de mon frère aîné et que je ne le considère pas d’un oeil objectif. Ne nous affolons pas. L’hiver n’est pas encore arrivé. Le scepticisme n’est pas encore vaincu. Il faudra faire le bilan au printemps prochain.