Pierre Loti : « Je t’avais prise pour m’amuser »

kitagawautamaro_flowersofedo.1265461377.jpgKitagawa Utamaro

Trois récits de Loti racontent l’histoire d’un Européen qui arrive dans un pays du Proche-Orient, d’Asie ou d’Océanie, se marie avec une femme du coin, et s’en va a la fin en abandonnant la femme.

Loti a peut-être créé, pour cette raison, une forme d’érotisme exotique. L’exotisme est par définition lié à l’érotisme, car traditionnellement, l’étranger inquiète, dérange, effraie : l’ailleurs devient exotique lorsqu’il n’est plus dangereux, et alors il inspire des désirs de domination. Domination, sexualité et voyage, nous abordons avec Loti la complexe question de la littérature coloniale.

Quand l’étranger devient pictural, pittoresque, sexuellement attrayant, c’est qu’il est devenu accessible et inoffensif. Pour le rendre inoffensif, il a fallu le contrôler, le dominer, c’est pourquoi l’exotisme comme catégorie esthétique est souvent inséparable de la catégorie politique du colonialisme et de l’impérialisme.

Pierre Loti (1850-1923) n’était pas colonialiste stricto sensu mais il collabora toute sa vie à une armée colonialiste. Officier de marine, il a eu des prises de position courageuses lors de la conquête de l’Indochine, publiant un livre qui fit de grandes vagues sur la cruauté des Français au Vietnam.

Il voit dans les pays visités des civilisations féminines. Dans ses récits, on rencontre souvent des femmes et très peu d’hommes. Au Japon, il choisit une femme mignonne, et s’il s’ennuie vite avec elle, il n’oublie pas de la regarder et de dresser des petits portraits :

 « Après vient la toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les même manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et qu’elle s’attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie. »  

Dans Madame Chrysanthème (1887), un officier de la marine décide de se marier avec une Japonaise avant même d’accoster. Le mariage avec Chrysanthème (c’est le nom de la mariée) est donc une chose délibérément rêvée, fantasmée ou inventée comme une aventure littéraire à raconter. Il paraît que cela se faisait, à l’époque au Japon, des mariages arrangés au mois, assez chers, qui n’empêchaient pas les jeunes femmes de se remarier lorsque l’étranger partait.

Le roman décrit un peu les transactions entre l’entremetteur et les parents de la belle, et fait mention des autres couples mixtes qui se sont constitués avec les autres officiers du navire qui mouille dans la rade de Nagasaki. Loti révèle que tel couple a divorcé, tel autre ne se porte pas mal, tel autre est en pleine fusion amoureuse.

180px-yveschrysanthemepierreloti1885.1265461495.jpgLoti, sa femme et son frère

Loti et Chrysanthème vivent dans une maison traditionnelle sur les hauteurs de Nagasaki, avec les murs et les fenêtres en papier. Les châssis coulissant aisément, le logis peut s’ouvrir intensément sur les montagnes brumeuses. Chrysanthème joue de la guitare à long manche, dont elle tire des sons tristes, et Loti s’emmerde.

Il s’ennuie mais ce qu’il écrit de son ennui reste malgré tout, pour le lecteur, passablement fascinant. Loti n’aime pas beaucoup sa femme, il a la nostalgie de la Turquie et de la sensualité des Ottomanes. Son frère Yves, alter ego simple, fort et fidèle à son épouse restée en France, rend visite au couple et s’amuse beaucoup avec Chrysanthème.     

Après quelques mois de vie conjugale nippone, le navire de guerre doit bientôt quitter le Japon pour aller en Chine. La séparation du couple est drôle et pénible pour le lecteur. Loti entend Chrysanthème chanter gaiement, et l’observe vérifier que les pièces qu’il lui a données, selon les arrangements du départ, sont bien authentiques. Il se dit vexé ne pas voir chez elle de tristesse, mais cela lui plaît finalement car il ne voulait pas d’effusion : « Allons, pas plus pour Yves que pour moi, rien ne s’est passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur. » 

Il décrit certes avec franchise ce qui se passe dans le coeur d’un homme qui a le désir de passer de bons moments avec une femme, sans que cela débouche sur d’éprouvantes responsabilités. Mais pourquoi cette langue aussi peu respectueuse de la femme ? Pourquoi présumer qu’elle ne pense pas ? C’est ce que le sage précaire ne peut pas partager avec Loti. Profiter de la vie, oui. Payer pour rendre les échanges plus explicites, soit. Abandonner et fuir, passe encore. Mais mépriser les femmes avec qui l’on fait un bout de chemin, cela je ne le comprends pas et je le lis avec déplaisir.

« Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis ; embrassons-nous même, si tu veux. Je t’avais prise pour m’amuser ; tu n’y as peut-être pas très bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes révérences et ta petite musique ; somme toute, tu as été assez mignonne, dans ton genre nippon. »

Je dois avouer que j’ai de la peine à croire Loti : il joue au militaire vaillant, au mercenaire à l’épaisse carapace. Malgré tout, cette expression de « genre nippon » me chagrine.

Le dernier chapitre est une prière aux dieux locaux, qui pourrait bien être récitée par le narrateur comme par la jeune femme. Maintenant que tout est fini, faites que l’on se refasse une virginité pour affronter de nouvelles aventures :

« O Ama-Terace-Omi-Kami, lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, dans les eaux de la rivière de Kamo… »

Le Prime minister, sa femme et le jeune amant

Un scandale intéressant secoue l’Irlande du nord. La femme du premier ministre, Iris Robinson, 59 ans, avait un amant. Cet amant est un homme de 19 ans, et là j’applaudis.

J’appelle de les voeux depuis toujours que les femmes mûres se tournent vers les adolescents. N’ai-je pas défendu cette idée, bec et ongle, dans le but d’équilibrer et de normaliser les relations entre les générations ?

Il est piquant que la femme qui montre la voie de cette libération des moeurs soit une conservatrice protestante, membre du parti de son mari, aux vues politiques et religieuses plus proches de l’Amérique républicaine que de l’Europe laïque.

Par amour, par reconnaissance, j’imagine, cette femme a permis à son toy boy d’obtenir des prêts importants, et c’est sur ce point que les médias et les politiques insistent. Comme à l’époque de l’affaire Lewinski aux Etats-Unis, on noie le scandale sous des débats concernant le mensonge, la fraude, le droit, alors que ce que l’on a en tête, c’est la relation extra-conjugale, amoureuse et sexuelle, entre une femme mûre et un adolescent.

Yolaine Maillet écrit sur son blog que cette affaire menace même la paix en Irlande du nord. C’est peut-être un raccourci pour attirer l’attention sur les tensions actuelles au sein du gouvernement. Moi, j’ai tendance à voir la paix comme un équilibre assez fragile depuis un an et demie que je vis à Belfast. Je me suis fait assez reprocher de ne pas adopter le discours officiel qui dit que tout est réglé, que l’opposition communautaire est derrière nous, pour me permettre ici d’avancer que ce scandale pourrait au contraire aider la paix.

Une femme politique de premier plan, conservatrice, tombe amoureuse et aide, au mépris des autorités de son église et de son parti, un petit jeune qui entre dans la vie. On n’a pas envie de poser une bombe, quand on entend une histoire aussi touchante.

Et ce pauvre mari, tout Prime minister qu’il est, qui s’occupe de sa détresse, de sa honte, de son courroux ?

Nos origines étrangères

La France est le pays le plus « multiculturel » d’Europe. Cela fait des siècles que c’est un pays d’immigration. Des siècles que des étrangers viennent pour trouver du travail, des mécènes, de la terre ou des droits. Des siècles qu’on naturalise à tout va car on a besoin d’hommes pour faire la guerre, pour faire tourner l’industrie, la construction, l’agriculture. Des siècles qu’on naturalise des femmes pour mettre au monde des Français.

Si l’on en croit l’historien de l’immigration Gérard Noiriel, c’est une politique qui remonte au moins à Louis XIV. Mais c’est devenu massif au XIXe, avec les guerres napoléoniennes et l’industrialisation.

Quel autre pays européen est constitué d’autant d’influences étrangères ? Il n’y en a aucun. Les Anglais s’inventent depuis peu une essence multicurelle. Dans leur naïveté arrogante, qui fait une partie de leur charme, ils pensent que la France est un pays à l’identité monolithique, et qu’eux-mêmes se définissent par une sorte de melting pot européen. Mais depuis quand le Royaume-Uni est-il une terre d’immigration ? Depuis l’après-guerre, puis depuis Maragret Thatcher. Allez en Angleterre et promenez-vous, vous verrez peu de noms qui ne soient pas proprement anglais, ou écossais, ou irlandais.

En France, nous avons tous des origines étrangères, ou des copains qui en ont. C’est une chose qui paraît évidente à tous ceux qui lisent ce blog, mais qui est ignoré par le monde entier : le nombre incroyable de Français qui disent, au détour d’une conversation, avoir un père espagnol, une grand-mère arménienne, un grand-père algérien, un père italien, des origines polonaises, allemandes, serbes, turques. Et je ne parle ni de nos anciennes colonies, ni de nos amis ultramarins.

J’en parlais à une amie nord-irlandaise, qui en fut très surprise. Elle avait l’idée que les Français était un peuple assez homogène et très cocardier. Elle me dit que dans ce cas, la France était une vraie réussite, car toutes ces populations s’étaient bien assimilées les unes aux autres.

Ce n’est pas faux, et c’est une donnée importante à ne jamais oublier dans ces temps de débats fumeux sur l’identité nationale.

Pakistanais cherche Irlandaise pour mariage et plus si affinité

L’autre matin, mon colocataire pakistanais me demanda une forme d’aide inédite. Serait-il dans mes cordes de lui faire rencontrer une femme irlandaise qui serait d’accord pour se marier avec lui. Il rencontre de sérieuses difficultés depuis quelques semaines, à cause de son visa. Le gouvernement britannique refuse de le lui prolonger alors même qu’il n’a pas encore terminé son master, ce pour quoi il est ici.

Naturellement, dit comme cela, abruptement, personne ne courrait le risque d’une entreprise telle qu’un mariage blanc avec un inconnu. Une amie, que j’aime plus que tout au monde, me traita de dingue quand je lui demandai ce qu’elle en pensait. « Et toi, est-ce que tu le ferais ? » J’y ai déjà pensé, mais je reviendrai sur ce point une autre fois.

J’écris trop souvent que je reviendrai sur tel ou tel point : cela m’engage à un nombre de billets à venir proprement ahurissant.

Je vois l’image que le lecteur se fait de cet étranger qui demande à se marier, et elle n’est pas bonne. Mais en parlant de son cas avec mon amie, lui venir en aide m’a paru une nécessité. Non pas pour des raisons de bonté d’âme, car je n’ai pas d’âme, jusqu’à preuve du contraire. Non par charité non plus car on sait combien je rejette la charité. C’est pour des raisons pratiques, economiques, sociales et politiques que son éviction, ou son expulsion, serait à mon avis une vraie perte pour la Grande Bretagne.

Non seulement c’est un garçon charmant et serviable, mais il a une réelle utilité dans le système de la ville de Belfast. Il loge dans une chambre très peu chère, une chambre qu’il est difficile de louer, il comble donc un manque. Il ne demande ni n’obtient aucune espèce d’aide de la part de l’Etat, donc il ne coûte rien à la collectivité. Il travaille, pour un salaire modique, dans un supermarché bas de gamme, donc par sa présence sur le territoire, il est beaucoup plus utile à l’économie locale qu’un nombre très important d’assistés, dont je suis, qui vivent, directement ou indirectement, à la charge de l’Etat britannique.

Cela ne s’arrête pas là. En sa qualité de musulman, dans ce quartier où les protestants forment la quasi totalité de la population, il favorise le multi-culturalisme que tout le monde appelle de ses voeux ici. Sa présence pacifique dans ce quartier populaire à la réputation sulfureuse aide les habitants à voir autre chose que des blancs protestants et participe incontestablement à la lutte contre les discriminations, et la paix entre les peuples.

Par ailleurs, il a beaucoup fait pour apaiser les relations dans la maison elle-même. Par sa bonhomie et son caractère conciliant, il a déminé plusieurs situations délicates, comme l’épisode que nous appelons entre nous « le départ du Slovaque » : il y a peu, le Slovaque qui était le responsable de la maison était furieux contre moi. Avant de partir de la maison, il avait cherché à me fourguer des affaires qu’il avait achetées, et dont le prix ne me convenait pas. Outré de ne pas me soutirer le moindre sou, il s’était énervé et avait proféré des menaces, à plusieurs reprises. Lorsque je dus devenir intraitable et dur avec lui, mon Pakistanais a su lui parler pour le consoler de mon attitude trop ferme. C’est donc en bonne partie grâce à lui que tout ne soit pas parti en fumée dans une guerre de tranchées.

Le Slovaque a plusieurs fois évoqué l’idée de brûler un bureau en bois dans une chambre. Nous en rions, aujourd’hui, cela fait des souvenirs.

En général, le Pakistanais apporte à la maison le liant humain qui lui manque. Ce jeune homme est une sorte de bienfaiteur, et si je devais ne garder qu’un colocataire, je le choisirais les yeux fermés.

Il me dit : « Si j’avais menti, si j’avais prétendu ceci ou cela, on m’aurait étendu mon visa. J’ai dit la vérité car j’avais confiance dans ce pays, et maintenant je souffre. » S’il devait partir de Belfast, et retourner dans la Swatt Valley, il craint pour sa sécurité car les talibans y règnent encore en grande partie, et ils voient d’un très mauvais oeil les « modernes » qui reviennent d’Occident. Ils sont vus, paraît-il, comme des espions doubles.

Je ne comprends pas pourquoi un mariage blanc apparaît soudain comme la seule solution à ses problèmes de visa. Il s’agit peut-être d’un nouvel amendement dans les « Lois de l’hospitalité ».

Le blog de mon père

Blog de drôle de bonhomme raconte les voyages de mon père, en particulier celui qui le fit partir en Afrique au sortir de l’armée, en 1961.

A 70 ans passés, il vient d’acheter un aller simple pour une destination lointaine, et cette situation lui a rappelé ses 22 ans, lorsqu’il était déjà muni d’un aller simple pour les anciennes colonies, indépendantes depuis peu. C’est un peu un blog pour les gens qui aiment les aller simple. C’est quoi le pluriel d’ « aller simple » ?

Il raconte l’entretien d’embauche avec M.Toucheboeuf. Ah, ces belles années 60, où l’on trouvait un boulot en se présentant, avec sa bite et son couteau, au bureau de l’ORSTOM… Pour le même poste aujourd’hui, il faudrait un diplôme d’ingénieur en mécanique des fluides, la maîtrise d’une ou deux langues étrangères et deux ans d’expérience en territoire hostile.

Mon père, puis mes parents, ont donc passé ses fameuses années 60 en Afrique noire. Ils sont rentrés en France en 1970, et je leur en ai voulu, adolescent, de ne pas m’avoir fait naître, moi aussi, à Ouagadougou! Comme j’eusse aimé avoir ce mot posé sur mes papiers d’identité pour le restant de mes jours. « Ouaga », comme ils disent, ou n’importe quelle autre nom de ville africaine, Tombouctou, Mopti, Tamanrasset.

Non seulement le blog de mon père est bien écrit et très agréable à la lecture, mais pour moi, il s’y ajoute naturellement une épice particulière. Car il racontait ces choses-là, parfois, au détour d’une conversation, lors d’un repas, en y mettant toujours un ton amusé et truculent. J’étais évidemment fasciné, comment ne pas l’être, surtout quand on grandit à Saint-Just Chaleyssin ? Lire aujourd’hui ces aventures, mises en forme par écrit, c’est plus que savoureux, c’est une plongée dans mon enfance nombreuse et tumultueuse.  

Je me revois, bavard et colérique, mais observateur et curieux, absorbant avec intensité tout ce que disaient les grands. Et le plus grand de tous, « ce héros au sourire si doux », emportait avec lui un continent entier. Quand je revois mon père depuis mon regard d’enfant, je vois un être qui enveloppe des brousses, des savanes, des crocodiles, et je n’imagine pas qu’on puisse devenir un homme (un « grand ») sans voyage initiatique.

Aventures en bateau gonflable

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J’ai la passion des rivières, des fleuves et des ruisseaux. J’aime aussi les lacs, mais moins, et les canaux encore un peu moins. Et la mer franchement moins. Entre un paysage de mer et un paysage de rivière, mon coeur ne balance pas une seconde.

Quand mes parents habitaient à Saint-Quentin Fallavier, et quand je rentrais chez eux le week-end, je promenais le chien Bachus, le long de la Bourbe, sur des kilomètres. Je rêvais de construire un radeau et de me laisser dériver. Je lisais Anatole France en engueulant le chien qui se secouait près de mon livre, après avoir nagé dans l’eau verte de la rivière isèroise.

Quand j’écrivais sur le fleuve Liffey, je rêvais de pouvoir naviguer sur son cours, extrêmement frustré d’en voir l’accès interdit par les propriétés privées innombrables. C’est ainsi que, récemment, mon ami Israël me donna l’idée d’acheter un bateau gonflable.

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Les avantages du bateau gonflable sont nombreux, et presque plus importants que ses inconvénients. Parmi ses avantages, citons le fait qu’il ne requiert que peu de technique, peu de courage, peu de force physique. Il n’est pas très cher et il rappelle au sage précaire ses vacances en famille, dans un camping de Collioure.

J’ai fait quelques tentatives de mouillage sur la rivière Bann, en Irlande du nord. La Bann part, si je ne m’abuse, des montagnes Mourne et se jette dans le grand lac qui se trouve à l’ouest de Belfast. Alinne et Israël m’accompagnèrent dans une de ces aventures, permettant à deux d’entre nous de naviguer pendant que le ou la troisième conduisait la voiture du point de départ au point d’arrivée, nommément l’aire de Katesbridge et le pont dit Poland bridge, 5 kilomètres en aval.

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Quand ma mère m’a rendu visite, avec une amie, dans ma chaumière de Tullyquilly, je l’ai aussi mise à contribution pour qu’elle me permette d’explorer une autre section de la rivière Bann. Entre 5 et 10 kilomètres, là aussi, mais en amont de Katesbridge.

Mon excitation était à son comble lors de ma première descente. Je comparais le plaisir de la navigation à celui de faire l’amour enfin, après l’avoir longtemps fantasmé. Non que j’eus un orgasme, ni la moindre réaction érectile, Dieu m’en préserve, sur mon bateau en caoutchouc, mais la nature de mon plaisir était de l’ordre d’une satisfaction insuffisante si elle avait dû en rester là. De même que le jeune homme traverse son premier acte sexuel dans un état d’incrédulité, et a besoin de recommencer pour y croire, de même, j’étais à la fois heureux de ma descente de rivière, mais anxieux de recommencer aussi tôt que possible, et avec d’autres rivières, et que cela dure plus longtemps, et que ce soit plus fièvreux. Les dangers potentiels ne m’effrayaient pas, j’étais possédé par le démon du bateau gonflable.

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Je suis conscient d’être un peu ridicule, mais mon émerveillement devant le scintillement de l’eau, les nuages, le mouvement gracieux des choses, les envols d’oiseaux devant moi, mon émerveillement était sans fin.

C’est dit, je vais devenir l’aventurier des bateaux gonflables, et je vais concevoir des voyages aberrants. La liffey, bien sûr, car je la désire depuis trop longtemps, mais je ne m’arrêterai pas là. Je commence à imaginer des traversées d’Irlande, des inventions à la Jules Verne et des récits de voyage éblouis.

Un mariage, un enterrement et un anniversaire

Les hasards du calendrier m’ont fait assister à un mariage d’amis deux jours avant l’enterrement d’un de mes cousins.

Autant avouer que je me suis sorti de cette période sensiblement diminué. Ou sensiblement remué. Ou même augmenté, finalement…

Mais si l’on peut trouver un point positif à ces événements funestes, c’est naturellement l’occasion de retrouver des membres de sa famille qu’on n’a pas vus depuis vingt ans.

Quand on a une famille nombreuse, comme c’est mon cas, plus de vingt oncles et tantes, des cousins qui vont finir par atteindre la centaine, des frères et des soeurs qui ont tous des enfants, on ne sait plus où donner de la tête et cela devient impossible de garder contact avec tout le monde. Par ailleurs, mon père, qui est un charmant bonhomme, n’est pas très « famille » et n’a pas aidé à ce que nous fréquentions assidûment ses propres frères et soeurs, leur progéniture et leur maison. (Aurait-il été plus « famille », rien ne dit que nous eussions eu assez de temps pour voir tous ceux qui méritaient d’être connus.)  

Alors quand j’ai appris que ce cousin venait de mourir d’une crise cardiaque, à quarante ans, j’avais beau ne pas avoir de souvenirs nets le concernant, j’ai pris le train pour Tours et me suis retrouvé comme un étranger dans la cathédrale, où une foule nombreuse était venue pleurer cet homme qui semblait avoir été très aimé et avoir beaucoup aimé. Plus tard, l’idée coupable m’a traversé que si demain je devais mourir, jamais mes funérailles ne pourraient remplir une cathédrale. Je suggère dès à présent, si cela devait arriver tantôt, qu’on invite les clochards et les squatters du quartier, pour faire masse.

Ma mère était là et, malgré le fait que ce n’était pas sa famille directe, elle me présenta à mes oncles et tantes que j’avais du mal à reconnaître. Certains se plantaient devant moi et me regardaient en souriant : « C’est vraiment un Thouroude, lui. » Certes. « Il a le front de son père, il a les yeux de je ne sais qui. » C’était plaisant de se savoir appartenir à une famille, de se savoir ressembler à des gens. Depuis mon arrivée à Tours, je voyais à tort des Thouroude partout. Pourtant, ce n’est pas un nom qui renvoie à la Touraine, mais bien à la Normandie, et ce depuis des générations. Mon père était là aussi, débarqué d’un vieux camion : c’était peut-être la dernière fois qu’on le verrait à une réunion familiale, car il m’annonça qu’il venait d’acheter un aller simple pour une île lointaine, dans l’ocean indien.

La messe était longue, ce qui était très bien pour avoir le temps de prendre la mesure de l’événement. La mort d’un proche, même si le proche n’a jamais été très proche, provoque un complexe de sentiments difficile à démêler. On se retrouve à pleurer sans vraiment savoir pourquoi, puisqu’on ne connaissait presque pas l’homme que l’on pleure. On a beau ne pas être très sentimental ni tout à fait conformiste, on est bel et bien uni par les liens mystérieux de la famille.  

Nous finîmes la journée chez les parents du défunt, une jolie maison à double terrasse dans le centre de Tours. J’y ai bu et mangé avec excès, mais sans outrance. J’aurais pu boire, ce jour-là, toutes les bouteilles à moi tout seul, je n’aurais pas atteint le stade de l’ivresse. J’ai renoué, par quelques conversations, avec quelques cousine, cousins, tantes et oncle. Des enfants passaient en trombe par moments, une bande d’enfants joyeux qui avaient fait un travail de deuil au préalable. Des enfants de mes propres cousins, on appelle ça comment ? Petits cousins ? Demi neveux ? Les enfants chantèrent en choeur, nous applaudîmes. Mes oncles et tantes répondirent par l’éternel Mi cyclo vidam, en canon s’il vous plaît.

Mi cyclo vidam rouli rouli rou
Mi clo clo vidam vidam froum froum
Tchoumga tchoumga biz biz birette
Ta ka ta ka fao
fao fao fao
Boum boum boum

Une chanson que je suis toujours très surpris d’entendre chantée par d’autres gens que mon père, mes frères et soeur et moi. Mon père m’a demandé des conseils à propos des blogs car il aimerait peut-être en monter un, intitulé Aller simple. Un cousin voulut échanger ses coordonnées avec lui. Mon père lui donna un petit bout de papier, sur lequel traînait déjà un numéro de téléphone, dit au revoir à tout le monde et partit vers d’autres aventures. Le bout de papier resta dans la main de mon cousin. « Faut pas lui en vouloir, il est un peu sauvage. »

Je rentrai en train à Paris avec ma mère. Chez un de ses frères à elle, nous nous enfilâmes une autre bouteille de rouge. Le lendemain, c’était l’anniversaire de ma mère. J’étais heureux de pouvoir le fêter en lui offrant un livre sur les voyageuses du XIXe siècle, avant de prendre l’avion pour l’Irlande.

L’eau, les Cévennes et l’espace

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C’est l’endroit que je préfère au monde. Non pas l’endroit le plus beau, ni celui où j’ai vécu les plus belles émotions, mais celui que je préfère, et où je prévois de passer une année entière, hiver compris, lorsque je serai parvenu à me débarrasser de tout espoir.

Autrefois, c’était une montagne boisée. Au Moyen-Âge, des hommes s’y sont installés et ont construit des murets pour faire des terrasses, sur lesquelles planter. Le châtaigner y pousse naturellement et on le voit partout. Lors de l’exode rural, au XXe siècle, la forêt a recouvert toutes ces montagnes qui paraissent aujourd’hui sauvages.

Mon frère, dans les années 1990, cherchait un lieu où s’établir. Après avoir voyagé et erré, il avait un boulot de nuit à Montpellier, et la journée il partait dans l’arrière pays, et faisait de longues courses dans les Cévennes. Il rêvait de s’octroyer un terrain, avec une source d’eau, où il pourrait vivre en relative autarcie. Il traînait sur les routes de montagne, il nouait quelques contacts avec des paysans. Il apprenait le patois local, pour engager plus naturellement avec les vieux. Il faisait preuve de patience.

Il garait sa voiture et s’enfonçait, à pied, d’abord sur les chemins, puis dans la végétation. Il apprenait à lire les montagnes sous les arbres et les buissons. Il distinguait les terres naturelles des parcelles dotées d’infrastructures en pierres, abandonnées et recouvertes par la forêt. Après des mois de recherche, il élut symboliquement domicile sur un terrain qui réunissait tout ce qu’il désirait : un petit cours d’eau, une vue dégagée sur la vallée, de nombreux espaces invisibles depuis la route en contrebas, des constructions en pierre (terrasses, escaliers, bassin, maisonnette en ruine), bref tout un monde à faire revivre. 

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Il finit par acquérir ce terrain pour le prix d’une parcelle de forêt inculte. Tout le monde, et la propriétaire autant que les autres, avaient oublié ces ouvrages en pierres sèches, qui témoignaient d’une activité paysanne multi-séculaire. A partir de ce moment, mon frère passa tous ces week-end à débroussailler, à arracher, à couper, à tailler, et à bétonner, cimenter, à remonter des pierres qui s’étaient éboulées, à renforcer des terrasses qui s’étaient affaissées.

Il a construit un cabanon, où il a installé des lits, une cuisine, un cabanon d’où il peut surveiller la vallée, et voir passer les nuages. A côté du cabanon, il a aménagé une salle de bains en plein air. Quand la baignoire est pleine d’eau de source, le voyageur combat la chaleur d’été en prenant des bains d’eau froide.  

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Ce que j’admire le plus sur ce terrain, c’est la manière dont la question de l’eau est traitée. C’est lorsqu’on se trouve perdu dans la nature qu’on réalise combien l’eau est la ressource la plus précieuse. Les hommes ont déployé des trésors d’intelligence pour la capter, la détourner, la distribuer, s’en protéger. En vivant dans la nature, mon frère a réappris à vivre avec l’eau, pour l’eau et contre l’eau. Il lui fallait capter le petit cours d’eau qui vient des sommets et ne sert qu’à grossir un affluent de l’Hérault. Pendant les mois d’été les plus secs, il se transforme en mince filet et ne peut ni arroser les légumes, ni offrir l’eau nécessaire à la vie humaine.

A l’aide de tuyaux, mon frère a rempli le bassin en pierre déjà prévu à cet effet, mais à aussi rempli un gros conteneur qui, installé sur la terrasse du dessus, permet d’aménager un système de douches et de lavabo. C’est ainsi que, dans les temps de canicule et de sècheresse, ce terrain est l’endroit du pourtour méditerranéen le plus accommodant au sage précaire. Il s’y douche au milieu des fleurs, l’eau de sa toilette court arroser les pommes de terre sur la terrasse en contrebas, son corps nu se sent en accord fragile avec les courbes de la nature.

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Vivre sur ce terrain, c’est redevenir un corps. Retrouver son corps et ses besoins, ses lacunes. Tout le terrain est construit sur le rythme d’un corps d’homme, sur ses mouvements et ses capacités. Les dimensions y sont rapportées : rien n’excède en longueur, en largeur ni en surface, ce qu’un homme peut faire. C’est pourquoi il n’y a pas de lignes droites. La circulation y est organisée en zig-zag, en retournements, en accélérations et en stationnements.

Chaque fois que j’y vais, j’essaie de le photographier, mais je n’y arrive jamais car c’est un lieu qui multiplie les espaces, les encoignures, les points de vue. C’est un terrain pour le mouvement du corps tout entier, et non pour les yeux seulement.

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Il me faudrait une année, pour écrire sur ce lieu, et pour le décrire. Une année pour aller à la rencontre des catholique de Notre-Dame de la Rouvière et des protestants d’Ardaillès. Une année pour apprendre à sentir le poids des choses, évaluer la force qu’il faut pour faire tenir des pierres les unes sur les autres, intégrer le mouvement simple et mystérieux de l’eau qui, à l’automne, vient contester bruyamment les édifications humaines.

Je considère ce terrain comme un petit paradis depuis longtemps. Sur mon premier blog, Nankin en douce, j’évoquais déjà l’idée d’aller y vivre quelques mois, comme si j’y sentais quelques chose d’essentiel à percevoir. En Chine, j’avais participé à une émission de télévision sur la France, où l’on m’avait demandé ce qui me manquait dans mon pays.

Rien, ai-je dit, sauf peut-être un petit bout de montagne, dans les Cévennes, dont on ne trouve pas d’équivalent ailleurs dans le monde. 

Les soeurs de Ben

J’ai eu l’immense privilège de me rendre à une soirée, fin mai, où toutes les soeurs de Ben étaient réunies, ainsi que le frère de ce dernier. Avec leurs compagne et compagnons, cela faisait déjà une bonne communauté. Je garde un souvenir enchanté de cette soirée, littéralement enchanté. J’ai été peut-être un peu trop vite éméché pour être conscient de tout, mais l’impressionnisme de mon sentiment vaudra peut-être le réalisme d’autres chroniqueurs mondains.

Dans un appartement typé, un ancien logement de passementiers dont les fenêtres, très hautes, faisaient effet de serre, il faisait une chaleur à crever. A tort ou à raison, je commençais la soirée par du champagne, avec une idée très arrêtée sur l’ordre des choses et le mouvement du monde : il ne faut jamais boire le champagne après d’autres alcools, et surtout pas au dessert, quand on est déjà ivre. Nous bûmes la bouteille avec les premiers arrivés et fûmes secoués de fous rires dont je ne me souviens pas la cause. C’est l’effet euphorisant de Saint-Etienne, que les Français voient comme une cité ouvrière, un peu sinistre, mais qui est en réalité parcourue par une vie de fêtards extrêmement sympathiques. Nous, les Lyonnais, sommes vus comme des bourgeois un peu coincés, ce n’est pas enviable non plus – surtout quand on est fils de ramoneur comme moi. Mais quand nous allons à Sainté, nous y passons toujours de merveilleux moments.

Ben étant en Afrique, avec Agathe et les enfants, c’est sans lui que, pour la première fois, je vis l’ensemble de ses frère et soeurs. Pendant toute la durée de nos études, l’expression « les soeurs de Ben » faisait rêver tout le monde. Il y en avait cinq ou six, et nous les imaginions comme des êtres mythiques, moitié nymphes des bois, moitié déesses urbaines. Nos rêves de jeunes hommes étaient peuplés de cinq ou six filles en robes blanches, en procession médiévale, mêlant messes catholiques et flots de bières, rock rageur et musique baroque. Celles que nous connaissions étaient de magnifiques jeunes femmes et, à leur ombre, grandissaient des gamines qui allaient devenir de mouvantes Foréziennes aux voix puissantes et aux sourires ravageurs.

C’est probablement ce que je retiendrai de cette soirée tourbillonnante : les voix et les sourires. La présence vocale et le charme visuel. Je suis quelqu’un qui parle volontiers un peu fort, on me le reproche parfois ; mais dans les soeurs de Ben, j’ai trouvé mes maîtresses, si j’ose dire. Lorsque le volume sonore était à son comble, il se trouvait toujours une soeur capable de couvrir le brouhaha, pour informer, pour questionner, pour admonester ou pour plaisanter. C’était prodigieux. Mais le prodige ne s’arrêtait pas là car le joyeux capharnaüm des familles nombreuses n’est pas toujours augmenté d’une beauté hypnotisante. Là, la douceur qui se dégageait de leur visage était proportionnelle au bruit provenant de ces mêmes visages. Non, d’ailleurs, je suis injuste, car elles n’ont pas besoin de parler pour avoir, chacune à sa manière, un sourire qui illumine soudainement l’espace autour d’elles.

Au fil du temps, elles regagnèrent leurs pénates, et c’est à six heures du matin que le frère de Ben me ramena à Lyon, où je pus trouver le sommeil, mais où lui, le frère, dut travailler encore toute une journée. Il gara sa voiture près de son logement, et nous empruntâmes des vélos publics, pour traverser la ville jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Il faisait un beau soleil et j’avais le coeur gros. La vie, malgré tout, se devait de continuer.

Comment représenter son père ? Courte méditation sur la piété filiale basée sur l’art de Yan Pei-Ming

Et comment parler de son paternel ? Les deux choses s’entremêlent.

Quand j’étais plus jeune, je trouvais que mon père avait un visage intéressant, qui méritait d’être photographié ou peint. Plusieurs aspects de sa personnalité s’y lisaient, dans les rides, les plis, le regard.

Inversement, je trouvais que ma mère était irreprésentable, que ses vertus cardinales ne pouvaient pas se deviner en la regardant. Autant les qualités d’indépendance de mon père, esprit d’entreprise, de révolte et d’humour, étaient immédiatement perceptibles sur son visage, autant je songeais qu’il fallait vivre avec ma mère sur le long terme pour voir se déplier, une à une, toutes ses vertus, qui sont ce qu’il y a de plus profond et de plus solide au monde.

J’ignore si tout le monde ressent la même chose. Pour moi, le père est naturellement une statue. Un visage de pierre, héroïque et friable. La mère est trop vivante et mouvante pour être statufiée. Je ne sais pas, je parle ici du fond du coeur, je suis peut-être encore sous l’emprise de je ne sais quelle misogynie cachée. Vous jugerez.

Par ailleurs, je ne suis pas certain que ce qui précède soit plus avantageux pour les pères car, on dira ce que l’on veut, une statue, c’est un peu figée comme souvenir. Les pères méritent peut-être un peu mieux que cela.

Un peintre a construit son oeuvre sur le visage de son père, et c’est pourquoi je me sens proche de lui. Yan Pei-Ming a fait des portraits de son père aux dimensions de tableaux historiques, tout de gris, de noir et de blanc ; ou tout de rouge.  De grands coups de pinceaux, des traits énormes, et des coulures de peinture par centaines, comme des larmes, comme du sang, comme de la pluie. Et des titres poignants : L’homme le plus pauvre ; L’homme le plus triste ; L’homme le plus fier.

paris-21-et-22-avril-2009-045.1240686561.JPG"L'hommes le plus affectueux" de Yan Pei-Ming

Ces trois titres constituaient la série qui étaient présentée à la première exposition où j’ai travaillé comme animateur-conférencier, en 1997. C’était la Biennale de Lyon, et le commissaire, le fameux Harald Szeeman, avait fait en sorte que l’on ne puisse voir ces trois tableaux que de près. C’était une provocation, bien sûr, car ce genre de peintures est fait pour être vu à distance. Je ne crois pas avoir emmené un seul groupe devant ces oeuvres. L’exposition était très grande et les groupes trop nombreux, les gens ne comprenaient pas pourquoi ces toiles étaient derrière des façades, entre deux murs, dans un recoin. Il aurait fallu faire des visites individuelles, ou familiales.

Pour Les funérailles de Monna Lisa, au Louvre, Yan Pei-Ming remet cela. De chaque côté du tryptique de la Joconde, deux grand portraits veillent et se font face : le père de l’artiste à la morgue, mais les yeux ouverts ; et un autoportrait de l’artiste « faisant le mort », les yeux fermés.

 paris-21-et-22-avril-2009-047.1240686626.JPG "Les funérailles de Monna Lisa", détails.

On peut dire, si on y tient, que le fils refuse la mort de son père et propose de mourir à sa place. Ce serait logique et parfaitement courant comme sentiment. On peut dire aussi que le peintre se représente mort car au Louvre, on n’y expose que des morts. Et enfin on peut dire que, s’agissant des « funérailles » de Mona Lisa, il convient de travailler sur un cycle de renaissance (dans tous les sens du terme), de faire revivre la peinture en enterrant son icône déifiée (la Joconde) et pour cela, montrer un mort revenu à la vie et un vivant rendu à la mort. Ce sont les trois choses que l’on peut dire. Après quoi il ne reste plus rien à dire.

Tout de même, donner à son père une place dans le plus beau musée du monde, à côté d’une Odalisque d’Ingres, entouré de peintures historiques et mythologiques européennes, l’artiste ne pouvait pas faire davantage pour lui démontrer son incroyable réussite. Regarde papa comme j’ai réussi ma vie. Je te rends immortel, je fais de toi un être aussi immortel que Mona Lisa. Tu aurais peut-être voulu que je sois ingénieur mais je m’en fous pas mal : regarde un peu où je suis, à moins de cinquante ans. Regarde où je t’emmène. Tu es fier de ton fils, dis ?

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Pourquoi les gens ont-ils toujours besoin de prouver quelque chose à leur père ? Si j’avais des enfants, voilà une chose qui me déplairait. Mon père nous a d’ailleurs assez bien exprimé son indifférence quant aux carrières, aux réussites sociales, aux bonnes notes. La seule fois où je fus premier de la classe, il vit cela comme une anomalie, un motif d’inquiétude-pour-rire. Comme, en plus, pour des raisons administratives, je devais quitter la voiture de ramonage où nous étions pour donner des coups de fil, il me dit d’un air faussement emmerdé : « Oui mais, ça va s’arrêter où, cette histoire ? »

Mon père est la première personne qui m’ait fait rire aux larmes. Aux larmes. Un jour, à l’âge de sept ou huit ans, en sortant de l’épicerie de Saint-Just Chaleyssin, j’ai eu un déclic : j’avais compris ce qu’était l’humour. Le soir, à table, j’ai voulu répéter le trait d’esprit que mon père avait lancé à l’épicière, mais j’en riais tellement que personne ne comprit l’intense drôlerie qui était pour moi, un éclair de génie.

Un jour je raconterai cette blague, et ce sera mon portrait à moi. L’homme le plus drôle, voilà qui en imposera, et qui vaudra mieux qu’une statue, héroïque et friable.