Depardon: voyager dans un fourgon aménagé

Je ne vous parlerai pas de ce documentaire, La vie moderne, dont on fait la critique dans cette vidéo, mais comme on n’a pas le droit d’exploiter des vidéos sur La France de Depardon, j’ai pensé que cette critique faisait un bon remplacement.

Ce dont je voudrais parler, c’est du dernier événement à la mode en France : les Français qui viennent voir la France photographiée par un Français à la Bibliothèque Nationale de France.

« J’ai pris le risque déplaire à ceux qui ne reconnaîtront pas leur France et de réjouir ceux qui apprécient une perception intuitive, irréductible à une définition figée de l’identité française. » La France de Raymond Depardon (Désert et Palmeraie, 2010).

Cette dernière phrase est amusante car, en regardant les photographie de cette exposition, le visiteur pourrait se dire que l’image véhiculée de cette France est justement peu « métissée », très peu adaptée à l’idéologie multiculturelle qu’il est important de porter en bandoulière. Presque pas d’êtres humains, et quand il y en a, ils sont blancs et n’ont pas l’air étranger. C’est la « France des sous-préfectures », celle des petites villes et des villages où vit la moitié de la population.

Peu de gens dans les images, mais on y voit leurs activités, leur vie, leurs hobbies, leurs conflits. On y voit leur voiture, leur maison, leur magasin.

Leur jardin, leur cimetière.

J’ai beaucoup apprécié cette exposition, à la BNF, où je vais pour faire ma thèse sur le récit de voyage contemporain. La France de Depardon, c’est un magnifique récit de voyage. Un homme, vieillissant, voyage dans un fourgon aménagé et regarde son pays natal, dans toutes les régions, pour en rapporter une série de clichés.

Cela me fait penser à mon père qui, jusque récemment, vivait dans un fourgon aménagé, et ne possédait presque rien : pour l’emmerder un peu, je lui ai conseillé l’été dernier de s’acheter une veste et une cravate, histoire qu’on ne le confonde pas trop avec un voleur de poules.

Je me demande ce que mon père pourrait penser de cette exposition, lui qui ne va jamais à Paris, et qui n’aime ni les grandes villes, ni le froid de la France.

Depardon a choisi une vieille technique de photographie : la « chambre », comme dans Lucky Luke. Mon ami Mathieu m’a expliqué que la chambre permet de produire des images qui respectent les lignes, les volumes, sans procéder à ces distorsions que font automatiquement les appareils modernes. Cela donne une impression de monumentalité extraordinaire. De plus, pour imprimer correctement l’image, le temps de pose doit être assez long, ce qui permet aux couleurs d’être très nettes et très puissamment rendues.

Beaucoup de gens, dans la salle d’exposition, disaient que les photos avaient due être retouchées. Moi aussi je l’ai cru, jusqu’à ce que Mathieu m’explique la vie des images et des machines.

Il y a un art de voir les choses, qui se combine avec un art de voyager, qui se combine avec un art d’attendre, de se détacher, de se laisser dériver dans la minute présente.

   

Les arts du quai Branly : embarras de la France néo-coloniale

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J’ai profité d’habiter près de Paris (Belfast, Irlande du nord), d’y avoir de la famille et de devoir y aller assez souvent pour inviter ma mère à m’y rejoindre pour des sorties dites culturelles.

Son frère Etienne nous a prêté un appartement à la Défense, et nous avons fait la bringue pendant deux jours et demi.

Comme ma mère est une voyageuse, je lui ai proposé de visiter le musée du Quai Branly. Vous savez, c’est le musée de Jacques Chirac qui devait s’appeler d’abord « Musée des arts premiers ». Au début, les gens pensaient que l’expression d’arts premiers étaient classe, puis très vite, on s’est aperçu que ce n’était qu’une manière de dire « primitif », « sous-développé », « sauvage », sans le dire tout à fait. 

Surtout, quand on voit des artefacts datés du XIXe siècle japonais, on se demande vraiment comment confondre cela avec de l’art produit par des sociétés traditionnelles.

Bref, ce joli musée montre des collections d’ethnologie du monde entier. Il existe pourtant un prestigieux « Musée de l’homme », fermé pour rénovation, connu pour avoir accompagné la recherche française dans ce domaine tout le long du XXe siècle, et plongeant ses racines dans les débuts de l’histoire naturelle (!) au XVIIIe siècle.

Il s’agit d’une collection d’objets ethnologiques, mais rassemblés à des fins esthétiques, voire décoratives. Dit comme cela, il faut avouer, cela nous renvoie à l’exotisme le plus grossier. L’exotisme du XIXe siècle, où l’on se pâmait devant des choses venues d’ailleurs, mais uniquement parce qu’elles parlaient à nos sens et qu’elles dépaysaient. L’exotisme comme version esthétique du colonialisme, comme nous en avions déjà parlé ici à propos de Pierre Loti et des femmes asiatiques en générale.

quai-branly-nouvelle-guinee.1287771313.jpgTableau de Nouvelle-Guinée

Ce lien entre le fringant musée du quai Branly et le colonialisme est en fait inscrit dans l’histoire même du musée, et mérite d’être rappelé brièvement :

1931 : « L’Exposition coloniale » montre aux Parisiens les richesses, les curiosités et les peuples qui habitaient le territoire conquis par la France. On construit pour cela le Palais de la Porte Dorée, dans le 12ème arrondissement. Les indigènes y sont montrés en habits traditionnels comme dans une foire, ou un zoo.

1935 : Musée de la France d’Outre-mer. C’est le nouveau nom de l’Exposition coloniale, dans les mêmes locaux.

1960 : Musée des arts africains et océaniens. Autre nom, même endroit.

1990 : Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie. Idem.

2003 : On décide de fusionner les collections de ce musée impérialiste avec le nouveau musée voulu par Jacques Chirac. Embarrassé par l’expression d’arts premiers, on ne trouve pas de solutions. On ne trouve pas de nom pour ce musée, que l’on voudrait grand public, sexy (donc pas trop scientifique, genre « musée de l’ethnologie »), et en même temps pas raciste ni colonialiste (genre « musée des sauvages et des cannibales du monde entier »). On ne trouve pas, alors on laisse le nom de l’adresse : quai Branly.

Comme on ne sait pas comment parler des arts issus de l’Afrique, de l’Océanie, de l’Asie et de l’Amérique précolombienne, on parlera peut-être un jour des « arts du quai Branly ». Pour une analyse du contexte historique du musée, cliquez ici.

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Cela reste un fabuleux musée à visiter, avec sa mère par exemple. Dans les espaces consacrés à l’Afrique, on a le bonheur de voir des statues, des tissus et des balafons pareils à ceux que mes parents ont ramenés de Ouagadougou, quand ils y habitaient dans les années 60. Le blogueur est heureux de voir des masques Fang (Gabon), qui lui rappellent les billets du superbe Equateur noir, écrit par Agathe et Ben.

Reboutonnez Marianne : qu’est-ce qu’une oeuvre d’art matrimoniale ?

L’éditeur Jean-Pierre Huguet s’occupe d’un lieu de création tout à fait impressionnant. Dans la cambrousse, à une heure de voiture de Lyon. Dans les monts du Pilat, sur les hauteurs d’un village charmant au nom magnifique : St Julien Molin Molette. 

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 Une ancienne usine en pierre, que l’éditeur appelle « cathédrale ouvrière », domine la vallée. Au dernier étage, la salle est immense, grande comme une cathédrale en effet, et se trouve être l’écrin d’une œuvre unique. Cette œuvre unique se doit d’occuper le mur du fond. Toutes les expositions ont en commun de n’occuper que la surface du mur, et de laisser le reste de l’espace aux visiteurs, aux dialogues entre les gens et l’œuvre. Cette grande salle en plan libre, digne d’un étage du Musée d’art contemporain de Lyon, percé de dizaines de fenêtres en arc de cercle, est tout entier consacré à ce mur, qui paraît petit quand on entre.  

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Or, ce qui frappe d’emblée, c’est l’espace, le parquet et les fenêtres, c’est-à-dire le volume, la lumière et la couleur. Le fait de privilégier le mur du fond provoque un renversement de la perception, par lequel l’espace devient lignes de perspective, et le mur point de fuite.   D’ailleurs, cet espace d’exposition s’appelle « Le Mur du fond ». Qu’on ne s’attende pas à voir l’espace rempli de sculptures et d’installation, à moins d’un dispositif subversif. Quand j’y suis allé, l’artiste Michel Jeannès y exposait « Marianne mise à nu ». Un simple drapeau tricolore accroché sur ledit mur. En évoluant dans la salle, on voit peu de changement, peu de spectacle. C’est en se rapprochant vraiment qu’on distingue ce qui fait l’originalité de l’œuvre : le drapeau est coupé en deux en son milieu et réassemblé, de bas en haut, par des boutons de nacre.  

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La notion de « matrimoine »

On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.  

Dans ce sens, et pour ce faire, en parallèle aux « Journées du Patrimoine » qui ont lieu chaque année en France pour que les fils de la patrie communient dans la grandeur de leur culture commune, Jeannès a bricolé les « Journées du Matrimoine ». Le patrimoine, c’est ce que lègue le père à ses enfants, c’est la richesse matérielle où se concentrent les valeurs fondatrices de la famille ou de la communauté. Le « matrimoine » évoque ce qu’inspire la mère : un ensemble de gestes, de manière d’être, une douceur et un effacement de soi qui sont proprement bouleversants. J’avais écrit un texte sur les manières de représenter son père et sa mère : le père inspire les portraits et les sculptures, alors que la mère n’est pas une « figure », c’est plutôt une chaleur, une force qui nous habite et nous traverse. Le père c’est l’affirmation de l’individu, la mère est ce qui se diffuse entre les individus. Dans les familles traditionnelles, le père tranche et donne à chacun son dû, la mère donne en contrebande, rétablit d’autres équilibres, fait régner d’autres justices.

Difficile travail, fragile gageure que ces journées du matrimoine, dont un très beau texte de Cécilia de Varine rend compte dans Filer la métaphore. Du bouton aux journées du matrimoine (éditions Fage, 2010). Il s’agit d’un livre qui fait le point sur dix ans de travail de Jeannès et du collectif La Mercerie. J’encourage vivement à le feuilleter, ne serait-ce que sur le site du Musée dauphinois, pour se faire une idée de la place que peut prendre l’objet livre dans le parcours d’un artiste.

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Le patrimoine de la nation 

La mère patrie, la république incarnée dans la plantureuse Marianne, Jeannès ne pouvait pas la rater. A un moment ou à un autre, il allait tâcher de lui recoudre son habit, lui tailler un corsage, que sais-je ? lui recouvrir la poitrine débraillée. 

Il a fait plusieurs expositions, à Paris, au Japon, en Rhône-Alpes, mettant en scène, entre autres, des drapeaux tricolores déboutonnés et reboutonnés. Ici, sur le « mur du fond », le symbole de la nation française est déchiré, et il est « rapiécé », ou reboutonné, comme un chemisier – les boutons sont sur le pan gauche, comme dans les vêtements féminins !

La machine à interpréter peut alors partir en croisière. Le geste artistique est simple, et grâce à sa simplicité, le sens qu’il fait naître est multiple, et presque infini. Par ce drapeau reboutonné, on voit la communauté nationale réconciliée par le travail d’intercesseur des mères, des femmes et des filles.

On voit la fragilité inhérente à toute communauté humaine, combien son unité ne tient qu’à un fil. En ces temps où la Marseillaise est sifflée par des Français qui ne se sentent pas intégrés dans le groupe, pas représentés par le drapeau, cette œuvre rappelle deux choses : d’abord que la déchirure est première, la discorde et la désunion originaires ; elle rappelle ensuite le rôle crucial des mères dans la pacification des passions, et dans l’édification collective.

Le « matrimoine » dont témoigne cette œuvre, c’est le travail patient, à l’intérieur des familles déchirées par la migration, par la pauvreté et les conflits, de se refaire des liens avec un nouveau territoire, une nouvelle organisation. Les idéaux de la république, en effet, se sont introduits dans les familles, dans les prénoms, les habits, les façons de se tenir et d’échanger.  

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Si ce drapeau boutonné peut être vu comme sacrilège par certains, moi j’y vois plutôt un geste tendrement patriotique (matriotique, en somme), qui ne voit pas la France comme une nation orgueilleuse, mais comme une famille nombreuse et bruyante, où les personnes les plus importantes ne sont pas le père ni les grands frères, mais telle ou telle personnalité qui cherche en secret à apaiser les fâcheries, à faire revenir les fils prodigues ou les brebis égarées. 

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Il suffit de faire quelques pas en arrière, et les boutons de nacre s’effacent. Ils se perdent, se font oublier, de même que le déchirement du tissu est devenu invisible. Les boutons laissent la place, modestement, à l’apparente majesté de l’union des contraires. Bleu, Blanc, Rouge, tel est notre patrimoine.

Shrek et les familles populaires

Un après-midi solitaire, je me promenais dans le centre de Belfast, en m’étonnant du calme de la ville. Personne dans les rues piétonnes, personne dans les cafés. Encore une fois me vint l’impression que Belfast était sous-peuplé, ou suréquipé, comme l’on voudra.
Attiré par le bruit et la présence humaine (car le sage précaire aime l’humanité, la chaleur dégagée par les foules, les promenades et les échanges), j’entre dans le centre commercial de Victoria Square. Des familles font faire à leurs enfants des défilés de mode dont ils n’ont pas envie. Les gens regardent, tant qu’à faire.
Je vais au cinéma du troisième étage. Je demande au type du guichet quel film je peux voir au plus tôt. Quel genre de films, me demande-t-il ? Celui qui commence maintenant. Vous n’avez aucune préférence ? Ca dépend, dis-je, que me recommandez-vous ?
Installé dans la première moitié de la salle au confort incroyable, je vois débarquer des dizaines de jeunes familles. En moyenne, les enfants ont trois ou quatre ans. Cela me paraît jeune pour regarder Shrek, mais je ne dis rien. Les parents, tous très jeunes et sympathiques, savent mieux que moi ce qui est bon pour leur progéniture. Mes lunettes 3D sur le nez, mon verre de Smoothie près de moi, j’appréhende un peu toute cette population enfantine et l’agitation dont elle est coutumière. J’aime déjà peu les enfants de ma propre famille, je ne vais pas pouvoir supporter très longtemps le vacarme des enfants d’inconnus.
Les enfants se tiendront plutôt bien. Je ne recevrai pas de pop-corn sur le chef, ce qui est heureux lorsqu’on constate l’état de la salle de cinéma après la séance.

Le film commence.

Shrek, l’ogre vert des contes populaires, s’ennuie ferme dans sa vie de famille. Ses trois enfants sont sensiblement du même âge que ceux qui comblent la salle de cinéma. Les parents entrent en empathie totale avec le héros, gagné par la fatigue et la frustration d’une vie familiale qui ne tient pas toutes ses promesses de bonheur. Le film montre efficacement comment le bruit des enfants est quelque chose qui lasse. On le savait, mais les films populaires, d’ordinaire, s’appuie sur une autre dynamique : d’habitude, on voit des gens heureux, puis la narration casse l’harmonie familiale par un événement extérieur (une guerre, un accident, un extra-terrestre) qui ouvre sur les péripéties du film. Ici, c’est le héros, père de famille comblé, qui fout tout en l’air.

Domestiqué, aux ordres de sa femme, il n’en peut plus. Chaque fois qu’il se prépare à prendre un bain de boue, comme tout bon ogre, sa femme lui hurle de s’occuper de quelque chose, et il obéit sagement.

Shrek a encore de la rage et désire ce que tous les hommes désirent au fond : de la sauvagerie. Alors un jour, il envoie tout balader, et plaque tout, devant sa femme incrédule.
Cette dernière ne le comprend pas. Elle lui dit : « Tu as trois enfants magnifiques, une femme qui t’aime, des amis qui t’adorent. Tu as tout, et la seule personne qui ne le voit pas, c’est toi. » Et, héroïque, rationnelle, pure, incritiquable, elle retourne à son devoir.
Shrek n’est plus qu’une boule de nerfs. Il erre sur les chemins, et rencontre un magicien qui lui propose un pacte : une journée de liberté et de sauvagerie, contre une journée quelconque de sa vie passée. Le magicien va en profiter pour mettre un sacré bordel dans le royaume, je passe sur les détails.

Bref, à la fin, grâce aux sortilèges et à l’amour, Shrek revient au moment où il voulait tout envoyer balader. Il a vécu assez de sauvagerie et décide que la vraie vie, c’est sa famille. Lui, comme les spectateurs, se dit qu’il est finalement bien plus heureux domestiqué que sauvage. Il dit à sa femme : « On dit que je t’ai sauvée du dragon. C’est faux, c’est toi qui es venue à mon secours ».

Rideau, chers amis, n’espérez rien de plus que ce que vous avez déjà. Pour vous, c’est la vie de famille ou la déchéance. Obéissez à votre femme, c’est elle qui sait. Mettez vos enfants au-dessus de toute autre priorité et de toute autre préoccupation.

On va encore me taxer de misogyne, mais je trouve que l’image de la femme, dans ce film, est tout aussi écornée et régressive que celle de l’homme est lamentable. La femme est réduite à ce « devenir-marâtre » dont le bonheur se résume à celui de ses enfants et à la stabilité de son ménage. La femme grossit, elle devient difficile à aimer, sauf si l’homme prend le rôle de petit garçon et que la femme possède l’autorité d’une mère.

On retrouve dans Shrek l’infantilisation de l’homme déjà perçue dans les séries télévisées américaines : je pense au seul couple stable de Desperate Housewife, où l’homme est inférieur à sa femme à tous les niveaux, professionnels et sexuels en particulier. Quand il parvient à imposer un rêve d’émancipation (la création d’une pizzeria), c’est un échec total et il revient la queue entre les jambes vers sa femme qui l’a soutenu malgré ses doutes. Dans l’Amérique moderne, c’est-à-dire partout, le salut passe par la famille et par une idéalisation délirante de la femme : une excroissance monstrueuse d’une maman toute puissante, qui fait la putain et qui a beaucoup d’esprit. Le scénariste postmoderne a tellement besoin de faire des personnages principaux féminins, qu’il invente des rôles qui ne laissent aucune crédibilité : les femmes de cinéma sont fortes, ambitieuses, stoïques, intelligentes, mais elles sont aussi hystériques, dominatrices, castratrices. Dans ces fictions, les hommes continuent d’avoir du désir pour ces femmes, ce qui ne peut pas être le cas dans la vraie vie. Or, quand les hommes sont réduits au rang de papas, de petits garçons et de faire-valoir, ils n’ont plus d’autres désirs que de se blottir dans un coin et de sucer leur pouce.

Les papas de Belfast sont sortis de la salle assez contents, je crois, avec des enfants qui dansaient devant l’écran. Cela leur avait plu, aux enfants ; c’est vrai que c’est drôle, Shrek, et que c’est rudement bien fait.
Le soir, Colin, Nigel, Iain ou Johnny se sentiront peut-être bénis des Dieux d’avoir une famille et sentiront peut-être revivre un sentiment de gratitude ou de tendresse pour celles et ceux qui partagent leur vie quotidienne.

Femmes en pyjamas et espaces

Fréquemment, dans la supérette du coin, le « Spar » de la station service, des femmes font leur course en pyjamas.
Ces codes vestimentaires étaient déjà observés en Chine. Certains en concluent que dans ces régions, on peut porter n’importe quoi, aucune gêne n’est perceptible car il n’y a pas ni règle ni goût.
Il est pourtant évident qu’il y a là un code vestimentaire sûr. Les « nord-irlandaises » du Village (le quartier populaire où je vis) perçoivent le pyjama comme une tenue d’intérieur mais pas nécessairement de couchage, ou d’intimité. Après la toilette du soir, ou dans l’entre-deux qui sépare la journée active et le coucher, un espace de confort un peu relâché peut être partagé avec les voisins. On fume sa cigarette accoudée au portail de chez soi. Toute une classe d’objets, nounours, sucette, bavoirs, cycles, jouets, traversent la rue dans les mains des mamans qui viennent discuter les unes avec les autres. Par conséquent, elles étendent la notion d’ « intérieur » à leur voisinage, ainsi qu’aux commerces de proximité.
Même si les vendeurs du Spar ne sont plus Monsieur ou Madame Untel, avec qui l’on parle du temps et des gosses, mais des jeunes précaires qui trouvent là un « job », le magasin a gardé la fonction de l’épicerie de village, qui n’est qu’une extension symbolique de la maison. On peut aller à la supérette en pyjamas parce que ce n’est pas loin du salon, pas loin de la salle de bains où le mari prend sa douche, et juste à côté de la télé devant laquelle les gamins sont collés.
En revanche, les mêmes, quand ils vont au centre-ville, ou au centre commercial, à quelques rues de là, s’habillent proprement. Ce serait mal vu de s’y promener en savates.

Thouroude à la télé

Mon cousin Thomas présente la matinale sur I-télé avec une charmante jeune femme dont j’ai oublié le nom. Je n’ai pas le loisir de le voir officier bien souvent, mais quand je passe en France, c’est avec plaisir que je l’admire distiller les informations avec professionnalisme et bienveillance.

Sa carrure d’ancien rugbyman lui donne un côté rassurant. Il peut nous annoncer les pires nouvelles, que Sarkozy a été élu président, que Berlusconi va de succès en succès, que Lyon n’a pas gagné la Champion’s League, on a l’impression qu’il ne peut rien nous arriver malgré tout. Thomas nous regarde de ses yeux sombres et compréhensifs. « Rassurez-vous les gars, je suis là. On s’en sortira. Tout ce qui compte vraiment, c’est que vous vous réveilliez gentiment, et que vous passiez une bonne journée. »

Quand il passe aux sports, il s’amuse avec les journalistes sportifs et cherche à les faire trébucher. Gamin, il était excessivement drôle, et il a gardé un sens de la blague et de la connivence. Son regard pétille à la moindre occasion.

A propos d’yeux qui pétillent, en cherchant une photo de lui sur le ouèbe, j’ai remarqué qu’il était devenu une icône chez les homosexuels de Tétu, qui le classent parmi les plus beaux gosses du PAF. Que la femme de Thomas ne se rassure pas, il est l’idole des filles aussi, au premier rang desquelles ma tante Colette, qui m’a dit être très fan de la matinale.

Quand je dors chez lui, dans une petite rue bobo du sud de Paris, je regarde la télévision et le vois en direct pendant que j’émerge. C’est une expérience étrange. Je le verrai plus tard dans la journée, il sera habillé en jeune homme sans prétention, des baskets violettes aux pieds. Il jouera avec son fils qu’il sera allé chercher à la sortie de l’école. Et malgré la fatigue d’un rythme de travail inconcevable, il ne se sera jamais départi de cette humeur sympathique, cette aura de bonheur qui flotte autour de lui.

« Nous sommes tous à égalité devant l’événement retransmis, à égalité devant le présentateur », dit Régis Debray.

La circonférence est partout, et le centre du monde l’écran où je te vois.

Les voyageurs de Saint-Malo

Il fallait que j’y aille au moins une fois. Le festival « Etonnants voyageurs » fait figure de lieu incontournable pour ceux qui étudient le récit de voyage contemporains. (Mais sommes-nous nombreux ?)

Il se trouve que j’ai de la famille qui habite à Saint-Malo. Trop de cousins et d’oncles, d’ailleurs, pour que je puisse tous les voir. S’il y en a qui ont appris que j’étais passé à Saint-Malo et qui n’ont pas eu l’honneur de me voir vider leur frigo, boire leurs bières fraîches, je leur en demande pardon par la présente.

Pour ce qui est du festival, j’ai pu assister à quelques cafés littéraires qui mettaient en scène des écrivains haïtiens. Mon plus beau souvenir sera d’avoir entendu Frankétienne : le vieux poète a ouvert et clos une table ronde. Pour l’ouverture, il fit une invocation vaudou à une déesse « qui apporte la lumière ». C’était d’une beauté poignante, et cela valut tout ce qu’on a pu dire sur l’art narratif des habitants de cette île unique.

Pour clôre la séance, Frankétienne a chanté une chanson populaire de Haïti qui, là aussi, m’a pétrifié de plaisir. Mais, c’est connu maintenant, rien ne me fait autant vibrer que les chansons populaires. Frankétienne, qui, de son propre aveu, fut autrefois un chanteur d’opéra, a une voix au timbre extrêmement souple et le souvenir de ses chants laisse une impression de grave et d’aigu mélangés, de tremblement et de transe chaleureuse. Moi qui ai peu voyagé, cela m’a littéralement mis par terre d’émotion.

J’ai moins apprécié la pièce de théâtre du même, que je voulais voir absolument. Je ne voudrais pas me faire passer pour un critique de théâtre, alors je ne dirais qu’une chose : je me suis endormi.

L’honnêteté doit me pousser à avouer que je me suis beaucoup endormi à « Etonnants voyageurs », et je crois avoir inventé une méthode de repos alternatif : la micro-sieste. Des périodes de dix minutes où ma tête repose sur n’importe quoi, mes mains par exemple, mes yeux se ferment, et mon esprit s’échappe. Quelques minutes sans rêve.

Entre deux séances d’écrivains, je rejoignais ma cousine Sarah et nous nous trempions les pieds dans la mer.

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Mon cousin Jacob

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A l’aube de nos vies, quand nous étions des petits garçons sages et prometteurs, Jacob et moi faisions beaucoup les cons. Nos parents étaient amis en plus de faire partie de la même famille, et nous passâmes de nombreuses vacances ensemble, soit au bord de la mer, au camping de Collioure, soit dans nos maisons respectives.

Et c’était connerie sur connerie.

J’ai peu de souvenirs précis, mais celui, général, de grosses rigolades, depuis un âge innocent jusqu’à un début de puberté, où l’avenir de la France commence à voler des magazines de cul chez les vieilles buralistes de la Sarthe. Tout le monde passe par là, je suppose (les rigolades et les marchands de journaux du Mans), avant de faire l’expérience de l’angoisse métaphysique causée par la contingence et la solitude existentielle. Jacob, pour moi, c’est la vie avant la philosophie, ou, pour le dire autrement, la Sarthe avant Jean-Paul Sartre. Mmouais.

Au fond, en y repensant, Jacob représente et incarne le pôle sain de la sagesse précaire.

Jacob fait aussi partie de ma légende personnelle, lorsque j’étais vraiment petit, autour de 6 ou 7 ans d’âge. Un jour d’hiver que nous étions à Dinard, et que nous évoluions pensivement sur la jetée (ou sur une digue, sais-je seulement comment ces trucs s’appellent ?), à faire les singes et à provoquer la mer en furie, je fus emporté par une vague et, donc, faillis mourir noyé. (C’est la légende qui dit cela, n’est-ce pas ? Mais en effet, je faillis mourir noyé, c’est ainsi.) Mon frère JB et mon cousin Jacob vinrent à ma rescousse, et cela fit d’eux des héros, aux yeux de ma mère. A mes yeux à moi, il n’y avait pas de héros qui tînssent, à part mon père et Michel Platini. (J’étais un dur à cuir, sous mon visage fragile, et j’avais la tête dure, en plus d’être un petit garçon sage et prometteur).

Dans les années 80, quand nos voix muèrent pour enchanter les oreilles des adultes émerveillés, nous développâmes des trésors de bon goût et de spiritualité. Nous riions énormément aux films de Pierre Richard et d’Aldo Maccione, qui passaient à la télé, les soirs d’été où, toutes fenêtres ouvertes, les odeurs de méchoui se mêlaient à celles des déjections des chats. Mais je préfère ne pas expliciter ce qui nous faisait rire, car même aujourd’hui, cela risquerait de nous faire passer pour de singuliers hurluberlus. Il suffit de rappeler que les années 80 produisaient assez d’humour gras pour remplir d’aise les pré-ados distingués que nous étions.

Puis la famille de Jacob partit vivre en Afrique, et nous nous vîmes moins. De mon côté, la ville de Lyon, la philosophie et les belles lettres m’apprirent à rire de manière plus fine. A moins que ce ne fût la présence des filles, qu’il fallait bien, à un moment donné, cesser de faire fuir. Jacob grandit en Afrique noire, de Djibouti à Abidjian. Jeune adulte, il se lança dans des affaires grandioses. Il monta un commerce qui consistait à acheter du poisson dans les villages de pêcheurs et à aller le vendre au grand marché d’Abidjian. Puis des mecs du coin l’en ont chassé. Il a monté une autre affaire en Côte d’Ivoire, à base de pièces détachées de voitures Peugeot, mais cela ne put tenir très longtemps non plus.  

L’Afrique est un peu une affaire de famille. Mes parents y ont vécu une dizaine d’années et y ont conçu mes deux frères aînés. Plus tard, mon père et le père de Jacob partirent avec mon frère Hubert pour une traversée du Sahara avec une camionette totalement inadaptée aux sables du désert. Les multiples récits de ce voyage familial ont fait rêver mon âme d’enfant à un point qu’il est difficile d’évaluer. J’étais devenu un voyageur et plus rien d’autre n’aurait d’importance pour moi que de partir, ou au moins de m’égarer dans une spatialité disparate. Plus rien ne me ferait peur dans la vie.

Jacob a fait des voyages étonnants, avec des copains aussi inconscients que lui. Des voyages en stop d’Abidjan à Dakar, ou de Djibouti jusqu’à Tamanrasset, en se cachant pour passer les frontières en clandestin. C’est un peu un miracle, à mon avis, s’il n’est pas en train de croupir dans une geôle d’un groupe révolutionnaire lumumbiste. Ou proto-islamiste.

Les hasards de la vie l’ont amené à rencontrer une femme dont l’apparence tient un peu du soleil qui se lève. Jacob, qui est un poète qui s’ignore, a réussi à se l’attacher. C’est peut-être son coeur en or massif qui est venu à bout de cette jeune personne, et il est arrivé ce qui devait arriver : à force de se fréquenter, tous deux finirent par fauter et bricoler une espèce de famille, des enfants magnifiques, et une maison que Jacob a construite de ses mains, ou presque.

Fin avril 2010, je suis allé à Saint-Malo pour assister au festival « Etonnants voyageurs ». C’est là que j’ai revu Jacob, après l’avoir perdu de vue depuis vingt ans. Peut-être davantage. J’ai revu Sarah, aussi, sa soeur, ainsi que son frère Pierre-Emmanuel, sa mère Marie-Christine. Xavier, quant à lui, avait préféré rester dans la Sarthe, à cultiver son jardin en vieux philosophe. Mais on ne peut pas parler de tout le monde, n’est-ce pas, car on n’a pas quatre bras.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.

Ma chambre sous les toits

J’ai changé de chambre à l’intérieur de ma propre maison. Jusque là, je croyais avoir la meilleure, la mieux chauffée, la plus confortable, la plus claire, la plus calme.

Mais à chaque fois que je montais un étage pour voir la chambre sous les toits, avec son espace compliqué, sa lumière venue d’en haut, son isolement dans les hauteurs, son bureau, son « espace lecture » dans un renfoncement, je me sentais attiré et j’enviais le mec qui allait la prendre.

Lorsque Ben a passé quelques jours ici, pour participer à notre colloque sur les Chinois francophones, j’étais heureux de lui offrir une chambre d’amis aussi chouette, même si elle sentait encore très fort l’odeur du précédent colocataire qui avait eu des problèmes de santé et qui était rentré chez lui, en Chine, pour se soigner. Puis je n’ai plus résisté. Quand Ben est parti, j’ai envahi la chambre pour la faire mienne.

Tandis que j’écris, j’entends la pluie sur le toit, et cela me rappelle mon adolesence. Dans la maison de Saint-Just Chaleyssin, quand mes frères aînés ont commencé à voler de leurs propres ailes, j’habitais aussi dans une des chambres du grenier. C’était formidable, pour un adolescent. Un grenier, c’est à la fois un espace pas terminé, bizarrement agencé, et c’est aussi des murs dont on fait ce qu’on veut. Moi, je peignais dessus, et j’invitais mes amis à peindre ce qu’ils voulaient. Je dormais ainsi dans un lieu fortement investi par mes proches, où la propreté passait au second plan derrière la créativité supposée de nos élucubrations. J’y pense, d’ailleurs : il y a eu une époque où je peignais partout et n’importe quoi, sur tous les supports, et jusque sur mes baskets blanches. J’étais un vrai rebelle, mais un rebelle non violent, narquois et insaisissable. Les rares fois où je me pointais au bahut avec de nouvelles grolles, les pions rigolaient : « Tu t’es acheté de nouvelles toiles ? »

Quel meilleur moment, pour revivre comme un ado, que ce temps suspendu, régressif et larvaire, de l’écriture d’une thèse, au milieu du chemin de la vie du sage précaire ?

Depuis l’une des deux fenêtres de toit, je vois quelques toits et les montagnes de Cave Hill. Aujourd’hui, elles sont encore couvertes de neiges, baignées de brumes, et surplombées de nuages qui ressemblent à de la fumée d’incendie.