California in my mind

Je ne sais pas pourquoi mon cœur se serre si fort quand des images me viennent de la Californie. Je repense souvent à mon petit séjour là-bas avec une intense nostalgie. Un sentiment proche du désespoir. Que ce soit Los Angeles, son centre ville ou sa lointaine banlieue, San Francisco ou Oakland, que ce soit des paysages ruraux ou des ambiances urbaines, toute la Californie me revient en mémoire comme un paradis perdu.

Comment cela est-il possible ? Certes, j’y ai rencontré et retrouvé des personnes formidables. Les Californiens d’adoption ont été généreux avec moi, hospitaliers, stimulants, intéressants, et il n’est pas étonnant que j’en garde un bon souvenir. Mais ce n’est pas ça. Non, ce n’est pas suffisant. Des gens sympas et intelligents, j’en rencontre partout, je les attire, comme la fleur attire les abeilles. Comme le sombre lac attire les baigneuses. Comme le mont pelé attire les randonneurs. Je peux en faire à la pelle, des images de ce calibre. Comme la vieille fontaine attire les juments…

Il y a autre chose, quelque chose de mystérieux et de caché, qui fait de la Californie un lieu de ma mémoire particulier, lumineux et bouleversant. Tous les matins, j’étais angoissé. Des crises de panique me sautaient à la gorge et je voulais en finir. Ma vie ne valait plus rien, je voulais mourir. Avec le recul, on m’a dit que j’étais sous le coup d’une dépression due à la mort imminente de mon père. Je faisais mon deuil avant la mort.

Ces angoisses dans une région magnifique ont créé un stock d’images et d’émotions, en moi, qui se sont cristallisées en souvenirs fulgurants, éclatants. Ce furent des épiphanies à répétition, qui se sont succédé comme une réaction en chaîne, et qui, emprisonnées dans la cage de ma mémoire, sont devenues une pure splendeur.

Enfin, il y a une dernière chose. J’ai beau retourner les idées dans tous les sens, j’ai le sentiment tenace que les gens qui habitent en Californie sont les plus chanceux du monde. Ils me font l’effet d’être privilégiés sur la terre. Je n’avais jamais eu ce sentiment avant, dans aucun autre pays du monde. Partout, j’étais émerveillé, mais je percevais quand même les côtés négatifs. Là, sur la côte ouest des Etats-Unis, je crois avoir vu l’endroit le plus heureux du monde, le plus parfait.

Le sage précaire finira peut-être sa vie là-bas, en immigré clandestin. Il construira une cabane et se rendra parfois, deux fois l’an, à des dîners en ville avec des intellectuels de Berkeley ou des poètes d’Albany. Il vivra de peu, dans la sagesse toute relative de son âme inquiète, et dans la tiédeur des grains de raisin qu’il picorera en attendant d’être expulsé comme un vulgaire chicano.

Un restaurant qui domine la plaine

JUILLET 2014 373

Depuis la mort de mon père, j’ai décidé d’être un bon fils. C’est un peu tard, me dira-t-on, mais il n’est jamais trop tard pour commencer à être bon.

Il me reste une mère. Or, comme cette mère est douce et gentille, ma grande résolution s’avère assez facile à tenir.

JUILLET 2014 359

Pour son anniversaire, je l’ai invitée dans un beau restaurant de Lyon. Sur la colline de Fourvière, Christian Têtedoie a fait construire un écrin magnifique pour sa cuisine. Dans une architecture limpide aux lignes épurées, le chef étoilé veut rapprocher l’expérience culinaire et le plaisir musical. Tête d’oie est un chant gastronomique, idéal pour les hommes d’affaire du XXIe siècle. C’est là que les Lyonnais décontractés vont parler business, tandis que les vieux politicards préfèrent l’ambiance confinée de la Mère Brazier, près de l’Hôtel de Ville.

A Lyon, l’homme politique est un humaniste centriste, un peu pourri, amoureux de bonne bouffe et pétri de culture lettrée : Edouard Herriot était un spécialiste de musique classique. Aujourd’hui, l’agrégé de lettres Gérard Collomb récite du Saint-John Perse par cœur.

Si vous voulez séduire un Lyonnais, finalement, ce n’est pas très compliqué : un peu de patience, du gras délicat au niveau du palais, et surtout, beaucoup de poésie.

JUILLET 2014 379

Après avoir essayé plusieurs grandes tables lyonnaises, ma mère et moi pouvons commencer à esquisser une certaine préférence. Nous préférons être à l’aise, avoir de l’espace autour de nous. Nous préférons un service simple, mixte si possible, et surtout peu obséquieux.

À choisir, nous aimerions bien que les serveurs parlent un peu plus fort. Parfois, la jeune femme (aux yeux admirables, orange perçant), nous donnait les explications d’une voix si douce que ma mère n’entendait rien. Les chips de fenouil, les décompositions de ratatouille, les « gastriques », les gouttes de concentrés d’agrume et autres beurre au citron auraient mérité une voix de stentor, fleurie et suave.

JUILLET 2014 369

Dans la chambre de mon père

Je passe de longues heures à travailler dans ma chambre quand je ne suis pas en déplacement. C’est la chambre où mon père a vécu ses dernières années. Comme lui, j’y passe le plus clair de mes journée, près de la fenêtre, dans un fauteuil que ma sœur a rénové pour lui. Comme lui, je lis et j’écris en espérant finir mes projets avant qu’il soit trop tard.

Chez Bocuse

AVRIL 2014 022

Je m’en souviendrai toute ma vie. Quand on aime la bouffe, qu’on aime Lyon, qu’on aime sa mère, qu’on aime les fleuves, qu’on aime les mythes, qu’on aime l’histoire, qu’on aime les institutions, les traditions, les impressions, on ne peut être que bouleversé par l’arrivée chez Bocuse. Dans la vieille Twingo noire, nous longeâmes la Saône jusqu’à Collonges au Mont d’Or.

Paul Bocuse, je le rappelle à tout hasard, est un chef qui a atteint le sommet de son art dans les années 60 et qui est considéré comme un des plus grands chefs du XXe siècle par toutes les instances internationales. Bref, son nom est synonyme de gastronomie, de grande table. Les organes de presse et les chaînes de télévision se tiennent prêtes, car quand il mourra, nous allons crouler sous les reportages, les hommages, les portraits, les témoignages. Je préfère, pour ma part, glisser mon témoignage dès maintenant. Juste avant sa disparition.

Un portier d’origine africaine nous a accueillis dans le lobby, un portier qui semblait n’avoir d’autre fonction que d’être noir, et de dire bonjour. Rappel de l’époque impérialiste, peut-être, pour flatter l’humeur des plus réactionnaires d’entre nous.

Ma mère et moi avons été placés sur une grande table ronde. Très confortables, près d’une fenêtre, nous avions une vue imprenable sur toute la salle. Sur notre droite, un couple d’Anglais qui travaillaient à Lyon. Sur notre gauche, une famille d’Italiens qui étaient venus soutenir la Juventus de Turin la veille. Ils étaient venus jouer, au stade de Gerland, le match aller des quarts de finale de la Ligue Europa. Tout le monde était content du résultat. Nous, parce que nous n’avions pas été ridicules. Les Turinois parce qu’ils avaient gagné.

Les serveurs étaient nombreux et très sympathiques. Ils ont su nous mettre à l’aise et n’avaient pas ce côté guindé que peuvent avoir les personnels des grands restaurants. Chez Bocuse, on plane tellement au-dessus du lot que l’on n’a pas besoin de se la raconter. Ils n’ont pas tiqué quand on leur a annoncé qu’on ne prendrait pas de vin, pas d’apéritif, juste une bouteille d’eau minérale, et quelques plats à la carte plutôt que des menus. Tout cela leur a paru naturel alors même que nos voisins de table avaient commandé les menus les plus extravagants.

Palme spéciale pour nos Italiens, qui ont commencé avec du champagne et n’ont pas hésité à déboucher du rouge et du blanc, alors qu’il n’y avait que deux adultes à table.

Nous n’avions rien à célébrer, ma mère et moi, notre démarche n’était ni flambeuse, ni petits bras. Or, c’est une chose à savoir, chez Bocuse, faire son choix à la carte est bien plus économique que de prendre un menu. Le menu le moins cher est à 155 euros, alors qu’un plat de résistance tourne autour de 70 euros.

Ma mère a opté pour un plat et un dessert, moi pour une entrée et un plat. Pour nos premiers pas dans la haute gastronomie, nous imprimions un rythme modeste. Si j’ai encore faim, me suis-je dit, je pourrai toujours rajouter un dessert à cette commande.

Première surprise, on nous sert une sorte de mise en bouche exquise. Velouté de petit pois surmontée d’une émulsion de truffe. On nous sert aussi plusieurs types de pains et du beurre délicieux. Ma mère déclare avoir eu son entrée, sans l’avoir sollicitée.

Nos Italiens ne finissent pas leur bouteille de champagne, les enfants n’y trempent qu’à peine les lèvres.

Quand mon entrée est servie, une dodine de canard aux pistaches, accompagné de foie gras et de différentes choses, les serveurs n’oublient pas ma mère et lui apportent une assiette vide, ainsi que des couverts, au cas où je « voudrais lui faire goûter ». Nous avons apprécié cette initiative de leur part, car nous n’aurions pas osé demander.

En plat de résistance, ma mère a commandé un rouget-barbet aux écailles de pommes de terre, et moi un carré d’agneau. Nous fûmes très surpris quand les plats arrivèrent : les portions sont extrêmement généreuses. Loin des clichés sur la nouvelle cuisine aux assiettes immenses et vides, Bocuse a gardé le sens du grand repas copieux, son art est très baroque, très « contre réforme ». Il est aimé par ceux qui ont un bon coup de fourchette, de même que les amateurs de Rubens aiment les femmes voluptueuses. Mon agneau, c’était carrément trois ou quatre côtes que les serveurs coupèrent devant nous, sur une table roulante. Le poisson de ma mère, deux filets entiers. Les légumes, le gratin dauphinois, les sauces et le pain, tout cela vous nourrit pour la semaine.

Mais je ne voudrais pas donner l’impression qu’il n’était question que de quantité. L’agneau que j’ai mangé, j’en garde encore un souvenir ému. Le goût m’a surpris au plus haut point alors même que ce n’était pas une recette complexe. Le silence s’imposait entre ma mère et moi. Nous n’avions pas de mot pour dire ce que nous expérimentions. Je n’avais jamais mangé de viande auparavant, voilà ce qu’il me semblait. Je ne sais pas à quoi c’était dû, sans doute la qualité supérieure de la bête, et l’art de la cuisson. Un goût que je ne saurais restituer par écrit, car ce fut un hapax dans mon existence. Je n’ai pas de référence, pas de point de comparaison.

Les Anglais sont revenus de leur pause clope en disant au serveur que c’était « too much ». Que c’était délicieux, mais qu’il y en avait trop pour eux. Les serveurs attendirent de les voir ressortir fumer pour rire entre eux. Ils sont habitués à ces clients qui n’ont pas pris la mesure d’un repas gastronomique.

Ma mère non plus n’a plus faim et décide de ne pas prendre de dessert. Nous nous félicitons d’avoir eu la main légère lors de la commande. Il me semble que les autres clients de la salle où nous étions n’en pouvaient plus au moment du fromage. C’est une leçon à méditer pour les prochaines sorties gastronomiques, ne manger qu’un tiers de l’assiette si l’on veut tenir jusqu’au bout.

Le serveur comprit immédiatement qu’il n’y aurait pas de dessert, mais il  nous servit quand même, d’office, des petites mousses au chocolat et autres mignardises. Là encore, sans doute une règle tacite de la grande restauration, il convient de donner aux clients plus que ce qu’ils ont demandé.

Nous sommes sortis très satisfaits. Je ne sais pas exactement ce que pensait ma mère, car c’est une femme un peu secrète, mais elle m’a remercié sincèrement. Moi, j’étais doublement, triplement, voire quadruplement heureux : j’avais vécu une expérience sensorielle exceptionnelle, j’avais passé un moment de qualité avec ma mère, et j’avais tenu la promesse de mon père d’emmener sa femme chez Bocuse. En quelque sorte, me dis-je en ouvrant la petite Twingo cabossée, j’ai vaincu la mort et corrigé ses erreurs.

Les plaisirs de ma mère

Ce n’est pas donné à tout le monde de vivre quelques mois avec sa mère, quand on est au milieu du chemin de sa vie. Pour certains, ce serait leur pire cauchemar. Pour moi, c’est une chance que je tâche de ne pas rater.

Il convient d’abord d’occuper la bonne position. Ne pas (re)produire un schéma régressif qui consisterait à se faire dorloter comme un gros bébé ; à l’inverse, ne pas adopter un comportement protecteur et infantilisant. Au contraire, pour bien vivre avec sa mère, il faut établir des relations d’adultes avec elle. L’histoire qu’on écrit ensemble doit éviter les écueils narratifs ordinaires : ni « une mère qui s’occupe de son grand dadais », ni « un fils vertueux qui veille sur son ancêtre », mais deux adultes qui vivent une affectueuse colocation, à côté des autres relations qui existent et persistent dans leur existence respective.

Nous partageons, cela va sans dire, les courses et les tâches ménagères. Il est évidemment primordial de ne pas être un poids, financier ou autre, dans la vie de ma mère, mais cela est une règle de base de tous les parasites ou squatters décents. Plus précisément, la faible éthique de vie que je me suis bricolée me conduit à apporter du plaisir dans la vie de mon hôtesse. Ne pas limiter ma présence chez ma mère à des expressions telles que « se serrer les coudes », « faire le deuil » et autres « prendre soin de », mais introduire une dimension de fête, d’hédonisme, de délectation. S’il y a un moment dans la vie où il faut prendre du bon temps, c’est bien quand on a perdu un être cher, et qu’on se sent vieillir. S’il y a un moment où il faut prendre des couleurs, c’est bien quand on se sent blanchir.

Car il est bon de préciser qu’à l’inverse des autres colocataires, je ne paie aucun loyer. Or, les loyers étant scandaleusement élevés dans la France contemporaine, cette gratuité temporaire augmente d’un coup mon pouvoir d’achat. Alors la question se pose : comment faire profiter ma mère de ce pouvoir d’achat ? Plutôt que de lui donner quelques vulgaires billets de banque, je l’invite dans des grands restaurants. Je nous offre des expériences hors du commun, qui s’apparentent à des voyages, et qui valent mieux, je crois, qu’un versement de loyer.

Quand mon père était très malade, ma mère m’avait dit : « Ton père m’a toujours promis qu’il m’emmènerait chez Bocuse. J’attends toujours. » Il est mort trop tôt. Pour des Lyonnais, Bocuse est un nom de légende, un mythe. On ne sait pas bien ce que l’on y mange, mais on sait que c’est pour les riches. On entend souvent dire que ce n’est pas si bon que cela, que rien ne vaut un bon sauciflard, que l’on y paie surtout la réputation et le décorum, que c’est de l’argent jeté par les fenêtres, pour ceux qui en ont trop.

J’ai vérifié sur le site du restaurant, le menu le moins cher s’élève à 155 euros. Je pouvais donc m’en tirer pour moins de 500 euros, le prix d’un mois de loyer. Je n’étais pas peu fier de tenir la promesse que mon père n’avait jamais pu honorer. J’ai réservé une table pour un midi, et nous avons conduit le long de la Saône, un matin ensoleillé, jusqu’à l’Auberge du Pont.

Je raconterai une autre fois cette aventure dans le restaurant le plus connu du monde.

Le mois suivant, nous avons essayé une autre table mythique de la capitale des Gaules : La Mère Brazier. Et si je suis encore dans la région le mois prochain, d’autres chefs étoilés auront l’honneur d’accueillir nos palais superflus. Ils trembleront, ces chefs arrogants, devant le jugement terrible que nous produirons en catimini. Notre évaluation tombera comme un glaive : « C’est bon », « c’est intéressant », « c’est bizarre », « c’est quand même quelque chose ». Nous sommes comme ça, ma mère et moi, nous ne laissons rien passer.

Après, cela fait des choses à raconter aux amis. Les gens sont curieux de savoir ce qui se passe de l’autre côté des hauts murs qui séparent le peuple de ces restaurants. Nous avons la sensation d’être allé faire un tour dans un autre monde et de revenir grisés. Alors on raconte par le menu ce qu’on a vu, ce qu’on a entendu, ce qu’on a goûté, c’est une véritable aventure, qui vaut bien celle des voyages en sac à dos.

Et puis ce sont des plaisirs très délicats et assez complexes. Les plats sont si sophistiqués que l’on oublie trop vite en quoi ils consistaient. Alors on note dans un agenda les trucs qu’on a mangés, les noms, les accompagnements, et au fur et à mesure qu’on note, on se souvient des goûts, des textures, et on approfondit notre connaissance en la matière : « C’était quand même bon », « c’était intéressant », « c’était quelque chose ».

Mais où ai-je la tête, c’est mercredi matin ? Jour du marché à Villefontaine. Je m’en vais acheter des fleurs, des fromages et du vin bio.

Les cendres de mon père

_D7H0063

Arrivée au jardin suspendu, la famille en file indienne s’est mise spontanément en cercle autour des parterres de pierres blanches.

Mon frère m’avait demandé, quelques semaines auparavant, si j’avais écrit quelque chose pour l’occasion. Non, je n’avais rien écrit, mais j’ai pris ici mes responsabilités. Je me suis fiché devant la famille en demi-cercle pour prononcer quelques mots.

Je n’avais rien à dire en particulier, alors j’ai improvisé. Après avoir bredouillé deux ou trois banalités, l’idée du discours m’est apparue : mon père a cherché quelque chose, à la fin de sa vie, et il n’a jamais trouvé ce qu’il cherchait.

_D7H0065

Mon frère a troqué sa cornemuse contre l’urne funéraire et a commencé à disperser les cendres sur les différents espaces circonscrits par les pierres blanches et marbrées que j’avais été chercher dans la montagne.

Ma mère m’a donné une bouteille en plastique contenant du sable du Sahara, pour donner à mon père un peu du réconfort que l’Afrique lui a toujours apporté.

_D7H0059

Mon allocution était courte et n’avait d’autre but que de remplir un peu le silence, de faire un peu cérémonie.

Personne n’avait de discours à prononcer, de poèmes à lire ou de couplets à chanter. J’ai donc tenu le rôle qui est peut-être le mien dans la vie, celui de scribe et de témoin, celui de raconteur et d’archiviste.

_D7H0060

Nous avons communié quelques minutes dans le souvenir d’un père, d’un frère, d’un mari ou d’un grand-père, qui n’a jamais su trouver la sagesse ou la foi qu’il avait cherchées à l’approche de la mort. Et ce sont ses excès qui me le rendent attachant ; ses faiblesses, ses lâchetés, ses fuites. Ce sont ses péchés en tout genre qui me le rendent proche et miséricordieux.

_D7H0076

Et c’est pendant qu’il explorait en vain les chemins décevants de la foi et des spiritualités à la mode, qu’il nous a donné une belle leçon de vie. Il réussissait merveilleusement sa mort. Il la voyait venir, il l’accueillait année après année. Il refusait les lourds traitements contre le cancer et les tumeurs, il refusait de lutter contre la nécessité et il travaillait à sa mort, comme d’autres peaufinent une œuvre d’art.

Comme les artistes de music hall, il a fait une tournée d’adieu parmi ses fils, sa fille et ses petits enfants. Il a même tenu à dormir ici, sur le terrain de son fils aîné, où il avait passé tant de nuits à la belle étoile. Plutôt que de se faire accompagner, c’est lui qui nous a accompagnés jusqu’à la fin de sa vie. Il nous a fait le cadeau de mourir calmement, sans souffrance, sans se débattre. Contrairement à ce que l’on dit, il existe de bons moments pour mourir.

Mon père a eu ce talent de mourir au bon moment. Mise à part une nuit d’angoisses et de panique, il a su attendre que nous soyons tous près de lui, mes frères et ma sœur, pour s’autoriser à s’éteindre. Parallèlement à cela, il a su aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à l’os des choses. Il a su consommer sa dernière calorie, et laisser le système respiratoire terminer le cycle d’une vie entière, mécaniquement. Quand il est mort, il avait vraiment fait le vide.

Il avait fait place nette, comme à la fin d’un chantier de ramonage, où l’on s’assure que la chaufferie est impeccable, que toutes les chaudières sont prêtes à repartir pour une saison.

_D7H0068

Lui, le ramoneur qui avait tant nettoyé de suie, était maintenant réduit à l’état de cendres. Et c’est là, dans la nature cévenole, loin des usines lyonnaises, que nous avons dispersé ses cendres. Loin de Tarare, loin de l’amiante, loin de la suie et des produits toxiques que nous utilisions dans les chantiers.

_D7H0070

Comme convenu, nous avons fait cela dans une ambiance légère.

Mon père n’a pas réussi à retrouver la foi de sa jeunesse. Les bouddhistes ne lui ont pas apporté une autre foi, les musulmans non plus. Et les magnétiseurs, les gourous, les sages, les mages, les cartomanciennes et les voyantes ne lui ont pas plus ouvert la voie vers la vérité supérieure.

Il est resté jusqu’au bout un pauvre mortel comme nous. Jusqu’au bout il a manqué de tempérance : il a trop bu d’alcool, ses dernières gorgées bues dans un verre étaient des gorgées de bière. Ses vagues explorations n’ont pas fait de lui un sage. Mais ce n’est pas nécessaire d’être sage. Une voix s’élève dans l’assistance : « On peut être un sage précaire ! »

Pour conclure le tout, mon frère a repris la cornemuse et lancé dans les airs une mélodie traditionnelle qui n’avait rien de funéraire. Ma nièce m’a donné une petite poterie qu’elle avait faite en classe. Une poterie grande comme une main d’enfant, avec le nom de son grand-père gravé dans la terre cuite. Je l’ai mise dans un pot de fleur. Et c’est ainsi que le jardin suspendu est devenu un jardin du souvenir.

_D7H0074

Photos (c) Emmanuel Margueritte.

Procession au jardin suspendu

Nous étions au jardin suspendu, en famille. Plusieurs générations étaient présentes, des Thouroude de 8 à 80 ans. Mon petit jardin aux pierres blanches n’avaient jamais reçu autant de visiteurs d’un coup. Nous mangions au soleil. C’était un samedi après midi. Je m’occupais du feu, des braises, du four, des viandes grillées.

AVRIL 2014 162

Quand l’heure de la cérémonie arrive, on entend la cornemuse de mon frère dans la cabane, en bas. Nous y descendons lentement, individuellement. La descente des Thouroude à la cabane prend du temps. Mon frère est obligé de reprendre plusieurs fois l’air breton qu’il a appris pour l’occasion.

J’enfile des vêtements pour couvrir mon torse velu et je descends. J’entends des neveux dire qu’ils ne veulent pas y aller, mais leur père les font obtempérer sans élever la voix. Tout le monde est là, dans l’unique pièce à vivre de la cabane, assis ou debout.

L’ambiance est bonne, calme et recueillie. Quelques personnes pleurent à l’écart, d’autres prennent des photos, d’autres rigolent en sourdine. Mon frère joue près d’un autel qu’il a confectionné : des bougies de cire d’abeille, une branche de châtaignier, l’urne funéraire, des photos punaisées sur une planchette.

_D7H0023

Quand le recueillement a duré assez longtemps, mon frère aîné se lève et sort de la cabane, sa cornemuse sous le bras, suivi par une tante, un oncle, un frère, un neveu, et le reste de la famille.

Une procession se forme naturellement. Une file indienne qui marche lentement sur le flanc de la montagne.

AVRIL 2014 165

La cornemuse s’est imposée d’elle-même pour ouvrir le défilé et pour remplir l’atmosphère mélancolique de cet après-midi incertain.

Notre marche silencieuse n’est pas sans rappeler les assemblées au Désert des anciens protestants cévenols. Ici même, il y a trois cents ans, les paysans se rendaient de la même manière dans des clairières isolées, pour célébrer leur culte interdit par le roi de France.

La seule différence, outre que nous ne sommes pas protestants, est que les paysans d’autrefois chantaient des psaumes en marchant.

AVRIL 2014 166

Le chemin emprunté est plus ou moins accessible par tout le monde, ancêtres et bambins, mais il reste un peu accidenté, et partant un peu casse-gueule. Il nous oblige à marcher la tête baissée, pour ne pas tomber dans un ravin.

Par ailleurs, le terrain est conçu pour un individu, pas pour un groupe, donc les sentiers sont étroits. On ne peut y marcher que l’un derrière l’autre. Enfin, le terrain est comme plié dans la montagne, donc les sentiers sont tous en zigzag, en pentes, en décrochages, en lignes brisées.

Ces conditions topographiques génèrent un défilé de pèlerins étonnamment harmonieux. Chacun marche lentement, le dos courbé, les yeux fixés sur ses pensées. En file indienne, sinueuse et étirée, silencieux.

AVRIL 2014 169

Une espèce de dignité se dégage de notre procession familiale.

_D7H0035

Dans les aff(ai)res de mon père

Le sage précaire, orphelin, a intégré la chambre de son père, le temps que sa situation se décante. Il dort dans le lit de son père. N’ayant pas grand chose à se mettre, il enfile des vêtements de son père.

Parfois je sors de la chambre et j’aperçois mon reflet dans le miroir du couloir : « tiens, papa ! », me dis-je.

Je pousse le vice jusqu’à adopter le même rythme de vie que mon vieux : de longues siestes, des émissions de télé routinières, de petites promenades autour des lacs de Villefontaine.

Bien sûr, n’ayant pas 70 ans, je suis bien obligé de me sortir de cette léthargie pour aller travailler. Le sage précaire aimerait tendre vers l’inactivité heureuse, mais en attendant son hypothétique retraite, il mouille sa chemise, et le début l’année nouvelle fut plein de reportages, d’écriture, de recherche et d’enseignement.

Cela étant dit, dès que possible je mets mon hyperactivité entre parenthèse et reprends le rythme du retraité que je ne suis pas. Je ralentis la marche et redeviens mon propre père. Je m’assois volontiers dans le fauteuil que ma sœur – ce génie aux mains douces – a retapé et placé près de la fenêtre de sa chambre.

Comme mon père, je lis près de la fenêtre pour la lumière, et ouvre ou ferme la porte en fonction du degré d’intimité que je requiers.

Comme lui, je ne dis plus « j’écris », mais « je fais de l’ordinateur ».

 

Un ton léger (pour parler de sa mort)

Le cercueil de mon père, avant la crémation, 24 décembre 2013
Le cercueil de mon père, avant la crémation, 24 décembre 2013

Je ne le ferais pas pour n’importe qui, mais mon père me l’avait demandé spécifiquement. Il m’avait écrit que je pouvais dire ce que je voulais sur « sa mort et ses cendres », à condition que j’emploie pour cela un « ton léger ».La veille de noël, toute la famille s’est réunie au crematorium de Beaurepaire. La date était problématique. En France, la plupart des familles ont quelque chose de prévu le 24 décembre au soir, et il est bien rare qu’on puisse les motiver pour un événement socio-culturel dans l’après-midi.

Un oncle, un frère et un employé des pompes funèbres autour du cercueil de mon père.

La crémation de mon père était prévue à 15h00, ce qui laissait peu de temps aux invités pour rejoindre leurs convives du soir et leur bûche de noël.

Il y eut quand même beaucoup de monde. En plus de la garde rapprochée, des membres de la famille élargie ont fait le déplacement pour se recueillir. On est venu de Paris, de Normandie, de Poitiers, de Montpellier, et si le temps avait permis aux avions de décoller, on serait même venu de Bretagne.

Nous avions prévu de la bière pour tout le monde. Pour mon père, la bière fraiche était un élixir de vie. C’était son eau, son liquide, son élément.

Moi qui devais faire une allocution, je ne savais pas si j’aurais la force d’employer le ton léger que mon père demandait.

En fait, ce fut assez facile. J’avais suffisamment pleuré la semaine précédente, quand j’étais au chevet de mon père. Emotionnellement, l’orage avait lavé mon cœur quand mon père était vivant et souffrant. A partir du moment où il était mort, je n’ai plus eu de chagrin. La détresse avait fait place au travail du deuil, qui ne s’exprime pas par les larmes.

Les gens les plus tristes et les plus malheureux, dans l’assistance, c’était surtout ceux qui n’avaient pas pu assister à l’agonie et aux derniers instants de leur papy, leur frère, leur oncle.

Ce sont eux, finalement, que je ne voulus pas blesser en prenant un ton trop léger. A la tribune, j’ai raconté en quelques mots ce qu’allaient devenir les cendres qui étaient sur le point d’être produites sous nos yeux. Et j’ai lu la lettre que mon père m’avait écrite pour m’inviter à ne pas prendre sa mort au tragique.

Pour d’autres personnes, je participerai volontiers au concert des pleureuses, mais par hommage à l’esprit frondeur de mon paternel, j’ai fidèlement opté pour le badinage.

De la mort à l’amour

Le hasard a bien fait les choses. Le jour même de la mort de mon père, arrivait dans ma ville natale la femme que j’aime. Nous nous sommes rejoints le soir, dans un bel appartement de la Croix-Rousse.

Nous avons passé de belles journées, de belles soirées et de belles nuits.

Je suis passé du corps vieilli, malade et cadavérique de mon père, au corps magnifique, plein de jeunesse et de santé, de celle qui peuple mes rêves. Je me suis repu d’amour physique, de beauté, de fraîcheur. J’ai bu à cette source comme on boit à une fontaine de jouvence.

Je n’oublierai jamais cette journée, qui a débuté avant le lever du soleil, à veiller le corps jaune de mon père, et qui s’est terminée dans une chambre coquette, à aimer ton corps éclatant de blancheur

La vie s’est révélée digne d’elle-même, plus forte que la mort, merveilleuse et grandiose. La vie ne se laisse pas abattre par le chagrin et la détresse, et ça, c’est mon cadeau de noël de 2013.