Les plaisirs de ma mère

Ce n’est pas donné à tout le monde de vivre quelques mois avec sa mère, quand on est au milieu du chemin de sa vie. Pour certains, ce serait leur pire cauchemar. Pour moi, c’est une chance que je tâche de ne pas rater.

Il convient d’abord d’occuper la bonne position. Ne pas (re)produire un schéma régressif qui consisterait à se faire dorloter comme un gros bébé ; à l’inverse, ne pas adopter un comportement protecteur et infantilisant. Au contraire, pour bien vivre avec sa mère, il faut établir des relations d’adultes avec elle. L’histoire qu’on écrit ensemble doit éviter les écueils narratifs ordinaires : ni « une mère qui s’occupe de son grand dadais », ni « un fils vertueux qui veille sur son ancêtre », mais deux adultes qui vivent une affectueuse colocation, à côté des autres relations qui existent et persistent dans leur existence respective.

Nous partageons, cela va sans dire, les courses et les tâches ménagères. Il est évidemment primordial de ne pas être un poids, financier ou autre, dans la vie de ma mère, mais cela est une règle de base de tous les parasites ou squatters décents. Plus précisément, la faible éthique de vie que je me suis bricolée me conduit à apporter du plaisir dans la vie de mon hôtesse. Ne pas limiter ma présence chez ma mère à des expressions telles que « se serrer les coudes », « faire le deuil » et autres « prendre soin de », mais introduire une dimension de fête, d’hédonisme, de délectation. S’il y a un moment dans la vie où il faut prendre du bon temps, c’est bien quand on a perdu un être cher, et qu’on se sent vieillir. S’il y a un moment où il faut prendre des couleurs, c’est bien quand on se sent blanchir.

Car il est bon de préciser qu’à l’inverse des autres colocataires, je ne paie aucun loyer. Or, les loyers étant scandaleusement élevés dans la France contemporaine, cette gratuité temporaire augmente d’un coup mon pouvoir d’achat. Alors la question se pose : comment faire profiter ma mère de ce pouvoir d’achat ? Plutôt que de lui donner quelques vulgaires billets de banque, je l’invite dans des grands restaurants. Je nous offre des expériences hors du commun, qui s’apparentent à des voyages, et qui valent mieux, je crois, qu’un versement de loyer.

Quand mon père était très malade, ma mère m’avait dit : « Ton père m’a toujours promis qu’il m’emmènerait chez Bocuse. J’attends toujours. » Il est mort trop tôt. Pour des Lyonnais, Bocuse est un nom de légende, un mythe. On ne sait pas bien ce que l’on y mange, mais on sait que c’est pour les riches. On entend souvent dire que ce n’est pas si bon que cela, que rien ne vaut un bon sauciflard, que l’on y paie surtout la réputation et le décorum, que c’est de l’argent jeté par les fenêtres, pour ceux qui en ont trop.

J’ai vérifié sur le site du restaurant, le menu le moins cher s’élève à 155 euros. Je pouvais donc m’en tirer pour moins de 500 euros, le prix d’un mois de loyer. Je n’étais pas peu fier de tenir la promesse que mon père n’avait jamais pu honorer. J’ai réservé une table pour un midi, et nous avons conduit le long de la Saône, un matin ensoleillé, jusqu’à l’Auberge du Pont.

Je raconterai une autre fois cette aventure dans le restaurant le plus connu du monde.

Le mois suivant, nous avons essayé une autre table mythique de la capitale des Gaules : La Mère Brazier. Et si je suis encore dans la région le mois prochain, d’autres chefs étoilés auront l’honneur d’accueillir nos palais superflus. Ils trembleront, ces chefs arrogants, devant le jugement terrible que nous produirons en catimini. Notre évaluation tombera comme un glaive : « C’est bon », « c’est intéressant », « c’est bizarre », « c’est quand même quelque chose ». Nous sommes comme ça, ma mère et moi, nous ne laissons rien passer.

Après, cela fait des choses à raconter aux amis. Les gens sont curieux de savoir ce qui se passe de l’autre côté des hauts murs qui séparent le peuple de ces restaurants. Nous avons la sensation d’être allé faire un tour dans un autre monde et de revenir grisés. Alors on raconte par le menu ce qu’on a vu, ce qu’on a entendu, ce qu’on a goûté, c’est une véritable aventure, qui vaut bien celle des voyages en sac à dos.

Et puis ce sont des plaisirs très délicats et assez complexes. Les plats sont si sophistiqués que l’on oublie trop vite en quoi ils consistaient. Alors on note dans un agenda les trucs qu’on a mangés, les noms, les accompagnements, et au fur et à mesure qu’on note, on se souvient des goûts, des textures, et on approfondit notre connaissance en la matière : « C’était quand même bon », « c’était intéressant », « c’était quelque chose ».

Mais où ai-je la tête, c’est mercredi matin ? Jour du marché à Villefontaine. Je m’en vais acheter des fleurs, des fromages et du vin bio.

Les cendres de mon père

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Arrivée au jardin suspendu, la famille en file indienne s’est mise spontanément en cercle autour des parterres de pierres blanches.

Mon frère m’avait demandé, quelques semaines auparavant, si j’avais écrit quelque chose pour l’occasion. Non, je n’avais rien écrit, mais j’ai pris ici mes responsabilités. Je me suis fiché devant la famille en demi-cercle pour prononcer quelques mots.

Je n’avais rien à dire en particulier, alors j’ai improvisé. Après avoir bredouillé deux ou trois banalités, l’idée du discours m’est apparue : mon père a cherché quelque chose, à la fin de sa vie, et il n’a jamais trouvé ce qu’il cherchait.

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Mon frère a troqué sa cornemuse contre l’urne funéraire et a commencé à disperser les cendres sur les différents espaces circonscrits par les pierres blanches et marbrées que j’avais été chercher dans la montagne.

Ma mère m’a donné une bouteille en plastique contenant du sable du Sahara, pour donner à mon père un peu du réconfort que l’Afrique lui a toujours apporté.

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Mon allocution était courte et n’avait d’autre but que de remplir un peu le silence, de faire un peu cérémonie.

Personne n’avait de discours à prononcer, de poèmes à lire ou de couplets à chanter. J’ai donc tenu le rôle qui est peut-être le mien dans la vie, celui de scribe et de témoin, celui de raconteur et d’archiviste.

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Nous avons communié quelques minutes dans le souvenir d’un père, d’un frère, d’un mari ou d’un grand-père, qui n’a jamais su trouver la sagesse ou la foi qu’il avait cherchées à l’approche de la mort. Et ce sont ses excès qui me le rendent attachant ; ses faiblesses, ses lâchetés, ses fuites. Ce sont ses péchés en tout genre qui me le rendent proche et miséricordieux.

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Et c’est pendant qu’il explorait en vain les chemins décevants de la foi et des spiritualités à la mode, qu’il nous a donné une belle leçon de vie. Il réussissait merveilleusement sa mort. Il la voyait venir, il l’accueillait année après année. Il refusait les lourds traitements contre le cancer et les tumeurs, il refusait de lutter contre la nécessité et il travaillait à sa mort, comme d’autres peaufinent une œuvre d’art.

Comme les artistes de music hall, il a fait une tournée d’adieu parmi ses fils, sa fille et ses petits enfants. Il a même tenu à dormir ici, sur le terrain de son fils aîné, où il avait passé tant de nuits à la belle étoile. Plutôt que de se faire accompagner, c’est lui qui nous a accompagnés jusqu’à la fin de sa vie. Il nous a fait le cadeau de mourir calmement, sans souffrance, sans se débattre. Contrairement à ce que l’on dit, il existe de bons moments pour mourir.

Mon père a eu ce talent de mourir au bon moment. Mise à part une nuit d’angoisses et de panique, il a su attendre que nous soyons tous près de lui, mes frères et ma sœur, pour s’autoriser à s’éteindre. Parallèlement à cela, il a su aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à l’os des choses. Il a su consommer sa dernière calorie, et laisser le système respiratoire terminer le cycle d’une vie entière, mécaniquement. Quand il est mort, il avait vraiment fait le vide.

Il avait fait place nette, comme à la fin d’un chantier de ramonage, où l’on s’assure que la chaufferie est impeccable, que toutes les chaudières sont prêtes à repartir pour une saison.

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Lui, le ramoneur qui avait tant nettoyé de suie, était maintenant réduit à l’état de cendres. Et c’est là, dans la nature cévenole, loin des usines lyonnaises, que nous avons dispersé ses cendres. Loin de Tarare, loin de l’amiante, loin de la suie et des produits toxiques que nous utilisions dans les chantiers.

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Comme convenu, nous avons fait cela dans une ambiance légère.

Mon père n’a pas réussi à retrouver la foi de sa jeunesse. Les bouddhistes ne lui ont pas apporté une autre foi, les musulmans non plus. Et les magnétiseurs, les gourous, les sages, les mages, les cartomanciennes et les voyantes ne lui ont pas plus ouvert la voie vers la vérité supérieure.

Il est resté jusqu’au bout un pauvre mortel comme nous. Jusqu’au bout il a manqué de tempérance : il a trop bu d’alcool, ses dernières gorgées bues dans un verre étaient des gorgées de bière. Ses vagues explorations n’ont pas fait de lui un sage. Mais ce n’est pas nécessaire d’être sage. Une voix s’élève dans l’assistance : « On peut être un sage précaire ! »

Pour conclure le tout, mon frère a repris la cornemuse et lancé dans les airs une mélodie traditionnelle qui n’avait rien de funéraire. Ma nièce m’a donné une petite poterie qu’elle avait faite en classe. Une poterie grande comme une main d’enfant, avec le nom de son grand-père gravé dans la terre cuite. Je l’ai mise dans un pot de fleur. Et c’est ainsi que le jardin suspendu est devenu un jardin du souvenir.

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Photos (c) Emmanuel Margueritte.

Procession au jardin suspendu

Nous étions au jardin suspendu, en famille. Plusieurs générations étaient présentes, des Thouroude de 8 à 80 ans. Mon petit jardin aux pierres blanches n’avaient jamais reçu autant de visiteurs d’un coup. Nous mangions au soleil. C’était un samedi après midi. Je m’occupais du feu, des braises, du four, des viandes grillées.

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Quand l’heure de la cérémonie arrive, on entend la cornemuse de mon frère dans la cabane, en bas. Nous y descendons lentement, individuellement. La descente des Thouroude à la cabane prend du temps. Mon frère est obligé de reprendre plusieurs fois l’air breton qu’il a appris pour l’occasion.

J’enfile des vêtements pour couvrir mon torse velu et je descends. J’entends des neveux dire qu’ils ne veulent pas y aller, mais leur père les font obtempérer sans élever la voix. Tout le monde est là, dans l’unique pièce à vivre de la cabane, assis ou debout.

L’ambiance est bonne, calme et recueillie. Quelques personnes pleurent à l’écart, d’autres prennent des photos, d’autres rigolent en sourdine. Mon frère joue près d’un autel qu’il a confectionné : des bougies de cire d’abeille, une branche de châtaignier, l’urne funéraire, des photos punaisées sur une planchette.

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Quand le recueillement a duré assez longtemps, mon frère aîné se lève et sort de la cabane, sa cornemuse sous le bras, suivi par une tante, un oncle, un frère, un neveu, et le reste de la famille.

Une procession se forme naturellement. Une file indienne qui marche lentement sur le flanc de la montagne.

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La cornemuse s’est imposée d’elle-même pour ouvrir le défilé et pour remplir l’atmosphère mélancolique de cet après-midi incertain.

Notre marche silencieuse n’est pas sans rappeler les assemblées au Désert des anciens protestants cévenols. Ici même, il y a trois cents ans, les paysans se rendaient de la même manière dans des clairières isolées, pour célébrer leur culte interdit par le roi de France.

La seule différence, outre que nous ne sommes pas protestants, est que les paysans d’autrefois chantaient des psaumes en marchant.

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Le chemin emprunté est plus ou moins accessible par tout le monde, ancêtres et bambins, mais il reste un peu accidenté, et partant un peu casse-gueule. Il nous oblige à marcher la tête baissée, pour ne pas tomber dans un ravin.

Par ailleurs, le terrain est conçu pour un individu, pas pour un groupe, donc les sentiers sont étroits. On ne peut y marcher que l’un derrière l’autre. Enfin, le terrain est comme plié dans la montagne, donc les sentiers sont tous en zigzag, en pentes, en décrochages, en lignes brisées.

Ces conditions topographiques génèrent un défilé de pèlerins étonnamment harmonieux. Chacun marche lentement, le dos courbé, les yeux fixés sur ses pensées. En file indienne, sinueuse et étirée, silencieux.

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Une espèce de dignité se dégage de notre procession familiale.

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Dans les aff(ai)res de mon père

Le sage précaire, orphelin, a intégré la chambre de son père, le temps que sa situation se décante. Il dort dans le lit de son père. N’ayant pas grand chose à se mettre, il enfile des vêtements de son père.

Parfois je sors de la chambre et j’aperçois mon reflet dans le miroir du couloir : « tiens, papa ! », me dis-je.

Je pousse le vice jusqu’à adopter le même rythme de vie que mon vieux : de longues siestes, des émissions de télé routinières, de petites promenades autour des lacs de Villefontaine.

Bien sûr, n’ayant pas 70 ans, je suis bien obligé de me sortir de cette léthargie pour aller travailler. Le sage précaire aimerait tendre vers l’inactivité heureuse, mais en attendant son hypothétique retraite, il mouille sa chemise, et le début l’année nouvelle fut plein de reportages, d’écriture, de recherche et d’enseignement.

Cela étant dit, dès que possible je mets mon hyperactivité entre parenthèse et reprends le rythme du retraité que je ne suis pas. Je ralentis la marche et redeviens mon propre père. Je m’assois volontiers dans le fauteuil que ma sœur – ce génie aux mains douces – a retapé et placé près de la fenêtre de sa chambre.

Comme mon père, je lis près de la fenêtre pour la lumière, et ouvre ou ferme la porte en fonction du degré d’intimité que je requiers.

Comme lui, je ne dis plus « j’écris », mais « je fais de l’ordinateur ».

 

Un ton léger (pour parler de sa mort)

Le cercueil de mon père, avant la crémation, 24 décembre 2013
Le cercueil de mon père, avant la crémation, 24 décembre 2013

Je ne le ferais pas pour n’importe qui, mais mon père me l’avait demandé spécifiquement. Il m’avait écrit que je pouvais dire ce que je voulais sur « sa mort et ses cendres », à condition que j’emploie pour cela un « ton léger ».La veille de noël, toute la famille s’est réunie au crematorium de Beaurepaire. La date était problématique. En France, la plupart des familles ont quelque chose de prévu le 24 décembre au soir, et il est bien rare qu’on puisse les motiver pour un événement socio-culturel dans l’après-midi.

Un oncle, un frère et un employé des pompes funèbres autour du cercueil de mon père.

La crémation de mon père était prévue à 15h00, ce qui laissait peu de temps aux invités pour rejoindre leurs convives du soir et leur bûche de noël.

Il y eut quand même beaucoup de monde. En plus de la garde rapprochée, des membres de la famille élargie ont fait le déplacement pour se recueillir. On est venu de Paris, de Normandie, de Poitiers, de Montpellier, et si le temps avait permis aux avions de décoller, on serait même venu de Bretagne.

Nous avions prévu de la bière pour tout le monde. Pour mon père, la bière fraiche était un élixir de vie. C’était son eau, son liquide, son élément.

Moi qui devais faire une allocution, je ne savais pas si j’aurais la force d’employer le ton léger que mon père demandait.

En fait, ce fut assez facile. J’avais suffisamment pleuré la semaine précédente, quand j’étais au chevet de mon père. Emotionnellement, l’orage avait lavé mon cœur quand mon père était vivant et souffrant. A partir du moment où il était mort, je n’ai plus eu de chagrin. La détresse avait fait place au travail du deuil, qui ne s’exprime pas par les larmes.

Les gens les plus tristes et les plus malheureux, dans l’assistance, c’était surtout ceux qui n’avaient pas pu assister à l’agonie et aux derniers instants de leur papy, leur frère, leur oncle.

Ce sont eux, finalement, que je ne voulus pas blesser en prenant un ton trop léger. A la tribune, j’ai raconté en quelques mots ce qu’allaient devenir les cendres qui étaient sur le point d’être produites sous nos yeux. Et j’ai lu la lettre que mon père m’avait écrite pour m’inviter à ne pas prendre sa mort au tragique.

Pour d’autres personnes, je participerai volontiers au concert des pleureuses, mais par hommage à l’esprit frondeur de mon paternel, j’ai fidèlement opté pour le badinage.

De la mort à l’amour

Le hasard a bien fait les choses. Le jour même de la mort de mon père, arrivait dans ma ville natale la femme que j’aime. Nous nous sommes rejoints le soir, dans un bel appartement de la Croix-Rousse.

Nous avons passé de belles journées, de belles soirées et de belles nuits.

Je suis passé du corps vieilli, malade et cadavérique de mon père, au corps magnifique, plein de jeunesse et de santé, de celle qui peuple mes rêves. Je me suis repu d’amour physique, de beauté, de fraîcheur. J’ai bu à cette source comme on boit à une fontaine de jouvence.

Je n’oublierai jamais cette journée, qui a débuté avant le lever du soleil, à veiller le corps jaune de mon père, et qui s’est terminée dans une chambre coquette, à aimer ton corps éclatant de blancheur

La vie s’est révélée digne d’elle-même, plus forte que la mort, merveilleuse et grandiose. La vie ne se laisse pas abattre par le chagrin et la détresse, et ça, c’est mon cadeau de noël de 2013.

La mort de mon père

J’ai eu l’étrange privilège d’assister à la mort de mon père.

Revenu du Brésil plus tôt que prévu, j’étais en France pour voir mon père et vivre à Lyon jusqu’à sa mort, ses obsèques et la période de deuil qui suivrait.

Lundi soir, ma mère vient me chercher à l’aéroport de Lyon, et mon frère médecin m’appelle pour me mettre en garde : l’apparence du père a beaucoup, beaucoup évolué. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lui rendre visite.

Mon frère me fait une confidence : d’après lui, mon père attend de voir tous ses proches une dernière fois avant de « lâcher prise ». Quand il m’aura vu, moi qui me promenais égoïstement en Amérique, les choses se précipiteront.

Mardi matin, le médecin du centre de soins palliatifs développe la même théorie. Ce qui veut dire que si j’étais rentré l’année prochaine, mon père serait resté en vie jusqu’à l’année prochaine. Ce qui veut dire aussi que si j’étais rentré plus tôt, il aurait été délivré plus tôt.

Je le vois dans sa chambre, et effectivement, c’est un tel choc de le voir défiguré à ce point que je n’ose pas l’embrasser. Je lui touche à peine la main. Je ne m’approche pas de lui, tâche de ne pas faire de grimace, essaie de sourire et de dire des choses légères. Il parvient encore à communiquer, à blaguer. Grâce à ma mère, il mange même un peu de soupe, et boit son dernier verre de bière.

Je suis heureux de l’avoir vu, mais le sentiment qui domine en moi, j’avoue que c’est le dégoût. Dégoût devant la vision et l’odeur qui se dégagent de ce corps cadavérique et meurtri. Je ne mange pas de la journée, et le soir, chez ma mère, le souvenir de mon père me coupe encore l’appétit.

Mercredi, il va encore moins bien. Il passe carrément une journée d’agonie. Ma sœur est là, elle a toujours été là, près de mon père. Un changement s’est opéré en moi. Je ne suis plus dégoûté. Je m’approche de lui et le touche. Il m’a fallu une journée d’acclimatation. Je lui prends la main, lui mets la main sur le front ou le crâne. Il me semble que cela l’apaise un peu. Je regarde les yeux de mon père, qui n’ont pas été touchés par les tumeurs. Je regarde passionnément ses yeux, qui sont le dernier endroit où sa faculté d’expression s’est réfugiée.

Mes frères sont prévenus et comprennent qu’il faut venir au plus tôt. Mon oncle Xavier aussi, qui fut choisi par mon père pour être l’aumônier des futures obsèques. Ma mère veille mon père toute la nuit.

Jeudi, j’apprends que la nuit a été très agitée, les médecins décident dans la journée d’endormir mon père pour qu’il ne souffre plus. Toute la famille est rassemblée, le soir, autour du lit. Mon père respire, il dort, il ronfle.

Cette nuit-là, c’est moi qui vais rester près de lui. Les infirmières installent un lit d’appoint pour que je puisse dormir. Je veux être ici à l’aube, car il paraît que c’est à l’aube qu’on meurt.

Dans la nuit, la respiration de mon père se fait mécanique. On sent que l’homme est déjà parti, et qu’il ne reste qu’un système respiratoire qui dépense ses dernières cartouches d’énergie. Réveil à 3h00, la respiration s’est accélérée, et fait penser à un moteur de locomotive. Réveil à 3h30, la respiration s’est fortement ralentie.

Je n’ai plus sommeil. La respiration est entrecoupée de longs silences. C’est long. Je récupère les lettres que je lui avais envoyées du Brésil, et les relis. Je me demande ce qu’il a pu penser de tout ça. Je les remets dans l’ordre, ajoute des titres et corrige des fautes. Fautes d’orthographe, fautes de style, fautes de goût. Je travaille sur mon lit pendant que mon père meurt tout doucement sur le sien. Tout est calme et serein autour de nous.

Vers 4h00, le silence se prolonge. Je vais voir les infirmières de nuit, qui viennent confirmer le décès. Je préviens tout le monde par téléphone et reste tout seul avec le cadavre. L’homme le plus important de ma vie, qui m’a inspiré et qui me guide, n’est plus.

Le sentiment qui domine n’est plus le dégoût, ni la détresse. C’est une sorte de bonheur. Je crois que mon père a connu une belle mort, entouré des siens. Il s’était longtemps préparé à rencontrer la mort, tout en ménageant les vivants.

Toute la famille est là, autour du corps, et nous voyons ensemble le jour se lever. C’était une belle vie que la vie de mon père. C’était un bel homme.

Lettres à mon père

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Je suis sur le point de terminer mon périple américain. J’étais parti pour dix ans, j’aurai tenu quelques mois.

Au moment de quitter la Californie pour m’envoler au Brésil, des nouvelles alarmantes me sont parvenues concernant mon père. Son état de santé s’était aggravé soudainement, je devais me préparer à rentrer d’un moment à l’autre.

Je suis quand même allé au Brésil, et là, lors de mes premiers jours à Rio de Janeiro, entre les mails reçus et envoyés, où les nouvelles étaient souvent contradictoires, je me demandais ce que je devais faire.

Rentrer immédiatement ? Mais je craignais que cela donne un signal épouvantable, un caractère d’urgence que, peut-être, j’étais le seul à ressentir. Car personne ne me disait qu’il fallait que je rentre. Et puis mon retour inopiné aurait pu causer du tracas et de l’encombrement à mes proches.

Je me promenais à Rio en pensant à mon père. Il y a de pires endroits pour penser à son père, surtout quand il fait un froid sibérien en France, et qu’une amie vous accueille dans un appartement d’Ipanéma, à une minute et demie de la plus belle plage de Rio.

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Le matin, avant le café, j’allais courir sur la plage, barboter dans l’océan atlantique, puis seulement je passais du temps sur internet, au café, pour aller aux nouvelles.

Ce n’est qu’au bout de quelques jours que j’ai su ce que je pouvais faire pour aider mon père. Lui écrire pour lui parler du Brésil. Essayer de le faire voyager un peu. Tâcher de le distraire, et, pourquoi pas, de le faire sourire en racontant des bêtises.

La seule chose pour laquelle je pouvais, à la rigueur, servir à quelque chose, c’était d’essayer de faire un récit de voyage balsamique. Ce que je voyais, ce que je ressentais, les idées qui me venaient, je mettais tout cela en forme pour mon père, pour faire entrer dans sa chambre d’hôpital un peu du vent océanique qui soufflait langoureusement sur Rio.

Mon père est un voyageur, et je pensais qu’il préférerait me savoir en voyage qu’à l’hôpital. Et puis, on le sait, il a beaucoup aimé l’Afrique. Les pages qu’il a écrites sur sa vie, que j’ai archivées sur ce blog, sont pleines de nostalgie pour sa vie africaine. Alors, je pensais, le Brésil, c’est tropical, c’est un peu africain aussi, cela pourra lui plaire…

J’allais partir de Rio pour le Nord-est, l’état de Bahia et de Pernambouc. J’allais ensuite passer une semaine à Brasilia, la capitale située au centre du pays, avant de retourner à Rio. Cela faisait une boucle dans le paysage qui pouvait être distrayante.

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Tous les jours, j’écrivais à mon père, et quand je le pouvais, quand j’avais un accès à l’internet, je lui envoyais des mails. Ma mère imprimait ces lettres et allait les lui lire à l’hôpital. C’est tout ce que j’ai trouvé pour me rendre utile.

C’est aussi la raison pour laquelle ce blog n’a pas été très vivant ces dernières semaines, mis à part les excellents débats sur la prostitution qui m’ont réjouis. Voilà enfin pourquoi je ne vous dirai rien du Brésil. Pour moi, le Brésil, c’est une communication privée, une confidence de fils à père.

D’autres ont fait des choses analogues avant moi. Bernard Giraudeau a écrit un livre qui avait pour but de faire voyager un ami handicapé. Y a-t-il d’autres tentatives de ce genre ? Je me demande si ce n’est pas un sous-genre du récit de voyage. Je n’ai pas lu le livre de Giraudeau, mais je le lirai dès mon retour en France, car je suis curieux de savoir comment il s’y est pris.

Préférer les hipsters aux hippies

J’ai beau trouver la musique hippie agréable, cette esthétique, qui me plaisait tant à 14 ans, me paraît pauvre et un peu abjecte aujourd’hui que je retourne, sans l’avoir prévu, sur les lieux de la création du mouvement flower power.

Ceux qui suivent ce blog se souviennent peut-être d’un billet que j’ai écrit sur un festival de hippies contemporains dans le sud de la France, le Souffle du rêve. Le ton satirique que j’avais employé avait déchaîné des commentaires outragés et insultants, de la part de gens qui mettent sans doute des fleurs dans leurs cheveux et qui aiment se réunir en grand nombre dans des festivals. C’était des réactions d’intolérance et d’agressivité de la part d’individus qui professent la liberté et l’amour.

Chez le chanteur McKenzie, même autoglorification que chez les souffleurs de rêve des Cévennes. Il le dit dans la chanson : nous sommes tous des gentle people. Il y a chez les hippies une obscure assurance d’être originaux et bienfaiteurs. Ils pensent rendre le monde meilleur tout en étant dogmatiques et peu ouverts sur le reste du monde. C’est peut-être les différentes drogues qu’ils consomment qui les amènent à penser ainsi.

Alors bien sûr, nul besoin d’être fin psychologue pour comprendre que si je critique si fort la naïveté un peu bébête des baba cool, c’est en fait mon adolescence que je conspue. On me dira avec raison: « deviens adulte, accepte-toi, et tu mettras à nouveau des fleurs dans tes cheveux. »

A quoi je répondrai que je n’ai plus assez de cheveux pour y mettre des fleurs.

La vérité est ailleurs. Mon adolescence, je ne la rejette pas entièrement. J’ai gardé les sensations de l’adolescent que j’étais, le désir de voyager, celui d’aimer une femme aux cheveux bouclés, le sentiment que rien n’est au-dessus de l’amour. Mais en flânant à San Francisco, le voyageur peut difficilement adhérer à l’immaturité articulée du mouvement hippie, à cette inculture autosatisfaite et à ce narcissisme incessant.

Les contradictions touffues dans lesquelles je me débats seront peut-être éclairées par l’étymologie même du mot « hippy ». Dans les années 1940, on parlait des « hipsters », qui écoutaient Charlie Parker, et adoptaient la musique, les goûts, les habits et le langage des Noirs. Ils étaient cool, négligés et pauvres. Ils vivaient d’expédient, buvaient et se droguaient. Ils lisaient, écrivaient, et voyageaient, comme on le voit notamment dans Sur la route, de Jack Kerouac.

Ils ont ouvert la voie à des mouvements culturels tels que la génération Beat. Hipster a connu, dans les années 1960, un dérivé un peu dégradé. C’est devenu « hippy », pour désigner des jeunes gens qui prenaient l’apparence des hipsters, mais qui n’en avaient plus la culture. Les hippies copiaient leurs aînés, mais plutôt que du jazz, trop nuancé et complexe pour eux, ils se sont investis dans le rock et le folk, plus basiques.

Donc, voilà, je ne m’attendais pas à ce que mon voyage à San Francisco prenne cette tournure, mais je m’aperçois que s’il y a une génération rebelle qui m’intéresse en tous points, ce n’est pas celle des années 1960 et 1970, mais celle des années 1940 et 1950.

Les uns ont inventé une langue, une littérature, les autres une musique psychédélique. Les uns étaient plutôt solitaires et solidaires, les autres plutôt grégaires et égoïstes. Les uns voyageaient sans un rond, les autres étaient aidés par leurs parents. Les uns étaient vraiment incompris, les autres ont été chéris par les médias, au point d’en prendre la tête.

Partir c’est renaître un peu

Mont Aigoual au loin, depuis Notre-Dame de la Rouvière

On me demande parfois pourquoi je pars. Si je suis malheureux dans la nature. Si la vie dans les bois ne me satisfait pas. Si je ne m’entends plus avec mon frère. Si quelque chose me manque. Ce que je vais chercher au loin. Ce que je vais cacher.

Rien de tout cela. Je pars parce que c’est ma vie de partir, comme les nomades.

« Partir, c’est mourir un peu », dit le poète. Le sage précaire est assez d’accord avec le poète. Il meurt toujours un peu quand il quitte un lieu qu’il aime, mais c’est pour naître à nouveau. Et c’est toujours dans l’intention de retourner sur les lieux aimés. Comme les nomades, il va d’oasis en oasis : il en découvre certains, il en revisite d’autres.

    Partir, c’est mourir un peu,

    C’est mourir à ce qu’on aime :

    On laisse un peu de soi-même

    En toute heure et dans tout lieu.

 

Or, pour beaucoup de gens, partir n’est pas mourir : c’est fuir. Inévitablement, on associe celui qui part à un être insatisfait, qui cherche ailleurs un bonheur qui, lui aussi, le fuit.

Là, en revanche, la sagesse précaire s’inscrit en faux. On ne part pas à cause d’une insatisfaction. Mon séjour cévenol, par exemple, il était prévu qu’il dure un an. Il a duré un an et demi. Il n’a jamais été question que je m’installe à la campagne. Non que j’y sois malheureux, bien au contraire, mais j’ai d’autres projets, d’autres voyages à faire. J’ai surtout des rêves à réaliser.

Le rêve a une place central dans la sagesse précaire. Le sage précaire fait ses choix en fonction de ses rêves d’enfant et d’adolescent. Méthodiquement, il prend ses rêves, et il les réalise tranquillement, l’un après l’autre, en leur donnant un cadre concret : cette vie-là, je vais la vivre un an. Ce rôle-là, je vais le jouer un soir.

Ce n’est pas par insatisfaction que je pars, c’est par excès de satisfaction.

Pour le plaisir, relisons ce rondeau d’Edmond Haraucourt (1856-1941), dont la postérité n’a retenu qu’un vers :

 

     Partir, c’est mourir un peu,

     C’est mourir à ce qu’on aime :

     On laisse un peu de soi-même

     En toute heure et dans tout lieu.

 

     C’est toujours le deuil d’un vœu,

     Le dernier vers d’un poème ;

     Partir, c’est mourir un peu.

 

     Et l’on part, et c’est un jeu,

     Et jusqu’à l’adieu suprême

     C’est son âme que l’on sème,

     Que l’on sème à chaque adieu…

     Partir, c’est mourir un peu.