La fragilité d’un art : retour sur « Monique s’évade »

Après avoir été très enthousiaste pour le premier livre d’Édouard Louis, Pour en finir avec Eddy Bellegueule, publié en 2014, je lis avec plaisir mais un soupçon de déception le bon livre de 2024, Monique s’évade.

Ce texte raconte, toujours avec la même méthode puisée chez Annie Ernaux, l’évasion, en effet, de la maman du narrateur, qui avait déjà réussi à quitter son mari et qui vivait avec un nouvel homme qui la maltraitait.

Édouard Louis met en scène une coopération, une alliance entre mère et fils pour organiser la fuite, et même une relation tripartite mère-fille et fils, puisque la sœur apparaît dans le protocole. Ils inventent de nouvelles relations qui ne soient plus simplement filiales et familiales. Ils tâchent, tous les trois, de créer une forme d’amitié d’adultes, comme je le fais moi-même avec ma propre mère

Les Plaisirs de ma mère

La Précarité du sage, 2014

Le texte de Louis est très intéressant mais littérairement, c’est, franchement, un ton en dessous que celui qu’il a publié en 2014. Il faut le dire, mais il ne s’agit pas de critiquer de manière brutale et légère. C’est difficile, l’art de narrer. On voit dans ce livre combien c’est délicat, la littérature. C’est délicat parce que c’est de l’art.

Il y a de nombreuses pages moins puissantes, non pas que Louis manque d’inspiration (il est inspiré, il a du talent), mais son phrasé touche moins au but. Peut-être parce que cela correspond déjà à une recette élaborée par quelqu’un d’autre. Louis accumule les formules qui sont censées frapper au cœur du sujet mais qui se révèlent poussives :

Et je pensais : Arrête de réfléchir ! Il faut agir d’abord, réfléchir après.

Sans ça il n’y aurait jamais d’évasion.

Nulle part.

p. 68.

Par endroits l’auteur essaie plusieurs formules, il s’y reprend à plusieurs reprises, insatisfait et pourtant incapable de tout effacer pour recommencer et trouver le paragraphe qui sonne juste. Je cite trois phrases apparaissant telles quelles dans le livre, dans cet ordre et cette succession :

Je n’avais jamais vu mon père accomplir la moindre de ces tâches en quinze ans.

Elle n’avait jamais fait quoi que ce soit pour elle-même.

Sa vie avait été, jusqu’à maintenant, une vie pour les autres.

p. 34-35.

Cela est bien vrai et peut mériter d’être dit, mais on pourrait continuer ainsi sur des pages car cela demeure malgré tout une sorte de cliché.

J’avais dit, dans mon billet consacré à son premier livre, que le travail génial était celui d’Annie Ernaux parce qu’elle inventait un genre. Personne n’avait vraiment écrit de cette manière-là sur son père, sa famille, et sur la distance qui apparaît avec sa famille quand on grandit, quand on fait des études.

Personne n’avait vraiment dit, de manière très plate et sensible, de manière factuelle et artistique, la rupture dans le langage même, dans les codes, la manière dont les codes et la façon de parler s’inscrivent dans le social. Donc elle, Annie Ernaux, tâtonnait, elle cherchait son style, elle cherchait sa voix.

Édouard Louis, au contraire, partait avec cette capacité d’analyse, mais surtout il avait acquis chez Annie Ernaux le genre littéraire qui était le sien.

Et là, il y a beaucoup de phrases qui sont un peu banales, qui n’ont pas la dimension de surprise, de révélation, que l’on trouve dans les livres réussis.

Et dans ce type de littérature-là, la littérature à la fois factuelle, sociale et personnelle, on s’en rend bien compte aussi quand on lit Didier Eribon lui-même, qui apparaît dans Monique s’évade comme l’ami du narrateur qui peut assister la maman en fuite. Ce type d’écriture peut vite s’avérer banale car elle s’ingénie à parler de choses quotidiennes, apparaissant comme naturelles aux protagonistes. Elle réclame donc beaucoup de travail pour distinguer les notations de micro-événements significatifs et les remarques sans intérêt.

C’est quand même un livre réussi : je vais vous donner un exemple de moments où Monique S’évade, le livre, a quelque chose de fort, d’original, de singulier.

Pendant ces quelques jours de fuite et de préparation de sa Nouvelle Vie, ma mère réclamait une prise en charge totale. Elle estimait qu’elle avait droit au repos et à l’assistance radicale après ce qu’elle venait de vivre, et j’étais d’accord, je le faisais volontiers – Didier l’avait fait pour moi des années plus tôt

p. 42.

Cette volonté d’être entièrement prise en charge est intéressante car elle arrive de manière un peu contre-intuitive. On aime bien donner l’image inverse dans les récits de transfuge de classe : donner l’impression qu’on s’est battu, qu’on a inversé les forces du destin, les forces de l’habitude.

C’est intéressant qu’à l’intérieur de ces récits de lutte, de survie, il y ait ces moments-là où l’on dit qu’on voudrait être entièrement passif.

J’ai beaucoup aimé les détails pratiques concernant le déménagement de sa mère. Le narrateur révèle à la fois la gentillesse du fils qui veut aider et son inaptitude aux tâches simples de la vie populaire : il achète des cartons à distance (je n’ai jamais acheté un carton de ma vie car je sais où me les procurer gratuitement), il se demande combien il en faut, dix ? Vingt ? Ce mec n’a vraiment aucune idée, ça m’a fait sourire, comme son questionnement sur les rouleaux de scotch, et sa dernière question m’a carrément fait rire :

Est-ce qu’il fallait des gants pour se protéger des coupures du carton ?

p. 77.

Alors oui, Édouard, on peut porter des gants, mais pour être franc, si on travaille avec soin, on devrait pouvoir se sortir d’un petit déménagement sans coupures ni blessures.

Voyage à Salzburg

Lac de Bavière. Ma première baignade allemande de 2025

Édouard Louis, pas vraiment génial mais presque parfait

Le premier livre d’Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, sonne comme un grand classique. Un livre qui sera lu et étudié pendant des dizaines d’années. Un grand texte sur la construction de soi, la violence, la masculinité, le rôle des femmes. Un livre à la fois sociologique et littéraire d’une force implacable.

À chaque page, on pense à la littérature d’Annie Ernaux. En finir avec Eddy Bellegueule, c’est véritablement l’équivalent masculin et XXIe siècle de La Place. C’est précisément pour cette raison que je dirais que ce n’est pas un livre génial : parce que celle qui a vraiment fait preuve de génie, c’est Annie Ernaux. On comprend en lisant Louis à quel point La Place était difficile à écrire, à quel point il fallait chercher les mots justes, inventer une manière de dire.

On pourrait bien sûr faire remonter cette façon d’écrire à Simone de Beauvoir, à Sartre. Cette volonté de se prendre soi-même comme objet d’étude, de ne pas mentir, de faire la lumière sur les zones les plus honteuses de sa personnalité. Et, encore plus sûrement, à Jean-Jacques Rousseau. On pense évidemment à l’épisode de la fessée dans Les Confessions, car il ne fait aucun doute que Louis y pense dans la scène où son narrateur connaît son premier rapport sexuel qui est censé être un jeu « entre copains ». Le caractère rousseauiste est surtout prévalent dans la rencontre souterraine de la punition et du désir, de la maltraitance et de la jouissance.

Mais dans une forme très contemporaine, Eddy Bellegueule est un texte lumineux, d’une grande intelligence, et c’est parce que je lisais les analyses d’un auteur intelligent que je consentais à lire des scènes qui, sinon, eussent été intolérable pour une petite nature comme la mienne.

La manière dont il parle du père du narrateur est remarquable car on sort de la lecture sans penser que le père n’est qu’un salaud. Il y a de nombreuses scènes où le père, bien que beauf et brutal, est un brave homme maladroit et bêtement viril, avec des valeurs et beaucoup de sensibilité rentrée.

Ce qui m’a le plus ému est une scène qui concerne les deux élèves qui torturent le narrateur tous les jours au collège. Un jour, le narrateur Eddy joue dans une pièce de théâtre qu’il a lui-même écrite. Il voit apparaître dans le public ses deux bourreaux qui peuvent à tout moment détruire le spectacle comme ils ont essayé de le détruire, lui. La boule au ventre, Eddy tente de faire bonne figure et termine la pièce avec le reste de la troupe. Les deux petites frappes se lèvent alors avec un enthousiasme sans frein et applaudissent à tout rompre en criant « Bravo Eddy ! », ce qui encourage le public à scander son nom. Les deux adolescents coupables de harcèlement sont fiers de leur souffre-douleur et on ne sait plus où est la frontière entre l’amitié, la haine, le mépris et la violence.

C’est un grand livre social, bien plus fort que ceux de François Bégaudeau, dont j’avais pourtant apprécié Deux singes ou Ma vie politique. Mais la prose de Bégaudeau n’est pas aussi précise, aussi travaillée que celle d’Édouard Louis. Chez Louis, il y a une vraie économie de moyens. Il va droit au but, il tient son objet littéraire et le façonne sans se laisser distraire par des thématiques connexes.

Cela dit, comme il s’inscrit dans le sillage d’Annie Ernaux, ses livres, bien que brillants, n’ont pas cette sensation de tâtonnement qu’avaient les premiers textes d’Ernaux dans les années 1980. Elle, elle cherchait encore. Elle travaillait la langue, le genre littéraire, ses souvenirs, tout à la fois. Elle nous emmenait avec elle, nous prenait par la main pour inventer une forme.

Avec Édouard Louis, c’est différent. Il a déjà intégré tout cela. Il a lu Ernaux. Il maîtrise la structure, l’équilibre narratif, et cela produit un pur plaisir de lecture. Mais c’est aussi l’œuvre de quelqu’un qui s’inscrit déjà dans un genre établi. Pour reprendre la théorie de Roland Barthes, Eddy Bellegueule est du côté du « plaisir du texte », alors qu’Annie Ernaux se trouve du côté de la « jouissance ».

Un vrai coup de chapeau. Je m’attendais à ce qu’Édouard Louis soit un meilleur orateur qu’écrivain. J’avais tort. C’est un écrivain, qui a su faire un petit chef d’œuvre, comme les maîtres d’autrefois.

Si tu m’abandonnes, il me restera l’art

Je pense d’ailleurs aller à Venise pour visiter la Biennale d’architecture. J’y invite la femme de mes rêves car, outre son intérêt pour l’architecture, elle pourrait apprécier l’aspect romantique de l’escapade avec le sage précaire.

La superbe créature me reproche, en forme de plaisanterie, d’aller dans les musées et de préférer l’art, la littérature, aux activités lucratives des mâles alpha.

Je lui dis : eh bien, tu vois, si un jour tu m’abandonnes, il y aura au moins ça. Il y aura au moins l’art. Je serai triste, mais il y aura au moins l’art, les musées, les livres. Eux, ils ne m’abandonneront pas.

— Depuis combien de temps tu réfléchis à cette théorie ? me dit-elle.

— Elle me vient à l’instant. Je n’y avais pas pensé avant.

— Parce que, dit-elle, avant tu disais : si tu disparaissais de ma vie, je mourrais. Maintenant tu dis : il y aura au moins l’art. Ça veut dire que tu tiens un peu moins à moi.

J’étais fait comme un rat.

Illumination Poétique : une traversée sensible de l’art contemporain saoudien

Visiter Illumination Poétique au musée SAMOCA de Riyad, c’est plonger dans un condensé rare d’art contemporain saoudien. Cette exposition, modeste par la taille – une vingtaine d’œuvres seulement –, frappe par la justesse de sa sélection et la puissance de ses propositions. Elle réunit plusieurs des artistes les plus influents de la scène saoudienne actuelle, dans une approche à la fois intime et universelle. On y ressent un ancrage profond dans le réel du pays, sans jamais céder au didactisme.

Dès l’entrée, le ton est donné avec l’installation Guardians of the Trees de Manal Al-Dowayan. Cette œuvre participative enveloppe le visiteur dans un dialogue silencieux entre mémoire familiale et invisibilisation du féminin. Quatre grands panneaux arborent des arbres généalogiques manuscrits, en majorité en arabe, conçus chacun par une main différente. Suspendues entre eux, des feuilles d’or gravées de prénoms féminins forment un nuage flottant, une constellation de mémoires longtemps effacées. Ce travail, fruit de discussions intimes entre l’artiste et des dizaines de femmes, réinscrit dans l’espace muséal la présence absente des mères et des grands-mères, trop souvent effacées par le système patronymique arabe. L’or des feuilles, loin de tout clinquant, évoque ici le précieux de la mémoire retrouvée.

Plus loin, on retrouve Ahmed Mater, figure incontournable de l’art saoudien contemporain. Ancien médecin, son œuvre mêle savoir scientifique et regard critique sur les transformations du pays. Une de ses pièces joue avec les codes de l’imagerie médicale – radiographies, scans – pour questionner les représentations du corps et de l’identité. Une autre, photographie monumentale de La Mecque, capture un instant suspendu entre lumière et pierre. La Kaaba, centrée comme un cœur battant, est encerclée par une spirale de travaux, de minarets et de grues. C’est une image puissante, presque cosmique : le cube sacré irradiant dans un monde en mutation. Le regard de Mater sur la verticalité des constructions, sur les lignes de fuite vers le ciel, compose une œuvre à la fois critique et contemplative.

Plus loin, une sculpture de M. Angawi, artiste basé à Jeddah, réinterprète le vocabulaire de l’architecture islamique. Une série de modules en bois s’enchâssent en portes successives, sans colle ni clou, créant une profondeur visuelle qui évoque tout à la fois les mashrabiyyas, les seuils sacrés et le mihrab des mosquées. Cette sculpture devient un passage, à la fois matériel et spirituel, vers l’intérieur de soi comme vers la profondeur de la terre.

Ce qui frappe dans Illumination Poétique, c’est l’absence de didactisme. On ne nous impose pas un thème – et pourtant, des lignes souterraines se dessinent : mémoire, transmission, identité, transformation. La commissaire argentine, issue de l’équipe de Bienalsur, réussit le pari d’une lecture croisée Sud-Sud : l’exposition a d’abord été montrée en Amérique du Sud, puis à Riyad, et s’envolera vers la Chine. Ce parcours planétaire, loin des circuits classiques de l’art occidental, inscrit cette exposition dans une géopolitique esthétique émergente, harmonieuse et contemporaine.

Illumination Poétique est une traversée sensible, parfois méditative, souvent lumineuse. À travers les œuvres, c’est une Arabie saoudite plurielle, en dialogue avec elle-même et avec le monde, qui se donne à voir. Une Arabie où l’art devient le lieu d’une mémoire retrouvée, d’une parole libérée, d’une poésie en construction.

L’amour et l’intelligence. Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes

Rembrandt : l’intelligence et la culture livresque peuvent-elles étouffer ou allumer l’amour ?

Je n’avais jamais entendu parler de ce livre. Je ne devrais pas le dire, parce qu’en réalité je passe trop de temps à me faire passer pour plus con que je ne suis. Toute ma vie, j’ai fait ça : me faire passer pour plus con que je ne suis. Et trop souvent, des gens prennent ça pour argent comptant. Ils pensent que c’est vrai. Que je suis un con.

Si je vous dis ça, c’est parce que la question de l’intelligence et de la connerie est une des grandes affaires de ma vie : être intelligent, le devenir, mais aussi paraître intelligent ou paraître un peu con, se faire passer pour un imbécile. Ce n’est pas tant l’intelligence en soi qui est importante pour moi, mais tout cet ensemble de petites choses connexes. Et dès que j’ai entendu parler de ce roman, Des fleurs pour Algernon, dès que j’en ai entrevu à peine le sujet, je me suis dit : c’est pour moi, je dois le lire.

Je l’ai vu lors d’une promenade à Paris, je l’ai acheté, sans même chercher à savoir. Et surtout, j’ai eu l’intuition de ne rien lire à propos de ce texte avant de le lire moi-même. Je sentais qu’il y avait quelque chose là qui allait m’intéresser personnellement et intimement.

En effet, le narrateur est un homme qui commence l’écriture d’un journal d’expérience en étant extrêmement bête. C’est un homme attardé, avec un QI de 68, à la limite de l’illettrisme, qui écrit de manière phonétique. Il devient intelligent grâce à un traitement médical. On suit ainsi l’évolution de son intelligence, ses effets positifs et négatifs sur sa vie sociale. Je n’en dis pas plus, pour ne pas dévoiler l’essentiel du récit, mais ce qui est sûr, c’est que le cœur du livre, c’est l’intelligence humaine et aussi de son augmentation.

Je me sens très proche de ce personnage, non dans son extrême bêtise du début, ni dans son extrême intelligence de la suite, ni dans sa régression fatale, mais dans le parcours. Dans le fait d’être pris alternativement pour un faible d’esprit et pour un intellectuel. Tout cela me vient de mes études de philosophie : je voulais tenter ma chance avec de jeunes femmes sans les assommer avec des citations et des références, pour entretenir des relations sensuelles plutôt que de les impressionner ou de rester sur des échanges intellectuels. J’ai donc travaillé à nourrir des conversations à teneur philosophique (sur l’amour, le désir, la foi, la morale, la politique) sans citer les auteurs qui m’avaient éclairé sur ces sujets. Je suis devenu un conversationniste, quelqu’un avec qui on peut discuter avec intelligence mais sans technique. Uniquement avec la langue vernaculaire.

Cela a eu des effets contrastés qui au bout du compte me conviennent. Si certaines personnes ont cru que je manquais de culture à cause de l’absence de citations et de références, j’ai obtenu de nombreuses autres ce que je cherchais, comme Fontenelle le disait dans ses entretiens sur « La pluralité des mondes » : un équilibre entre le charme sensuel de l’interlocutrice et l’intelligence articulée de sa conversation, sans tomber ni dans la bestialité, ni dans la dispute d’intellectuels.

Ce qui m’a aussi marqué dans la nouvelle parue en 1956, c’est le rapport entre gentillesse et intelligence, amour et intelligence, perception de l’autre et intelligence. Par exemple, quand il est trop bête, le personnage voit telle femme comme une professeure sans charme, bienveillante mais maternelle et même un peu vieille. Quand il devient intelligent, il la considère avec une maturité sexuelle nouvelle et la trouve séduisante, au point de voir en elle une jeune femme. Il en tombe amoureux. Des phénomènes comme ceux-là me parlent confusément mais très fortement. Et pour la première fois, je me demande si je ne suis pas un peu sapiosexuel.

Scandale de l’électrique : comprendre la rupture de Bob Dylan

Pourquoi le passage de Bob Dylan à l’électrique a-t-il fait scandale ? C’est une question qu’on évacue trop vite, à force de raconter l’histoire comme une rupture entre l’ancien et le nouveau, entre le folk et le rock. Pourtant, ce que symbolise ce moment dépasse largement une affaire de sons ou d’instruments. Il faut remettre les choses dans leur contexte et comprendre ce que représentait le folk à ce moment-là, et pourquoi ses adeptes ont pu se sentir trahis.

Quand Bob Dylan prend la guitare électrique et abandonne le combo guitare-folk-harmonica, il faut comprendre pourquoi ça a fait scandale. Le film de James Mangold et beaucoup de critiques font croire – ou feignent de croire – que la guitare électrique est à ce moment-là la modernité. Mais ce n’est pas vrai du tout. Quand Dylan décide de jouer de la guitare électrique, celle-ci est déjà utilisée depuis longtemps dans la musique populaire américaine.

Avant Dylan et avant Hendrix: le génie électrique de 1954

Dès les années 1930, des musiciens de jazz et de blues jouaient sur des guitares électrifiées. Le rock’n’roll, lui, s’est imposé au début des années 1950, et la guitare électrique y occupe une place centrale dès le milieu de la décennie, notamment grâce à des artistes comme Chuck Berry. Quant à Elvis Presley, il commence sa carrière en 1954 avec That’s All Right, et devient une star en 1956 avec Heartbreak Hotel joué à la guitare électrique. Bref, cela faisait déjà plus de dix ans que cette musique électrique remplissait les ondes.

Il ne faut donc pas imaginer qu’il y a un « avant » un peu préhistorique avec les joueurs de folk, et un « après » plus moderne avec la guitare électrique. Ce n’est pas du tout le bon tableau. La réalité est différente. Il y avait d’abord de l’électrique, largement appréciée dans la musique noire américaine – dans le blues, le rhythm’n blues – avant que n’émerge ce que nous appelons, en France, le folk. En fait la musique folk est elle aussi ancienne puisqu’elle vient des immigrants de toutes parts, mais le mouvement dans lequel prend place Bob Dylan en 1960 est le « Folk revival », le renouveau folk qui s’inspire des chansons européennes et africaines traditionnelles et qui l’adaptent.

Et justement, l’arrivée de ce « renouveau folk », c’est un peu l’équivalent dans la musique populaire de la Nouvelle Vague dans le cinéma : une volonté d’appauvrissement volontaire, de retour à l’essentiel. C’est aussi comparable à l’Arte Povera en art contemporain : un choix esthétique et politique de se dépouiller des artifices. Le mouvement folk est un mouvement de contestation, non pas de l’électricité en soi, mais du capitalisme en cours, du pouvoir en place, de l’appareil industriel et militaire qui utilise l’énergie pour faire la guerre et broyer la vie humaine – ouvriers, soldats, étudiants.

La guitare folk, ce n’est pas le refus du progrès, c’est une tentative de produire un son nouveau, plus proche de la vie, plus en prise avec la nature. En 1960, le folk est quelque chose de jeune, pas une survivance du passé. C’est une manière de dire non aux grands orchestres de la chanson à succès. En France, on peut penser à Georges Brassens, qui monte sur scène avec une guitare et une contrebasse. Les gens de gauche adoraient ça.

Dans le folk, il y a cette idée d’une voix non transformée, naturelle, comme celle de Joan Baez, qui chantait pieds nus, avec une voix d’ange. Politiquement, les folkeux se voyaient comme minoritaires, marginalisés, méprisés par la bourgeoisie et le grand public formaté par la télévision. Ils formaient une communauté. Quand une voix étrange, nasillarde, comme celle de Dylan apparaît, ils sont contents de l’accueillir, justement parce qu’elle ne correspond pas aux canons esthétiques dominants. C’est pourquoi les adeptes du folk vont continuer à voir Bob Dylan comme l’un des leurs pour toujours. Regardez la vidéo qui suit et passez directement à la minute 10:30. On est en 1972 et Joan Baez chante avec des grands folkeux des montagnes californiennes, son bébé sur les genoux. Vous voyez les gens rigoler. Pourquoi ? Parce que Joan Baez imite l’accent et la façon de chanter de Bob Dylan, sur une chanson du premier album de Dylan. Sous-titre : dix ans après leur histoire d’amour, Baez et Dylan sont toujours associés dans les mémoires. C’est une manière émouvante à mon avis de rendre hommage à un ancien compagnon tout en se foutant de sa gueule.

Alors quand Bob Dylan passe à l’électrique, en 1965, ce n’est pas l’arrivée de la modernité : c’est une rupture perçue comme une trahison politique et esthétique. Non parce que les folkeux rejetaient l’électrique en soi mais parce qu’ils craignaient que Dylan cède à l’industrie, qu’il renonce à la communion vertueuse des luttes pour se soumettre aux lois du marché.

Et puis ils se disaient : d’accord, ce petit con prend le succès que nous lui avons donné avec notre rigueur morale, il prend la poésie militante qu’il a trouvée chez nous, et il va donner tout ça à des capitalistes pour aller faire danser des Blancs pleins de pognons dans des drugstores rutilants.

Le scandale était donc plus politique qu’esthétique, plus une lutte de valeurs qu’un conflit de générations. En 1965, les uns chantaient la guerre du Vietnam et l’injustice sociale avec des guitares acoustiques ; les autres faisaient danser la bourgeoisie blanche sur des histoires d’amour avec orchestre électrifié. C’est cette ligne de fracture qui explique le choc provoqué par la « trahison » de Bob Dylan en 1965.

Ce qu’a décidé de faire Dylan, c’est plutôt de prendre une tangente que personne ne voyait venir. Une musique et des paroles déstructurées, où le sens se dissout et la danse se ramollit.

Malheureusement, le film de James Mangold n’a pas montré cela de manière convaincante. Toute cette problématique est concentrée sur un seul personnage, Pete Seeger, qui est trop sanctifié pour être vraiment puissant. Le spectateur part avec l’idée que Bob Dylan était un génie révolutionnaire et les autres des tacherons sympathiques, et cela n’est ni vrai ni intéressant.

Bob Dylan méritait mieux ! A Perfect Unknown

Art : Cinéma

Titre original : A Perfect Unknown

Genre : Biopic

Réalisateur : James Mangold

Date de sortie : 2024

Durée : 2 heures 20

Distribution : Timothée Chalamet (Bob Dylan), Monica Barbaro (Joan Baez), Edward Norton (Pete Seeger).

Titre français : Un parfait inconnu

Lieu du visionnage : Munich, près de la rivière Isar.

Nom du cinéma : Museum Lichtspiele

Accompagnatrice : Hajer Thouroude

Date du visionnage : Mars 2025

Météo : Frais pour la saison, temps sec.

Souper post-séance : Un infâme bol de nourriture végétarienne. J’ai dû terminer les deux bols.

Note globale de la sortie : ***** (cinq étoiles)

Le film promettait de raconter un moment-clé de la vie de Bob Dylan. De ses premiers pas à New York, jusqu’à l’onde de choc provoquée par son passage à la guitare électrique. L’entrée fracassante d’une jeune star du folk dans un genre musical honni (le rock), avec, en point d’orgue, la chanson Like a Rolling Stone. L’album qui incarne ce tournant du folk vers le rock est bien sûr Highway 61 Revisited.

Malgré la promesse d’un sujet aussi dense, aussi puissant, le film m’a laissé sur ma faim. Plus encore : il m’a ému, oui, mais presque malgré lui. Pas à cause de ce qu’il montrait, mais à cause de ce qu’il réveillait en moi.

En voyant A Perfect Unknown, je me suis retrouvé transporté dans les années 1960, ce New York du Greenwich Village peuplé de chanteurs folk qui protestaient contre la guerre au Vietnam, contre l’ordre établi, et qui, mine de rien, fabriquaient une culture contestataire qui continuait les fils de la grande génération Beat. Et dans le même temps préfigurait la belle musique hippie.

À ce propos, différents mouvements de la « contre culture » existaient au temps de Bob Dylan. Lire sur ce sujet : Préférer les Hipsters aux Hippies

La Précarité du sage, 2014

Ce n’était pas seulement l’Amérique, c’était aussi un peu l’Europe, par les idées, les lectures, les résonances. Cette émotion était d’autant plus aiguë que je regardais le film avec mon épouse, qui a grandi dans le monde arabe dans les années 1990. Elle ne connaissait pas Joan Baez, ni Woody Guthrie, ni Pete Seeger. Il m’a fallu lui confirmer que oui, tel personnage avait bien existé dans la réalité. (Elle a surtout été impressionnée par Joan Baez qui, dans le film, est très sexy et n’a pas ce côté scout charmante qu’on connaît à la chanteuse). Dans ce décalage s’est révélée une forme de nostalgie : une émotion étrange, presque coupable, parce qu’elle faisait surgir un sentiment d’appartenance culturelle, de fascination pour ma propre culture. Une émotion familiale, identitaire, donc. Un chauvinisme à la con, disons le mot. Moi qui n’étais pas né à cette époque, mes parents ne s’étaient même pas encore rencontrés, quelle bêtise d’âme a provoqué en moi ce sentiment de fierté occidentale ?

Mais revenons au film. A Perfect Unknown échoue là où tant d’autres biopics échouent aussi : vouloir tout dire, tout montrer, cocher toutes les cases. En une heure et demie, on passe de l’arrivée à New York à la consécration, en passant par toutes les figures obligées : Joan Baez, Woody Guthrie à l’hôpital, Pete Seeger en apôtre du folk, les musiciens du studio, les premières scènes de haine du public, les slogans de trahison, et bien sûr, l’électrification. Tout y est à grands traits pour le public adolescent qui n’aime que les grands traits.

Ce genre de film devrait fonctionner comme une lecture lente. Choisir un moment, et le creuser, le faire résonner.

C’est ce qu’a fait François Bon dans une série d’émissions sur France Culture en 2007. Lire cet ancien billet de blog que j’ai écrit il y a vingt ans sur un autre blog : « Journée blanche avec Bob Dylan »

Par exemple, toute l’histoire de l’orgue Hammond sur Like a Rolling Stone aurait pu faire un film à elle seule. Ce musicien, guitariste de formation, qui est mis de côté à cause de la présence de meilleurs guitaristes dans le studio d’enregistrement, et qui propose timidement un son nouveau au clavier. On lui dit de laisser tomber mais il persiste. Son insistance finit par payer et le son de son orgue Hammond devient la marque de fabrique d’un tube international. Voilà du cinéma ! Alors que dans ce film, tout est survolé, tout est condensé, et la scène ne dure que quelques secondes : Dylan entend l’orgue au moment même où il enregistre la chanson, il sourit, et ce sourire vaut validation. Comme si les grandes oeuvres du rock se faisaient dans des improvisations sans travail entre copains.

Enfin il y a le problème Chalamet. On ne voit jamais Bob Dylan. On voit Chalamet jouant Dylan. Il singe l’élégance flottante d’un Dylan jeune, sans la crasse et le manque d’hygiène qui sont rapportés par les témoins de l’époque. Chalamet nettoie le personnage pour en faire un mythe mais c’est idiot car Dylan était déjà un mythe, et l’histoire documentaire avait déjà inclus les remugles et les mesquineries du réel. Donc ça ne prend pas. La preuve ? Mon épouse m’a dit : « Il chante mieux que Dylan. » Et cela, à mes yeux, suffit à prouver que le film est un échec. On ne chante pas « mieux » que Bob Dylan.

“La Realidad” de Neige Sinno : une grande littérature de voyage

Dès que j’ai entendu parler de La Realidad, j’ai su que je devais non seulement le lire, mais aussi me le procurer. Ce n’était pas une simple curiosité, mais l’intuition qu’il s’agissait d’un livre de voyage d’une importance majeure. 

Lorsqu’on parle de Neige Sinno aujourd’hui, on pense immédiatement à Triste Tigre, son premier livre publié, qui a connu un immense succès critique et public. Mais ce n’est pas son premier livre écrit. Avant Triste Tigre, bien avant même d’être connue, elle avait déjà rédigé La Realidad.

Ce livre, elle l’a d’abord écrit en espagnol, puis elle l’a retravaillé et traduit en français. Pourtant, à l’époque, elle ne l’a pas publié. Les éditeurs avaient fait ce qu’ils savent faire de mieux : refuser les manuscrits. Neige a mis de côté ce livre refusé, sans s’avouer vaincue, et a continué de travailler car d’autres textes s’imposaient à elle. Ce n’est qu’après le succès retentissant de Triste Tigre, avec un lectorat désormais vaste et attentif, qu’elle a décidé de reprendre ce manuscrit, son premier véritable livre, et de le proposer aux éditeurs qui, soudainement éclairés par un discernement et un professionnalisme sans faille, ont voulu le publier.

Ce parcours éditorial singulier rend La Realidad attirant mais son intérêt réside dans ses qualités intrinsèques. Il ne s’agit pas d’un deuxième livre dans l’ordre de l’écriture, mais d’un retour à l’origine, à une autre facette de son écriture, celle d’une jeune femme qui voyage, qui explore, qui cherche.

Et cette quête transparaît dès les premières pages. La Realidad est un livre de voyage, mais un voyage propre aux années 2000 : celui de jeunes Européens qui partent en Amérique latine avec peu d’argent, vivant parmi les squatters, les punks à chiens, ceux qui se débrouillent à la marge.

Un passage résume bien cet état d’esprit. Deux jeunes filles arrivent dans un squat à San Cristóbal, une ville qui semble dangereuse, et Sinno écrit :

“C’était un lieu magnifique et décrépit, exactement ce qu’il nous fallait. On nous a assigné un matelas dans une chambre à côté de jeunes de Veracruz qui vendaient des disques pirates. On a laissé là nos affaires et on est parti explorer la ville.”

Déposer ses affaires sur un matelas dans un squat et partir explorer la ville, c’est un geste qui en dit long. Cela signifie d’abord une confiance absolue dans les codes de ce mode de vie : on ne vole pas ceux qui partagent notre précarité. Cela montre aussi un détachement matériel total : ces deux jeunes filles n’ont rien qui vaille vraiment la peine d’être protégé. Leur richesse, c’est leur corps, leur force de pensée, leur énergie. La soif de mouvement.

C’est cette énergie que La Realidad capte avec une intensité rare. L’intensité d’écriture qu’on trouve parfois chez ceux qui voyagent.