C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.
Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.
Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.
En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.
Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».
Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.
L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.
Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.
Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.
Halem, d’Ahmed MaterLe Sage Précaire, sa moitié, et deux Chinois rencontrés dans la rue qui voulurent cette photo.
Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.
J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?
Nous passons les fêtes de Noël à Buraidah, dans la province de Qassim. Cette ville ne joue pas de rôle particulier dans l’histoire de Jésus mais nous y avons des amis mauriciens. Ils sont musulmans, comme nous, mais ils fêtent Noël car à Maurice, il y a des jours fériés pour toutes les religions de la nation. Là-bas les gens fêtent tous Noël, l’Eid et le Diwali.
Nous sommes allés dans cette province de l’Arabie pour un déplacement professionnel au centre duquel se trouve le Musée Régional de Qassim.
C’est donc une habitude chez Hajer et moi de fêter Noël comme ça l’est chez de plus en plus de familles musulmanes, pour la raison que la dimension religieuse en a été quasiment vidée par le commerce et la consommation.
Le musée de la région de Qassim est en cours de rénovation et de transformation. Selon le concept en cours au ministère, il sera consacré au thème des Palmiers et des dattes, et notre amis mauricien en est le directeur.
Nous avons donc reçu comme cadeau de Noël une boîte de dattes dites Ajwa Royal. Cultivées dans la ville sainte de Médine, les dattes Ajwa sont petites, presque noires, et tellement concentrées qu’elles ont un goût de réglisse chocolaté.
Mahrous Abdou, Red Sea Corals and Fish, 2023 (tapisserie, Égypte)
Un musée maritime vient d’ouvrir en Arabie saoudite. Le Red Sea Museum est consacré à l’histoire longue et foisonnante de cette mer qui se termine par le canal de Suez.
Quand vous pensez Arabie Saoudite, dorénavant, il convient d’ajouter la mer à vos images de désert. Et quand vous pensez Mer Rouge, vous pourrez ajouter ce musée à vos souvenirs de lecture d’Henri de Monfreid et de Romain Gary.
Le choix de Jeddah s’impose comme une évidence. Ville portuaire depuis des siècles, porte d’entrée des pèlerins venus de l’ensemble du monde musulman vers La Mecque, Jeddah a toujours été la cité d’Arabie la plus ouverte sur le monde. C’est dans sa vieille ville, Al-Balad, au cœur d’un bâtiment historique du XIXᵉ siècle, la maison Al-Bunt, que le visiteur est invité à explorer ce territoire fascinant. Dès les premières salles, cartes anciennes, objets maritimes, archives, œuvres d’art contemporain et documents scientifiques s’entremêlent pour raconter une histoire sans frontières nettes : celle des routes, des échanges, des paysages sous-marins, des croyances, des pèlerinages, des mythologies et des cauchemars.
Photomontage de Maala Andrialavidrazana
Le Red Sea Museum tient à la fois du musée d’art, du musée d’histoire naturelle, de l’institution ethnographique et du centre de géographie historique, sans jamais donner le sentiment d’une accumulation confuse. Cette maîtrise se ressent dans l’organisation spatiale :
le rez-de-chaussée s’ouvre comme un vaste hall, évoquant à la fois une gare maritime et un marché au poisson, mais des poissons de luxe, pas des harengs et des sardines. Le rez-de-chaussée est lieu de flux et de rencontres.
Le premier étage, à l’inverse, est composé d’une succession de chambres presque domestiques, comme dans un hôtel de province. Un hôtel de voyageurs et de représentants de commerce. Cet étage invite à une déambulation plus intime.
Enfin, le troisième étage est un café sur le toit, espace que j’interprète comme la cabine d’un bateau : quand on sort sur le pont, on peut voir à bâbord le port et la mer ; à tribord la grande place et la belle mosquée Al-Rahman.
Le sage précaire sur le toit-terrasse du RSM, Jeddah, décembre 2025
L’ensemble se visite sans fatigue car l’équilibre est atteint entre objets naturels, archives, création contemporaine et contenu audio-visuel.
Une équipe au sommet de la muséologie contemporaine
Cette cohérence tient beaucoup à la qualité de l’équipe qui a porté le projet. Le commissariat général a été supervisé par Mona Khazindar, figure majeure de la scène muséale saoudienne, forte de plus de vingt ans d’expérience dans les musées de Paris et du Proche-Orient, aujourd’hui conseillère auprès du ministre saoudien de la Culture. La rénovation du bâtiment a été confiée à François Chatillon, référence incontournable dans le domaine des monuments historiques. Quant à la scénographie, elle est signée par l’agence Nathalie Crinière, garantissant une grande diversité d’ambiances et une attention constante portée à l’expérience sensorielle du visiteur.
Entre science, foi et navigation
Dans la nef centrale, une grande table animée retrace les millions d’années de l’histoire géologique de la Mer Rouge. Au fond, une ancre monumentale du XVIIᵉ siècle, récemment remontée des fonds marins, agit comme un point d’ancrage symbolique. Entre ces deux pôles, une vitrine rassemble des objets rares et profondément émouvants : boussoles indiquant la direction de La Mecque, conçues comme de petites boîtes finement décorées ; miniatures colorées où la Kaaba côtoie la mer, les montagnes et les mosquées. Ces objets, à la fois naïfs et sacrés, résument l’essence même de la civilisation de la Mer Rouge : populaire, voyageuse, pieuse et mercantile.
Oriental Blue, d’Anish Kapoor
L’art contemporain d’ici et d’ailleurs
L’art contemporain irrigue l’ensemble du parcours, avec une attention particulière portée à plusieurs générations d’artistes saoudiens aujourd’hui reconnus à l’international. Leurs œuvres, disséminées dans le musée, dialoguent entre elles et avec les collections historiques.
Dès le rez-de-chaussée, l’installation We Are Coral de Manal AlDowayan capte le regard. Des fils suspendus au plafond, chargés de pièces de verre, composent un récif corallien vu par en dessous. La beauté de la lumière et de la transparence entre en tension avec la conscience aiguë de la fragilité de cet écosystème, plaçant le visiteur dans un état esthétique volontairement inconfortable. En écho, les peintures de Shadia Alem présentent une série de sirènes issues d’un livre d’artiste manuscrit en arabe, figures mythiques surgissant d’un imaginaire maritime, à la fois féminin et enfantin.
Les sirènes de Shadia AlemLe livre d’artiste de Shadia Alem
Au premier étage, plusieurs salles sont consacrées à La Mecque et au pèlerinage. C’est là que l’on découvre Magnetism d’Ahmed Mater : une œuvre devenue emblématique, où la Kaaba est figurée comme un aimant autour duquel des épingles métalliques se courbent en un mouvement circulaire. Une méditation visuelle puissante sur la dévotion, l’attraction spirituelle et la dynamique collective du rite.
People in Context, de Faisal Samra
Plus loin, une chambre entière est dédiée à Faisal Samra et à son projet People in Context, qui recouvre murs et écrans de photographies et de vidéos documentant les métiers traditionnels de Jeddah. Parmi eux, un artisan du bois explique la fabrication des moucharabiehs caractéristiques du quartier ancien Al Balad : Ahmed Angawi. Ce n’est qu’à la fin de la visite que l’on découvre qu’Angawi est également artiste.
Au troisième étage, il signe l’encadrement du café : une composition de modules de bois imbriqués qui, à y regarder de près, dessine des vagues et des silhouettes de poissons emportés par le mouvement.
Du récif suspendu de Manal AlDowayan aux vagues de bois d’Angawi, le musée propose ainsi une méditation plurielle sur la mer, portée par des artistes issus d’un pays que l’on associe rarement à l’univers maritime.
Je n’évoque pas tous les artistes saoudiens exposés au RSM, j’en oublie et non des moindres : Abdulhalim Radwi que je considère comme le père de la peinture moderne saoudienne, ou la photographe Reem Al Faisal.
Moath Alofi, quant à lui, son œuvre est mise à l’honneur cet hiver puisqu’une exposition temporaire lui est consacrée, une série de photos sur le bâtiment du musée lui-même avant sa rénovation. Je n’ai pas pu visiter cette exposition, à cause d’un billet d’entrée qu’il fallait payer sur une application que je n’ai pas réussi à faire fonctionner.
L’idée que je veux faire passer ici est que l’art saoudien est non seulement bien représenté dans ce musée, mais qu’il l’est intelligemment, d’une manière qui ne le distingue pas du reste de la narration artistique globale.
Un dialogue international
L’art international n’est pas en reste. Oriental Blue d’Anish Kapoor résonne dans une salle entièrement baignée de bleu au premier étage.
Robert Polidori, Photographies digitales imprimées sur toile, 2019.
Le Marocain Mohssin Harraki présente une série de gouaches rendant hommage au grand géographe médiéval Al-Idrissi. Le photomontage de l’artiste malgache Maala Andrialavidrazana, d’une puissance visuelle remarquable, a d’ailleurs été choisi par le ministère de la culture pour illustrer la couverture du catalogue du musée.
Photomontage de Maala Andrialavidrazana
Un musée francophile… pour le moment
Un dernier point retiendra particulièrement l’attention des visiteurs francophones. La présence insistante d’artistes, de photographes et d’écrivains de langue française traverse l’ensemble du parcours, du XVIIᵉ siècle à aujourd’hui. À tel point que l’on pourrait imaginer, à partir de ces seules œuvres, un musée parallèle intitulé La Mer Rouge vue par des yeux francophones. Cette prégnance, sans doute appelée à évoluer, témoigne pour le moment d’une relation fructueuse entre la culture saoudienne et le travail reconnu des acteurs français dans le domaine des musées, du patrimoine et de l’édition. À bon entendeur salut.
Texte de C. Farrère, peinture de C. D. Fouqueray, 1921Anonyme français Escales d’Asie, de Claude Farrère, illustrations de Charles Dominique Fouqueray
Ne m’accusez pas d’être nationaliste, pour l’amour de Dieu, mais j’ai trouvé émouvant de voir tant d’œuvres et de témoignages venus de France. En toute hypothèse, on peut présumer que cette francophilie inattendue est directement liée aux équipes muséographiques que j’ai mentionnées plus haut.
En revanche, le jeune médiateur qui me fit visiter le musée ne semblait pas très satisfait de ce qu’il voyait comme une hégémonie culturelle. À la fin du parcours il me confia : « Si vous avez le bras long et que vous connaissez des gens haut placés dans les ministères, peut-être pourriez-vous leur dire d’exposer moins de choses européennes et davantage d’œuvres saoudiennes. »
Portraits d’Egypte, de Denis Dailleux
Si le sentiment de ce jeune homme perdure et s’il est partagé en haut lieu, alors c’est le moment pour vous lecteurs francophones de vous rendre à Jeddah avant que les accrochages ne changent et ne toilettent toute cette collection française au profit de Dieu sait quoi.
Autochtone de Jeddah, de Paul Castelnau, 1918 (à moins que ce ne soit un autoportrait…)
Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.
Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.
Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.
Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.
Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman
L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :
contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.
Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.
Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international
Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.
La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.
Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.
Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.
Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel
Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.
Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.
Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.
Investir dans les compétences arabophones françaises
Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.
Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.
Tabuk est une très vieille destination pour les êtres humains qui voyagent, c’est-à-dire pour les êtres humains. Sans remonter jusqu’à l’époque préhistorique, Tabuk était une étape importante pour les voyageurs qui faisaient le pèlerinage à la Mecque. Le château médiéval qui se situe en haut du souq traditionnel de la ville est un magnifique vestige de ces voyages sacrés.
Il était construit pour que les pèlerins se reposent, se lavent, fassent boire les dromadaires, sans interrompre leurs prières. Ce fort est tout petit, preuve qu’il ne devait pas héberger une famille régnante mais concentrer en son sein une administration stricte.
J’imagine que le coût d’une nuitée était exorbitant. La plupart des pèlerins, même les riches, dormaient sous des tentes bien mieux aérées et bien plus confortables, puisque les bêtes transportaient des tonnes de tapis, de coussins et de tentures.
C’est pourquoi je pose l’hypothèse que le fort de Tabuk, dont les espaces de prières sont indiscutables, devait servir plutôt de centre administratif et militaire que d’auberge pour pèlerins assoiffés.
Il n’en reste pas moins que Tabuk est un hommage au voyage et au pèlerinage. D’ailleurs c’est une région de Bédouins. Toutes les familles d’ici sont d’origine bédouine et il suffit de discuter avec les gens du coin pour avoir des histoires d’une enfance qui se déroulait sous la tente. Aujourd’hui, la plupart des Bédouins sont sédentarisés mais Tabuk est une des villes au monde qui incarne le mieux cette culture nomade et désertique.
D’ailleurs la ville chante le voyage par d’autres moyens. Quand vous allez au musée de la ville, vous y rencontrez une autre forme d’itinérance. Le musée est ouvert mais comme il est en cours de renouvellement, il ne présente pas d’expositions. On peut juste le traverser et en admirer l’architecture.
En revanche, sur le site du musée, on aperçoit un hangar d’un autre siècle. Et dans ce hangar, un train à vapeur des années 1900. Fabrication allemande. C’est le vestige d’une des grande gares de la fameuse ligne du Hijaz, qui reliait Damas à Médine, pour faciliter le pèlerinage probablement.
Les années 1900 en Arabie étaient sous le contrôle des Ottomans, donc cette ligne de chemin de fer est un signe du pouvoir turc sur le monde musulman.
Si vous lisez Les Sept Piliers de la Sagesse, vous comprendrez combien les Anglais voyaient ces trains comme des adversaires à combattre. Rappelez-vous que T. E. Lawrence participait à la révolte des Arabes contre la domination turque.
The Hijaz railway was the main artery of the Turkish army in Arabia; to cut it was to paralyse their movement, to bleed them slowly to death.
Donc ce roman historique raconte comment les tribus arabes aidées par quelques militaires anglais, sabotaient les chemins de fer et attaquaient les wagons de voyageurs comme si c’était des armées ennemies.
We were not fighting to win battles, but to destroy materials; not to take cities, but to ruin communications; to make the Turks feed their men in the desert instead of in the towns.
Seven Pillars of Wisdom
Pendant longtemps, ces trains et cette voie ferrée étaient donc un sujet sensible et douloureux en Arabie, car c’était le symbole d’une domination extérieure et plutôt humiliante, car tandis que les Turcs et les riches voyageurs du Levant traversaient le désert en toute sécurité, les Arabes regardaient passer les trains et voyageaient en caravanes comme au Moyen-âge. Nous, ça nous fait rêver, ces longues marches dans le désert avec des chameaux, mais eux ne pouvaient pas juger les trains autrement que comme une modernité hostile, dangereuse, puissante et dominatrice.
De plus, les Anglais le disent ouvertement, les Arabes se sont fait avoir de la pire des façons par les militaires britanniques. Les Sept Piliers le raconte de manière poignante, et les archives sont nombreuses à le certifier : les Anglais se servaient des Arabes pour lutter contre l’Empire Ottoman. Ils promettaient aux Arabes qu’une fois la guerre terminée (celle de 14-18), ils leur permettraient d’avoir un grand royaume arabe régnant sur toute la péninsule.
Mais les Anglais mentaient comme des arracheurs de dents. Ils préparaient en fait leur propre domination sur le proche-Orient et partageaient avec la France les territoires qui reviendraient à la Couronne et ceux qui iraient dans l’escarcelle de la République…
Il a fallu du temps pour digérer toutes ces humiliations et panser les plaies de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole l’a rendue riche, l’Arabie Saoudite est assez confiante pour prendre soin de ce patrimoine historique plutôt que de le vouer aux gémonies.
Tabuk peut se redéfinir comme une capitale du voyage sous toutes formes : nomadisme pastorale, pèlerinage religieux, voyages d’affaire en train, et tourisme contemporain.
Carte mentale des circulations d’idées dans les médias Bolloré
Je regarde sans déplaisir les médias réactionnaires possédés par le milliardaire Vincent Bolloré pour deux raisons . 1. Il faut connaître ses ennemis, or le nationalisme identitaire est l’ennemi de la France. 2. Ils me divertissent.
Je me suis amusé à mettre au jour leur cohérence idéologique et leur secret de fabrication narratif. Je me limiterai au plus dangereux d’entre tous : la chaîne de propagande CNews, où une mécanique intéressante est à l’œuvre, qui finalement ne comprend qu’un nombre limité d’idées force répétées en boucle selon une recette et un dosage savamment orchestrés.
Un empire structuré comme une cour
Chaque chaîne, chaque rédaction, a son petit chef, un directeur loyal au grand patron. Chez CNews, c’est Serge Nedjar. Puis viennent les vedettes : Pascal Praud, figure tutélaire du ton et du style, puis les « sous-stars » – Christine Kelly, Sonia Mabrouk, Laurence Ferrari – et enfin les chroniqueurs, chargés d’apporter une illusion de pluralité : tout ce petit monde récite la même partition, des épices dans la recette, apportant des nuances de ton sans jamais affecter le plat principal.
Mission prioritaire non dite : protéger un milliardaire
Le premier moteur de cette machine, c’est la défense des intérêts économiques et symboliques du patron, et partant de la minuscule caste des ultra-riches. Les milliardaires et centi-millionnaires. Il faut faire silence sur eux. Quand on ne peut éviter d’en parler, notamment à cause de mouvements sociaux relayés par d’autres médias, on les présente sur CNews comme des modèles de réussite, des « talents », des « génies », des gens exceptionnels qu’il faut encourager plutôt que de les faire fuir en voulant les faire contribuer au bien commun. Le but est de ne surtout pas les montrer comme des bénéficiaires d’un système fiscal et médiatique qui les protège.
Et pour qu’on ne se mette pas à questionner cette protection, il faut détourner l’attention avec des sujets de discussion limités qui font système, sur lesquels les présentateurs peuvent tourner en boucle en donnant ainsi l’apparence de couvrir la diversité du réel.
Thème principal : désigner des boucs émissaires
Le détournement le plus massif s’appelle l’obsession migratoire. À longueur d’émissions, l’immigration, l’islam, causes de toute sorte de fléaux qu’on peut résumer sous le nom d’ « insécurité », saturent le débat. Le but n’est pas d’informer mais de provoquer et canaliser la colère : plutôt que de s’en prendre à ceux qui concentrent les richesses, on désigne les plus fragiles, les étrangers, les pauvres.
C’est une vieille recette : diviser pour régner, hystériser pour manipuler.
Vision du monde : sacraliser les stars, mépriser le peuple
Ce système repose sur une vision du monde archaïque et profondément ancien régime. Il y a les stars (du sport, du cinéma, de la politique, des affaires) et il y a « les autres ». Les autres, ce sont « les ratés », « les médiocres », selon les mots mêmes de Pascal Praud. Si vous critiquez une star, comme Sylvain Tesson en 2024, Depardieu ou Sarkozy en 2025, l’animateur sortira la même formule : « Mais qui êtes-vous ? Qui sont ces gens ? » Vous n’êtes ni célèbre ni richissime ? Vous êtes donc un raté.
C’est le sens du mot « populisme » : aimer le peuple tant qu’il demeure une masse soumise, humble, crédule et respectueuse. Dès qu’il prend la parole, il convient de le mépriser avec les mots de « sauvagerie », « ensauvagement » et « barbarie » pour désigner les musulmans, et « médiocres », « ratés » et « nains » pour les pauvres d’origine chrétienne.
Définir la justice : lutter contre l’État de droit
Autre pilier idéologique : le discours anti-justice. Sur ces plateaux, on martèle que la justice est « laxiste » avec les délinquants, mais « injuste » avec les puissants. Lorsqu’un Sarkozy est condamné, ce serait, paraît-il, une persécution due à des juges jaloux et haineux. La même chose s’est produites quand Marine Le Pen, Depardieu ou Éric Zemmour ont été condamnés. Le message est clair : le droit doit protéger les élites, pas les juger.
Ces émissions et ces tribunes ont surtout pour ambition d’affaiblir la justice en perspective des procès qui attendent le milliardaire Bolloré, propriétaire de la chaîne. Il sait qu’il sera condamné, donc il faut mettre en place une machine de guerre qui délégitime le processus judiciaire dans son ensemble pour espérer intimider qui de droit, et, qui sait, se faire relaxer.
Ce discours sape les fondements de l’État de droit et prépare les esprits à une démocratie sous tutelle, gouvernée par quelques-uns au nom de tous.
Projet politique : L’union des droites et la criminalisation de la gauche
Tout cela converge vers un but politique précis et explicite : l’union des droites. Derrière ce mot d’ordre, il s’agit de rendre l’extrême droite présentable, de la fondre dans la droite classique, jusqu’à la dominer. Les émissions de CNews, d’Europe 1 et les articles du JDD répètent jour après jour cette partition : l’extrême droite n’est plus une menace.
La menace est incarnée par la gauche que l’on rend responsable de tous les fléaux.
Défendre Israël et les régimes autoritaires
Le sionisme est une colonne vertébrale des médias Bolloré, car il présente l’avantage de se donner une belle image de « défenseur des juifs » tout en laissant libre cours aux instincts anti-arabes.
L’amalgame juif=Israélien=sioniste est souvent fait par Michel Onfray dans l’émission hebdomadaire qui lui est consacrée.
En parallèle, les émissions tressent des lauriers à tous les autocrates qui mettent en prison toute sorte de gens, qui interdisent la presse libre et qui font écho aux obsessions présentées ci-dessus.
Une machine à fabriquer la soumission
Ainsi se dessine une stratégie complète : protéger les riches, accuser les immigrés, glorifier les stars, disqualifier la justice. C’est cet ensemble qui permet d’avancer que ces médias représentent un danger pour la république. Le dénigrement de la démocratie ne se fait que par des discours qui tressent deux, trois ou quatre éléments de cette cartographie.
C’est une fabrique du consentement réactionnaire, bien huilée, spectaculaire, où l’information devient propagande en vue d’un régime autoritaire.
Le roi Abdulaziz, par un artiste brut, nom et date inconnus.
Quel événement incarnerait le mieux la fête nationale en Arabie saoudite ?
Après une recherche minutieuse, je suis arrivé à un consensus avec mes équipes. Ce serait un événement qui a eu lieu en 1902, quand le royaume n’existait pas encore, et que les puissances coloniales étaient encore chez elles en Arabie : Ottomans et Britanniques cherchaient à contrôler la péninsule. En 1902 s’est déroulé un événement majeur et marquant pour tout Arabe, donc déterminant pour tout Saoudien.
Le jeune Abdulaziz n’était pas encore roi et il était en exil au Koweit avec son père et tout son clan. Personne ne misait sur lui et ne lui voyait un rôle quelconque dans le concert des nations. Or, en 1902, il est allé saisir la ville de Riyad, ville perdue dans le désert, ville pauvre et modeste dont il a fait la capitale d’une nation richissime.
Abdulaziz est parti du Koweït avec une poignée d’hommes pour aller reprendre Riyad, qui n’était que la capitale d’une petite province dont les Al Saoud était la famille régnante depuis des siècles. C’est pourquoi je dis qu’Abdulaziz Al Saoud est allé la « reprendre » puisque c’est la ville d’où vient sa famille. Or pourquoi cette conquête (ou cette reconquête) de Riyad pourrait incarner la fête nationale de tous les Saoudiens ? Parce que les historiens racontent que quand il est devenu roi, Abdulaziz ne cessait de raconter cette épopée, comme une sorte de mythe, de légende personnelle, et avec raison, car cet exploit militaire a été réalisé quand il était pauvre et au bord du néant.
Plutôt que d’aller directement en ligne droite sur Riyad, comme il y avait des espions, Abdulaziz a décidé d’aller dans le sens inverse, direction sud dans le désert. Le fameux désert Rub al Khali. Le fabuleux territoire mortel que l’écrivain anglais, Wilfred Thesiger, appelle Le désert des déserts (ou en anglais le « territoire du vide ».
Et justement, Abdulaziz y est allé, dans ce désert de la mort, et il s’y est fait oublier.
Avec ses hommes il est allé vivre une vie de pauvreté, une vie au bord de la mort, une vie de survie et de patience. Une vie de Bédouin et une vie de prophète. C’est là qu’il a bâti sa légende et son charisme d’homme d’État respecté de tous les Arabes. Il a passé même un mois de ramadan avec ses hommes dans le désert. Donc quand il fallait rompre le jeûne le soir, il n’avait presque rien que quelques dattes séchées, un peu de farine et un peu d’eau qu’ils mélangeaient pour en faire des galettes cuites sur les braises du feu. Ils buvaient le lait des chamelles et ils priaient.
Une véritable vie de prophète.
C’est là qu’Abdulaziz a su montrer à ses hommes qu’il avait une très grande volonté d’âme, il a su les remotiver chaque soir avec des histoires avec des discours avec des poèmes avec des discussions sur la religion et des promesses sur l’avenir.
Ce séjour dans le désert fut un grand moment de communion entre des hommes qui n’ont pas craqué. C’est un grand moment où l’Arabie Saoudite était en germes, non pas simplement chez cet homme, qui en est devenu le roi et le fondateur, mais dans une communauté réduite à l’état d’une famille, d’un mini clan, de presque rien. On retrouve dans cette narration historique tout ce qui fait une légende arabe avec la dimension bédouine qui est toujours essentielle à l’identité arabe. Quelque chose que l’on retrouve dans la légende dorée par exemple du prophète Jésus, qui part 40 jours dans le désert. Ou du prophète Mahomet qui reçoit la visite de l’archange Gabriel après avoir longtemps médité dans les montagnes autour de La Mecque. Grace à sa connaissance de la vie bédouine, Abdulaziz réussit à faire survivre ses hommes, à les faire traverser des épreuves extrêmement dures de chaleur, de soif et de faim, de solitude. Il arrivait à provoquer chez eux l’enthousiasme et la fidélité, ce qui est très difficile compte tenu du fait qu’il n’avait rien pour s’assurer de la loyauté de ses compagnons, rien d’autre que sa personnalité, son charisme personnel et son appartenance à la famille régnante des Saoud.
Et c’est après cette longue période de disette et d’ascèse qu’il est allé, en pleine nuit, reprendre le fort de Masmak, au sud de Riyad, ce fort qui est aujourd’hui un musée d’histoire. Il n’a fallu que quelques hommes pour emprisonner le gouverneur de la ville, tuer quelques soldats, et retourner toute un ville et une province.
Élégance, économie de moyen, courage, voisinage de la mort et de Dieu, nuit, poésie et désert. Toute l’Arabie est dans ce récit mythique et c’est pourquoi on devrait en faire la date de célébration de la fête nationale.
Le 23 septembre, c’est la fête nationale en Arabie Saoudite et cela commémore une décision du 23 septembre 1932, jour où le roi Abdulaziz, qui était le leader de deux royaumes, a décidé de les réunir en un seul royaume auquel il allait mettre son nom, l’Arabie Saoudite.
Moi ça n’est pas le jour que je choisirais pour la fête nationale de ce pays que je commence à connaître. Ce n’est pas un jour assez légendaire, assez mythique pour réunir toute la nation dans une communion qui ferait sens. Quand on cherche une date pour instaurer une fête nationale, il faut trouver une action fédératrice.
Les Français, eux, sont un peu leaders en la matière puisqu’ils ont choisi la prise de la Bastille comme fête nationale. L’évènement de juillet 1789 est quand même une belle action et un beau symbole, qui veut dire beaucoup de choses. C’est collectif. C’est une action populaire contre la prison. C’est l’ouverture d’une prison, donc ça va contre toutes les idéologies réactionnaires, identaires ou étroitement sécuritaires. La prise de la Bastille, c’est quelque chose qui correspond à l’image que l’on se fait de la France comme nation républicaine, une nation qui croit davantage en la liberté qu’en la sécurité.
Alors puisqu’on me le demande, je vais prendre un peu de mon temps libre, en ce jour férié, pour entreprendre une petite recherche ayant pour but de proposer des fêtes nationales saoudiennes plus pertinentes.
Vous serez tenus informés des avancées de ma mission.
Je suis heureux d’annoncer la publication de mon article consacré à Léo Sirota dans l’ouvrage collectif L’Asie ou la mort (Éditions Hermann), sous la direction de Gérard Siary et Philippe Wellnitz.
Ce livre rassemble des recherches sur l’exil de nombreux juifs en Asie, qui, au XXe siècle, ont fui les persécutions en Europe. Mon texte s’intéresse au parcours de ce grand pianiste juif d’origine ukrainienne, contemporain d’Arthur Rubinstein, qui choisit de vivre au Japon. Entre Sirota et le Japon, il y eut une véritable histoire d’amour : celle d’un artiste cosmopolite incarnant la meilleure tradition européenne, et d’un pays en marche vers la modernité.
Au-delà de la musique, le destin de Sirota nous rappelle combien les artistes exilés ont façonné des ponts culturels inattendus. Son parcours, de Kiev à Vienne, Paris, Berlin, Tokyo puis les États-Unis, illustre une culture européenne ouverte sur le monde, généreuse et créatrice, loin des enfermements identitaires et des essentialisations qui sont en train de s’imposer aujourd’hui dans le débat public.
Dans le contexte tragique que nous traversons aujourd’hui – guerres, génocide, persécutions, manipulations idéologiques – il me semblait important de rappeler que les juifs ne sont pas les Israéliens, qu’ils sont porteurs d’une culture flamboyante et qu’ils doivent être protégés de ceux mêmes (les sionistes fanatiques qui ont table ouverte dans nos médias) qui les amalgament au projet mortifère du grand Israël.
C’est maintenant, quand les Israéliens commettent l’irréparable, qu’il faut célébrer les artistes juifs exceptionnels qui, du fond de leur fragilité constitutives, ont su résister par la musique et la pensée.
Je profite de cette publication pour rappeler que les juifs, les Arabes, les Ukrainiens, et tant d’autres, ne sont pas d’abord des étiquettes communautaires, mais des êtres humains porteurs d’une histoire universelle.
Je dédie ce travail à tous ceux qui croient encore à une culture européenne ouverte aux échanges et à la diversité, capable de résister aux discours de haine et de racisme.
Depuis que je fais des missions pour le monde de la culture en Arabie Saoudite, j’ai visité plusieurs sites archéologiques. Trois d’entre eux figurent depuis quelques années sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur le papier, je pensais visiter des lieux bien connus, déjà étudiés, qui s’ouvrent peu à peu au public. En réalité, ce que j’ai vu m’a surpris à deux niveaux : c’est à la fois exceptionnel et, pour beaucoup d’éléments, d’une rareté presque totale.
Lion, site de Shuwaimis
Je travaille en ce moment sur un texte para-journalistique et je cherche des illustrations dans l’art rupestre saoudien. Ce qui me frappe, et qui me met face à une petite perplexité professionnelle, c’est l’absence presque totale de reproductions de haute qualité et l’absence d’analyses scientifiques accessibles sur certaines des figures que j’ai photographiées.
Cavaliers combattants et chasseurs, Bir Hima
À Bir Hima, dans la région de Najran, j’ai vu des gravures et des dessins en tout point remarquables : des silhouettes humaines, des scènes de danse, de guerre et de chasse, des motifs dont la facture m’a paru originale et puissamment évocatrice.
Œuvre rupestre la plus extraordinaire qui m’ait été donnée de voir. Bir Hima. Chef d’œuvre qui impose le silence au sage précaire.
Mais quand je me tourne vers les sources scientifiques, je ne trouve pas l’aide dont j’ai besoin pour en parler. Bibliothèques en Allemagne et en Arabie, revues archéologiques européennes et Saoudiennes (notamment les numéros d’ATLAL qui rendent compte des missions franco-saoudiennes dans la province de Najran menées entre 2007 et 2012), catalogues d’expositions (Roads of Arabia, 2020) me laissent dans le silence de mon ignorance. Je ne trouve ni images en haute résolution ni études détaillées centrées sur mes panneaux préférés.
Figure humaine masquée, divine, épigraphique ? Probablement un peu tout cela à la fois. Site de Bir Hima
Je me suis posé plusieurs hypothèses. Peut-être que des restrictions empêchent la diffusion d’images, peut-être que certaines recherches existent mais ne sont pas publiées ou restent cloisonnées. Puis, plus simplement, j’ai fini par accepter l’idée que beaucoup de ces œuvres n’ont tout simplement pas encore été étudiées en profondeur. Il n’est pas impossible que je sois l’un des rares êtres humains à avoir vu, et photographié, certaines figures humaines du Néolithique sur ces parois.
Je me croyais visiteur, je me retrouve témoin d’un patrimoine inconnu.
Rencontre entre le Sage précaire et des figures masquées, mi-humaines mi-animales, d’il y a 7 000 ans. Décembre 2024.
Je ne cherche pas la mise en lumière pour elle-même. Mon objectif est pragmatique : terminer mon texte avec des images et des informations fiables, rendre compte de ce que j’ai vu sans l’embellir inutilement. Cela exige du temps de recherche, de la vérification rigoureuse et parfois des démarches pour retrouver des archives ou des chercheurs qui ont travaillé sur le terrain. C’est aussi un rappel de ce que signifient aujourd’hui les missions de terrain : on peut croire qu’on visite des lieux « connus » et découvrir qu’ils restent, sur bien des points, mystérieux.
Couple de musiciens pastoraux du Néolithique, visées par des tirs de carabines bédouines
Si ce billet a une portée narcissique, c’est celle-ci : la pratique du terrain et l’arpentage des terres arabes ont fait de moi un voyageur digne de la chasse au trésor. À force de petites visites, je me rends compte que je fais un travail d’exploration. Ce constat est davantage qu’une marque de prétention, c’est une prise de conscience qui change la manière dont je regarde mes photos, mes notes et les lieux eux-mêmes.
Je poursuis donc ma recherche documentaire et photographique pour alimenter le texte. Mon ambition est de rester fidèle à ce que j’ai vu, d’éviter les phrases toutes faites et les effets littéraires qui n’apportent rien, et d’offrir au lecteur une description claire, audacieuse mais plausible : ce qui est là est précieux, souvent silencieux et parfois encore en attente d’un regard scientifique attentif.
Je me croyais en promenade, j’étais en mission scientifique.
Je me croyais simple touriste, appareil photo en bandoulière, curieux de ce que l’UNESCO avait déjà validé comme patrimoine mondial. En fait, sans le savoir, je me suis retrouvé explorateur. À la manière de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose « sans qu’il en sût rien », le Sage précaire se découvre en chercheur de trésors discrets. À son insu.