Kouchner dans le Yoghourt en plein Xinjiang

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Je ne savais pas que notre ministre des choses de l’ailleurs pouvait à ce point n’avoir rien à dire. D’abord, il confond Ouïghour et Yoghourt, ce qui va rester dans les annales de l’histoire et fera poiler nos enfants qui, eux, en sauront plus sur l’Asie. Il parle de Yoghourt sans même que la journaliste le reprenne. Mais outre ce gag, je suis frappé de ce qu’il n’ait rien à apporter en terme d’analyse.

« C’est une province disputée » ; « J’espère que les affrontements cesseront » ; « Ce sont des musulmans, les Yoghourts » ; « Il faut que tout cela cesse, bien entendu, et que cela s’apaise » ; « C’est un grand pays la Chine »…

Brisons-là. Quand on se met à dire, les yeux dans le vague : « C’est un grand pays la Chine », c’est qu’on a touché le fond de toute analyse possible.

Les violences du Xinjiang vues depuis la France et les Antilles

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Xinjiang, touristes « hans » au lac Tian Shan.

Les émeutes et les violences inouïes qui ont lieu en ce moment dans la région du Xinjiang étaient on ne peut plus prévisibles. Elles ne doivent pas étonner, mais elles ne doivent pas être uniquement interprétées comme l’expression d’un peuple opprimé par un régime sans pitié. Au contraire, je propose d’éclairer l’événement sous une lumière familière, pour nous rendre tous ces Chinois plus proches. Que sont les Ouïghours, sinon des Antillais qui se sentent exaspérés d’être français sans être tout à fait français, de se sentir exclus, dépréciés, et sans identité claire car sans pays indépendant, et coupé des autres peuples antillais autour d’eux ?

Il suffirait que la récession continue, et que les difficultés économiques s’éternisent, et ce n’est pas seulement à des problème sociaux que nous ferons face, mais à une remise en cause de l’unité même de la république française. C’est à la faveur d’une crise économique profonde que les Antillais – entre autres – pourraient revivifier un mouvement d’indépendance digne de ce nom.

La Chine, de son côté, fait face à un défi social absolument gigantesque, incomparable avec ce que vit la France, et aucun régime, aucun gouvernement, fût-il démocratique, ne pourrait éviter que des violences éclatent.

Des centaines de millions de pauvres, voilà ce que ce pays doit gérer. Lorsque l’économie tourne à plein régime, lorsque la croissance est à deux chiffres, tout le monde trouve au moins un peu d’espoir de s’en sortir, mais lorsque la croissance tombe à un seul chiffre, disons 6 ou 7%, l’économie ne génère plus assez d’emplois et, soudain, ce sont des millions de personnes qui se retrouvent sans rien et dans le désespoir. C’est assez pour créer des désastres humains. Dans la classe moyenne, les choses deviennent plus dures, cela se voyait déjà en 2007/2008, mais on accepte son sort, et on serre les dents. Mais pour tous ceux qui n’avaient presque rien, c’était le retour dans la misère ; ceci est inacceptable et génère de la violence.

Le mécanisme décrit ci-dessus n’a rien à voir avec le fait que le régime de Pékin soit démocratique ou non. Les violences du Xinjiang ont, certes, à voir avec des problématiques ethniques et territoriales, mais pas plus que les manifestations qui ont eu lieu en Guadeloupe il y a quelques mois.

Chez nous, dans nos « colonies » à nous, il y a eu moins de morts, voire pas de mort du tout. Réjouissons-nous de cela. Mais retenons-nous de donner des leçons aux autres.

xinjiang-cimetiere-kazakh.1247049964.JPGXinjiang, cimetière kazakh.

Le roman d’un Ouïghour

Les émeutes d’Urumqi me rappellent le roman que je voulais écrire sur l’histoire d’un Ouïghour.

Les Ouïghours sont musulmans et ils ont une apparence européenne, disons turque. Quand on est brun et qu’on parle mal, voire très mal le chinois, on peut prétendre en être un, et ça passe. Non que les Ouïghours ignorent le mandarin, mais il est vrai qu’ils sont nombreux à ne pas le parler correctement. Lors de mon voyage dans cette province de l’ouest, je me souviens d’une oasis près de Turfan où très peu de gens étaient capables de communiquer en chinois.

Il m’est arrivé d’être pris pour un Ouïghour, l’année dernière, et c’est un grand souvenir. Dans un taxi, en compagnie d’une femme chère à mon coeur, nous nous lançâmes dans un jeu dont j’ai oublié l’origine. Le chauffeur posait des questions sur moi à mon amie, qui lui faisait croire que j’étais originaire du Xinjiang. Il y a cru sans aucun problème à ma grande surprise. Il me posait des questions auxquelles je répondais mollement. Mon amie, elle, était enchantée, car pour une fois, elle ne passait pas pour une de ces Chinoises qui sortent avec un étranger. J’étais un Chinois, comme eux, mais d’une minorité lointaine.

Nous avons continué ce petit jeu, et cela m’a ouvert des perspectives fictionnelles à perte de vue. J’imaginais que notre mensonge était vrai et l’histoire s’écoulait très naturellement entre mon amie et moi. Nous nous racontions l’histoire de ce garçon chinois musulman qui finit par se promener main dans la main avec une Chinoise. Je demandais à mon amie si elle pouvait envisager une histoire d’amour avec un Ouïghour, à quoi elle répondit oui sur le principe mais qu’elle n’aimait pas leur odeur. La question de l’odeur est en fait vite réglée, car elle avoua très vite que les étrangers en général puaient trop fort pour elle, et qu’elle faisait un écart à ses principe pour moi…

Nous visitions Xian et sa région, à ce moment-là, une ville célèbre dont les Chinois disent qu’elle est à l’ouest (comme son nom l’indique), alors qu’en réalité elle est au centre géographique du pays. Nous visitions des mosquées, et il y avait de nombreux musulmans autour de nous, dans la ville. Que l’on me prenne, moi, pour un Ouïghour, ne laissait pas de m’émerveiller, car eux-mêmes, les musulmans de Xian, ne me prenaient en aucun cas pour l’un des leurs.

Curieux de voir si l’attitude des Chinois à mon égard allait changer, j’ai gardé mon rôle plus d’une journée entière. C’était facile : le Ouïghour que j’incarnais était en fait très acculturé à l’Europe car, après avoir passé son enfance à Turfan, et avoir rencontré des étrangers dans les montagnes de l’Altaï, il avai obtenu une bourse qui lui avait permis de faire des études en France.

Dans les faits, rien ne changea. On me traita avec le même respect, la même politesse. On s’intéressa plus à moi, certes, mais la curiosité n’était pas si grande qu’on aurait pu le penser. L’idée qu’un Ouïghour s’occidentalise et revienne en Chine, bardé de diplômes mais parlant un mandarin désastreux, et au bras d’une Chinoise han avec qui il communiquait en anglais, tout cela n’avait rien d’incroyable à l’homme de la rue.

Parfait, me suis-je dit, un vrai roman réaliste s’ouvre à moi.

Adieu l’allemand

J’ai participé à ma première manifestation politique en terre étrangère. Nous avons protesté contre les restructurations prévues à l’université qui prévoient de licencier plus de 100 enseignants et de fermer le département d’allemand.

Déjà, les langues étaient si peu nombreuses qu’elles étaient regroupées avec les études en traduction, en cinéma et en théâtre, sous la dénomination de School of Languages, Literatures and Performing Arts. En tant que tel, ce regroupement me plaisait car il me faisait miroiter des échanges, des passerelles entre ces différents champs. Des passerelles existent à mon niveau d’étudiant chercheur, dans la mesure où je fréquente des chercheurs en traduction, je prends le soleil avec des gens du cinéma, bois des pintes avec des mecs d’espagnol.

Mais la décision de se débarrasser de l’allemand porte un coup, car elle prend place dans une évolution générale qui n’invite pas à la confiance dans l’avenir des lettres dans cette université.

En quelques années, on a « fermé » l’histoire de l’art, l’italien, le russe, le grec, le latin. Aujourd’hui l’allemand. Il ne reste que le français et l’espagnol, un soupçon de portugais et l’indéracinable gaélique. Le français est traditionnellement étudié au collège et au lycée, et l’espagnol bénéficie de la mode (qui commence à passer à mon avis) pour l’Espagne et l’Amérique du sud. Une école de langues qui n’enseigne que deux langues, ça fait un peu tache, dans une université qui cherche à être dans l’élite des établissements britanniques.

Ce qui est prévisible, vu l’évolution que j’ai rappelée, c’est que la direction évacue complètement les langues étrangères, pour concentrer ses efforts sur d’autres domaines de recherche, plus porteurs, ou plus susceptibles d’apporter du prestige ou des financements.

Les Français doivent regarder ce qui se passe ici, au Royaume-Uni, pour ne pas répéter les mêmes aberrations quand le système français sera devenu, lui aussi, plus proche d’une administration privée. Quelle image de l’éducation et de la culture veut-on donner ? Doit-on se spécialiser ou garder une éthique de culture générale ? 

Quelle que soit la stratégie mise en place par les dirigeants de l’université de Belfast, il reste que l’image que tout cela nous renvoie est celle d’un pays qui tourne le dos aux autres cultures et à la culture classique. C’est dommage car ce n’est pas le cas ici, pas plus qu’ailleurs.

Aquarelle du Brésil : mon rêve d’Amérique

Un joli film musical pour vous, car vous avez été bien sages.

Un bon exemple de Soft Power où l'Américain vient exprimer l'art brésilien avec ses outils à lui, qu'il sait assez universel pour séduire le monde entier. Il donne le beau rôle au perroquet brésilien, José Carioca, sympa et bien élevé, alors que l'Américain Donald Duck ne sait même pas lire, ne sait pas danser, ne sait pas dessiner, s'énerve et adopte pour finir la culture de l'autre. D'ailleurs, dans le film, Donald apparaît comme la transformation d'une fleur exotique, fécondée par une abeille (je laisse le loisir de l'interprétation à qui le veut). Il était déjà dans le paysage brésilien. L'Américain ne conquiert pas, il n'envahit pas : il est toujours déjà là.

C'était l'époque où les Américains séduisaient par leur seul talent, et étaient irrésistibles. Ils le sont encore, mais on se méfie davantage d'eux. Et surtout, depuis l'époque de ce film, ils ont conquit et ont envahit. Alors, leur soft power, il est devenu un pouvoir culturel hégémonique qui écrase tout sur son passage. Dans ce film, la samba brésilienne est à égalité avec le cinéma d'animation. En terme d'échange culturelle il y a égalité.

Il paraît que Walt Dysney a inventé ce personnage de Jose Carioca pour convaincre les pays d'Amérique latine à rejoindre les Américains dans l'effort lors de la deuxième guerre mondiale.  Je ne vois pas ce qui permet de le percevoir ici. Moi, ce que je trouve fascinant, c'est le spectacle de l'Amérique. L'utopie naïve du perroquet et du canard qui se serrent dans les bras, et le rêve que les deux Amériques ont toute la vie devant elles et inventent ensemble, avec tous leurs melting pot, une culture populaire variée, joyeuse, complexe, profonde.

Malheureusement, peu de gens élevés au rock anglo-saxon peuvent encore être sensibles aux sambas. Et les choses ne se sont pas passés, pour les Amériques, aussi idéalement qu'on l'avait rêvé dans les années 40.

Infamie du « commerce équitable »

Mes amis brésiliens détestent voir la mention « Fair Trade » (commerce équitable) sur les produits des grands magasins. Ils trouvent cela humiliant. Leur argument est simple et diaphane : ce sont les taxes élevées qui empêchent nos producteurs de vendre dans les pays riches. Baissez vos taxes, mettez-les au même niveau que celles que rencontrent vos produits quand ils entrent sur nos territoires, et vous verrez que nous n’auront pas besoin de « Fair Trade ».

Ce qu’ils trouvent vraiment humiliant, c’est que dans ce processus des produits plus chers, étiquetés « Fair Trade », les Européens semblent faire une faveur aux producteurs du tiers-monde. Ils reproduisent et fossilisent l’image d’un tiers-monde misérable, incapable de s’en sortir par lui-même, alors même que les pays riches font tout pour laisser la majorité du monde dans la pauvreté.

Nous parlions de cela avec un Irlandais au fait des problèmes du monde, et celui-ci critiqua l’idéologie de la charité en général. J’étais d’autant plus d’accord avec lui que j’avais déjà fulminé contre l’ignominie de la charité. Mais ce qui m’interloquait ici, c’est qu’on ne devrait pas appeler le commerce équitable, « charité ». La charité ne devrait pas intervenir du tout dans le commerce.  Pour dire les choses autrement, tout commerce devrait être « équitable ». Le commerce normal, c’est l’accord entre deux parties sur la qualité d’un produit et son coût. Les deux parties marchandent, discutent, jusqu’à trouver un accord qui les satisfasse. Or, aujourd’hui, nous avons tellement intégré l’idée que nos industriels écrasent les petits producteurs, ou foulent aux pieds les pays pauvres, que nous acceptons avec magnanimité de voir l’équité dans les échanges comme une exception.

La règle, c’est que nous écrasons tout le monde, l’exception c’est quand nous payons au prix normal. Et quand nous payons au prix normal, nous le faisons en disant que nous venons en aide aux pauvres. Pas sûr que les gens charitables ne soient pas finalement pires que ceux qui s’en foutent carrément, car ceux-là au moins ne sont pas hypocrites. Et la charité, le commerce équitable, sont des inventions qui nous aident à écraser les gens tout en nous donnant une image de personnes généreuses.

Evolution de la situation pakistanaise

Mon colocataire pakistanais n’a pas de bonnes nouvelles à m’annoncer. Sa famille reste bloquée dans la vallée Swat, et les Talibans menacent toujours.

Je note chez mon colocataire un changement de vocabulaire. Avant les événements, il était relativement favorable aux talibans. Il disait que les Américains faisaient d’eux des terroristes, mais que lorsqu’ils combattaient les Soviétiques, ils les appelaient les moudjahidines (combattants). Il rappelait avec fierté que ces gens n’avaient jamais été vaincus, de toute leur histoire.

A présent, il dit d’eux qu’ils sont des terroristes, ou à tout le moins que la loi islamique qu’ils veulent imposer dans le pays n’est pas le vrai Islam. Il dit qu’ils veulent obliger les gens à porter la barbe mais que nulle part dans le coran cette obligation n’est écrite. Mon colocataire s’énerve un peu mais il ne veut pas parler longtemps de cela. Il disparaît dans sa chambre où il écoute de longues chansons pakistanaises.

Le Pakistan chez soi, à Belfast

Dans une communauté, il y en a toujours qui travaillent plus que d’autres, c’est ainsi. Dans le couple, ce fut longtemps la femme qui travaillait plus que l’homme. Cet ordre tend à s’inverser, j’ai l’impression, ou alors c’est moi qui suis incapable de tomber amoureux de femmes douées manuellement. Je suis peut-être naturellement attiré vers les princesses et les pseudo-princesses qui n’en font pas une rame. Les sociétés humaines sont ainsi, paraît-il, ainsi que celle des fourmis, m’a-t-on dit. Des gens travaillent peu, ou pas. Il convient de s’y faire et de ne plus rêver aux sociétés voltairienne où chacun travaille et contribue au bien-être général.

Dans une maison aussi, à moins d’instaurer un ordre de ménage un peu ennuyeux, certains mettent plus la main à la pâte que d’autres. C’est tombé sur moi ces temps-ci, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les premiers mois de ma vie à Belfast, je ne faisais pas grand chose. A cette époque, il y avait une fille dans la maison, c’est peut-être elle qui s’activait sans que je le sache.

Mon colocataire pakistanais contribue malgré tout au bien-être de la maison. En échange de mon surplus de travail domestique, j’apprends toute sorte de choses sur l’Islam, sur sa supériorité relative et absolue, ainsi que sur le Pakistan et sur l’histoire des Pachtounes. Il vient de la “Swatt Valley”, dans les montagnes de l’ouest, jouxtant l’Afghanistan. Il m’a tout expliqué sur son peuple, combien il est fier de ne pas provenir d’Inde. Cela le comble d’aise, car il déteste les Indiens. Son peuple vient des Juifs, voilà la théorie. Son peuple serait la fameuse tribu perdue dont parle l’ancien testament. Ce n’est qu’une théorie, il ne semble pas y avoir de preuves. Bizarrement, sa judaïté supposée ne le conduit pas à nourrir de sentiments affectueux pour le peuple juif.

L’autre matin, il était inquiet. Des violences avaient eu lieu dans sa région, entre l’armée pakistanaise et les Talibans réfugiés dans ses montagnes. Aujourd’hui, la presse anglaise fait état d’un million trois cent mille personnes sur les routes, dans la province où vit sa famille. Sa famille aimerait partir en exil, mais les routes sont bloquées à cause de l’exode actuel. Ils ont de la famille à Peshawar, et c’est là qu’ils aimeraient aller. Pour l’instant, ils sont un peu bloqués et mon colocataire continue d’aller à l’université tous les jours.

Je m’attendais à ce qu’il me donne une version des faits différente de celle qu’on voit dans les médias britanniques, mais pour l’instant, il traite les talibans de terroristes, ce qu’il ne faisait pas avant les événements.

Il faudrait vivre dans des maisons où se rencontreraient, depuis tous les coins du monde, des gens qui pourraient s’expliquer le monde à leur manière. Ce serait le journal télévisé chez soi, expliqué aux simples d’esprit et aux sages précaires.

Colocataires

Les matins ensoleillés, où l’on aime se réveiller aux côtés de belles femmes un peu grasses, je fais souvent l’objet d’attaques religieuses.

Mon colocataire pakistanais veut me convaincre que l’Islam est la religion la plus vraie. Il ne me convainc pas par des arguments affectifs, ni liés à l’espoir ou au désespoir, ni au supplément d’âme, ni à la vie après la mort. Non, c’est la vérité du Coran qu’il souligne sans arrêt, et son exactitude scientifique, non moins que son acuité logique. Il m’explique que la Vierge Marie, ce n’est pas logique. Moi, je suis prêt à tout accepter du moment qu’on me laisse préparer mon porridge. Il me parle aussi d’un personnage de la Bible qui tue « des milliers de Palestiniens avec une épée ». Voilà qui n’est pas scientifiquement admissible, à ses yeux. Moi ce qui m’étonne, c’est le mot « Palestiniens » dans la Bible.

Lui et le colocataire nord-irlandais se lancent parfois dans des disputatio à la limite du médiéval. Le nord-Irlandais est un chrétien assez fervent. (« Chrétien » tout seul, ça veut dire protestant, généralement évangéliste). D’après le Pakistanais, c’est même un dévot. A mes yeux c’est surtout un gourmand qui a récemment réduit ses portions de nourriture de moitié, et qui dit se sentir mieux depuis. Mais il mange quand même toute la journée.

Le musulman et le chrétien s’entendent bien, malgré tout, car ils ont un ennemi commun : le Slovaque. Responsable de la maison devant les propriétaires et un peu maniaque de la propreté, le Slovaque vaque à ses obligations avec un air ronchon, largement dû à ses horaires de travail – il travaille le jour et la nuit, pour faire court. Comme les deux religieux ne font strictement rien et salissent beaucoup, c’est au Français et au Slovaque qu’incombe la tâche d’éviter à la maison de sombrer tout à fait dans un statut de porcherie. Pour le moment, je le fais sans déplaisir car je ressens de la gratification à travailler pour la communauté. Mais le Slovaque est au bord de la dépression. La saleté et, surtout, l’indifférence des autres à ses injonctions, le poussent au désespoir. Il s’en ouvre à moi, parfois, quand on se croise dans la cuisine, dans de longs soliloques gromellés, mais je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit, alors je vaque, moi aussi, à mes occupations en opinant du chef de temps en temps pour faire bonne mesure.

L’Irlandais, en plus d’être paresseux et très sympathique, est de droite. Il dit être « républicain ». Mais en anglais, republican, ça peut vouloir dire plusieurs choses. Je dis « républicain irlandais » ? Il dit non, que la politique irlandaise ne l’intéresse pas. Non, « républicain américain ». Il adhère, en fait, au parti républicain de George Bush. Je ne savais pas que c’était possible en Europe et pour un non-Européen, mais après tout pourquoi pas ? Il n’aime pas Barack Obama, qu’il trouve trop désireux de plaire à tout le monde. « Diriger, ce n’est pas plaire », dit-il, ce en quoi je lui donne raison.

C’est aussi pour garder de bonnes relations avec mes colocataires que je fais sans rechigner le double des tâches ménagères depuis qu’ils sont arrivés. Je ne voudrais pas qu’ils fuient à chaque fois qu’ils me voient, comme ils le font avec le Slovaque. J’ai l’air de m’en plaindre, mais j’aime bien qu’on cherche à me convaincre d’adhérer ou de croire à quelque chose. Le prosélytisme, ça fait passer le temps. Et puis quitte à partager une maison, autant que ce soit dans de bonnes vibrations.

Entre les deux Amériques

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Mes amis argentins prirent un chili con carne. Je trouvais ce choix risqué, dans un pub irlandais d’une petite ville assoupie du comté Antrim, mais je ne dis rien.

Bêtement, comme toujours, je me suis demandé ce que cela représentait pour eux, la bouffe mexicaine. Est-ce exotique ? Et si oui, en quoi ? En tant qu’Argentins, voit-on le Mexique comme un pays d’Amérique latine, dont la cuisine est assez proche, ou est-ce parfaitement étranger ? Par comparaison, si je me trouvais sur un autre continent, je considèrerais les cuisines polonaise, turque ou libanaise, comme proches de mes habitudes culinaires (d’ailleurs à mon arrivée en Chine, en 2004, je mangeais souvent des spécialités de la minorité turcophone, les Ouïghours, qui rappelaient l’Europe par bien des aspects.)

Mes amis me répondent qu’il n’existe aucune relation entre l’Argentine et le Mexique. Non seulement les deux pays sont très éloignés l’un de l’autre, mais ils ne sont pas sur le même continent et n’appartiennent pas aux mêmes organisations internationales. Très vite j’oublie la nourriture pour mieux comprendre comment ils perçoivent leur territoire. Je sens quelque chose d’étrange dans ce qu’ils me disent, mais je ne saisis pas encore quoi.

Je suis passionné par la manière qu’on a de se représenter nos espaces. Doté moi-même d’un très mauvais sens de l’orientation, j’ai souvent besoin de cartes et de plans pour me repérer, et encore, je fais de nombreuses erreurs. Je suis donc un grand lecteur de cartes, et je suis toujours émerveillé par le grand flou dans lequel les gens vivent, concernant la géographie. On vit très bien dans l’aberration, c’est ce qui me fascine. Une amie chinoise pensait que l’Europe et l’Amérique étaient un seul continent, par exemple, un grand territoire incluant aussi l’Australie, et qui devait s’appeler l' »Occident ». Plus tard, j’avais éprouvé la plus grande stupéfaction devant la perception des Chinois de leur propre territoire : ils voyaient leur pays comme plus petit et beaucoup moins désertique qu’il ne l’était en fait.

Mais là, je tombais des nues en écoutant mes Argentins. Ils me disaient qu’une mer séparait l’Amérique du nord et l’Amérique du sud. Ce n’est pas tout à fait faux, mais il semblait exclure l’Amérique centrale qui fait le joint entre les deux sous-continents. Et il riait de me voir si ignorant de ces choses. « C’est drôle que tu ne saches pas cela », disait la fille, dans un sourire très étonnée. Elle me croyait cultivé et well travelled, comme on dit ici. « Tu ne savais pas que Cuba était une île ? » Si, dis-je, mais j’ai toujours pensé que si on allait vers l’ouest depuis Cuba, on tombait sur de la terre, la bande de terre qui relie les deux Amériques. « Non non, dirent-ils. On te montrera sur une carte. »

Ils ont fini par insinuer le doute en moi. Une mer entre les deux Amériques ? Mais alors, pourquoi avoir creusé le canal de Panama ? Un doute est apparu aussi dans leur esprit quand nous avons abordé le canal de Panama. Nous avions tous appris à l’école qu’il avait été creusé pour que les bateaux puissent passer de l’Atlantique au Pacifique sans devoir contourner le continent par le sud. Mais alors, à quoi cela avait-il servi si une mer prenait place entre les deux Amériques ?

Nous avons laissé là le sujet et avons terminé le repas dans un sentiment de méfiance réciproque. Ils trouvèrent le chili assez infect en définitive, preuve s’il en est qu’il ne faut pas commander de plats exotiques dans les pubs irlandais.