Pourquoi je ne parle pas de ceci ni de cela

On me reproche parfois de passer sous silence des sujets jugés plus graves, plus urgents que ceux que j’aborde ici. Mais il faut que je le dise clairement : La Précarité du sage n’a jamais eu pour ambition de courir après l’actualité ni de répéter ce que tout le monde sait déjà.

Si je parle ici d’un genre littéraire, d’un auteur ou même d’un muret en pierre sèche, c’est précisément parce que je n’ai pas trouvé ailleurs les mots, les intuitions ou les points de vue que je m’apprête à poser. C’est cette absence qui justifie mon geste. On ne vient pas ici chercher des redites, des indignations légitimes ou des commentaires de culture générale. Je le sais comme vous qu’Israël commet l’irréparable, que tuer des enfants c’est mal, pourquoi en parlerais-je au moment même où tout le monde en parle ?

On vient sur ce blog pour entendre quelque chose d’autre, je crois. Lire quelque chose d’autre. Peut-être d’insolite. Parfois de maladroit, probablement aussi d’un peu idiot, mais quelque chose qui vient d’une vision, d’une prise de conscience.

Cela me vaut des désaccords et cela blesse parfois. Rappelez-vous mes textes sur la musique populaire : quand j’ai dit que rock, reggae, folk, punk, hard rock – tout cela, en réalité, procédait du même modèle de chanson que la variété. Que c’étaient des ritournelles, ni plus ni moins complexes les unes que les autres, avec des changements de surface, de texture, de style. Des lecteurs se sont sentis insultés.

De la même manière, quand j’ai commencé à écrire sur Sylvain Tesson, j’ai vu avant tous les journalistes et les critiques le nœud stylistique et idéologique de ses textes. Il ne s’agissait pas seulement de dire qu’il était “de droite” ou “réactionnaire” comme une étiquette jetée à la va-vite, mais d’analyser une construction d’écriture, une façon de faire du style un masque. Là encore, les réactions ont été vives. Mais force est de constater que mes intuitions se sont révélées exactes.

Dans le champ politique, je ne parle pas de Gaza parce que d’autres en parlent, et le font très bien. Je n’ai rien à ajouter aujourd’hui à ce qui est su, documenté, analysé, disséqué, montré, crié. Et si j’en ai parlé, ce fut il y a vingt ans. Mon angle d’attaque était moins la Palestine elle-même que la pression exercée par les soutiens d’Israël sur nos médias. À une époque où nommer les réseaux pro-israéliens en France vous valait l’accusation d’antisémitisme, le soupçon, l’isolement. Je me souviens de textes de 2008 où j’alertais déjà sur ce que je percevais : une hégémonie silencieuse, un pouvoir d’influence plus que de conviction.

Aujourd’hui, les choses se sont clarifiées. On sait. On voit. Les masques sont tombés. Les partisans inconditionnels d’Israël, qu’ils soient d’extrême droite ou dans une position devenue intenable au centre – comme Mme Braun-Pivet, comme Mme Bergé – apparaissent pour ce qu’ils sont : les derniers défenseurs d’une cause désespérée. Ils ont perdu la bataille des images, la bataille des idées. Il n’y a plus besoin de les dénoncer. Les médias s’en chargent.

J’ai défendu l’humoriste Dieudonné quand c’était courageux de le faire, entre 2007 et 2014. Maintenant qu’il n’est plus radioactif, je n’ai plus besoin d’en parler. En revanche, j’ai toujours la conviction que Dieudonné est la figure française la plus importante de l’histoire culturelle de notre pays au XXIe siècle.

Ce que j’essaie de faire ici, dans la Précarité du sage, c’est de nommer ce que je ne lis nulle part. D’amorcer des chemins là où personne ne semble vouloir s’aventurer. C’est mineur, c’est fragile, c’est parfois solitaire. Mais c’est aussi cela, ma manière de contribuer.

Dans quelques jours, je publierai un billet sur un terrain dans la montagne. Sur la manière de regarder un chemin, de remonter un muret en pierre sèche, de raconter ce geste. J’espère que vous ne lirez pas cela comme une simple “ode à la campagne” façon supplément week-end d’un journal national. J’essaierai d’en faire quelque chose de singulier.

Qui alimente le plus la haine des juifs en France ?

Caroline Yadan, députée de la 8ème circonscription des Français établis hors de France, interpelle Dominique de Villepin en lui posant la question suivante : Votre positionnement politique et vos jugements anti-israéliens, vos attaques contre Israël, ne sont-ils pas propices à alimenter la haine des juifs en France ?

Ici Caroline Yadan fait un amalgame entre Israël et les juifs. Tout un peuple, des gens qui ont une certaine confession, et les actions d’un État qui par définition est critiquable. Donc critiquer Israël revient à être antisémite. C’est précisément cet amalgame entre un régime et une religion qui est propice à créer des confusions intellectuelles. Car ceux qui aujourd’hui alimentent le plus une image négative, ce ne sont pas ceux qui critiquent mais ceux qui soutiennent les actions d’Israël. Des crimes de guerre à répétition, des massacres.

La députée Caroline Yadan participe, avec ses interventions, à l’opération mondiale de manipulation qui vise à intimider toute personne qui voudrait toucher à Israël. Mais cette stratégie qui vise à se faire craindre ne fonctionne plus et se retourne contre elle-même.

Lire aussi : L’amour des juifs plutôt que la crainte

La Précarité du sage, 2009

Voyons quelques analogies dans l’histoire. Qu’est-ce qui a donné la pire image des Allemands ? Les actions des Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Pourquoi la langue allemande est une langue aujourd’hui peu populaire ? Parce que dans le monde entier, les gens continuent d’associer, même inconsciemment, les Allemands à Hitler. Et aujourd’hui encore, pourquoi personne ne se revendique nazi ou fasciste ? Non pas parce qu’il y a eu des anti-allemands, des anti-fascistes et des anti-nazis qui disent des choses désagréables sur le fascisme ou sur le nazisme, mais parce que les nazis ont commis des crimes horribles.

Pourquoi l’anticommunisme est beaucoup plus fort que le communisme ? Non pas à cause des anticommunistes, mais parce que des gens qui se sont autoproclamés communistes ont commis des actes répréhensibles. Donc Staline a beaucoup plus fait pour alimenter l’anticommunisme que tous les anticommunistes réunis.

Pour continuer sur l’amalgame que l’on fait trop souvent entre l’idéologie de certains et tout un peuple, prenez par exemple la haine des musulmans qui est très nette en France aujourd’hui. La haine des musulmans n’est pas seulement due aux islamophobes d’extrême droite, mais elle est due en première instance à des assassins qui ont commis des attentats en criant Allahu Akbar en France. Ce faisant, ils donnent la sensation aux simples gens que l’islam égale violence, intolérance, attentats.

Il faut donc absolument, pour pouvoir clarifier les choses, empêcher l’amalgame entre une idéologie, un régime politique, et un peuple. En l’occurrence donc, dans le contexte actuel donc, il faut réussir dans le même temps à critiquer Israël sans nuance, tout en chantant l’amour des juifs dans certains aspects de leur production culturelle.

Caroline Yadan, malheureusement, n’appartient pas à ceux que l’on peut louer, car toute son action montre un soutien actif à une action génocidaire. Donc Caroline Yadan fait plus pour alimenter la haine des juifs que tous les militants pro-palestiniens.

22 mars 2025 : Marcher contre le racisme, d’accord, mais pour quelle cause ?

Rivière Isar, Munich. Au loin, le musée de la science et des techniques, le magnifique Deutsches Museum.

Hier après-midi, à Munich, la marche contre le racisme du 22 mars s’est tenue dans un centre-ville animé, où il était parfois difficile, au vu des divers accoutrements, de distinguer les différents rassemblements : manifestations pro-LGBT ou enterrements de vie de jeune fille. Nous avions du mal à déterminer où se trouvait le rassemblement, jusqu’à ce qu’on voie des drapeaux arc-en-ciel floqués d’un message écrit qui stipulaient qu’il s’agissait d’événements liés à la « Semaine Internationale contre le Racisme ». Nous avons décidé d’y participer, ma femme et moi, mais notre action s’est bornée à marcher de Karlplatz jusqu’à la rivière Isar.

Bien sûr, être contre le racisme va de soi, mais comment ne pas ressentir un malaise en voyant, sur l’hôtel de ville de Marienplatz, flotter le drapeau israélien ? Comment ignorer que Munich est une ville où des militants pour les droits des Palestiniens ont été arrêtés, où le soutien à un État dont la politique repose sur une discrimination systémique n’est jamais remis en question ? Avec ce qui vient de se passer en Israël, afficher un tel soutien inconditionnel tout en prétendant marcher contre le racisme relève presque de la provocation.

Être contre le racisme, c’est aussi refuser les amalgames et les discours qui visent à stigmatiser une partie de la population sous couvert de lutte contre l’extrémisme. Depuis des années, nous voyons se répandre des discours sur un prétendu entrisme des Frères musulmans, utilisés comme prétexte pour cibler et persécuter les musulmans dans l’espace public. Si l’on veut être sérieux dans la lutte contre le racisme, alors il faut avoir le courage de dire clairement que la distinction entre islamistes et musulmans ne doit pas être un outil de discrimination.

Il est évident que la violence et le terrorisme doivent être combattus sans relâche. Mais si un islamiste – tant qu’il ne prône pas la violence – n’a pas le droit à la parole, alors qu’en est-il des catholiques intégristes, des fondamentalistes protestants ou des témoins de Jéhovah ? Qu’en est-il de ceux qui acceptent les paroles dégradantes concernant les Palestiniens de Gaza ? Une démocratie qui se veut cohérente doit appliquer les mêmes principes à tous.

Alors oui, marcher contre le racisme, mais pas sans lucidité. En plein ramadan, marcher fait du bien dans le soleil froid de Munich, mais n’est pas très facile. Nous nous sommes assis sur un banc pour regarder passer les promeneurs. Pour nous, c’était à la fois une marche et un sit-in contre le racisme. Arrivés à la rivière Isar, nous avons décidé d’aller voir le film Like a Perfect Unknown sur la vie de Bob Dylan.

Au final, Hajer et moi avons milité toute la journée pour la république. À la fin du film, l’heure de la prière du soir était déjà passée. Nous avions jeûné une heure de plus que tous les autres musulmans. Si ce n’est pas du militantisme, ça !

80 ans après la libération d’Auschwitz : Mémoire, responsabilité et résonances contemporaines

En ce 80ème anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz, il est crucial de revenir sur l’importance historique et symbolique de cet événement, non seulement pour comprendre le XXe siècle, mais aussi pour analyser son impact sur notre époque. Auschwitz, et plus largement les camps de concentration et d’extermination, représentent un point de bascule dans l’histoire des idées, une fracture morale et philosophique qui a redéfini les valeurs humaines. Avec Hiroshima, Auschwitz incarne l’aspect inhumain du siècle, et la fin de notre foi dans le progrès et la technique.

Pour résumer le XXe siècle dans son horreur, il faut convoquer trois mots qui renvoie chacun à un certain extrême du savoir-faire et de l’intelligence de l’occident :

  1. Les déportations de populations
  2. Les camps de la mort
  3. La bombe atomique

La libération des camps a marqué la révélation d’une horreur indicible : un système industriel de déshumanisation. Ce moment a transformé la pensée contemporaine, influençant la littérature, la philosophie et les discours politiques. Primo Levi, dans Si c’est un homme, a offert une perspective supportable en décrivant la vie quotidienne des prisonniers, loin du dolorisme, et en révélant les mécanismes de survie dans un monde concentrationnaire. Ce livre demeure un témoignage fondamental, non pour provoquer un simple “plus jamais ça”, mais pour comprendre, dans le détail, ce que signifie être privé de sa dignité tout en continuant à vivre.

Une commémoration troublante

Cependant, en 2025, alors que nous commémorons cet anniversaire, un paradoxe troublant émerge : certains des descendants des victimes de ces tragédies historiques sont aujourd’hui engagés dans des dynamiques de domination qui reproduisent, dans un autre contexte, des mécanismes de violence et de répression équivalente à ceux mis en place par l’Allemagne nazie. La situation à Gaza illustre cette contradiction. Avec plus de deux millions de Palestiniens enfermés dans une enclave assiégée, Gaza s’apparente à un gigantesque camp de concentration, un espace où les habitants vivent sous un blocus constant, soumis à des bombardements incessants. Et comme par hasard, les experts de la chose militaire observent qu’on a fait tomber sur Gaza plus d’explosif que la bombe d’Hiroshima n’en contenait.

Cette réalité, bien qu’éloignée dans sa forme et son contexte des camps nazis, interpelle par ses résonances symboliques. Les tragédies de la Deuxième Guerre mondiale — camps de concentration et bombe atomique — trouvent une résonance glaçante dans les violences infligées aujourd’hui à Gaza. Ces parallèles soulèvent le cœur et des questions profondes sur la mémoire collective et sur la manière dont elle est mobilisée ou détournée pour justifier des politiques contemporaines.

La nécessité de lire et de comprendre

Pour ne pas sombrer dans la provocation ou le simplisme, il est essentiel de revenir aux œuvres qui éclairent ces expériences extrêmes avec nuance et profondeur. Si c’est un homme de Primo Levi reste une lecture incontournable. De même, les mémoires de Simone Veil offrent une vision personnelle et lucide des camps, évitant les simplifications et les instrumentalisations.

Aujourd’hui, face à une montée des discours extrémistes qui rêvent de déportations, d’épurations ethniques et qui cherchent à étouffer les voix critiques, notamment celles qui défendent les droits des Palestiniens, il est plus urgent que jamais de relire ces textes. Ils rappellent que la mémoire de la Shoah ne doit pas servir à justifier l’injustice, mais à alimenter une réflexion universelle sur les droits humains, la justice et la coexistence.

La divertissement des adversaires : humaniser des Israéliens pour animaliser des Arabes

Image générée automatiquement quand j’ai tapé les mots : « Le divertissement des récits racistes » dans la banque d’images gratuites de mon blog.

On peut reconnaître une chose à Pascal Praud : c’est un professionnel de la télévision. Il a réussi à créer une ambiance, un rythme, un cadre dans lequel le téléspectateur fatigué trouve son compte. C’est du spectacle. Mais ce spectacle, derrière son apparente légèreté, est profondément utile. Il révèle quelque chose. Il met en lumière l’adversaire. L’adversaire de la liberté, de l’inclusion, de la République telle qu’on voudrait qu’elle soit : ouverte et égalitaire.

Une séquence qui en dit long

Hier soir, une séquence m’a particulièrement marqué. Le présentateur évoquait un bébé israélien pris en otage par le Hamas. Autour de ce sujet, trois professionnels : un autre présentateur cité en exemple, une journaliste spécialiste du dossier, et Pascal Praud lui-même. L’objectif était clair : humaniser cet enfant, faire ressentir au spectateur toute l’horreur de cette situation.

Et bien sûr, cela fonctionne. On compatit. On s’émeut. On s’identifie à cette famille israélienne en souffrance. Mais dans le même temps, une question s’impose : où sont les autres bébés ? Où sont les milliers d’enfants palestiniens massacrés dans ce conflit ? Leur humanité, leur souffrance, sont-elles moins dignes d’attention ?

Ce silence assourdissant, cette absence, révèle une idéologie. On veut nous faire pleurer sur le malheur d’une famille, et c’est légitime, mais ce faisant, on occulte volontairement l’autre camp. Comme si ces enfants palestiniens, ces familles détruites, ne méritaient pas le même regard, la même compassion.

Une idéologie décomplexée

Cette séquence de télévision est le reflet d’un racisme décomplexé. Elle repose sur une dichotomie : d’un côté, des êtres humains, de l’autre, des barbares. C’est cette pensée qui permet de traiter un camp avec humanité et l’autre comme une masse indistincte, déshumanisée, réduite à des chiffres ou des clichés.

Et c’est là le cœur du problème. Ce n’est pas seulement une question de narration biaisée. C’est une question de regard sur le monde. Ce racisme tranquille, diffus, se manifeste dans cette incapacité à accorder aux Palestiniens la même individualité, la même dignité qu’aux Israéliens.

Regarder pour comprendre

Alors, pourquoi continuer à regarder une émission comme celle-ci ? Parce qu’elle divertit, oui, mais aussi parce qu’elle éclaire. Elle met en scène une pensée en action, celle qui façonne une partie de l’opinion publique, qui légitime des politiques, qui nourrit des discours d’exclusion et de haine.

Regarder, c’est aussi se préparer. Voir l’adversaire fourbir ses armes, comprendre ses mécanismes, ses stratégies. Ce n’est pas agréable, mais c’est nécessaire.

Et si l’on veut un jour bâtir une société réellement inclusive, réellement républicaine, il faut commencer par dénoncer ces récits, ces silences, et ces regards biaisés.

Les belles campagnes électorales de 2024, # 3 : La France Insoumise. Collectif et coordonné

Ce qui m’a le plus intéressé dans la campagne de La France Insoumise, c’est leur capacité à faire coexister différentes figures puissantes au sein d’un mouvement sans pilier central unique. Contrairement aux campagnes de Glucksmann et de Bardella, celle de La France Insoumise reposait sur trois personnalités distinctes qui ont dominé les médias.

D’abord, Jean-Luc Mélenchon, le chef omnipotent, a réussi à régner sur ses troupes malgré des dissensions internes. Ensuite, Manon Aubry, avec son premier mandat européen, a su démontrer tout son travail politique, économique et institutionnel, incarnant le sérieux et le renouvellement au sein du groupe. Enfin, Rima Hassan, juriste d’origine palestinienne, a marqué les esprits par sa beauté et sa capacité à répondre avec grâce et fermeté aux interviews agressives, mettant en avant la question palestinienne avec une compétence juridique et un aplomb remarquables.

Ces trois figures ont représenté des aspects différents mais complémentaires : Mélenchon avec une stratégie radicale visant à mobiliser les abstentionnistes, Aubry avec un travail concret et intellectuellement rigoureux, et Hassan avec sa capacité à aborder des sujets sensibles et actuels. Leur coordination a montré que La France Insoumise était le parti qui travaille le plus efficacement, à divers niveaux stratégiques, médiatiques et programmatiques.

Ce qui m’impressionne particulièrement chez eux, c’est leur capacité à comprendre les nouvelles compositions populaires de la France, représentant divers groupes marginalisés comme les Français d’origine africaine, les intellectuels précaires, les paysans coopératifs et les jeunes. Leur campagne a été exemplaire, réussissant à augmenter leur score par rapport aux précédentes élections, malgré le fait que les élections européennes ne soient historiquement pas favorables à la gauche radicale. Cette réussite démontre une intelligence politique et stratégique qui mérite d’être saluée par une troisième place dans le palmarès de la sagesse précaire.

Ceux qui aiment la France voteront à gauche

On a vu ce qui s’est passé tout le long des élections européennes. Une bonne partie de la France cherche à criminaliser la gauche. Et pour criminaliser la gauche, on s’en prend à son chef le plus charismatique, Jean-Luc Mélenchon. Donc on tape sur lui, abondamment, de tous côtés. Les gens disent qu’il est un frein, qu’il est un poids, qu’il est un repoussoir. Ce qui n’est pas complètement faux pour des personnes âgées surtout. Mais il est un repoussoir aussi parce qu’il concentre toutes les attaques sur lui.

S’il se retirait de la lumière, étant donné que la classe médiatique a très peur de la gauche, et qu’elle est organisée contre un projet de rupture, elle concentrerait exactement la même intensité de l’attaque sur différents sujets, sur le leader suivant. Ça pourrait être n’importe qui. Et d’ailleurs, si Mélenchon se retirait, la plus grande probabilité est que les chefs se retrouveraient à nu et ne trouveraient pas de point d’entente. Marine Tondelier serait incapable de s’entendre avec M. Faure, qui serait très agacé par M. Roussel, et qui serait à son tour radicalement opposé à M. Bompard ou Mme Pannot. Et ils ne trouveraient pas de point de ralliement.

Depuis 2022, et pour la première fois depuis longtemps dans l’histoire de la gauche, l’ensemble des partis de gauche se mettent d’accord sur un programme. C’est déjà extraordinaire. Ils passent des accords électoraux, et s’ils font campagne sans leader, eh bien c’est rafraîchissant.

Mais ceux qui aiment la France voteront pour eux.

Des collusions avec des puissances étrangères

D’un pur point de vue géopolitique, tous les partis en place ont des connivences avec des étrangers, mais c’est le front de gauche qui présente le moins de prises à l’argument de collusion avec l’ennemi. D’un côté, nous avons des soutiens du président russe Vladimir Poutine, qu’on trouve surtout à l’extrême droite. D’un autre, on trouve des soutiens inconditionnels à Israël, beaucoup présents au RN, chez les Républicains et dans le bloc centriste. On en trouve aussi quelques-uns dans les appareils de partis affiliés au centre gauche, mais ils ne pèsent pas très lourd dans la dynamique du bloc populaire.

Le gros des forces de gauche, pour essayer de faire contrepoids, est accusé d’être antisémite et d’aimer le Hamas plutôt que d’aimer la France. Or, il n’y a jamais eu de soutien inconditionnel au Hamas. On a essayé de lier la France insoumise au Venezuela, disant que Mélenchon serait Chavez, une comparaison faite par le philosophe Raphaël Enthoven, lorsqu’il a dit qu’il voterait pour l’extrême droite plutôt que pour la gauche, révélant ainsi sa vraie nature. Il a préféré Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, « Trump à Chavez », montrant par là qu’il serait prêt à accepter que la France se donne au néofascisme, du moment qu’on laisse Israël commettre le nettoyage ethnique en regardant ailleurs.

Cette histoire de Venezuela était une blague. Personne n’a jamais cru qu’un parti de gauche était vraiment sous l’influence d’un pays d’Amérique du Sud. Comparé au lien évident entre la Russie et l’extrême droite française, il n’y avait jamais eu de lien de subordination concret. Au contraire, les pays d’Europe orientale favorisent la montée de l’extrême droite en France, depuis des années. La presse révèle même que des membres du RN (ou proches du RN) sont payés pour produire de la propagande pro-russe.

La soumission à l’État d’Israël est une chose différente mais tout aussi grave, car on trouve des personnalités jusqu’à la tête de l’Assemblée nationale qui déclarent leur soutien inconditionnel à ce pays. On assiste à un vrai problème de loyauté. C’est pourquoi la critique à la France insoumise et à Mélenchon est si dure et intense aujourd’hui. L’accusation d’antisémitisme est infondée, mais elle se comprend car il existe un petit nombre de personnes très influentes dans les médias et les lieux de pouvoir pour qui il ne faut pas toucher à Israël. Si on défend le droit des Palestiniens, cela les rend extrêmement nerveux. Le fait que l’on ose dénoncer un génocide en cours commis par les Israéliens rend cette communauté nerveuse.

Il ne s’agit pas que de personnes de confession juive, mais aussi de catholiques, protestants et même des musulmans pro-Israël. C’est une option politique, un soutien total à Israël, quelque chose d’épidermique. Comme ils n’ont pas d’arguments face à ceux qui défendent la Palestine, ils les traitent d’antisémites. Et pour convaincre les Français, ils composent des plateaux télé du matin ou soir avec des intervenants répétant en boucle les accusations. La réalité est qu’il n’y a pas vraiment d’antisémitisme parmi les militants du Front Populaire, et c’est chez eux que l’on trouvera plutôt des gens qui veulent défendre la France.

C’est la raison pour laquelle la sagesse précaire, qui est un patriotisme mou et un libéralisme solidaire, préférera donner comme consigne d’aller voter au second tour pour les candidats du Front Populaire.

Le témoignage d’un sage : Rony Braumann

C’est un homme de confession juive qui est né en Israël et qui a grandi dans une adhésion naturelle au projet sioniste.

Son récit de vie est intéressant et sa manière de mettre en perspective sa biographie intellectuelle est passionnante.

L’entretien que je mets ici en ligne est l’épopée d’une conscience qui se libère de ses dogmes et qui cherche une voie droite dans un monde tordu.

Commission d’enquête parlementaire sur CNews : un exercice démocratique

J’ai apprécié de voir ces quelques députés poser des questions, calmement, aux patrons du groupe Canal, de CNews et à trois animateurs d’émissions. L’ambiance de travail était bonne, tendue comme il sied, avec des critiques, des reproches et des remarques acerbes, mais avec politesse et une remarquable tenue des temps de parole.

Le sage précaire a beau être précaire, il est un peu rigide et autoritaire dans son fonctionnement, et il aime que les choses se passent dans la discipline.

Le grand problème est naturellement qu’un homme d’affaire richissime, multi-milliardaire, possède des médias influents, les téléguide et manipule à travers eux l’opinion du peuple. Cet homme, Vincent Bolloré, est possiblement dangereux pour la démocratie et à tout le moins une anomalie dans une république qui se définit comme « démocratique, laique et sociale ». Son

Ils battent leur coulpe à propos d’une émission pro-catholique qui venait de qualifier l’avortement comme première cause de mortalité dans le monde, devant les cancers. À quelques jours du vote sur la constitutionnalisation de l’avortement, cela faisait mauvais effet. De fait, la critique de l’avortement est légitime, mais le comparer à un meurtre de masse vous fait passer pour un réac d’extrême droite, c’est ballot. Alors ils ont présenté leurs excuses et sont venus à cette audition en renouvelant leurs excuses.

Le rapporteur de la commission, député LFI Aurélien Saintoul, en a alors remis une couche en leur disant que l’émission en question était très anti-avortement dans son ensemble et en cohérence avec le graphique incriminé qui associait l’avortement à un meurtre.

Ce député, je ne le connaissais pas et il m’a impressionné. Sur Wikipedia, on apprend que le citoyen Saintoul est agrégé de lettres classiques mais au vu des dates de sa jeune vie, il semble qu’il n’ait pas beaucoup enseigné. En tout cas il a bien tenu son rôle de rapporteur et il a posé de bonnes questions à des vieux loups de mer de la télé. Ces questions les ont tous tellement énervés que la presse de droite ne retient pas ses coups contre Saintoul et ses camarades députés. Les journalistes avaient pensé venir dérouler leurs argumentaires et story-telling pour enrubanner les petits députés, mais ils furent blessés de voir les députés leur demander de répondre aux questions. Ils furent blessés parce que d’ordinaire c’est leur travail d’empêcher les politiques de noyer le poisson.

Cette audition était donc un bon moment d’instruction politique et de divertissement médiatique : l’arroseur arrosé, le gag marche du tonnerre depuis le film des frères Lumière. Pour le coup, les deux vidéos de deux heures de commission parlementaire sont plus marrantes à écouter que nombre d’interviews politiques menées par de hargneux journalistes cherchant bêtement à destabiliser Mélenchon, Zemmour, Villepin ou un macroniste.

J’ai aimé qu’on aborde frontalement les procédures « bâillons » qui consistent à donner de l’argent à des employés pour qu’ils se taisent jusqu’à leur mort concernant l’organisation de l’entreprise. Des centaines de personnes harcelées par Bolloré et ses hommes de main ont été brisées, puis virées, et en échange de cent cinquante mille euros, on leur dénie le droit de parler, de témoigner, d’informer. C’est choquant à bien des égards quand on sait combien les gens ont besoin d’argent. Pour le milliardaire, ces sommes sont des gouttelettes qu’il asperge négligemment sur la populace. Vous voulez cet argent ? Promettez-moi de vous taire à jamais et il est à vous.

Jean-Christophe Thierry : C’est parfaitement légal ! Je suis vraiment surpris par ce type de commentaire.

Aurélien Saintoul : Vous avez le droit d’être surpris. En l’occurrence cela ne change rien à mon propos. Je trouve curieux qu’on puisse se poser comme le principal défenseur de la liberté d’expression et d’utiliser tous les moyens légaux à disposition pour réduire l’expression des journalistes.

Audition de la commission parlementaire, 1:12:00.

Très bien envoyé, la réplique est juste et précise. Et c’est la raison pour laquelle tous ceux qui militent contre la gauche sont furieux et traitent cette commission de tous les noms. On parle de flics, de dictature, d’interrogatoire, etc. J’ai l’habitude de me faire insulter moi aussi quand je découvre et mets au jour des saloperies dans des textes littéraires. Les réactions sont généralement de l’ordre du scandale : mais comment osez-vous, vous qui n’êtes rien, dévoiler une vérité ?

Une autre séquence de cette commission fut pour moi très intéressante. Le député Aymeric Carron, lui aussi habitué aux insultes en dessous de la ceinture, pose des questions au chef de CNews, non pas aux journalistes : combien y a-t-il de morts à Gaza ? Vous ne le savez pas et pourtant le chiffre de 30 000 morts barre toute la une de Libération. « Vous qui dirigez une chaîne d’infos, vous ne lisez pas la presse. »

Ce qui est important ici est de démontrer que CNews défend outrageusement les crimes d’Israel et fait le silence sur la tragédie de Gaza. Position idéologique qu’on a le droit de tenir, mais sur une chaîne d’opinion d’extrême-droite, privée, et non sur une chaîne d’information diffusée gratuitement sur un canal de la TNT.

Carron pose ensuite les questions suivantes : est-ce que vous dénoncez les meurtres de journalistes par l’armée israélienne ? Est-ce que vous dénoncez la censure du gouvernement israélien qui interdit aux journalistes étrangers de couvrir la guerre à Gaza ? Naturellement, le patron de chaîne de répond pas, essaie de noyer le poisson, et passe la parole à un collègue. Mais c’était un coup de génie de demander s’il était capable de dénoncer puisque ce fut la question lancinante pour déstabiliser la gauche, à savoir de demander une dénonciation du Hamas.

Comme Monsieur Nedjar n’a pas répondu, au bout de l’audition, après deux heures et quarante-deux minutes d’échanges, le rapporteur Saintoul repose les questions. Condamnez-vous la censure et les meurtres de jounalistes dont Israel se rend coupable ? Là encore, refus de répondre et gêne. Le député doit s’y reprendre trois fois pour obtenir la réponse que M. Nedjar « condamne la mort de tous les journalistes, et au-delà des journalistes, de tous les êtres humains qui se trouvent d’un côté ou de l’autre de la frontière. » Chacun y verra ce qu’il veut. Moi je décide d’y voir une volonté de ne jamais critiquer Israel, quelles que soient ses exactions et ses crimes. D’autres interprèteront différemment ces paroles.

Ce qui est certain, en définitive, c’est que les députés de tous bords ont su se rendre indispensables aux débats de notre temps. Des choses ont pu être dites ici qu’on n’a jamais entendues ailleurs, et cette audition constitue un document d’archive important pour prendre des décisions sur l’emprise des médias par l’extrême-droite. Chacun peut dorénavant se positionner en fonction de ses biais idéologiques.

Un dimanche pas au niveau

Pendant que ma moitié et la sagesse précaire en corps constitué se promenaient au lac Tegern, Tegernsee en allemand, les médias français tournaient des entretiens politiques.

Sur BFM, Benjamin Duhamel interrogeait Adrien Quatennens sur Lula, le président du Brésil. Au moment au Israël bombardait sans répit des pauvres gens sans défense, pris au piège d’un territoire fermé, l’intervieweur voulait qu’on commente une phrase de Lula.

Le président brésilien, en effet, avait comparé l’action gravissime d’Israël avec la Shoah, ce qui était choquant aux yeux de M. Duhamel mais qui est une banalité inévitable dans l’esprit des hommes depuis cinquante ans déjà.

Sur France 3, Éric Zemmour refusa de parler des bombardements d’Israël. Francis Letellier fut pourtant moins hors-sujet que son confrère M. Duhamel, et rappela les enfants morts dans un hôpital détruit par Israël, mais Zemmour préféra parler des crimes du 7 octobre 2023. Un journée d’horreur d’il y a quatre mois pèse plus lourd que cent cinquante journées d’horreur commises depuis le 7 octobre.

Zemmour déclara finalement : « Nous n’avons pas à exiger quoi que ce soit des Israéliens. Les Israéliens conduisent leur guerre comme ils veulent. Ils doivent éradiquer le Hamas après ce qui s’est passé le 7 octobre. »

L’inénarrable CNews a invité ce dimanche l’inénarrable Michel Onfray, on sait donc par avance ce qui fut dit, et que ce ne fut pas à la hauteur des temps que l’on vit. Par acquit de conscience, j’ai écouté cette heure indigente en lecture accélérée, tout en cuisinant une ratatouille. Je confirme qu’il n’y a eu aucune surprise, donc je vous fais le décompte de l’émission présentée par Sonia Mabrouk :

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  • Introduction et sommaire : 1 minute
  • CNews est la seule chaîne pluraliste en France : 21 minutes
  • La colère agricole : 12 minutes
  • Russie/mort de l’opposant Navalny : 5 minutes
  • Israël comparé au nazisme : 6 minutes
  • Conclusion/présentation du dernier livre de Michel Onfray : 1 minute.

Sur la tragédie qu’Israël fait vivre aux Palestiniens, Onfray aura eu cette phrase extraordinaire : « Israël se défend, ce n’est pas au Hamas de dire jusqu’où Israël peut aller. » Le philosophe a aussi parlé des « jérémiades » des Palestiniens qui n’auraient pas assez d’argent pour payer « des violons à leurs enfants », alors que les dirigeants palestiniens « ont détourné tellement d’argent ». Pas au niveau.

L’émission C Politique sur France 5, présentée par Thomas Snégaroff, s’est concentrée sur l’unique question de la guerre en Europe, coincée entre la Russie et l’Otan. Les invités, spécialistes de politique internationale, ont surfé assez brillamment sur les derniers mouvements de Poutine, de Trump, de Scholz, de Van der Leyen et de Macron, mais de manière concrète et pragmatique.

Finalement, il n’y a que cette émission, sur le service public comme par hasard, qui était au niveau des événements de notre temps et de notre actualité.