Pierre Rabhi, la belle histoire

Tout commence dans le soleil d’Algérie. Pierre Rabhi raconte une enfance lumineuse et sage dans le sud de l’Algérie. Il raconte une pauvreté joyeuse et tranquille. Puis quand il immigre à Paris, il raconte la désolation du travail en usine, et son rêve d’avoir un lopin de terre. Dans son combat quotidien, il rencontre une Française aux yeux verts, qui travaille dans un bureau. L’immigré vertueux et la belle autochtone de la classe ouvrière se plaisent. Ils vivront leur histoire d’amour dans le travail du corps, dans la pauvreté, mais dans la beauté de la nature.

Le petit homme ne promet pas à la jeune femme des richesses mirobolantes, il lui promet simplement une vie heureuse sous le soleil, près de la terre. Avec l’énergie du désespoir, ils réussissent à s’extirper de la ville pour aller s’installer dans les Cévennes ardéchoise. Pourquoi là-bas ? Parce que plus personne ne veut de cette terre ingrate, que les gens quittent la campagne, et qu’on peut acheter quelques arpents de terre et une maison en ruine pour une bouchée de pain.

Du Sahara aux Cévennes

 

Pendant des années, sans électricité ni eau courante, Pierre Rabhi donne ses forces comme ouvrier agricole pour gagner trois francs six sous, et travaille sa propre terre. Il fondera sa famille et finalement, il réussira à vivre frugalement mais paisiblement.

Voilà, tout s’arrête là. Pour le sage précaire, Pierre Rabhi, c’est cela et rien d’autre. Il n’a rien de ce « grand penseur » qui est devenu la coqueluche des médias. Il n’est même pas un penseur à proprement parler. Il est un réservoir de rêve. Rabhi, c’est un voyage de toute une vie, qui va de l’Algérie aux collines de l’Ardèche. Pierre Rabhi, c’est une belle histoire à raconter aux enfants, et c’est une inspiration pour celles et ceux qui se cognent la tête dans une société trop dure pour eux. Une belle histoire qui s’arrête à la fin du XXe siècle.

Car dans les couloirs de La Précarité du sage, on se gausse et on ricane bruyamment. Les collaborateurs de ce blog connaissent Pierre Rabhi depuis des lustres, et nous observons son devenir star avec un certain malaise. Ce que nous ressentons est similaire à ce que ressent un fan de rock qui délaisse son groupe favori au moment où il connaît le succès. Il a perdu son authenticité, sa vigueur, et jusqu’à son identité, en conformant son discours aux émissions de télévision.

Dans les médias, on parle de lui comme un nouveau maître à penser, en le présentant à chaque fois comme un parfait inconnu qu’on a déniché derrière un fagot. Mais pour la sagesse précaire, Pierre Rabhi est un vieux compagnon de route, quelqu’un qu’on ne présente plus. On n’en a même jamais parlé sur ce blog parce qu’il fait partie de nous, il nous est trop intime.

Depuis les années 2000, il court le monde et donne conférence sur conférence. Il s’est transformé en homme public. En homme médiatique. Il organise des stages, il fonde association sur association, il se présente même à des élections. C’est une grande star. Mais en terme de star, le sage précaire préfère Marilyn Monroe.

 

Du Sahara aux Cévennes 2

 

 

Trouver l’arbre pour la cabane

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Voyez cette image d’arbre, comme il est désolé, comme l’image est grise et humide. Un mec normal couperait ce truc, mais le sage précaire n’est pas un mec normal. Le sage précaire est pire qu’un mec normal. Il se sent sombrement attiré vers ce châtaignier inculte, sauvage et stérile. Un châtaignier qui ne produit même pas de châtaignes comestibles.

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On juge un arbre à ses fruits, dit-on. Le sage précaire, comme ce mauvais arbre sans charme, ne produit pas de fruits, ou alors ils sont peu comestibles. Ou alors ils sont toxiques.

Alors je vais me servir de cette souche pour y bâtir ma première cabane. Je pense garder les troncs principaux, qui partent en étoile, et de m’en servir d’espace de base pour mon plancher.

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Je couperai, à la va comme je te pousse, les autres branches et autres troncs rachitiques qui imposent leur présence inopportune. Une fois qu’un plancher sera installé, à un mètre ou deux du sol, je bricolerai des murs et un toit.

Ne me demandez pas comment je vais m’y prendre. Je vais, sans aucun doute, commettre des erreurs de débutant ; des pierres pour le toit, des feuilles mortes pour élever des murs, des branches mortes porteuses.

Qu’importe. Ce qui compte, c’est de trouver l’arbre. Trouver le nid du sage. Et je n’ai rien dit de la situation géographique de cet arbre. Au-dessus de la source, à quelques mètres de la belle terrasse où poussera mon verger, ma cabane sera postée à la frontière ouest de mon terrain, d’où je pourrai surveiller les mouvements ennemis.

A la sainte Catherine, tout bois prend racine.

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Il faisait très humide et très doux sur mes parcelles. Je me frayais un chemin avec mon arbre à la main, une houe et un arrosoir.

Il m’a fallu du temps pour retrouver ma source. Elle n’est pourtant pas cachée dans la forêt, mais il faut être un peu sourcier, comme mon frère qui l’a repérée autrefois. Il faut être sourcier ou sanglier, car les sangliers viennent volontiers se rouler dans la souille que ma source offre à l’année aux animaux de la forêt.

Au fond d’un renfoncement, l’eau est bien là, ignorée de tous, méprisée par les législateurs de Bruxelles qui ne la trouvent pas assez potable. L’eau était bien là, pure et fangeuse comme la sagesse précaire. Trouble et innocente comme le sage précaire. L’émotion de me trouver devant cette source est indescriptible. Un mouvement irrationnel me pousse à voir une sculpture de la vierge dans la roche. J’y mettrai sans doute, un jour, une déesse des ondes, pour surveiller les nymphes échappées de mes rêves.

En contrebas de la source se trouve un grand espace ouvert, sui sera le centre de vie de mon terrain. Aujourd’hui, comme la terre y est bonne et humide, il y pousse une végétation luxuriante hiver comme été. Une terrasse de toute beauté y verra le jour bientôt, un lieu de méditation et de plaisir. J’y planterai des arbres fruitiers et j’y bâtirai une petite cabane qui se fondra sans le paysage.

Pour l’heure, j’ai empoigné la houe et ai éclairci une dizaine de mètres carrés, pour placer mes deux cerisiers, pionniers de ma colonie. Pendant que je travaillais la terre, je laissais reposer les cerisiers dans l’eau de ma source, pour qu’ils s’habituent à l’eau magique qui les nourrira jusqu’au siècle prochain. Car ces cerisiers, ils sont comme moi, ils sont condamnés à durer. Il faudra s’y faire.

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C’était le 25 novembre, bonne fête à toutes les Catherine. La nuit tombait quand j’avais terminé de mettre mes arbres en terre. La brume entourait les montagnes en face de moi.  La source faisait glouglou car aujourd’hui, selon le proverbe, « tout bois prend racine ».

Source d’Aiguebonne, jardin de la sagesse précaire

Le sage précaire n’a jamais autant mérité son nom. Il n’a jamais été aussi précaire, et il n’a jamais subi la pauvreté avec autant de sagesse. Le SP n’a pas payé de loyer depuis des années, il vit sous le seuil de pauvreté. Il travaille pourtant beaucoup, mais soit bénévolement, soit pour des employeurs qui le rémunèrent de manière toute symbolique. Il vit ce que vivent des millions de Français : travailleur pauvre, il ne pourrait s’en sortir sans la solidarité familiale, la solidarité amicale et la solidarité nationale.

A strictement parler, le sage précaire est un SDF, et il ne doit de dormir dans un lit qu’à la générosité de ses proches. Qu’en sera-t-il quand il sera vieux et fatigué ? Il faudra peut-être qu’il aille sous les ponts.

Pour éviter cela, la sagesse précaire est sur le point d’acheter un terrain dans la montagne. Un nouveau Jardin suspendu, une retraite de jouissance.

On se souvient que mon frère, dans les Cévennes, avait réussi à construire un bel espace dans un repli de la montagne. Pour faire pousser ses arbres et fleurir son potager, il captait de l’eau d’une source qui ne lui appartenait pas. Une source délaissée, sur une parcelle perdue dans la forêt, loin de la route et des villages.

Une pauvre source connue seulement des sangliers, qui viennent se rouler dans la souille.

C’est cette source que je suis sur le point d’acheter. La source et le terrain qui va avec. Une véritable friche inculte, mais propice au bonheur. Qu’on se le représente : de l’eau, du soleil, une belle exposition sud, sud-ouest. Une vue directe sur le mont Aigoual.

En contrebas, les cendres de mon pères, et les travaux de mon frère aîné. Encore plus bas, des figuiers, des pruniers, des pommiers abandonnés. Et au fond de la vallées, les plus belles rivières qui soient. La vie du sage précaire sera, comme il convient, prise en sandwich entre l’eau et le soleil.

On appellera ce nouveau lieu « La Source d’Aiguebonne », et vous y serez les bienvenus pour vous reposer et pratiquer la sagesse précaire.

De l’art chinois des cadres

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De passage à Hangzhou, mon hôte m’a fait visiter son jardin préféré, en bordure du grand Lac de l’ouest.

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J’ai retrouvé intacte mon émotion due à l’encadrement des paysages.

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Parfois, il semble que les jardiniers érigent des murs dans le seul but de les percer et de créer ainsi des points de vue, des cadrages, des stimulations pour l’œil.

L’Ail des ours

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J’ai découvert ce condiment aux Jardins collectifs de Villefontaine, un lieu formidable où les humbles vont jardiner en échange d’une part variable des fruits et légumes produits par le groupe. C’est un jardin financé par la commune et géré par un animateur social à la barbe fleurie, aussi compétent dans l’art de jardiner que dans celui d’encadrer des être humains en difficulté. Le Jardin accueille tous ceux qui le souhaitent, à condition qu’ils respectent la règle d’y travailler au moins une matinée par semaine.

Un jour que j’y prenais du son pour un documentaire radiophonique, je fus attiré par une belle odeur. Audrey, qui préparait les quiches pour le repas du midi, m’indiquait le saladier où reposaient les feuilles d' »ail des ours ».

« – On ne les fait pas pousser ici, me dit la jeune femme. Ce sont des plantes sauvages. Je suis allée les cueillir dans les bois, pendant que les autres bêchaient la terre. »

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Elle m’a fait goûter une des feuilles. Un délice de salade au goût de ciboulette.

Quelques jours plus tard, j’en retrouve, en remange, puis encore une autre fois, et petit à petit, je me familiarise avec l’ail des ours.

L’autre jour, en courant autour de l’étang de Saint-Bonnet, une odeur familière m’arrête. Comme un ours, voilà le sage précaire qui renifle et qui furette dans les bois de la réserve naturelle. Après un moment d’hésitation, il a reconnu la forme, la couleur, l’odeur et le goût de l’ail des ours.

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En avril et en mai, les bulbes fleurissent. Dans les sous-bois, près des rivières, l’ail des ours tapissent le sol et personne ne semble en profiter.

Le sage précaire n’est pas seul à s’y intéresser cependant. Une dame s’est arrêtée, un jour qu’elle promenait son chien au bord de l’étang. Elle scruta ce chasseur-cueilleur des temps moderne et lui expliqua qu’il ne fallait pas cueillir ces plantes après la floraison. Pourquoi ? C’est comme ça, il paraît que les feuilles ne sont plus bonnes quand les fleurs sont apparues.

Pourquoi cela s’appelle « ail des ours » ? La dame au chien me dit qu’au sortir de l’hibernation, les ours ont besoin d’un aliment pour réveiller leur système digestif atrophié pendant la longue période de jeûne. Il paraît qu’ils se précipitent sur l’Allium Ursinum. Signe chez les ours d’une connaissance rudimentaire, mais solide, du latin et de la pharmacopée.

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Cela se mange cru, en salade, dans des sandwiches, ou cuit comme des épinard, en accompagnement ou en pesto. Les néo-hippies en font des yaourts et des desserts que leurs enfants rejettent. Et bien sûr, on retrouve l’ail des ours dans les recettes des grands restaurants gastronomiques, dans les sauces tout particulièrement.

J’avoue que, depuis ce printemps 2014, la présence de l’ail des ours influence mes choix quand vient l’heure de passer commande.

Les cendres de mon père

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Arrivée au jardin suspendu, la famille en file indienne s’est mise spontanément en cercle autour des parterres de pierres blanches.

Mon frère m’avait demandé, quelques semaines auparavant, si j’avais écrit quelque chose pour l’occasion. Non, je n’avais rien écrit, mais j’ai pris ici mes responsabilités. Je me suis fiché devant la famille en demi-cercle pour prononcer quelques mots.

Je n’avais rien à dire en particulier, alors j’ai improvisé. Après avoir bredouillé deux ou trois banalités, l’idée du discours m’est apparue : mon père a cherché quelque chose, à la fin de sa vie, et il n’a jamais trouvé ce qu’il cherchait.

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Mon frère a troqué sa cornemuse contre l’urne funéraire et a commencé à disperser les cendres sur les différents espaces circonscrits par les pierres blanches et marbrées que j’avais été chercher dans la montagne.

Ma mère m’a donné une bouteille en plastique contenant du sable du Sahara, pour donner à mon père un peu du réconfort que l’Afrique lui a toujours apporté.

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Mon allocution était courte et n’avait d’autre but que de remplir un peu le silence, de faire un peu cérémonie.

Personne n’avait de discours à prononcer, de poèmes à lire ou de couplets à chanter. J’ai donc tenu le rôle qui est peut-être le mien dans la vie, celui de scribe et de témoin, celui de raconteur et d’archiviste.

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Nous avons communié quelques minutes dans le souvenir d’un père, d’un frère, d’un mari ou d’un grand-père, qui n’a jamais su trouver la sagesse ou la foi qu’il avait cherchées à l’approche de la mort. Et ce sont ses excès qui me le rendent attachant ; ses faiblesses, ses lâchetés, ses fuites. Ce sont ses péchés en tout genre qui me le rendent proche et miséricordieux.

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Et c’est pendant qu’il explorait en vain les chemins décevants de la foi et des spiritualités à la mode, qu’il nous a donné une belle leçon de vie. Il réussissait merveilleusement sa mort. Il la voyait venir, il l’accueillait année après année. Il refusait les lourds traitements contre le cancer et les tumeurs, il refusait de lutter contre la nécessité et il travaillait à sa mort, comme d’autres peaufinent une œuvre d’art.

Comme les artistes de music hall, il a fait une tournée d’adieu parmi ses fils, sa fille et ses petits enfants. Il a même tenu à dormir ici, sur le terrain de son fils aîné, où il avait passé tant de nuits à la belle étoile. Plutôt que de se faire accompagner, c’est lui qui nous a accompagnés jusqu’à la fin de sa vie. Il nous a fait le cadeau de mourir calmement, sans souffrance, sans se débattre. Contrairement à ce que l’on dit, il existe de bons moments pour mourir.

Mon père a eu ce talent de mourir au bon moment. Mise à part une nuit d’angoisses et de panique, il a su attendre que nous soyons tous près de lui, mes frères et ma sœur, pour s’autoriser à s’éteindre. Parallèlement à cela, il a su aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à l’os des choses. Il a su consommer sa dernière calorie, et laisser le système respiratoire terminer le cycle d’une vie entière, mécaniquement. Quand il est mort, il avait vraiment fait le vide.

Il avait fait place nette, comme à la fin d’un chantier de ramonage, où l’on s’assure que la chaufferie est impeccable, que toutes les chaudières sont prêtes à repartir pour une saison.

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Lui, le ramoneur qui avait tant nettoyé de suie, était maintenant réduit à l’état de cendres. Et c’est là, dans la nature cévenole, loin des usines lyonnaises, que nous avons dispersé ses cendres. Loin de Tarare, loin de l’amiante, loin de la suie et des produits toxiques que nous utilisions dans les chantiers.

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Comme convenu, nous avons fait cela dans une ambiance légère.

Mon père n’a pas réussi à retrouver la foi de sa jeunesse. Les bouddhistes ne lui ont pas apporté une autre foi, les musulmans non plus. Et les magnétiseurs, les gourous, les sages, les mages, les cartomanciennes et les voyantes ne lui ont pas plus ouvert la voie vers la vérité supérieure.

Il est resté jusqu’au bout un pauvre mortel comme nous. Jusqu’au bout il a manqué de tempérance : il a trop bu d’alcool, ses dernières gorgées bues dans un verre étaient des gorgées de bière. Ses vagues explorations n’ont pas fait de lui un sage. Mais ce n’est pas nécessaire d’être sage. Une voix s’élève dans l’assistance : « On peut être un sage précaire ! »

Pour conclure le tout, mon frère a repris la cornemuse et lancé dans les airs une mélodie traditionnelle qui n’avait rien de funéraire. Ma nièce m’a donné une petite poterie qu’elle avait faite en classe. Une poterie grande comme une main d’enfant, avec le nom de son grand-père gravé dans la terre cuite. Je l’ai mise dans un pot de fleur. Et c’est ainsi que le jardin suspendu est devenu un jardin du souvenir.

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Photos (c) Emmanuel Margueritte.

Procession au jardin suspendu

Nous étions au jardin suspendu, en famille. Plusieurs générations étaient présentes, des Thouroude de 8 à 80 ans. Mon petit jardin aux pierres blanches n’avaient jamais reçu autant de visiteurs d’un coup. Nous mangions au soleil. C’était un samedi après midi. Je m’occupais du feu, des braises, du four, des viandes grillées.

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Quand l’heure de la cérémonie arrive, on entend la cornemuse de mon frère dans la cabane, en bas. Nous y descendons lentement, individuellement. La descente des Thouroude à la cabane prend du temps. Mon frère est obligé de reprendre plusieurs fois l’air breton qu’il a appris pour l’occasion.

J’enfile des vêtements pour couvrir mon torse velu et je descends. J’entends des neveux dire qu’ils ne veulent pas y aller, mais leur père les font obtempérer sans élever la voix. Tout le monde est là, dans l’unique pièce à vivre de la cabane, assis ou debout.

L’ambiance est bonne, calme et recueillie. Quelques personnes pleurent à l’écart, d’autres prennent des photos, d’autres rigolent en sourdine. Mon frère joue près d’un autel qu’il a confectionné : des bougies de cire d’abeille, une branche de châtaignier, l’urne funéraire, des photos punaisées sur une planchette.

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Quand le recueillement a duré assez longtemps, mon frère aîné se lève et sort de la cabane, sa cornemuse sous le bras, suivi par une tante, un oncle, un frère, un neveu, et le reste de la famille.

Une procession se forme naturellement. Une file indienne qui marche lentement sur le flanc de la montagne.

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La cornemuse s’est imposée d’elle-même pour ouvrir le défilé et pour remplir l’atmosphère mélancolique de cet après-midi incertain.

Notre marche silencieuse n’est pas sans rappeler les assemblées au Désert des anciens protestants cévenols. Ici même, il y a trois cents ans, les paysans se rendaient de la même manière dans des clairières isolées, pour célébrer leur culte interdit par le roi de France.

La seule différence, outre que nous ne sommes pas protestants, est que les paysans d’autrefois chantaient des psaumes en marchant.

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Le chemin emprunté est plus ou moins accessible par tout le monde, ancêtres et bambins, mais il reste un peu accidenté, et partant un peu casse-gueule. Il nous oblige à marcher la tête baissée, pour ne pas tomber dans un ravin.

Par ailleurs, le terrain est conçu pour un individu, pas pour un groupe, donc les sentiers sont étroits. On ne peut y marcher que l’un derrière l’autre. Enfin, le terrain est comme plié dans la montagne, donc les sentiers sont tous en zigzag, en pentes, en décrochages, en lignes brisées.

Ces conditions topographiques génèrent un défilé de pèlerins étonnamment harmonieux. Chacun marche lentement, le dos courbé, les yeux fixés sur ses pensées. En file indienne, sinueuse et étirée, silencieux.

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Une espèce de dignité se dégage de notre procession familiale.

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Ferme urbaine à Oakland : rencontre avec Novella Carpenter

Qui n’a jamais rêvé de se faire un potager dans son pavillon de banlieue ? Les ouvriers l’ont toujours fait, mais aujourd’hui, en Californie, cela devient un mouvement alternatif et libéral. Une jeune femme, Novella Carpenter, a carrément créé une ferme au beau milieu d’un environnement urbain qu’elle qualifie elle-même d’ « apocalyptique ».

J’ai rencontré Novella alors qu’elle désherbait une allée de son jardin, dans la ville la plus industrielle de la baie de San Francisco. Oakland est la ville dont le taux de criminalité est le plus élevé d’Amérique, une ville portuaire de grande envergure, une ville ouvrière et tendue. Par cela même, on le conçoit aisément, c’est une ville où les loyers sont plus bas qu’ailleurs, et où les progressistes de tout poil peuvent s’installer pour monter des projets originaux.

Quand Novella est venue s’installer à Oakland, avec Bill, elle a vu un terrain vague à côté de la maison où elle pouvait louer un étage. Elle s’est dit : je me fiche de la maison, mais quel terrain ! Elle a demandé qui était le propriétaire de cet espace en friche, personne n’en savait rien. On lui a assuré que le propriétaire, qui que ce soit, ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’elle en cultive la terre.

C’était il y a dix ans.

Après avoir brisé la dalle en béton pour faire revivre la terre, après avoir fait pousser des légumes et des arbres fruitiers, elle a acheté des poules, des canards et des dindes. Mais une dinde mange beaucoup trop, alors Novella s’est mise aux lapins, puis aux cochons et même aux chèvres.

Elle a aussi une ruche et produit son miel. Le voisinage ne s’est jamais plaint. Le voisinage, d’ailleurs, est presque entièrement constitué de prostituées et de fumeurs de crack. La proximité d’une ferme est le cadet de leurs soucis. Tout en me parlant, Novella me fait entrer dans le poulailler, construit avec des palettes en bois, et glisse sa main sous le cul d’une très grosse poule pour en retirer deux oeufs tout propres.

En 2007, elle a décidé de raconter cette histoire de ferme urbaine, et en 2009, son livre Farm City est paru au éditions Penguin. Succès de librairie immédiat, complètement inattendu, comme la plupart des succès de librairie. L’éditeur avait accepté de publier un récit de vie mignon, d’un couple de Seatlle venu chercher le soleil dans la région de San Francisco. Il n’avait pas imaginé que c’était un texte qui rencontrerait une époque.

Entre temps la crise de 2008 avait éclaté et Farm City est devenu un emblème pour tous ceux qui se demandaient comment ils allaient se nourrir dorénavant. Novella est devenue, sans le vouloir, une figure à la mode, une inspiration. Des gens viennent parfois la voir et lui prêter main forte, bénévolement. Pour les loger, elle a installé deux caravanes en bordure de maison.

Je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle avait fait de l’argent gagné grâce à son best-seller. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas déménagé. En revanche, il paraît que les prix de l’immobilier ont grimpé dans ce quuartier déshérité d’Oakland. Elle a maintenant une fille, et Bill est toujours là, taiseux et ténébreux. Je lui ai promis de revenir un jour, mais pour travailler, en échange du logement dans une des caravanes.

Les fruits de septembre

Tout en bas du village, près de la Valniérette, se trouve un beau figuier dont les propriétaires ne s’occupent plus depuis longtemps. Ils habitent à Paris. Les gens du coin se servent en passant le long de la route.

Mais peu de gens passent sur cette route, alors les figues mûrissent, se gâtent, puis pourrissent, ignorées de tous.

Le sage précaire s’y rend une fois par semaine. Il en mange une dizaine pour étancher sa soif. Il prend celle qui sont tellement mûres qu’elles ont le cul tout éclaté.

Puis j’en cueille une petite vingtaine parmi celles qui peuvent encore se conserver quelques jours.

Dans la montagne, certains vergers sont purement abandonnés. Peut-être les propriétaires sont-ils trop vieux, ou peut-être n’habitent-ils plus en Cévennes. Plus probablement, la personne qui a aimé et récolté ce prunier qui me régale aujourd’hui, est morte de sa belle mort. Et ce sont des héritiers vivant à Montpellier qui en sont les propriétaires, et ne le savent même pas.

Ce prunier est le délice des délices. Perdu dans une broussaille qui a envahi un traversier, il exhibait mélancoliquement ses prunes noires et bleues. L’autre jour, de guerre lasse, il avait laissé tomber à ses pieds tous ses fruits trop lourds pour lui.

J’en ai ramassé un : il était intouché par les insectes et les vers. La prune était molle au toucher, et la peau intacte. Comme il n’avait pas plu depuis des semaines, le jus était si doux et concentré qu’il en était presque alcoolisé.

Je n’ai pas touché à l’arbre et me suis contenté de glaner les prunes tombées par terre, sur une herbe sèche et douce. Toutes étaient immaculées et délicieuses.

A mon retour, j’ai délesté un pommier qui connaissait le même sort d’abandon des hommes.

Je ne suis pas fier de moi, car je sais qu’en agissant ainsi je commets un larcin. Ces arbres ne sont pas publics, ils appartiennent à quelqu’un. Ce que je fais, c’est donc bien un vol. Mais comme disait le divin Thomas d’Aquin : « les biens que certains possèdent en surabondance sont destinés, par le droit naturel, à secourir les pauvres ». Or, si je ne suis pas exactement ce qu’on appelle un pauvre, la surabondance est ici manifeste, et presque criminelle.

Si l’on me prenait la main dans le sac, et que l’on me traînait à un tribunal, je me défendrais avec des  arguments différents de ceux de Thomas d’Aquin. Je ne dirais pas que j’étais dans l’urgence et le besoin, mais que ce sont ces arbres qui sont se trouvent dans une situation tragique. Ce sont ces arbres que je soulage en appréciant leurs fruits.