Hérodote, le vrai père du récit de voyage

 788px-herodotus_world_map-fr_svg.1253363531.pngLe monde d’Hérodote

Il n’est pas exactement le premier. Avant lui, on connaît la Périégèse d’Hécatée de Milet (qui a inspiré Hérodote), et surtout le Périple d’Hannon de Ctésias de Cnide, écrit en langue punique au VIe siècle avant J.-C., et qui serait le tout premier récit de voyage. Il faut se méfier de ces informations.

Mais c’est Hérodote, grand voyageur grec du Ve siècle avant J.-C., qui fixe la plupart des formes de ce que nous appelons un récit de voyage.

La provocation de cette affirmation ne doit pas nous faire oublier qu’Hérodote a longtemps eu la réputation d’être un historien, et de s’occuper surtout des tenants et des aboutissants de la guerre qui a vu s’affronter Grecs et Perses (Les guerres médiques). Réputation d’historien due aussi aux traductions anciennes de son grand livre. Pendant des siècles on l’a traduit Histoires, et ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale qu’un nouveau courant d’hellénistes l’a traduit par Enquêtes. Car le mot même d’ « histoire », au sens classique, ne dénote pas seulement une recherche de vérité sur le passé, mais aussi une exploration géographique afin de vérifier, d’aller voir sur place et de témoigner. L’idée que l’espace et le temps sont intrinsèquement liés est une histoire aussi longue que la plus longue des routes.

Hérodote a énormément voyagé, on ne sait pas encore exactement pourquoi. Pour faire du commerce ? Pour faire des repérages payés par sa famille, son clan ou sa patrie ? Il connaît mieux le monde que quiconque à son époque, et se propose de témoigner de ses explorations et de ses recherches. La première phrase est à cet égard cruciale :

Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli. (Traduction d’André Barguet, Folio).

Il se présente en son nom propre et propose un pacte au lecteur ou à l’auditeur, un pacte de référentialité : je dis ce que je sais, ce que j’ai vu et je cite mes sources. Il dit en substance : je suis allé moi-même dans ces contrées, j’ai vu et j’ai enquêté, et voici ce que je peux en dire. Ceci est essentiel puisqu’il rompt avec les récits épiques de la tradition homérique et remplace les grands héros et les dieux par un homme simple, vivant, limité, curieux et observateur.

Autre attitude révolutionnaire : il met sur un pied d’égalité les Grecs et les étrangers (qu’en grec on appelle « barbares », sans connotation xénophobe chez Hérodote). Je reviendrai sur ce point, qui fait de lui un auteur quasi ethnologue. Jacques Lacarrière de lui : « Dix siècles avant eux, il était moins raciste qu’un conquistador espagnol et moins borné qu’un jésuite de la Renaissance. »

Sur les deux tomes que les éditions « Folio classique » mettent à disposition du public, le premier est entièrement consacré à une description du monde, des pays, des peuples. Il rapporte des coutumes, des croyances, et décrit d’incroyables monuments. C’est du récit de voyage pur et simple, et non de l’histoire, ni tout à fait de la géographie ; c’est le récit de ce qu’un homme a pu voir et analyser. Il captive son auditoire en parlant au plus près de ce qu’il ignore, « à la pointe de son savoir » (Deleuze). Là où il n’a pas pu aller, trop au nord ou trop à l’ouest, il avoue qu’il ne peut que rapporter ce qu’en disent les gens les plus proches. Il y a donc chez Hérodote, comme chez tous les grands auteurs de voyage, une double exigence de scrupule face au réel et d’enchantement par le style.

Il captive son auditoire car il écrivait pour être lu à haute voix. Il faut imaginer les Grecs, à l’ombre des portiques, écouter avec passion ces récits de voyageurs qui leur racontaient comment on vivait ailleurs. Il faut imaginer leur surprise, leur fascination au récit des moeurs et des paysages étranges. Il était rare, à l’époque de savoir de qui on était environné. La lecture d’Hérodote est donc d’abord quelque chose de dramatique, de poétique, tout en étant documentaire. C’est le récit du réel qui crée le sentiment esthétique de l’auditoire, mais c’est le sentiment esthétique qui est visé à part égale avec la recherche de la vérité. Hérodote pourrait tout à fait avoir sa place dans un spectacle vivant, des metteurs en scène devraient s’intéresser à son texte car il est conçu, à certains moments, pour faire dresser les cheveux sur la tête.

Une promenade avec Jean Rolin

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Le rendez-vous était donné place Stalingrad, entre le bassin de la Villette et la rotonde de Ledoux. Sur le répondeur de Huang Bei, Jean Rolin avait répété bien distinctement : « Le-doux, la rotonde de Ledoux », comme si le nom de l’architecte était une meilleure garantie pour trouver l’endroit que, disons, une station de métro ou le nom d’un bistrot. Huang Bei était en retard, alors nous l’avons rejointe plus loin sur le chemin, à la station Corentin-Cariou, en longeant le canal de l’Ourcq.

Je profitais de la situation, avouons-le tout de suite. Huang Bei avait fait visiter Shanghai à l’écrivain, alors il lui avait promis qu’en échange, il lui ferait découvrir des coins de Paris qu’elle ne connaissait pas. Il choisit de l’emmener vers le boulevard Ney, le périph’ extérieur, les outskirts de Pantin, les friches industrielles du 19ème arrondissement, que sais-je ? tout le théâtre des opérations qui ont donné naissance à son fabuleux livre de 2002, La Clôture. Je n’ai jamais fait mystère qu’à mes yeux, La Clôture était le grand chef d’oeuvre de Jean Rolin.

Dans sa grande gentillesse, Huang Bei a demandé à Rolin s’il était possible d’attendre ma venue à Paris pour effectuer cette promenade. Il n’y a pas vu d’inconvénient, et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de flâner avec l’écrivain que je considère comme le meilleur de langue française. Comme, en outre, son écriture s’inscrit dans des territoires, des itinéraires, des interactions entre les lieux et les hommes, se promener avec Jean Rolin est beaucoup plus significatif que de dîner avec lui, l’écouter donner une conférence ou le croiser lors d’un vernissage. Marcher avec lui, après l’avoir lu, c’est appréhender son oeuvre par les pieds, par un rythme corporel spécifique.

Les paysages urbains ont beaucoup changé depuis 2002, date de publication de La Clôture. La Tour Daewoo n’est plus qu’une tour toute nue, des terrains vagues sont devenus des lieux habitables, et certaines friches sont devenus des chantiers de construction. Surtout, la rue de la Clôture est méconnaissable : il y a bien encore quelques camionettes de prostituées, mais plus personne n’habite dans les piles du pont. Disparus les hurluberlus plus ou moins mythos, plus ou moins clodos, qui s’organisaient une vie mi-légendaire, mi-précaire. Même et surtout Gérard Cerbère n’est plus là, lui qui règnait sur sa pile comme « Mao dans sa grotte de Yenan, en moins grandiose, certes – on n’imagine pas André Malraux s’entretenir avec Gérard Cerbère -, mais en plus rigolo. » (La Clôture, p.66).

Nous avons suivi plusieurs types de chaussées : rues, boulevards (donc trottoirs), mais aussi quais, chemin de halage, voie ferrée désaffectée, et chemins de terre dans les lieux les moins autorisés. Nous sommes passés sous et sur des ponts et avons terminé, comme par enchantement, au parc de la Villette. « Comme par enchantement » car avant de voir apparaître le parc, nous tentions de nous désembourber d’un terrain vague en pente raide ; puis nous tombâmes, presque par hasard, sur un quai où des gens – des Allemands, peut-être – marchaient avec un guide touristique à la main. Nous avions chuté en pleine civilisation touristique, alors que nous évoluions dans un no man’s land désaffilié.

Dans mon souvenir, le grand intérêt de cette balade fut de nous avoir fait entrer dans des mondes très dissemblables, très éloignés les uns des autres, en très peu de temps. Des abords bobos du bassin de la Villette, à l’ambiance populaire de Pantin, à la vie marinière des péniches et des docks, à l’environnement « sans papiers » des confins de Paris, jusqu’à l’atmosphère familiale du parc de la Villette en passant par les squatts tagués et les petits coins cachés où les SDF se reposent et cuvent. Paris se rénovent, c’est entendu, mais il y a encore bien des zones inquiétantes, où vivent des individus dont on se demande comment ils perçoivent la vie et la marche des nations.

Huang Bei posait, comme elle en a l’habitude, des questions nombreuses, pertinentes et auxquelles il était difficile de répondre. Elle prit aussi des photos, et fit preuve de son éternel enthousiasme pour Paris. Nous retrouvâmes Ludovic près de la cité de la musique et déjeunâmes d’un poisson.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

« Un chien mort après lui » de Jean Rolin : vivre dans un monde sans pitié

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Jean Rolin aime-t-il les chiens errants ? Après avoir lu les 345 pages de ce livre, mon impression est qu’il les craint autant qu’il est attiré par eux. Dès le premier chapitre, situé au Turkménistan, le narrateur se fait attaquer par une de ces bêtes féroces, ce qui n’invite pas aux bons sentiments : « Et c’est ici que pour moi le film s’arrête, (…) sur cette image où l’on me voit, le visage déformé par le hurlement que je suis en train de pousser, brandissant un lourd morceau de fer contre le chien qui attaque avec un grognement sourd. » (p.20). Le dernier chapitre se passe, lui aussi, au Turkménistan, sur la mer Caspienne ; le narrateur s’apprête à retourner sur l’île où il avait rencontré cette bête malveillante :

« Et les chiens ? Les aurait-on massacrés ou se seraient-il multipliés ? Dans la seconde hypothèse, me ferait-il fête, comme à un vieil ami qui s’est longtemps absenté, ou bien, reprenant eux aussi leur travail au point où ils l’avaient laissé, s’efforceraient-ils à nouveau de me dévorer ? »

Ce livre ne ressemble pas aux autres livres de Rolin, car aucun de ses livres ne ressemble aux autres. Jean Rolin arrive à chaque fois à être rigoureusement le même, et à se renouveler profondément. Il reste, depuis les années 1980, un écrivain du voyage, des territoires et de leur mémoire, des paysages, urbains ou ruraux. Et pourtant chaque livre est profondément différent du précédent, dans sa structure et dans son projet.

Un chien mort après lui (P.O.L., 2009) est un des plus étrange, un des plus insaisissable. Le narrateur cherche à voir, à décrire et à comprendre les chiens errants, tout autour de la planète. Il court le monde et les bibliothèques à la recherche des chiens sauvages. On le suit sur tous les continents, on reconnaît des lieux et des personnages des livres précédents. On a connu Marijana à Sarajevo, celle qui dit au narrateur lorsque celui-ci lui caresse le cou : « Oh! Jean, don’t be stupid » à la fin de Campagnes (Gallimard, 2000). On retrouve Marijana en Australie, alors que Rolin fouine sur le désert à la recherche de dingos, canidés sauvages entre le chien et le loup, qui l’intéressent particulièrement. Marijana a émigré après le siège de Sarajevo et vit maintenant avec un Croate du nom de Vlado. Maintenant que j’en parle, j’ai l’impression qu’elle est apparue dans un autre livre de Rolin, mais je ne me rappelle plus lequel (serait-ce Chrétiens ? Ou Dingos, plus vraisemblablement…).

On lit le livre, tendu vers les chiens errants. C’est une des grandes constantes de la littérature des voyages, les animaux. Je ne sais à quoi c’est dû, mais il est fréquent que les récits de voyage donnent aux animaux et aux hommes une proximité qui leur est refusée ailleurs. Peu, ou pas de livres, ont été à ce point concentrés sur les chiens errants, qui sont pourtant hautement significatives pour nous. J’ai écrit un billet, il y a deux ans, qui disait qu’à mon avis, les chiens errants faisaient peur et scandalisaient car ils gardaient l’apparence d’animaux domestiques et familiaux, tout en participant en fait à la forêt des animaux sauvages, ce qui créait un malaise, comme on peut le ressentir devant un fou, ou devant un regard humain dans un corps d’animal.

Chez Rolin, la fascination est plus intéressante car elle ne se dévoile que petit à petit, et le lecteur comprend que leur intérêt est multiple pour l’écrivain. D’abord, ils sont « errants », donc précaires, comme lui, instables et toujours aux aguêts. Mais aussi, on apprend que leur sauvagerie les ramène en fait aux origines de la domestication de l’espèce. C’est dès lors à un voyage dans le temps que nous sommes conviés. Il y a des dizaines de milliers d’années, lorsque, du loup, une sous-espèce s’est progressivement adaptée à la vie près des villages humains et de leurs décharges organiques, pour finalement devenir domestique. Les chiens errants sont donc un retour en arrière ; ils remontent vers le loup, ou vers un stade antérieur de l’évolution. Il y a un mystère fondamental dans le chien, surtout lorsqu’il décide de se mettre en marge de la vie des autres chiens. Il pose des questions aux historiens naturels, qui débatent et écrivent des ouvrages, que Rolin prend soin de nous rapporter. Un voyage dans les hypothèses scientifiques sur l’origine du chien.

Jean Rolin ne donne aucune conclusion sur la question. Ce qui reste, ce sont des images et des évocations puissantes : la vie de ce chien, mi-sauvage mi-domestique, dont on ne sait s’il donne une image de liberté ou d’esclavage ; de férocité ou d’intelligence. Le chien errant devient un être à part ontologiquement, autonome parmi l’ensemble du règne animal. Témoignage vivant du néolithique et adaptés aux mégalopoles, il invente une relation intelligente avec l’homme, et il est curieusement soutenu et protégé par les populations locales lorsque les autorités veulent s’en débarrasser. Compagnon d’armes et kamikase involontaire en temps de guerre, il lui arrive de raccompagner les ivrognes à la maison, dit la légende, dans certains villages d’Amérique latine.

Ce livre est donc une méditation, non pas sur l’humain, mais sur la vie elle-même, la survie, les efforts qu’il faut faire pour rester en vie, avec ou sans dignité. Le monde étant, dans la majorité des cas, pauvre, malade, désespéré et en guerre, il faut bien que des écrivains prennent la responsabilité de parler de ces bêtes et de ces hommes qui cherchent les moyens de s’en sortir, sans héroïsme. Jean Rolin le fait avec élégance, sans sentimentalité et dans une prose impeccable.

C’est aussi, comme toujours avec Rolin, un livre de voyage. Non pas un récit linéaire, mais un récit de voyage quand même, éclaté et déstructuré. Les chapitres vont de lieux en lieux sans respecter la chronologie des déplacements, mais en suivant une logique narrative qui vise à faire le portrait de l’écrivain en chien errant. Il s’agit, en quelque sorte, d’un condensé des voyages que Jean Rolin a fait ces dernières années. En prenant le chien comme fil rouge, il revient sur de nombreux lieux où il est allé, soit comme reporter, soit comme simple voyageur. Lorsque je l’ai rencontré, dans un café de Bastille, il m’avait parlé de ce livre qu’il écrivait sur les chiens, et sa conversation était pleine de noms de villes. Loin de vouloir m’impressionner, il suivait la pente de son projet du moment, qui était de faire un « livre-monde », un livre universel où l’écrivain va partout, met son nez dans tous les recoins du monde, comme un chien qui s’immisce et fait son trou partout. Le fait de commencer et de terminer Un chien mort après lui par le Turkménistan est un signe : rares sont ceux qui ont eu la possibilité d’entrer sur ce territoire fermé. L’écrivain montre par là qu’il est un voyageur aguerri, qu’il peut entrer partout, comme l’avaient fait Ella Maillart et Peter Fleming dans le Turkestan chinois dans les années trente.

La différence entre Maillart/Fleming et Rolin, c’est que les premiers nous avertissent que le territoire qu’ils s’apprêtent à traverser est interdit aux étrangers ; alors que Rolin se trouve au Turkmenistan avec le même naturel et la même méfiance que s’il était rue de la Clôture, reniflant et sentant le vent tourner, rôdant le long des rivages en quête d’un petit quelque chose à ronger, d’un cul à flairer ou d’un endroit où dormir.

« Récit de voyage » ou « littérature des voyages » ?

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Je fais très court. Ce diagramme (ou est-ce un schéma ?) résume la situation : dans l’ensemble des oeuvres concernant le voyage, voici à quoi le chercheur précaire fait face. Je pose un copyright sur ce merveilleux schéma que j’ai inventé un jour d’inspiration intense, avec l’aide non moins intense d’une camarade brésilienne qui n’a pas réussi à me faire faire un diagramme plus gracieux.

On voit que les expressions « récit de voyage » et « littérature des voyages » s’excèdent l’une l’autre énormément, et qu’il faut choisir ce que l’on veut étudier, afin de ne pas tomber dans toutes les banalités du type : « s’ouvrir au monde », « sortir du moi », « écriture-monde », « désir de liberté », « grand dehors » qui constituent le fonds de commerce de Michel le Bris et de sa bande de grands voyageurs, sous la bannière étriquée de littérature voyageuse.

On le voit, si on reste sur la littérature des voyages, on se fait écraser par la fiction, c’est-à-dire par les théories qui prennent le récit fictionnel comme le gros truc. Et le voyage, l’espace, le territoire, le déplacement, la description passent au second plan.

Du point de vue de la littérature, on se dit alors que l’expression « récit de voyage » est plus précise et plus étroite, mais on s’aperçoit vite que cela s’ouvre sur un véritable continent, celui des oeuvres documentaires de toutes sortes. Et quand je dis « documentaire », « art », « essai », une immensité cinématographique s’ouvre à soi comme un océan de créations plus riches les une que les autres. Sans parler des voyages scientifiques et des croisements entre les genres, qui sont infinis. Les films de Jean Rouch, par exemple, est-ce de l’ethnologie ? De l’art ? De l’essai ? Une seule chose est certaine, ils sont des récits de voyage.

On comprend pourquoi j’exclus de mes analyses les usages symboliques, métaphoriques ou analogiques du terme voyage. Tout ce qui est voyage entre les classes sociales, voyage dans les théories, voyage dans l’imaginaire, voyage dans le futur, voyage dans le passé, voyage en moi, voyage en toi… Il y a assez à faire avec les créations suscitées par le fait de se déplacer, et d’ouvrir les yeux.

Pôle de créativité : le récit de voyage comme genre littéraire

La première fois que j’ai utilisé la notion de « pôle d’écriture », c’était comme ça, sans y penser, dans un brouillon d’article. Je voulais juste expliquer en quoi le récit de voyage était autonome par rapport aux autres genres littéraire, qu’il avait sa propre vie en dehors du roman. Mais il fallait traduire l’article en anglais, et là, je fus bien emmerdé, comme le sont souvent les traducteurs. En anglais, pole, ça a gardé son sens tellurique si j’ose dire, ça renvoie au pôle nord comme opposé au pôle sud. Et puis ça renvoie aussi aux conflits binaires qui oppose deux partis.

Moi, je voulais renvoyer à cette idée française des « pôles de compétitivité », par exemple, ou des « pôles d’excellence », qui se traduirait plutôt par hub, ou cluster, voire, selon les connotations, par field tout simplement. Mais aucune de ces traductions ne me permettent d’exprimer cette idée que le récit de voyage constitue une sorte de territoire dans lequel tout un tas de pratiques créatrices se développent. J’avais en tête aussi l’idée du « monde multipolaire », chère à la diplomatie française pré-sarkosyste, comme alternative à l’idée de choc entre deux blocs. Je me disais, voilà, sans entrer dans le détail, que le « récit de voyage », c’était un peu un des pôles d’inspiration créative, à côté de la fiction, du lyrisme amoureux, de l’imprécation, de la prose philosophique, etc. 

Le « récit de voyage » doit être vu comme un champ magnétique qui attire des pratiques artistiques et scientifiques. Les artistes, j’en ai déjà évoqué quelques uns qui m’intéressaient, sont nombreux à travailler le récit de voyage, sans en avoir nécessairement conscience. Ils ne se sentent pas partie prenante de ce pôle de créativité pour la raison que rien de tel n’est défini encore. (Très curieusement, on a tendance à oublier le genre « récit de voyage » alors qu’il existe depuis le début de la littérature – je ne dirais pas que L’Odyssée en est un, mais les chants dans lesquels Ulysse raconte son périple en sont sans aucun doute.) Bon, pour les artistes et les écrivains, il ne fait aucun doute qu’un bon nombre d’entre eux investissent le récit de voyage.

A la jonction du littéraire, de l’artistique et du scientifique

Mais c’est aussi le cas de scientifiques. Il y a bien sûr la tradition des historiens naturels, Darwin en tête, et jusqu’à Caroline Riegel qui vient de sortir son deuxième tome de Du Baïkal au Bengale. C’est en tant qu’ingénieur hydrologue qu’elle fait ce long périple, pour « suivre » la question de l’eau, aujourd’hui, dans cette région de l’Asie centrale. J’avais déjà mentionné le premier tome, Désir d’Orient, le deuxième s’intitule Méandres d’Asie.

Parmi les scientifiques, on ne peut omettre les scientifiques voyageurs par excellence : les ethnologues. Entre le coup de maître de Lévi-Strauss, les expérimentations de Michel de Certeau et celles de Marc Augé (Un ethnologue dans le métro), les récits hilarants de Nigel Barley (The Innocent Anthropologist), nous nous trouvons devant une myriade d’oeuvres à la jonction du littéraire, de l’artistique et du scientifique. C’est cette jonction qui me fascine, qui fait la force et la durabilité du récit de voyage. C’est pourquoi la notion de « pôle » est utile je crois, pour insister sur l’aspect transdisciplinaire et « sous tension » de la chose.

J’utilise l’expression « pôle de créativité » pour éclairer, pour donner un contenu, ou plutôt une métaphore, à celle de « genre littéraire ». Le genre, pour beaucoup, cela signifie une catégorie, un classement logique, quelque chose de froid et de « carré ». C’est inexact car un genre est justement quelque chose qui « génère », c’est quelque chose comme une famille, avec des tensions et des luttes, mais avec de l’enfantement et, parfois, des extinctions. Les genres se livrent des batailles, comme je l’ai déjà dit, à la suite des formalistes russes. Après les Russes, des Allemands ont développé de très belles théories sur les genres, et sur leur aspect dynamique, voire créatif. Je citerai Hans Robert Jauss pour illustrer ce point : « Il est donc possible de définir un genre littéraire au sens non logique, mais spécifiant des groupes, dans la mesure où il réussit de façon autonome à constituer des textes. » in Littérature médiévale et théorie des genres.

Il me paraît évident que le récit de voyage répond à cette définition, qu’il produit des texes, des images et des sons, tout en étant un concept sous lequel on peut ranger un tas d’oeuvres qui apparaissent a priori disparates. Il est à la fois une catégorie logique et un concept opératoire, possédant une puissance spécifiante.

Autonomie du récit de voyage

En règle générale, les chercheurs qui parlent du récit de voyage sont perplexes et tendent à lui conférer un statut hybride. C’est le mot qu’on emploie le plus souvent, en anglais comme en français. Jonathan Raban utilise même l’image de la « maison bordélique grand ouverte » (raffish open house), où l’on retrouve le roman, le poème en prose, l’autobiographie, le journal, le reportage, la correspondance et l’essai qui « finissent dans le même lit. » On sent l’ancien hippie qui parle, Maxime le Forestier aurait pu utiliser la même image s’il avait traité des genres littéraires au lieu de devenir chanteur (il aurait, en ce cas, dormi avec moins de nana et connu un meilleur rythme de vie.)

Naturellement, cette image est sympathique et je comprends qu’on ne cherche pas à changer les choses. Mais dans le domaine des genres littéraires, il n’y a jamais loin entre le jugement neutre (« Ce n’est pas vraiment un genre en soi ») et le jugement dépréciatif (« C’est un sous-genre, une sous-littérature »). D’ailleurs, des auteurs se demandent parfois si le travel writing n’est pas un type d’écriture qui n’attire que des « talents de second ordre » (second rate talents). Et la merveilleuse Debbie Lisle va jusqu’à classer le récit de voyage dans une échelle de qualité, à mi-chemin entre le guide touristique et le roman (The Global Politics of Contemporary Travel Writing).

Je m’inscris en faux contre cette tradition critique. C’est pour cela que je fais une thèse. Il y a un travail à faire, qui consiste à montrer que non, le récit de voyage n’est pas plus hybride que le roman (qui peut être plus hybride que ce qu’est devenu le roman au XXe siècle ? Et d’ailleurs, ce qu’il est devenu n’est que la suite logique de ce qu’il était déjà chez Cervantès et Rabelais, et surtout chez les grands Britanniques des Lumières, Laurence Sterne en tête.)

Il faut essayer de prouver que le récit de voyage bénéficie d’une sorte d’autonomie générique, qu’il est grand et qu’il peut se débrouiller tout seul. Cette question peut paraître spécieuse et abstraite, mais en réalité c’est une question très importante pour une raison d’existence. Pour exister, il faut être reconnu comme autonome. Définir un genre, c’est permettre à des oeuvres d’exister vraiment.

Or j’irai plus loin (plus loin que quoi ? Je ne sais pas, mais j’irai loin) : non seulement il y a un genre à part, dans la littérature, qui s’appelle le récit de voyage, et dans lequel on trouve les « relations », les « notes », les « itinéraires », les « promenades », les « flâneries », les « traversées », les « impressions », les « journaux », « carnets », « lettres », etc.  Mais encore, je dis que le récit de voyage constitue un pôle de créativité qui dépasse de beaucoup la seule littérature. Photographie, vidéo, cinéma, installations, dispositifs, l’art contemporain regorge d’oeuvres et de travaux qui entrent de plain-pied dans le récit de voyage : Errance de Raymond Depardon, Sans Soleil de Chris Marker, La grande vacance de Mathieu Bouvier, ce sont des récits de voyage utilisant d’autres médias que l’écriture seule.

Il y a quelque chose, un quelque chose, qui est commun à tous ces récits de voyage, et ce truc en commun n’est pas seulement le sujet, le contenu. Il y a aussi une communauté de style, d’approche, une proximité qui reste à définir.

Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

Alex « Hurricane » Higgins dans un pub sectaire

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J’avais posé sur la table du pub un livre assez volumineux. Je lisais la conscience tranquille, car c’est un pub où les gens font ce qu’ils veulent. Situé à l’angle de Donegal road et de la fameuse Sandy Row (fameuse pour ses activités paramilitaires à l’époque des Troubles), le Royal n’accueille pas que des poivrots, mais des handicapés aussi, venant peut-être de l’hôpital voisin, des sourds, des muets, et aussi des supporters de football.

Hier soir, Chelsea jouait contre Liverpool, et le pub contenait des supporters des deux équipes, qui s’insultaient et se chambraient allègrement, mais sans dépasser la limite du bon goût populaire.

Parfois je quittais ma table pour m’accouder au comptoir. De là, je regardais le seul écran qui diffusait l’autre match de la soirée, opposant Barcelone à Munich. Plus loin sur le bar, un homme à lunettes et à chapeau donnait l’image idéal de l’écrivain irlandais, tel que la légende l’a construite, dans les guides et les récits de voyage. L’écrivain devisait avec un homme d’une vulgarité rare, mais drôle si j’en crois le rire qui secouait les côtes de ses convives.

Alors que je suis penché sur ma volumineuse étude, concernant les voyages de l’époque classique, un homme se penche vers moi et me demande si mon livre est bien. Il me demande ce que c’est, je lui montre la couverture. Daniel Roche, Humeurs vagabondes: de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages (Fayard, 2003, 1032 pages.) Il lève les sourcils et me demande si j’apprends quelque chose.  

De retour au comptoir, j’admire le jeu de Barcelone. Cette équipe a écrasé Lyon, il y a peu, et mène 4 buts à 0 contre Munich à la fin de la première mi-temps. Un homme s’approche du bar et demande au barman de changer de chaîne pour regarder un autre match. Le barman lui répond que l’Espagnol, là, regarde Barcelone. Le client se tourne vers moi et me regarde avec de grands yeux. Nous nous regardons en silence. « You’re Spanish ? » Je fais non de la tête. Nom de Dieu, il y a deux équipes sur la pelouse, pourquoi ne serais-je pas allemand ? J’ai l’air d’un Espagnol, avec mon grand front nordique ? Le client retourne à sa place, sans que personne ne touche à cet écran, où Lionel Messi brisait la défense munichoise avec l’aisance d’une danseuse qui brise le coeur d’un sage précaire. 

De retour à ma table, je lis un chapitre qui s’intitule : « La production des récits de voyage ». L’écrivain à lunette s’approche de ma table, et, avec des gestes lents, observe mon livre et s’en empare comme si tout lui était permis dans ce pub. Il regarde la couverture et retourne le livre, feuillette un peu. Sans un mot ni un regard pour moi, il lit la quatrième de couverture. Je me demande s’il lit le français ou s’il cherche à épater la galerie. Il repose le livre et écrit sur un journal : « France ? Revolutions ? » Je fais oui de la tête.

Il va s’asseoir à une table et m’écrit ce billet, sur une feuille de facturation : « What bring you to Belfast / The Troubles in regards to French Revolution / Or are you a writer or a dramatist playwright etc. » Il me tend le papier et s’en va. Puis il revient pour avoir sa réponse. Je lui demande s’il m’entend, il fait signe que oui. Il m’invite à sa table, et la conversation s’engage, moi parlant, lui écrivant ou chuchotant. Quand je lui demande s’il est écrivain, comme son apparence le laisse penser, il se lève et me fait signe de le suivre. Dans le fond du pub, des posters encadrés montrent un jeune joueur de billard, entourés d’articles de journaux. Il me chuchote à l’oreille qu’il était champion de je ne sais quoi. Du monde, peut-être. Le jeune homme sur les posters, c’est lui bien sûr.

Avant que je parte, il m’écrit son nom sur une feuille, son numéro de portable. Il me dit de vérifier son nom sur internet.

Je ne l’ai toujours pas fait, mais à présent que je repense à lui, il me vient en mémoire que certaines fresques murales représentent un joueur de billard, dans le quartier. C’est peut-être une vraie gloire locale, on ne sait jamais.

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La bataille des genres littéraires

Les genres littéraires sont à observer comme une épopée. Les genres naissent, ils luttent, ils se battent les uns contre les autres, ils s’épousent, s’unissent. Ils voyagent, se transforment, ils disparaissent. Certains renaissent.

Aujourd’hui, beaucoup croient que les genres sont passés de mode, mais ils ne sont jamais passés de mode. Bien sûr, on pense au Moyen-Âge et à tous ces genres impossibles à différencier vus d’ici, les gestes, les fabliaux, les épopées, les sagas, les légendes. On pense être bien sortis de cette forêt rhétorique, mais c’est le contraire qui arrive. Les genres continuent de se livrer des batailles sans pitié.

Un petit exemple : vous lisez un poème d’Eluard ou de Desnos. Un poème de Prévert, tenez. Vous en connaissez tous. Tous. Vous en connaissez tous. « La terre est bleue comme une orange », « Il dit non avec la tête mais il dit oui avec le coeur », « Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là », « Avec un cheval / Ou bien un chameau / On peut aller jusqu’au Sénégal », etc.

Et maintenant, dites-moi : combien de poèmes contemporains connaissez-vous ? Presque aucun. Tellement peu que ce serait honteux de venir frimer. Les poèmes en vers libres, qui étaient si importants pendant l’entre-deux-guerres, ont presque disparus. Ils portaient des mouvements artistiques fondamentaux de notre XXe siècle, comme le surréalisme, et aujourd’hui, plus personne n’en lit, n’en écrit, n’en publie et n’en achète. Et je ne parle pas des poèmes en vers rimés.

Notre époque est dominée par le roman. Le roman est le genre absolu, celui qui accueille des textes qui d’ailleurs n’ont plus rien de romanesque. Aujourd’hui, on écrit n’importe quoi, et on le nomme roman, sinon cela passe inaperçu. Les seuls genres que l’on aperçoit sont les « sous-genres », je veux dire par là les spécifications du roman (aventure, science-fiction, policier, fantaisie, etc.). Les types d’écriture qui ne sont pas fictionnels sont presque condamnés à disparaître du champs de la littérature.

C’est un peu pourquoi la littérature du voyage n’est pas appréciée à sa juste valeur. Le genre même du récit de voyage a perdu de son aura, de son prestige. Mais il lutte, il se bat aveuglément, et d’excellents récits de voyage continuent de s’imposer dans notre monde de romans, contre vents et marées. Quelques exemples :

Danube de Claudio Magris (1986) n’a pas cessé d’inspirer des auteurs de tous poils, dont votre serviteur. Un récit magnifique et érudit qui va de la Forêt noire à la Mer noire. Voyage à travers l’Europe à l’époque où elle était encore divisée par le rideau de fer.

La montagne de l’âme de Gao Xingjian (1989), une longue balade dans les montagnes du sud-ouest de la Chine.

Les passagers du Roissy-Express de François Maspero (1990), toujours très étudié par les Anglo-saxons dans les « Travel Writing studies ». Un voyage d’un mois sur la ligne de RER qui va de Roissy à Saint Rémy lès Chevreuse. Il avoue avoir été inspiré par le récit de Claudio Magris cité plus haut.

Ces trois auteurs ne sont pas des défenseurs du genre. Ils s’en moquent certainement, de la disparition ou de la résistance du récit de voyage. Mais qu’ils s’y intéressent ou pas, c’est un fait qu’ils ont fait, chacun, au moins un livre qui en est un ET qui a su donner l’impression d’être autre chose, d’être un « livre », un « texte », un « essai », quelque chose de respectable, un peu en dehors des genres.

Les récits de voyage qui se présentent comme tel, ceux de Nicolas Bouvier par exemple, sont snobés par le lectorat général.

Ce n’est pas la faute des lecteurs. C’est la situation des genres, de leurs rapports de force.