Vive la rentrée littéraire!

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Je le rappelle si on ne le savait pas : La rentrée littéraire est spécifique à la France, et je suis chagriné d’entendre chaque année des gens se plaindre du « cirque médiatique », de « l’avalanche des romans », de « la pantalonnade des prix littéraires », et j’en passe.

Moi qui habite à l’étranger, dans un des pays les plus riches de la planète en histoire littéraire, le Royaume-Uni pour ne pas le nommer, je note qu’on n’y parle jamais de livres, est-ce mieux ? Les médias britanniques donnent une place très maigre aux livres, une place constante tout le long de l’année, dans les suppléments culturels de leurs formidables quotidiens. Les seuls moments où le livre leur devient objet d’information, c’est, comme aujourd’hui, lorsque Dan Brown sort un nouveau thriller, ou lorsque le nouvel Harry Potter inonde les librairies. On monte alors en épingle un phénomène économique, médiatique, un phénomène de culture de masse, mais ce n’est pas une rentrée littéraire.

En France, chaque année, les émissions les plus populaires de la télévision et de la radio invitent des écrivains, font des comptes rendus des livres-dont-on-parle. On dit que c’est toujours les mêmes, mais c’est faux. Houellebecq a déchaîné les passions il y a trois ou quatre ans, et depuis plus rien. Je suppose qu’il travaille à un nouveau roman, et quand il sortira, on en fera derechef tout un foin. Et alors ? Certaines années c’est Houellebecq, d’autres c’est Millet, d’autres c’est BHL, d’autres c’est Sollers, d’autres c’est Moix, ou Beigbeder, ou Fargues, ou Despentes, ou Angot, zut quoi, ce n’est pas tous les ans la même chose! Et ce n’est pas toujours médiocre non plus, alors plaignons-nous, mais en savourant ce que nous avons.

Soyons honnête. Sans rentrée littéraire, auriez-vous entendu parler, auriez-vous acheté, auriez-vous eu envie de lire des énormes pavés comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Là où les tigres sont chez eux de Blas de Roblès, ou Le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig ?  

Prenons conscience d’une chose très simple. On publie en France le même nombre de livres qu’ailleurs, on traduit peut-être un peu plus qu’ailleurs, et d’un plus grand nombre de langues (je ne sais pas il faudrait vérifier), et on connaît les mêmes phénomènes de ventes et de succès qu’ailleurs (montage marketing, bouche à oreille, critiques dans les journaux et magazines, modes passagères, etc.) ; la seule chose que la France possède en plus, c’est cette rentrée littéraire qui donne aux livres, pendant quelques semaines, une place qu’ils n’ont jamais d’habitude, et qu’ils n’ont nulle part ailleurs. Profitons-en plutôt que de râler. Bien sûr que l’on se contrefout de ce que peut dire Amélie Nothomb, mais franchement, quand on entend Ségolène Royal ou Brice Hortefeux, on peut se dire qu’il n’y a pas lieu d’être trop dur avec ces auteurs de best-sellers, qui non seulement ne font de mal à personne mais en plus sont de bons tremplins vers la littérature pour beaucoup de gens.

Pour ce qui est du nombre de romans qui paraissent au même moment, je me permets de conférer à un billet vieux de deux ans où je prouvais par la raison algébrique que ce nombre était en fait trop faible.

Une promenade avec Jean Rolin

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Le rendez-vous était donné place Stalingrad, entre le bassin de la Villette et la rotonde de Ledoux. Sur le répondeur de Huang Bei, Jean Rolin avait répété bien distinctement : « Le-doux, la rotonde de Ledoux », comme si le nom de l’architecte était une meilleure garantie pour trouver l’endroit que, disons, une station de métro ou le nom d’un bistrot. Huang Bei était en retard, alors nous l’avons rejointe plus loin sur le chemin, à la station Corentin-Cariou, en longeant le canal de l’Ourcq.

Je profitais de la situation, avouons-le tout de suite. Huang Bei avait fait visiter Shanghai à l’écrivain, alors il lui avait promis qu’en échange, il lui ferait découvrir des coins de Paris qu’elle ne connaissait pas. Il choisit de l’emmener vers le boulevard Ney, le périph’ extérieur, les outskirts de Pantin, les friches industrielles du 19ème arrondissement, que sais-je ? tout le théâtre des opérations qui ont donné naissance à son fabuleux livre de 2002, La Clôture. Je n’ai jamais fait mystère qu’à mes yeux, La Clôture était le grand chef d’oeuvre de Jean Rolin.

Dans sa grande gentillesse, Huang Bei a demandé à Rolin s’il était possible d’attendre ma venue à Paris pour effectuer cette promenade. Il n’y a pas vu d’inconvénient, et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de flâner avec l’écrivain que je considère comme le meilleur de langue française. Comme, en outre, son écriture s’inscrit dans des territoires, des itinéraires, des interactions entre les lieux et les hommes, se promener avec Jean Rolin est beaucoup plus significatif que de dîner avec lui, l’écouter donner une conférence ou le croiser lors d’un vernissage. Marcher avec lui, après l’avoir lu, c’est appréhender son oeuvre par les pieds, par un rythme corporel spécifique.

Les paysages urbains ont beaucoup changé depuis 2002, date de publication de La Clôture. La Tour Daewoo n’est plus qu’une tour toute nue, des terrains vagues sont devenus des lieux habitables, et certaines friches sont devenus des chantiers de construction. Surtout, la rue de la Clôture est méconnaissable : il y a bien encore quelques camionettes de prostituées, mais plus personne n’habite dans les piles du pont. Disparus les hurluberlus plus ou moins mythos, plus ou moins clodos, qui s’organisaient une vie mi-légendaire, mi-précaire. Même et surtout Gérard Cerbère n’est plus là, lui qui règnait sur sa pile comme « Mao dans sa grotte de Yenan, en moins grandiose, certes – on n’imagine pas André Malraux s’entretenir avec Gérard Cerbère -, mais en plus rigolo. » (La Clôture, p.66).

Nous avons suivi plusieurs types de chaussées : rues, boulevards (donc trottoirs), mais aussi quais, chemin de halage, voie ferrée désaffectée, et chemins de terre dans les lieux les moins autorisés. Nous sommes passés sous et sur des ponts et avons terminé, comme par enchantement, au parc de la Villette. « Comme par enchantement » car avant de voir apparaître le parc, nous tentions de nous désembourber d’un terrain vague en pente raide ; puis nous tombâmes, presque par hasard, sur un quai où des gens – des Allemands, peut-être – marchaient avec un guide touristique à la main. Nous avions chuté en pleine civilisation touristique, alors que nous évoluions dans un no man’s land désaffilié.

Dans mon souvenir, le grand intérêt de cette balade fut de nous avoir fait entrer dans des mondes très dissemblables, très éloignés les uns des autres, en très peu de temps. Des abords bobos du bassin de la Villette, à l’ambiance populaire de Pantin, à la vie marinière des péniches et des docks, à l’environnement « sans papiers » des confins de Paris, jusqu’à l’atmosphère familiale du parc de la Villette en passant par les squatts tagués et les petits coins cachés où les SDF se reposent et cuvent. Paris se rénovent, c’est entendu, mais il y a encore bien des zones inquiétantes, où vivent des individus dont on se demande comment ils perçoivent la vie et la marche des nations.

Huang Bei posait, comme elle en a l’habitude, des questions nombreuses, pertinentes et auxquelles il était difficile de répondre. Elle prit aussi des photos, et fit preuve de son éternel enthousiasme pour Paris. Nous retrouvâmes Ludovic près de la cité de la musique et déjeunâmes d’un poisson.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

Au téléphone avec un prix Nobel

Quand j’ai pianoté le numéro de téléphone, je pensais tomber sur un secrétaire d’éditeur, quelque chose comme ça.

C’est la voix de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature de l’an 2000, qui me répond. J’essaie de ne pas trop bafouiller et lui parle des avions qui pourraient l’emmener dans notre université l’hiver prochain. Gracieusement, il accepte ce que je lui propose et se montre intéressé pour visiter la ville de Belfast.

En février 2010, en effet, le département de français de Queen’s university organise un colloque international sur les écrivains et artistes francophones d’origine chinoise. Dans de tels événements, les participants ne sont pas défrayés, ils doivent même, parfois, payer des droits d’inscription pour avoir la possibilité de partager le fruit de leurs recherches. Il y a une personne à qui l’on paye tout, c’est le guest speaker, qui est censé apporter une forme de prestige ou, en tout cas, être assez (re)connu pour attirer du monde.

Nous nous sommes dit que, quitte à parler de la diaspora chinoise, autant viser tout de suite au plus haut, et contacter le seul écrivain-artiste qui ait obtenu le prix Nobel avec cette particularité d’être à la fois français et chinois. On n’y croyait pas beaucoup, mais il a fini par accepter notre invitation. Moi qui avait l’intention de faire une conférence sur son récit de voyage, La Montagne de l’âme, je fais face à la perspective angoissante de, peut-être, la donner en sa présence.

Cette situation sera-t-elle assez extrême pour me contraindre à ne pas inventer ?

Destin géographique de mon Ouïghour

Le Ouïghour de mon roman est né près de Turfan, dans le désert de Taklamakan, dans l’ouest de la Chine. Turfan est une oasis à côté de laquelle se trouve un village entièrement consacré à la culture du raisin, Putaogou, la vallée du raisin. Il est né dans les années 1980. Ainsi, mon roman n’aura pas à traiter de la révolution culturelle.

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Dans ce village, pas un Chinois Han, mais seulement des Ouïghours, avec leur architecture traditionnelle, leurs écoles, leurs mosquées. Tous les professeurs, même le professeur de mandarin, sont ouïghours. Les seuls Chinois que l’on voit sont ceux qui passent pour encaisser les loyers, les impôts, ce sont les administratifs.

Mon Ouïghour grandira là, puis il ira à la ville, d’abord Turfan, puis la capitale provinciale, Urumqi. Il n’aimera pas Urumqi, alors il ira, pour une raison que je ne connais pas encore, dans le nord de la province, les montagnes de l’Altai. Près du lac Hanasi, très loin de tout, à la frontière avec la Russie, la Montgolie et le Kazakhstan. Il voudrait faire quelque chose sur la crête qui fait frontière entre ces trois pays. Les cartes, à cet égard, sont fascinantes : un segment minuscule, presque un point, d’où partent en étoile les frontières de quatre pays si différents les uns des autres.

À cet endroit du monde, les cartes de Google Earth ne sont plus des photos satellite, mais des peintures, sans noms, sans habitations, sans rien que le blanc de la neige, le vert des pâturages, le brun de la terre et le bleu des lacs.

Là, il sympathisera d’abord avec d’autres minorités chinoises, des Kazakh, des Kirghizes, des Mongoles, et il saura entrer en relation avec les Occidentaux en visite dans la région. Touristes égarés, mais surtout biologistes, ingénieurs hydrographes, spécialistes de la faune et de la flore venus ici pour des projets de recherche, des observations de toutes sortes. Mon Ouïghour saura apprendre très vite les rudiments d’anglais, et il sera très avide de rencontres.

Il séduira une chercheuse allemande, ou américaine, ou française. Il en séduira plusieurs car, let’s face it, mon Ouïghour est extrêmement charmant. Il a les yeux noirs très perçants, de grands yeux très bien dessinés qui inspirent confiance. Au début, les étrangers lui sont un moyen de subsistance, mais assez vite, il comprend qu’en approfondissant le contact, il peut obtenir beaucoup de ces gens-là. S’ils sont vos amis, ils peuvent vous faire quitter le pays, aller dans des pays lointain, devenir quelqu’un, voyager, que sais-je. Mon Ouïghour n’a pas d’ambition sociale très nette, mais il est rêveur.

Grâce à une femme scientifique qui est tombée amoureuse de lui et qui croit en son potentiel humain et intellectuel, il obtiendra des bourses, d’abord pour aller à l’université de Pékin, puis pour aller en France. En France, il comprendra que c’est en retournant en Chine avec une identité de Français qu’il pourra avoir une vie libre et, disons, stendhalienne.

Trentenaire, il retourne en Chine en prétendant qu’il est Français quand cela l’arrange. Avec les femmes chinoises, ça l’arrange.

Il retournera dans le Xinjiang dans les années 2010, et ce ne sera pas brillant.

Le roman d’un Ouïghour

Les émeutes d’Urumqi me rappellent le roman que je voulais écrire sur l’histoire d’un Ouïghour.

Les Ouïghours sont musulmans et ils ont une apparence européenne, disons turque. Quand on est brun et qu’on parle mal, voire très mal le chinois, on peut prétendre en être un, et ça passe. Non que les Ouïghours ignorent le mandarin, mais il est vrai qu’ils sont nombreux à ne pas le parler correctement. Lors de mon voyage dans cette province de l’ouest, je me souviens d’une oasis près de Turfan où très peu de gens étaient capables de communiquer en chinois.

Il m’est arrivé d’être pris pour un Ouïghour, l’année dernière, et c’est un grand souvenir. Dans un taxi, en compagnie d’une femme chère à mon coeur, nous nous lançâmes dans un jeu dont j’ai oublié l’origine. Le chauffeur posait des questions sur moi à mon amie, qui lui faisait croire que j’étais originaire du Xinjiang. Il y a cru sans aucun problème à ma grande surprise. Il me posait des questions auxquelles je répondais mollement. Mon amie, elle, était enchantée, car pour une fois, elle ne passait pas pour une de ces Chinoises qui sortent avec un étranger. J’étais un Chinois, comme eux, mais d’une minorité lointaine.

Nous avons continué ce petit jeu, et cela m’a ouvert des perspectives fictionnelles à perte de vue. J’imaginais que notre mensonge était vrai et l’histoire s’écoulait très naturellement entre mon amie et moi. Nous nous racontions l’histoire de ce garçon chinois musulman qui finit par se promener main dans la main avec une Chinoise. Je demandais à mon amie si elle pouvait envisager une histoire d’amour avec un Ouïghour, à quoi elle répondit oui sur le principe mais qu’elle n’aimait pas leur odeur. La question de l’odeur est en fait vite réglée, car elle avoua très vite que les étrangers en général puaient trop fort pour elle, et qu’elle faisait un écart à ses principe pour moi…

Nous visitions Xian et sa région, à ce moment-là, une ville célèbre dont les Chinois disent qu’elle est à l’ouest (comme son nom l’indique), alors qu’en réalité elle est au centre géographique du pays. Nous visitions des mosquées, et il y avait de nombreux musulmans autour de nous, dans la ville. Que l’on me prenne, moi, pour un Ouïghour, ne laissait pas de m’émerveiller, car eux-mêmes, les musulmans de Xian, ne me prenaient en aucun cas pour l’un des leurs.

Curieux de voir si l’attitude des Chinois à mon égard allait changer, j’ai gardé mon rôle plus d’une journée entière. C’était facile : le Ouïghour que j’incarnais était en fait très acculturé à l’Europe car, après avoir passé son enfance à Turfan, et avoir rencontré des étrangers dans les montagnes de l’Altaï, il avai obtenu une bourse qui lui avait permis de faire des études en France.

Dans les faits, rien ne changea. On me traita avec le même respect, la même politesse. On s’intéressa plus à moi, certes, mais la curiosité n’était pas si grande qu’on aurait pu le penser. L’idée qu’un Ouïghour s’occidentalise et revienne en Chine, bardé de diplômes mais parlant un mandarin désastreux, et au bras d’une Chinoise han avec qui il communiquait en anglais, tout cela n’avait rien d’incroyable à l’homme de la rue.

Parfait, me suis-je dit, un vrai roman réaliste s’ouvre à moi.

« Disgrace » de J.M. Coetzee : la vie mystérieuse des chiens et des hommes

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Voilà un roman extraordinaire. Il a fallu une ascèse rare de la part de l’auteur pour le concevoir et l’écrire.

C’est un roman qui rend justice à la fiction et à l’intrigue. Kundera disait que le roman abordait des réflexions qui n’étaient pas ou mal prises en charge par l’écriture factuelle. Coetzee met ce principe en application. Sur des sujets comme l’animal, l’animal en nous et la vie des animaux, des chiens en particulier, il nous guide vers des territoires de sensations et de réflexions que, pour ma part, je n’avais jamais imaginés.

Un professeur de 52 ans, doublement divorcé, couche avec une étudiante, ce qui provoque sa « disgrâce ». Renvoyé de la fac, il va chez sa fille qui vit seule dans une ferme. Elle s’occupe de chiens, dans des cages, et est en relation avec la SPA locale qui s’occupe de faire mourir les animaux le plus paisiblement possible. Tout cela est très sec, comme une terre désertique, très peu sentimental.

Tout ce beau monde est blanc, et nous sommes en Afrique du sud, il fallait bien que des Noirs apparaissent. La fille du héros est aidé par un Noir, qui, petit à petit, rachète l’ensemble de la ferme, grâce à des aides de l’Etat qui favorisent l’installation des Noirs dans l’agriculture du pays, depuis la fin du régime d’Apartheid. Le roman fait croiser ces deux thématiques (Noirs/Blancs et animaux/humains) d’une manière tellement intriquée qu’elles s’intervertissent et se décroisent, comme une belle fugue, jusqu’à nous faire penser que le genre humain se transforme en s’incarne en ce grand Noir triomphant, à la sagesse cruelle, qui aide la fille du héros mais qui va tout posséder. On en vient à penser que l’ « homme blanc », quant à lui, tombe en disgrâce, avec ses instincts de chiens qu’il essaie de spiritualiser, et sa morale abstraite qui ne touche plus terre.

Ce livre n’a rien d’une leçon. Les conflits ne sont pas résolus, le lecteur est laissé désemparé devant des oppositions indépassables. La fille du narrateur est violée par trois Noirs, sans doute des proches de son propre voisin/ouvrier. Comme par hasard, le grand Noir était absent quand elle se fait violer, et il est possible que ce crime soit une machination pour la faire vendre sa ferme et partir. La fille sombre dans la dépression, sans vouloir partir et sans vouloir se révolter non plus. Elle se découvre enceinte et veut garder l’enfant du viol. L’un des violeurs continuent même de fréquenter la maison du grand Noir. La fille est prise dans un sentiment contradictoire qui est trop grand pour elle. Elle sent que tout cela est inacceptable mais que c’est en même temps inévitable : les Noirs reprennent leurs terres, ils ensemencent leurs terres et les femmes blanches qui y sont. Ils réoccupent le terrain et elle ne veut pas fuir devant cet état de fait. Le grand Noir – sans doute instigateur de ce viol collectif – propose même de l’épouser (il a déjà deux femmes) pour la protéger et devenir le gérant de toute la ferme. Elle accepte. Son père, le héros du roman, est ulcéré car il voudrait la voir partir en Europe, recommencer sa vie. Il dit : « C’est humiliant. »

Sa fille : « Oui c’est humiliant. Mais c’est peut-être un bon point de départ pour recommencer. C’est peut-être ce que je dois apprendre à accepter. Repartir du sol. Sans rien. Sans atouts, sans armes, sans propriété, sans droits, sans dignité.
– Comme un chien.
– Oui, comme un chien. »  

L’idée de la dignité des animaux n’est jamais abordée de manière explicite, mais on sent, par degrés, la présence de ces êtres mystérieux et muets. Une fascination s’empare du lecteur, une sidération devant leur vie, devant la gratuite cruauté des hommes. C’est un roman étrange.

Curieusement, la seule chose très mal faite dans ce roman, ce sont les scènes de sexe. Quand le quinquagénaire baise l’étudiante, on n’y croit pas une minute. Même chose quand il baise la repoussante responsable de la SPA, dont le corps n’a même plus de forme. Coetzee traite ces scènes comme des formalités, comme si le sexe était une activité normale, comme de faire des courses. Pourtant, le roman tourne autour de ça, de l’instinct sexuel, de la pudibonderie absurde de nos sociétés « blanches », du viol comme impôt et réparation des spoliations passées, de la torture que fait endurer le désir, le sien propre et celui des autres. Du désir comme chose humaine ou inhumaine, ou animal.

Alors pourquoi ces scènes incompréhensibles, où une belle jeune femme se laisse aborder par un prof qui n’est même pas charmant, qui n’a aucun charisme sur ses étudiants, et pourquoi se laisse-t-elle aller jusqu’à faire l’amour par terre, un après-midi d’orage ? La chose est décrite sans même qu’on comprenne que peut-être la fille ne s’appartenait plus, qu’elle était sous influence, sidérée et donc, virtuellement violée elle aussi. L’absence de tout érotisme dans la prose de Coetzee me paraît intéressante, car c’est le signe d’une sexualité sans désir, mécanique, qui est devenue seulement un signe. L’impression donnée est que même les chiens sont plus doués pour le plaisir que nous.

La vie des chiens semble être un sujet de grande ampleur pour nos écrivains contemporains. Disgrace a été écrit quelques années avant Un chien mort après lui de Jean Rolin. Une oeuvre fictionnelle, une oeuvre factuelle, aucune des deux ne cherchent à donner de réponses définitives à des questions de société ou à des questions philosophiques. Les deux cherchent, à mon avis, à entrer dans des régions de notre vie, des régions d’animalité si l’on peut dire, que le commun des mortels oublient de visiter ou occultent tout bonnement.

Donner voix au chien en nous, au mouton en nous, à l’inhumain qui est la part la plus grande de notre vie, c’est certainement une des nobles tâches de la littérature.

« Un chien mort après lui » de Jean Rolin : vivre dans un monde sans pitié

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Jean Rolin aime-t-il les chiens errants ? Après avoir lu les 345 pages de ce livre, mon impression est qu’il les craint autant qu’il est attiré par eux. Dès le premier chapitre, situé au Turkménistan, le narrateur se fait attaquer par une de ces bêtes féroces, ce qui n’invite pas aux bons sentiments : « Et c’est ici que pour moi le film s’arrête, (…) sur cette image où l’on me voit, le visage déformé par le hurlement que je suis en train de pousser, brandissant un lourd morceau de fer contre le chien qui attaque avec un grognement sourd. » (p.20). Le dernier chapitre se passe, lui aussi, au Turkménistan, sur la mer Caspienne ; le narrateur s’apprête à retourner sur l’île où il avait rencontré cette bête malveillante :

« Et les chiens ? Les aurait-on massacrés ou se seraient-il multipliés ? Dans la seconde hypothèse, me ferait-il fête, comme à un vieil ami qui s’est longtemps absenté, ou bien, reprenant eux aussi leur travail au point où ils l’avaient laissé, s’efforceraient-ils à nouveau de me dévorer ? »

Ce livre ne ressemble pas aux autres livres de Rolin, car aucun de ses livres ne ressemble aux autres. Jean Rolin arrive à chaque fois à être rigoureusement le même, et à se renouveler profondément. Il reste, depuis les années 1980, un écrivain du voyage, des territoires et de leur mémoire, des paysages, urbains ou ruraux. Et pourtant chaque livre est profondément différent du précédent, dans sa structure et dans son projet.

Un chien mort après lui (P.O.L., 2009) est un des plus étrange, un des plus insaisissable. Le narrateur cherche à voir, à décrire et à comprendre les chiens errants, tout autour de la planète. Il court le monde et les bibliothèques à la recherche des chiens sauvages. On le suit sur tous les continents, on reconnaît des lieux et des personnages des livres précédents. On a connu Marijana à Sarajevo, celle qui dit au narrateur lorsque celui-ci lui caresse le cou : « Oh! Jean, don’t be stupid » à la fin de Campagnes (Gallimard, 2000). On retrouve Marijana en Australie, alors que Rolin fouine sur le désert à la recherche de dingos, canidés sauvages entre le chien et le loup, qui l’intéressent particulièrement. Marijana a émigré après le siège de Sarajevo et vit maintenant avec un Croate du nom de Vlado. Maintenant que j’en parle, j’ai l’impression qu’elle est apparue dans un autre livre de Rolin, mais je ne me rappelle plus lequel (serait-ce Chrétiens ? Ou Dingos, plus vraisemblablement…).

On lit le livre, tendu vers les chiens errants. C’est une des grandes constantes de la littérature des voyages, les animaux. Je ne sais à quoi c’est dû, mais il est fréquent que les récits de voyage donnent aux animaux et aux hommes une proximité qui leur est refusée ailleurs. Peu, ou pas de livres, ont été à ce point concentrés sur les chiens errants, qui sont pourtant hautement significatives pour nous. J’ai écrit un billet, il y a deux ans, qui disait qu’à mon avis, les chiens errants faisaient peur et scandalisaient car ils gardaient l’apparence d’animaux domestiques et familiaux, tout en participant en fait à la forêt des animaux sauvages, ce qui créait un malaise, comme on peut le ressentir devant un fou, ou devant un regard humain dans un corps d’animal.

Chez Rolin, la fascination est plus intéressante car elle ne se dévoile que petit à petit, et le lecteur comprend que leur intérêt est multiple pour l’écrivain. D’abord, ils sont « errants », donc précaires, comme lui, instables et toujours aux aguêts. Mais aussi, on apprend que leur sauvagerie les ramène en fait aux origines de la domestication de l’espèce. C’est dès lors à un voyage dans le temps que nous sommes conviés. Il y a des dizaines de milliers d’années, lorsque, du loup, une sous-espèce s’est progressivement adaptée à la vie près des villages humains et de leurs décharges organiques, pour finalement devenir domestique. Les chiens errants sont donc un retour en arrière ; ils remontent vers le loup, ou vers un stade antérieur de l’évolution. Il y a un mystère fondamental dans le chien, surtout lorsqu’il décide de se mettre en marge de la vie des autres chiens. Il pose des questions aux historiens naturels, qui débatent et écrivent des ouvrages, que Rolin prend soin de nous rapporter. Un voyage dans les hypothèses scientifiques sur l’origine du chien.

Jean Rolin ne donne aucune conclusion sur la question. Ce qui reste, ce sont des images et des évocations puissantes : la vie de ce chien, mi-sauvage mi-domestique, dont on ne sait s’il donne une image de liberté ou d’esclavage ; de férocité ou d’intelligence. Le chien errant devient un être à part ontologiquement, autonome parmi l’ensemble du règne animal. Témoignage vivant du néolithique et adaptés aux mégalopoles, il invente une relation intelligente avec l’homme, et il est curieusement soutenu et protégé par les populations locales lorsque les autorités veulent s’en débarrasser. Compagnon d’armes et kamikase involontaire en temps de guerre, il lui arrive de raccompagner les ivrognes à la maison, dit la légende, dans certains villages d’Amérique latine.

Ce livre est donc une méditation, non pas sur l’humain, mais sur la vie elle-même, la survie, les efforts qu’il faut faire pour rester en vie, avec ou sans dignité. Le monde étant, dans la majorité des cas, pauvre, malade, désespéré et en guerre, il faut bien que des écrivains prennent la responsabilité de parler de ces bêtes et de ces hommes qui cherchent les moyens de s’en sortir, sans héroïsme. Jean Rolin le fait avec élégance, sans sentimentalité et dans une prose impeccable.

C’est aussi, comme toujours avec Rolin, un livre de voyage. Non pas un récit linéaire, mais un récit de voyage quand même, éclaté et déstructuré. Les chapitres vont de lieux en lieux sans respecter la chronologie des déplacements, mais en suivant une logique narrative qui vise à faire le portrait de l’écrivain en chien errant. Il s’agit, en quelque sorte, d’un condensé des voyages que Jean Rolin a fait ces dernières années. En prenant le chien comme fil rouge, il revient sur de nombreux lieux où il est allé, soit comme reporter, soit comme simple voyageur. Lorsque je l’ai rencontré, dans un café de Bastille, il m’avait parlé de ce livre qu’il écrivait sur les chiens, et sa conversation était pleine de noms de villes. Loin de vouloir m’impressionner, il suivait la pente de son projet du moment, qui était de faire un « livre-monde », un livre universel où l’écrivain va partout, met son nez dans tous les recoins du monde, comme un chien qui s’immisce et fait son trou partout. Le fait de commencer et de terminer Un chien mort après lui par le Turkménistan est un signe : rares sont ceux qui ont eu la possibilité d’entrer sur ce territoire fermé. L’écrivain montre par là qu’il est un voyageur aguerri, qu’il peut entrer partout, comme l’avaient fait Ella Maillart et Peter Fleming dans le Turkestan chinois dans les années trente.

La différence entre Maillart/Fleming et Rolin, c’est que les premiers nous avertissent que le territoire qu’ils s’apprêtent à traverser est interdit aux étrangers ; alors que Rolin se trouve au Turkmenistan avec le même naturel et la même méfiance que s’il était rue de la Clôture, reniflant et sentant le vent tourner, rôdant le long des rivages en quête d’un petit quelque chose à ronger, d’un cul à flairer ou d’un endroit où dormir.

« Récit de voyage » ou « littérature des voyages » ?

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Je fais très court. Ce diagramme (ou est-ce un schéma ?) résume la situation : dans l’ensemble des oeuvres concernant le voyage, voici à quoi le chercheur précaire fait face. Je pose un copyright sur ce merveilleux schéma que j’ai inventé un jour d’inspiration intense, avec l’aide non moins intense d’une camarade brésilienne qui n’a pas réussi à me faire faire un diagramme plus gracieux.

On voit que les expressions « récit de voyage » et « littérature des voyages » s’excèdent l’une l’autre énormément, et qu’il faut choisir ce que l’on veut étudier, afin de ne pas tomber dans toutes les banalités du type : « s’ouvrir au monde », « sortir du moi », « écriture-monde », « désir de liberté », « grand dehors » qui constituent le fonds de commerce de Michel le Bris et de sa bande de grands voyageurs, sous la bannière étriquée de littérature voyageuse.

On le voit, si on reste sur la littérature des voyages, on se fait écraser par la fiction, c’est-à-dire par les théories qui prennent le récit fictionnel comme le gros truc. Et le voyage, l’espace, le territoire, le déplacement, la description passent au second plan.

Du point de vue de la littérature, on se dit alors que l’expression « récit de voyage » est plus précise et plus étroite, mais on s’aperçoit vite que cela s’ouvre sur un véritable continent, celui des oeuvres documentaires de toutes sortes. Et quand je dis « documentaire », « art », « essai », une immensité cinématographique s’ouvre à soi comme un océan de créations plus riches les une que les autres. Sans parler des voyages scientifiques et des croisements entre les genres, qui sont infinis. Les films de Jean Rouch, par exemple, est-ce de l’ethnologie ? De l’art ? De l’essai ? Une seule chose est certaine, ils sont des récits de voyage.

On comprend pourquoi j’exclus de mes analyses les usages symboliques, métaphoriques ou analogiques du terme voyage. Tout ce qui est voyage entre les classes sociales, voyage dans les théories, voyage dans l’imaginaire, voyage dans le futur, voyage dans le passé, voyage en moi, voyage en toi… Il y a assez à faire avec les créations suscitées par le fait de se déplacer, et d’ouvrir les yeux.

Pôle de créativité : le récit de voyage comme genre littéraire

La première fois que j’ai utilisé la notion de « pôle d’écriture », c’était comme ça, sans y penser, dans un brouillon d’article. Je voulais juste expliquer en quoi le récit de voyage était autonome par rapport aux autres genres littéraire, qu’il avait sa propre vie en dehors du roman. Mais il fallait traduire l’article en anglais, et là, je fus bien emmerdé, comme le sont souvent les traducteurs. En anglais, pole, ça a gardé son sens tellurique si j’ose dire, ça renvoie au pôle nord comme opposé au pôle sud. Et puis ça renvoie aussi aux conflits binaires qui oppose deux partis.

Moi, je voulais renvoyer à cette idée française des « pôles de compétitivité », par exemple, ou des « pôles d’excellence », qui se traduirait plutôt par hub, ou cluster, voire, selon les connotations, par field tout simplement. Mais aucune de ces traductions ne me permettent d’exprimer cette idée que le récit de voyage constitue une sorte de territoire dans lequel tout un tas de pratiques créatrices se développent. J’avais en tête aussi l’idée du « monde multipolaire », chère à la diplomatie française pré-sarkosyste, comme alternative à l’idée de choc entre deux blocs. Je me disais, voilà, sans entrer dans le détail, que le « récit de voyage », c’était un peu un des pôles d’inspiration créative, à côté de la fiction, du lyrisme amoureux, de l’imprécation, de la prose philosophique, etc. 

Le « récit de voyage » doit être vu comme un champ magnétique qui attire des pratiques artistiques et scientifiques. Les artistes, j’en ai déjà évoqué quelques uns qui m’intéressaient, sont nombreux à travailler le récit de voyage, sans en avoir nécessairement conscience. Ils ne se sentent pas partie prenante de ce pôle de créativité pour la raison que rien de tel n’est défini encore. (Très curieusement, on a tendance à oublier le genre « récit de voyage » alors qu’il existe depuis le début de la littérature – je ne dirais pas que L’Odyssée en est un, mais les chants dans lesquels Ulysse raconte son périple en sont sans aucun doute.) Bon, pour les artistes et les écrivains, il ne fait aucun doute qu’un bon nombre d’entre eux investissent le récit de voyage.

A la jonction du littéraire, de l’artistique et du scientifique

Mais c’est aussi le cas de scientifiques. Il y a bien sûr la tradition des historiens naturels, Darwin en tête, et jusqu’à Caroline Riegel qui vient de sortir son deuxième tome de Du Baïkal au Bengale. C’est en tant qu’ingénieur hydrologue qu’elle fait ce long périple, pour « suivre » la question de l’eau, aujourd’hui, dans cette région de l’Asie centrale. J’avais déjà mentionné le premier tome, Désir d’Orient, le deuxième s’intitule Méandres d’Asie.

Parmi les scientifiques, on ne peut omettre les scientifiques voyageurs par excellence : les ethnologues. Entre le coup de maître de Lévi-Strauss, les expérimentations de Michel de Certeau et celles de Marc Augé (Un ethnologue dans le métro), les récits hilarants de Nigel Barley (The Innocent Anthropologist), nous nous trouvons devant une myriade d’oeuvres à la jonction du littéraire, de l’artistique et du scientifique. C’est cette jonction qui me fascine, qui fait la force et la durabilité du récit de voyage. C’est pourquoi la notion de « pôle » est utile je crois, pour insister sur l’aspect transdisciplinaire et « sous tension » de la chose.

J’utilise l’expression « pôle de créativité » pour éclairer, pour donner un contenu, ou plutôt une métaphore, à celle de « genre littéraire ». Le genre, pour beaucoup, cela signifie une catégorie, un classement logique, quelque chose de froid et de « carré ». C’est inexact car un genre est justement quelque chose qui « génère », c’est quelque chose comme une famille, avec des tensions et des luttes, mais avec de l’enfantement et, parfois, des extinctions. Les genres se livrent des batailles, comme je l’ai déjà dit, à la suite des formalistes russes. Après les Russes, des Allemands ont développé de très belles théories sur les genres, et sur leur aspect dynamique, voire créatif. Je citerai Hans Robert Jauss pour illustrer ce point : « Il est donc possible de définir un genre littéraire au sens non logique, mais spécifiant des groupes, dans la mesure où il réussit de façon autonome à constituer des textes. » in Littérature médiévale et théorie des genres.

Il me paraît évident que le récit de voyage répond à cette définition, qu’il produit des texes, des images et des sons, tout en étant un concept sous lequel on peut ranger un tas d’oeuvres qui apparaissent a priori disparates. Il est à la fois une catégorie logique et un concept opératoire, possédant une puissance spécifiante.