Conférence festive au Vigan

Notre soirée irlandaise du Vigan a été un franc succès, et je crois que tout le monde n’a eu qu’à s’en féliciter. Il y a eu un monde fou, la salle de la médiathèque était pleine à craquer.

Au-delà de la quantité, ce qui m’a beaucoup touché fut la diversité du public : des retraités et des lycéens, des familles bourgeoises et des collectifs de soutiens aux Gitans. Des jeunes nomades qui ont vécu à cheval et des amoureux de l’Irlande. Tout ce monde cohabitait et posait des questions à un sage précaire étonné de voir tant d’intérêt pour le petit peuple Traveller.

La bonne idée de la soirée fut de diversifier l’offre. Loin d’être une conférence, la rencontre se déployait en plusieurs directions, si bien qu’entre l’exposition des tableaux, mon intervention, les lectures et les plages musicales, le public a soutenu son attention pendant près de deux heures.

C’est énorme, deux heures d’attention.

Et c’est encore plus énorme de voir cinquante personnes, dans une ville de quatre mille habitants, remplir une salle de médiathèque pour un livre modeste écrit par un auteur inconnu. La proportion est impressionnante si on la rapporte à une grande ville : à Paris, ce serait l’équivalent d’une salle de plus de dix-mille personnes!

Même s’il s’est déplacé grâce au charme de la bibliothécaire, grâce au lobbying exercé par chacun des participants, ce public témoigne d’un intérêt réel pour le livre, et cela seul est une bonne nouvelle dans le monde d’aujourd’hui.

Soirée irlandaise au Vigan

Pour ceux qui se trouveraient dans le Gard demain vendredi 18 janvier, venez donc dans le Château d’Assas, qui abrite la médiathèque du pays viganais. J’y présenterai mon livre sur Travellers irlandais, accompagné d’une joyeuse bande d’effervescents cévenols.

Des artistes exposeront dessins et peintures illustrant mon livre. J’attends avec impatience de les voir, car une bonne part d’entre ces oeuvres d’art me sont inconnues. Une comédienne lira des extraits du récit de voyage. Des musiciens joueront des morceaux de musique traditionnelle irlandaise.

Le « verre de l’amitié », comme ils l’appellent, verra aussi couler du whisky, et une des bibliothécaires fera des Irish coffees. Voilà ce qu’on appelle, pour reprendre un ancien billet, rendre le livre festif.

Ma semaine parisienne : bilan et perspectives

Ce fut une semaine très riche, je n’en dirai que ce qui est publiquement acceptable, donc ce qui est le moins important. Malgré tout, ce qui s’est passé aura une certaine incidence sur l’avenir pour la sagesse précaire. Je résume.

Rendez-vous au Presses de l’université Paris-Sorbonne, rue Danton dans le 6ème arrondissement. La cause est entendue: ma thèse sera publiée dans la très bonne collection « Imago Mundi », dirigée par François Moureau, spécialisée dans la critique de la littérature des voyages. Je ne pouvais pas espérer un meilleur débouché pour les recherches qui m’ont coûté trois ans et demi de travail. Publication prévue fin 2013.

Rendez-vous avec un éditeur parisien, dans le 2ème arrondissement. La cause est entendue : je suis sous contrat pour un récit situé à Paris, un voyage à travers les classes sociales. Pas de date prévue pour la publication, mais remise du manuscrit prévue pour fin 2013.

Rendez-vous à Vitry-sur-Seine, dans le 9.4, pour le festival « Livres en liberté ». Deux surprises m’attendaient : d’abord, j’étais un des rares auteurs à avoir le privilège de parler en public, à bénéficier d’une telle tribune en compagnie d’un journaliste qui m’interviewait. Cette tribune a permis de vendre quelques exemplaires. Deuxième surprise : j’ai vu débouler le célèbre Cochonfucius lors de ma causerie.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Cochonfucius est un des grands commentateurs de ce blog, et nous ne nous étions jamais rencontrés. Il produit un fabuleux travail sur le net, sous forme de sites tentaculaires et rhizomatiques. Par ailleurs, il a un vrai boulot dans la vraie vie, il est linguiste au C.N.R.S., dans la région parisienne. Il a dû apprendre sur La Précarité du sage que je serais à Vitry ce jour là et il a pris le RER pour me serrer la pince. Preuve s’il en est que mon blog est un repaire de gentlemen.

Après mon intervention, Cochonfucius s’est assis près de moi à mon stand, et il n’a pas ménagé ses efforts pour vendre mon livre. Il m’assistait pour converser avec les lectrices et les promeneurs. Il développait des arguments de vente basés sur une lecture consciencieuse du texte. A nous deux, nous avons décroché quelques signatures (de chèques). Cela valait bien une bière, dans un bistrot de Vitry, non loin de la magnifique église médiévale que nous avons visitée de conserve.

Cinéma : j’ai vu un film qui m’a bouleversé, mais je préfère ne pas en parler ici.

Exposition :  « Les Bohèmes » au Grand palais, mais j’en ai déjà parlé ici.

Perspective d’emploi : toujours à Paris, je reçois des courriels qui m’informent qu’un institut de recherche, basé à Galway en Irlande, cherche un postdoctorant pour  mener des recherches aux librairies nationales d’Irlande sur des récits de voyage illustrés depuis le XVIIIe siècle. En lisant la description du poste, j’avais l’impression qu’ils parlaient de moi. Jamais je n’ai eu cette impression de convenir aussi parfaitement à une offre d’emploi.

Le sage précaire repart donc à l’assaut de l’Irlande, comme il l’a déjà fait, en vain, à plusieurs reprises. C’mon, precarious wisemen, get up for the fight! Date limite des dépôts de candidature : demain lundi, à 17h00.

« Livres en Liberté », Vitry-sur-Seine

La raison principale de mon séjour à Paris est la tenue du festival « Livres en liberté » à Vitry-sur-Seine, samedi 1er décembre. C’est à partir de cet événement que j’ai organisé ma semaine parisienne, et distribué mes rendez-vous de sage précaire entrepreneur.

Le directeur du centre culturel de Vitry était venu à la Sorbonne en mars dernier, assister au colloque sur le récit de voyage auquel j’avais participé modestement. Ma conférence avait consisté en une analyse des livres de Jean Rolin. J’avais parlé des récits de voyage en banlieue parisienne, des explorations de « non-lieux », ainsi que des « lieux de mémoire » et de leur articulation.

Ce monsieur ne m’a pas parlé lors du colloque mais m’a contacté plus tard, par mail. Au départ, il pensait à moi pour parler de l’idée de voyage en banlieue. Mais après échanges, nous sommes convenus de nous rabattre sur les Travellers irlandais. Après tout, un livre a été publié sur ces voyageurs, et eux-mêmes, les Travellers, peuvent être considérés comme des banlieusards, à leur manière.

Lorsque ma thèse sera publiée, et je croise les doigts pour que ce dossier avance durant mon séjour actuel!, je pourrai plus facilement proposer des conférences, des tables rondes ou des causeries de toutes sortes sur le sujet des récits de voyage.

Les choses sont bien organisées, à Vitry. Un « stand » est prévu pour moi, où je pourrai rencontrer les Vitriots possiblement intéressés par les opportunités et les débouchés de la sagesse précaire. Accessoirement, il me sera loisible d’exposer et vendre mes livres. Autour de 15h00, ce sera mon tour d’aller faire mon numéro de saltimbanque dans la « salle de lecture ». J’ai acheté une chemise africaine dans un quartier bigarré de Paris, afin d’être aussi chatoyant que mon livre.

Un signe : la chemise valait exactement 13 euros. Le prix de mon livre! C’est certes un signe, mais un signe de quoi ?

Des grands auteurs, que je ne connais pas, sont prévus au programme, ainsi qu’un concert de musique orientale. Une grosse journée en perspective, donc, qui ne fait qu’inaugurer les nombreux salons et les nombreuses foires auxquelle la sagesse précaire est prête à prêter main-forte.

Rendre le livre festif : comment la « soirée irlandaise » fut préparée

Je profite d’une année de vie en France pour faire des tournées de librairies, de bibliothèques, de facultés ou de festivals. J’y prends la parole – s’ils m’y invitent, cela va sans dire, je ne vais pas m’imposer comme un malpropre.

Le sage précaire se déplace donc comme un représentant de commerce, et parle de ses livres et de ses recherches, que ce soit sur l’Irlande nomade ou sur la Chine francophone. Ou sur le récit de voyage en tant que genre littéraire.

C’était un rêve de jeune homme, la vie de commercial routier. J’ai toujours été attiré par cette existence dans les hôtels, sur les routes. Cela ne m’a jamais paru pathétique mais, au contraire, une vie pleine de promesses et de solitude contemplative. Cette image d’Epinal est confirmée par les récits de mon propre père qui s’enchantait des paysages montagnards quand il vendait je ne sais quoi, avant de se lancer dans le ramonage.

Je n’en suis pas là, notez bien, je n’en suis pas à faire des tournées tous les jours. Ma vie actuelle est beaucoup plus immobile, ravi que je suis de rester planté dans les montagnes flamboyantes de l’automne, et ravi de dormir de longues nuits silencieuses. Je ne vais jouer au bonimenteur que de loin en loin.

Je me suis produit à Paris, en Irlande et à Lyon. La semaine prochaine, je suis attendu au festival littéraire de Vitry-sur-Seine. En janvier, deux dates sont prévues, une dans le Gard et une dans l’Isère. Ce n’est pas un agenda surchargé.

Alors pour épicer la chose, je propose parfois des à-côtés un peu olé olé. Dans la ville du Vigan, par exemple, le conservateur de la bibliothèque a d’abord proposé qu’on invite aussi mon frère, celui qui a dessiné les illustrations de mon livre sur les Travellers irlandais. Bonne idée, assurément, qui demande que l’on retrouve, et encadre, les dessins originaux de mon frère. J’ai alors demandé à d’autres artistes, des peintres locaux, s’ils voulaient participer à la fête et peindre des images tirées de mes photos de voyage en Irlande.

Une chose en entraînant une autre, voilà que nous parlons de musique : pourquoi ne pas faire suivre mon intervention d’un peu de musique irlandaise plus ou moins traditionnel ? Et voilà que, de villages en villages, dans les montagnes cévenoles, le bruit court que le 18 janvier 2013 à 18h00, on jouera du banjo et de la flûte, de la cornemuse et du bodhran, en buvant du whisky irlandais…

L’idée qui me suit depuis toujours, c’est de rendre le livre vivant et festif. Il y a déjà du silence et de la solitude quand on lit les livres, alors quand on en parle, il faut le faire avec passion et avec style. Quand on me demande si je veux être payé pour ces interventions, je dis non, dépensez plutôt l’argent dans le boire et le manger, il faut nourrir et abreuvez ces braves gens qui se déplacent pour entendre parler un conférencier précaire.

Reste que la belle maison qui abrite la médiathèque du Vigan, le Château d’Assas, va résonner de sacrées mélopées quand la sagesse précaire va l’investir de tout son poids.

C’est amusant d’imaginer toutes celles et tous ceux qui sont, à cette minute, concernés d’une manière ou d’une autre par mon intervention. Une peintre ici, un aquarelliste là, une comédienne de l’autre côté de la vallée (pour faire des lectures à haute voix), quatre ou cinq musiciens dispersés dans le pays viganais et l’Aigoual. Au moins, s’il n’y a pas beaucoup de public, on pourra compter sur les participants actifs et leurs proches.

Ce n’est pas ainsi qu’on fait des affaires, ma petite dame, mais c’est ainsi qu’on met des guirlandes sur les arbres qui ont perdu leurs feuilles.

Ecrire pour Télérama

J’ai le plaisir d’annoncer la parution du hors-série de Télérama (septembre 2012) dans lequel je signe un article de quatre page sur les Travellers irlandais. Le titre de mon article n’est pas de moi, il a été conçu par l’équipe du magazine culturel : « Tinkers, contre vents et marées ».

Gilles Heuré, le directeur de ce numéro spécial « Bohèmes », a dû entendre parler de mon petit livre d’ethnologie vagabonde dans quelque article de Libération ou dans une émission de France inter, et s’est dit que, parmi les images habituelles des bohémiennes à la Carmen, ou des gitans à la Django, on pouvait faire de la place pour ces Tinkers irlandais que peu de gens connaissaient en France.

Il m’a donc demandé un article qui présente cette population nomade, en reprenant le ton qu’il avait apprécié dans mon livre, et en insistant sur tel ou tel aspect qui avait attiré son attention, tout en indiquant un nombre de signes qui permettrait de couvrir une double-page dans le magazine. Finalement, comme les illustrations sont superbes et relativement nombreuses (des photos de Josef Koudelka et d’Inge Maroth), mon article court sur quatre pages. Cela ne donne pas plus à lire, mais plus à regarder, et surtout, cela donne plus de place à mes chers Pavees.

En trois courts paragraphes, je viens d’utiliser trois mots différents pour évoquer une même communauté : « Pavee« , c’est le mot qu’ils utilisent en langue Cant, leur langue, pour s’auto-désigner . « Tinker« , c’est le nom qui leur fut longtemps assigné, avant de devenir péjoratif. « Traveller« , enfin, est l’appellation actuelle, en langue anglaise, qui sert pour tous à désigner cette minorité sociale nomade et discriminée que sont les nomades d’Irlande.

Bref. Ce qui me plaît, dans cette aventure éditoriale, outre le pur plaisir de feuilleter ce très bel objet de presse, et en dehors de la fierté d’y voir mon nom, c’est la diversité de réactions que je rencontre autour de moi en fonction de ce que je publie. De tout ce que j’ai réalisé (achevé) en 2012, c’est clairement ma thèse de doctorat qui m’a demandé le plus de travail, le plus de joie, le plus d’émotion, le plus de souffrance, et dont la fin heureuse m’a apporté le plus de satisfaction. Mais pour beaucoup de gens qui ont aussi fait des thèses ou non, c’est la publication d’un livre de voyage en Irlande (celui qui suit à la trace ces fameux Pavees) qui impressionne plutôt.

Pour d’autres, ce qui mérite de hausser les sourcils, c’est la parution d’un ouvrage collectif aux Presses de l’université de Montréal, car, je suppose, c’est  une publication proprement universitaire, et résolument international. Soit. 

Mais pour d’autres encore, ce n’est rien de tout cela. Pour certaines personnes rencontrées, faire une thèse, des livres, tout cela est sympathique mais ne vaut pas que l’on s’exclame.  Cela tombe bien, je n’aime pas beaucoup que l’on s’exclame. Ce qui étonne ces gens un peu blasés, au contraire, c’est le fait d’ « écrire pour Télérama ». C’est pourtant la chose la plus facile que j’ai faite cette année (avec l’aide de mon amie Sarah, cependant, que je tiens à remercier ici pour son excellent travail de relecture et de conseil, dans une de ces parenthèses qu’elle n’apprécie guère.)

C’est ainsi, et il faut s’y faire. On peut suer sang et eau pour faire avancer la science et n’inspirer qu’une polie indifférence. Dans le même temps, on peut éructer dans un micro de France Bleu et allumer des étoiles dans certains yeux. Cela est bien connu. En revanche, on ne m’enlèvera pas de l’idée que si l’on se borne à « écrire pour Télérama » sans entreprendre de gros travaux souterrains plus austères, moins lus, cette relative visibilité tombe à l’eau très rapidement. La thèse de doctorat, au final, est peut-être moins glamour, mais c’est sur elle qu’il faudra s’appuyer pour la suite des aventures, s’il est envisageable d’imaginer une suite.

Un grand étranger pour la région

C’est rare, une région française symbolisée par un livre étranger. C’est pourtant le cas des Cévennes avec un récit de voyage d’un grand écrivain écossais du XIXe siècle.

On connaît tous les classiques de cet Ecossais. L’île au trésor (1883), Dr Jekyll and Mr Hyde (1886), d’innombrables nouvelles, etc. Robert Louis Stevenson (1850-1894) a longtemps vécu en France avant de partir en Amérique et dans les mers du sud. Ce qui plaît aux sages précaires, c’est que Stevenson était un grand voyageur mais une petite nature : malade, fragile, précaire, il a voyagé à la fois par goût et par nécessité , pour se guérir de problèmes respiratoires.

Avant de devenir célèbre, il fit une randonnée de deux petites semaines dans les Cévennes, en 1878. Deux courtes semaines (12 jours) avec un âne et c’est devenu un classique du genre.

Ici, son Voyage dans les Cévennes avec un âne (1879) est le livre le plus connu sur la région. Il a lancé cette mode de voyager avec un âne, et depuis, on voit de nombreux gîtes adaptés pour l’accueil de ces animaux, et même des gîtes qui proposent de fournir des ânes. Partout, sur les commerces, dans les imageries populaires, on voit un âne et un voyageur, sur des chemins en lacets. Le livre est dans toutes les bibliothèques, et dans les bagages de tous les randonneurs.

Evidemment, ce succès n’est pas universel. Mes amis anglophones connaissent mieux le reste de l’oeuvre de Stevenson, et sont surpris de cette passion française pour ce récit de voyage plein d’humour, plein de tendresse et attentif aux devenirs des protestantismes locaux.

 

Rentrée littéraire… 2011

Tous les journaux le disent, c’est une nouvelle d’importance, le nombre de livres publiés à la rentrée littéraire diminue. Cela faisait dix ans au moins que j’entendais les professionnels des médias (mais non de la lecture) se plaindre de la prolifération des romans à lire, que plus de 500 livres c’était absurde et que cela nous menait à la catastrophe.

En fait de désastre, Le Monde littéraire d’hier publiait une enquête sur la rentrée d’il y a 10 ans, qui montrait que loin d’être une foire superficielle, ce grand moment des lettres françaises s’avèrent un laboratoire intéressant des forces en présence et des talents à venir. Les auteurs qui avaient attiré l’attention étaient toujours bien présents sur la scène littéraire française aujourd’hui.

Comme je suis loin de Paris et des grandes villes, me la coulant douce dans les montagnes cévenoles, je me suis reporté sur la rentrée de l’année dernière, en empruntant à la médiathèque du Vigan des romans parus (et primés) en 2011 :

La Meilleur part des hommes de Tristan Garcia, bon roman, bien calibré, à l’américaine (et écrit en vue d’une traduction anglaise pour lectorat anglo-saxon à mon avis). Du coup, c’est beaucoup mieux que ce que j’en appréhendais, moins « pédé », moins branché (c’est-à-dire moins Inrockuptible, pour résumer) que ce que la presse de l’époque laissait présager. Cela se passe en partie dans le milieu « gay » de Paris, c’est vrai, mais sans que ce contexte étouffe les relations universelles qui unissent les personnages, qu’ils soient homos ou hétéros. Car pour moi, c’est le personnage de la narratrice, maîtresse célibataire d’un intellectuel médiatique (calqué sur A. Finkielkraut), qui est le personnage le plus intéressant, le plus poignant. C’est aussi un roman plus rigolo qu’on le croirait, avec un art éblouissant des dialogues. Ce que je regrette, au fond, c’est que ce livre soit moins ancré dans les années 80 qu’il ne l’annonce. Je le regrette car je l’avais emprunté pour me plonger dans les arcanes de la pseudo-pensée de ces années-là. Le portrait de Leibowitz/Finkielkraut ne m’a pas convaincu, car trop caricatural, trop ciselé pour faire rire les lecteurs de gauche (enfin, les lecteurs de Libé , des Inrock et de Charlie Hebdo, donc des lecteurs d’une certaine gauche). Un portrait – même à charge – du vrai Finkielkraut serait infiniment plus stimulant, plus troublant et plus divertissant.

J’ai ensuite lu avec un grand enthousiasme le dernier Emmanuel Carrère, Limonov. Sa façon d’écrire sur la Russie m’a inspiré pour écrire sur l’Irlande. Comme toujours avec Carrère, son écriture envoûte et sait nous passionner pour des individus et des situations qui nous étaient indifférents a priori. Ce personnage d’Edouard Limonov nous touche, mais on ne sait pas pourquoi. Peut-être parce qu’à-travers lui, c’est une nouvelle image du monde qui apparaît, où les dissidents ne sont pas ceux que l’on croit. Avec Carrère, le monde respire, on sent qu’il y a du jeu, il crée des espaces pour que le lecteur puisse imaginer en dehors des images imposées dans les médias. C’est peut-être ça, la littérature, la capacité de redonner du possible au monde, de reconstruire les choses de manière qu’elles nous frappent par leur nouveauté. Très agréablement surpris de le voir citer Jean Rolin et Jean Hatzfeld dans le chapitre sur la guerre en ex-Yougoslavie.

Enfin le prix Goncourt 2011, l’épais roman d’Alexis Jenni, L’Art français de la guerre. Je l’ai commencé la nuit dernière, dans les heures d’insomnie qui trouent mes nuits depuis une semaine. Le premier chapitre est très beau, avec ces quelques thèmes qui se répètent, comme un écho, celui des morts qu’on ne compte pas (les « adversaires » des Occidentaux), celui des femmes dont ne se souvient pas le narrateur. L’histoire du personnage principal, Salagnon, mène le lecteur sur le terrain des principales guerres auxquelles l’armée française a participé depuis 1945. C’est-à-dire essentiellement des guerres coloniales et post-coloniales!

Le trait le plus intéressant de ce livre et de ce personnage : le héros est un peintre, un artiste, et des chapitres « martiaux » alternent avec des chapitres « artistiques ». J’aime l’idée que ce militaire fût peintre tout autant que soldat : c’est comme s’il incarnait dans sa personne ce que dénonce Edward Saïd dans Orientalism, la collusion entre les artistes et le projet militaire des puissances impérialistes.

Il sera donc très intéressant aussi de capter la réception de ce roman dans les études postcoloniales. Le courant français, faible et plutôt constitué d’historien, le voit d’un bon œil (Pascal Blanchard en dit du bien sur France Culture) ; je ne serais pas étonné d’un tout autre son de cloche dans le courant britannique. J’attends avec impatience les premiers articles qui diront que Jenni, sous couvert d’ironie, justifie les guerres coloniales plutôt que de les dénoncer.

La librairie du Vigan

Quand je descends au Vigan, je ne manque pas de traîner dans la librairie, « Le Pouzadou ». (J’ai demandé au libraire : « pouzadou », en occitan, c’est un petit cours d’eau, ou un puits, à l’intérieur d’un village, et par extension, une grosse louche qu’on utilise pour puiser l’eau.)

Pour une aussi petite ville, cette librairie est impressionnante de qualité et de variété. On y trouve un authentique choix de libraire, non pas tout ce qui sort et qui se vend, en vrac, mais un regard sur ce qui paraît et sur ce qui s’écrit. Des livres de littérature contemporaine, parfois exigeante, des essais et de la littérature mondiale de haute volée, ainsi que des petites collections de livres un peu gadgets, comme cette « Petite philosophie du voyage » des éditions Transboréales, qui propose une série de textes courts sur la forêt, la rivière, la marche à pied, le voyage en train, la navigation hauturière, etc.

On y trouve aussi des classiques de la région, car les Cévennes sont une terre littéraire. Je ne connais pas encore les vedettes locales, qui publient localement des best-sellers locaux. Des titres suggestifs, du type La captive de l’Aigoual, La belle aux châtaigniers (je dis n’importe quoi), ou bien Vous ne boirez pas à ma source, messieurs d’Alès (ce titre là mériterait peut-être d’être écrit). Des piles de romans populaires prennent place dans cette librairie, couverts de jaquettes rappelant les séries télé de TF1. Les noms d’auteur fleurent bon le terroir, les Peyrefiche côtoient les Puech et les Perrier ; les Combe rivalisent avec les Jeanjean.

Mais celui que j’ai voulu lire dès l’été dernier, avant de m’installer sur le terrain de mon frère, c’est le grand écrivain de l’entre-deux-guerres, qui a donné son nom au lycée du Vigan, André Chamson. J’ai acheté au Pouzadou un tome de ses œuvres complètes. Tout l’imaginaire littéraire et narratif de Chamson se situe dans le sud des Cévennes. Il l’a dit lui-même : prenez un compas, mettez sur la carte la pointe sur le Mont Aigoual et le crayon à dix kilomètres de là, et tracez un cercle ; vous aurez le monde romanesque d’André Chamson.

On connaît Chamson pour son engagement contre le fascisme, sa rigueur protestante, ses actes de résistance pendant l’occupation, récompensés après laguerre par une élection à l’académie française. Mais connaît-on sa littérature ? Son style, son phrasé, ses visions ? Moi je les connais, pour le coup, j’en parlerai dans d’autres billets. C’est un écrivain qui vaut la peine d’être lu.

Comme toute librairie, celle-ci doit sa survie à une diversification de commerce : papèterie, carterie, cadeaux en tous genres, tout est bon pour faire entrer de la trésorerie, et permettre à la littérature contemporaine de garder sa position prédominante. Comme toujours, on sent une certaine précarité, poignante, dans cette librairie d’amoureux. On sent que les marges de manœuvre sont très étroites et qu’il faut se battre, sur un fil, pour conserver assez d’espace pour les livres de qualité, et ne pas se laisser envahir par des produits en plastoc, ou des trucs qui font boum-boum. Comme toutes les librairies qui survivent, le Pouzadou respire une forme de militantisme de la lecture.

Ce militantisme résistant est souligné par la stèle voisine, commémorant « chef Marceau », leader du Maquis « Aigoual-Cévennes », tombé place de Bonald en 1944.

Bien placée, finalement, devant une fontaine, à deux pas de l’église, la librairie est un des commerces phare du Vigan. Autant que les cafés qui abondent de l’autre côté de la place du Quai, le Pouzadou s’est imposé dans le paysage de la ville et participe crânement à l’identité du bourg. D’ailleurs, il paraît que le libraire a été élu maire de la commune, c’est dire si le livre et la lecture n’ont pas baissé les bras dans les Cévennes méridionales.

Les Travellers à Lyon

Pecker Dunne, dessin d'Hubert Thouroude

Vendredi 1er juin, la librairie lyonnaise Raconte-moi la terre m’invite à animer une soirée autour de mon livre de voyage ethnologique en Irlande.

Il y a quelques jours, une grosse semaine, j’ai procédé au lancement du livre à Paris, à la Maison d’Europe et d’Orient. Le choix du lieu était délicieusement hors de propos : spécialisée dans l’Europe orientale, cette librairie/centre culturel était assez peu adaptée à un récit de voyage dans l’extrême-Occident du continent. 

A Lyon, la librairie qui m’accueille est consacrée au voyage en général, mais la tendance globale de ses animations, m’a-t-il semblé, penchait vers les conférences « Connaissance du monde », honnies par Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.  

Le libraire m’a demandé de mettre au point une « projection », et de faire une présentation palpitante d’une petite heure. Il ne savait pas, le libraire, que je suis un piètre photographe, et que mes capacités en création de diaporama sont lacunaires. Je me prépare donc à un événement de moyenne amplitude, où la parole devra pallier aux insuffisances de l’image.

Pour ceux qui se trouvent à Lyon, c’est à 19h00, rue du Plat.