Un roman qui me pose problème, « Birmane » de C. Ono-dit-Biot

Pendant les 350 premières pages, je lui ai laissé le bénéfice du doute.

Le narrateur un peu con, journaliste raté et méprisant le tourisme, qui cherche la vraie aventure, tel le premier péquenot bobo venu, qui parle de l’Asie comme un monde où une sorte d’authenticité est encore possible, par opposition à l’Occident. Je me disais que c’était une posture esthétique, que le romancier jouait sur les clichés des voyageurs contemporains, reconnaissables à leur bêtise crasse et à leur phobie des touristes.

D’ailleurs, je continue de lui laisser le bénéfice du doute, à ce sujet. Birmane (Plon, Prix Interallié 2007) est une reprise des romans d’aventures tels que les Anglais y ont excellé à la grande époque coloniale. Hommage à Conrad et à Kipling. Et puis c’est un fait, j’ai lu ce livre assez facilement, jusqu’au dernier chapitre qui m’a paru plus ennuyeux, sans doute parce que c’est là que tous les fils narratifs devaient converger et faire sens. Ce roman a donc une certaine puissance envoûtante, malgré, ou grâce à une abondance de lieux communs, dans les personnages et l’écriture.

Le problème est qu’on n’y croit pas. Le lecteur sait toujours tout avant que la narration le dise. On comprend 200 pages à l’avance que la fameuse rebelle mythique des montagnes, c’est la Blonde que le narrateur rencontre à Rangoon. A la fin, quand il fait l’amour avec la Blonde en question, on comprend, avant qu’il ne le dise, qu’il s’agit en fait d’une femme birmane. (Sur ce point, soit il joue très fort sur les clichés, soit il nous prend pour des ignorants, car il est impossible, vous m’entendez bien, impossible de confondre une Asiatique et une Blanche. Pas à cause de ce que vous pensez (car non, les femmes asiatiques n’ont pas le vagin plus étroit que les femmes blanches), mais à cause des cheveux bien sûr. Ils n’ont pas la même consistance, pas la même souplesse. Rien de commun entre des cheveux blonds et des cheveux asiatiques.)

Cette impossibilité de croire à la confusion entre les deux femmes symbolise un peu l’ensemble du roman : c’est un chouette roman, sauf qu’on n’y croit pas. On ne croit pas à l’histoire, on ne croit pas à l’amour que le narrateur ressent pour la Blonde. Ce n’est pas parce qu’il écrit : « Elle était devant moi, magnifique. Ce que j’aimais cette fille ! » que l’on voit une femme magnifique et que le sentiment nous est communiqué. Moi, je n’ai ressenti aucun frisson pour cette femme, pourtant j’ai été amoureux de femmes blondes, je sais ce que c’est. Là, rien. Mais ce n’est pas le plus énervant.

Le plus énervant, c’est quand la Blonde s’éloigne, s’écarte, et va pleurer, cachant son mystère. Cette ficelle narrative qui vise à éveiller l’intérêt du lecteur, moi ça me donne envie de foutre des baffes. C’est la raison pour laquelle j’ai vite arrêté de regarder les épisodes de la série Lost. Trop facile, de laisser imaginer un passé dramatique en faisant pleurer un personnage, ou en lui donnant des regards perdus dans le vide. Les femmes qui font cela dans la vraie vie m’ennuient déjà considérablement, ce n’est pas pour les retrouver dans les livres.

Mais jusqu’au bout, je me demande si Ono-dit-Biot ne joue pas avec les clichés pour faire maniéré. Dans le cinéma, François Ozon le fait excellemment, par exemple. Dans la littérature, Echenoz en est le maître, mais là je n’arrive pas à me décider. Tous ces « Elle a serré les poings », « J’ai cru défaillir », « un monde du fond des âges. Intouché. »,  « Voir des touristes m’a agacé. Vous avez la Thaïlande, les mecs, laissez-moi la Birmanie. », tous ces stéréotypes de la fiction d’aventure, est-ce aussi con que cela en a l’air, ou cela ressortit-il à un projet littéraire référencé ? On atteint le condensé suprême de cette littérature prévisible à la page 430. Je cite in extenso car je pourrais être taxé de manipulation :

« J’ai rassemblé tout mon courage. Tout mon orgueil. J’ai prononcé cette courte phrase, universelle, si souvent foulée aux pieds parce que les adolescents et les chanteurs la murmurent à tour de bras. Sauf que moi, je ne l’avais jamais dite. Sauf peut-être au plus fort de… (je coupe un peu parce que, pour le coup, recopier cette prose est une activité véritablement chronophage) … en français, en bon français, en beau français :– Je t’aime. »

Il faut savoir que la nana lui répond : « Pas moi », que nous, les lecteurs, on se dit qu’elle dit cela pour des raisons politiques, qu’avant de sortir, elle se retourne juste assez pour montrer ses larmes. Le problème est que si c’est du maniérisme, je ne vois pas où cela mène. Du pur point de vue musical, cela donne des phrases difficile, sans charme, dont la pire est sans doute, vers la dernière page : « J’aime cette fille à en crever, ma femme tigre blonde, ma Wei Wei humanitaire, ma princesse goldentriangulaire. » Les écrivains contemporains n’ont-ils plus de gueuloir ? Font-ils seulement attention à la sonorité de leurs phrases ?

Quitte à passer pour faux derche, je finirai en affirmant que c’est un roman intéressant pour les raisons suivantes. Il met en situation un pays entier, il permet de comprendre les enjeux de la région, c’est donc un roman à visée journalistique, comme l’indique le prix littéraire qui l’a récompensé. L’impression de ne pas rencontrer de Birmans est aussi une chose réussie, en ceci que le voyage en Asie est, effectivement, souvent réductible à des périples entre Occidentaux, avec des indigènes en paysage de fond. Enfin, des scènes, des lieux et des destins restent extraordinaires. La ville chinoise dédiée à la débauche en pleine jungle, le grand trafiquant de drogue qui se voulait l’égal du président des Etats-Unis, la puissance fictionnelle des entreprises réelles comme Total, ou des administrations comme le Consulat, tout cela donne un roman d’aventure asiatique, qui fait pâle figure devant La condition humaine mais qui se laisse lire, un week-end de printemps.  

Les fils narratifs de « La précarité du sage» : la lettre d’un éditeur

Quand on écrit des manuscrits qui sont invariablement refusés par les éditeurs, on devient un as du refus. On apprend à lire des signes même là où il n’y en a pas nécessairement. Un refus ne ressemble pas à un autre refus. Il y a des gradations, des nuances. Il y a des refus qui fonctionnent comme des victoires, relativement à d’autres refus. Il y a une échelle des refus.

Le pire est celui où l’éditeur n’accuse même pas réception et ne vous donne aucune nouvelle, jamais. Moins pire mais pas vraiment consolant, la lettre ou le mail anonyme qui ne dit rien du contenu de votre texte.

Mais parfois, on se fend d’une lettre qui cherche à se justifier, et cela fait plaisir. Parfois, l’éditeur lui-même, le grand patron, prend la plume et vient vous gratifier de quelques mots. L’écrivain raté prend cela pour une reconnaissance de son travail, un quasi succès.

Voici ce que j’ai reçu, un jour, de la part d’un éditeur qui est à mes yeux l’un des plus prestigieux de France.
Monsieur,
Je vous remercie de nous avoir confié « La précarité du sage».
Excusez-moi, je vous prie, mes très longs délais de lecture.

C’est un très beau texte, calme et sage, en effet. On y apprend
beaucoup de choses sur la Chine, en douceur, paisiblement et
précisément.

Pourtant, je reste tout de même réservé. D’abord parce qu’il y a dans
votre regard un je ne sais quoi de gentiment ironique qui m’a gêné.
Ensuite, je ne suis pas tout à fait certain d’avoir vraiment ou
toujours ressenti les fils narratifs que vous évoquez dans votre
courrier d’accompagnement ni, surtout, la tension qui les tiendrait.

Avec mes regrets, et vous renouvelant mes excuses, je vous prie de
recevoir, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

XXXX XXXXXXXXXXX
 

P.S. Pouvez-vous s’il vous plaît nous indiquer, pour le retour de votre
manuscrit, si votre adresse de Shanghai est toujours valable. »

Moi, gentiment ironique ?

La révolution bibliothécaire, Gabriel Naudé

La bibliothèque est une des inventions les plus révolutionnaires qui soit. Je ne cesse de m’émerveiller qu’elles existent, qu’on ait le droit et les moyens d’y aller, de lire, et même d’emprunter ! Quelle civilisation que celle qui met à dispoisition des gens, de tous les gens, des livres et des encyclopédies !

Un livre du philosophe et historien Robert Damien permet de se faire un idée puissante de l’importance politique et stratégique de l’émergence de la bibliothéconomie : Bibliothèque et Etat. Naissance d’une raison politique dans la France du XVIIe siècle (P.U.F., 1995). On y suit le destin, l’oeuvre et la pensée du premier grand bibliothécaire français, Gabriel Naudé (1600-1653). Après avoir vécu comme intellectuel précaire pour plusieurs mécènes, il a publié un livre qui a provoqué une révolution dont personne n’a conscience : Advis pour dresser une bibliothèque, publié à Paris en 1627. Un petit livre de conseil (destiné au départ à rester dans la confidence du président de Mesme) qui fit sortir l’art de la bibliothèque sur la place publique. Ce qui était l’apanage des puissants, et une marque de prestige pour des pseudos lettrés influents, devint objet de débats, de discussion, de partage.

Par ce geste, il créa un nouveau métier, c’est ce qui me plaît infiniment. D’obscur employé en attente d’un généreux donateur, il devenait spécialiste et pouvait monneyer ses services et ses compétences sur le marché de l’emploi. « Le professionnel d’une telle bibliothèque n’attend qu’un donneur d’ordres. Il n’attend plus rien de l’ordre du don. » (Damien p.47) Mais ce « coup d’éclat » allait mettre la bibliothèque sur l’orbite d’une exigence d’universalité. Et qui d’autre que l’Etat peut établir une bibliothèque de cet ordre ? Ainsi, l’Etat en profite pour maîtriser les contours du savoir universel, en étant décisionnaire sur les livres à intégrer dans la bibliothèque. Gabriel Naudé théorise donc la fonction du bibliographe dont l’art et la science est de voyager, de participer aux débats intellectuels de son époque, et de choisir avec soin les livres qui comptent. Naudé devenait un « nouveau mentor » (p.63). Un nouveau métier pointe alors à l’horizon, celui de conseiller du prince.

Bien sûr, ce rôle existe chez les philosophes depuis que la philosophe existe, mais chez Platon, chez Aristote, et même chez Machiavel, ce n’était jamais un métier, au sens d’une pratique rationnelle qui peut se transmettre et perdurer. C’est dans un second ouvrage que Naudé en fait la théorie, un ouvrage que la modernité démocratique a vite remisé dans les poubelles de l’histoire : Considérations politiques sur les coups d’Estat, publié à Rome, en 1639. Naudé montre que le seul homme digne d’être conseiller ne doit appartenir à aucune classe, et que personne mieux que le bibliothécaire est capable de comprendre tous les points de vue, et d’avoir une « disposition d’esprit toujours égale en soi, ferme, stable, héroïque, capable de tout voir, tout ouïr, et tout faire, sans se troubler, sans se perdre, s’étonner. » (Damien, p.268). Pour contrer par avance les critique qui ne manquaient pas de fuser contre un tel portrait d’homme libre et universel, Naudé lance cette audacieuse évidence : « Le cardinal de Richelieu a été tiré du fond de sa bibliothèque pour gouverner la France. » (p.272).

Bibliothèque et Etat. La bibliothèque est un instrument politique, qui peut servir les dictatures autant que les démocraties, d’où la nécessité, aujourd’hui encore, d’y réfléchir avec force et prudence, et d’en bien user. Le dernier chapitre du livre de Damien, « Homo bibliothecus, homo democraticus ? », montre la fortune des idées de Naudé dans le contexte de l’Encyclopédie et de la Révolution qui en appelleront à « un sujet politique, instruit et maître de ses décisions informées. » En un mot, un mot que Naudé n’utilisait pas parce que ce n’était pas l’époque : un citoyen.

De tout cela je tire provisoirement deux enseignements :

1-     Henri Guaino, le conseiller du président Sarkozy, serait-il capable de dresser correctement une bibliothèque ? (Je sais, ce n’est pas un enseignement, c’est une question).

2-     Les bibliothécaires doivent être des penseurs, des intellectuels, et certainement pas de discrets techniciens cachés derrière des classifications Dewey. En Chine, où je travaille, rien n’est plus important ni plus urgent que des bibliothécaires compétents. Pour faire la révolution.

Pourquoi voyager ?

« Le voyageur est un insoumis. Il s’agit d’échapper à l’Etat, à la famille, au mariage, au fisc, aux polyvalents, aux passages à tabac, aux contraventions, aux tabous nationaux. (…) on fuit aussi des mères tyranniques, des épouses acariâtres, des maîtresses jalouses. » Paul Morand

Que veux dire Morand avec ces « polyvalents » ?

Michaux visionnaire ?

Voici ce qu’on lit dans Ecuador : 

« La crise de la dimension. 1er février 1928.Cette terre est rincée de son exotisme. Si dans cent ans, nous n’avons pas obtenu d’être en relation avec une autre planète (…) l’humanité est perdue.

(…) Nous souffrons mortellement ; de la dimension, de l’avenir de la dimension dont nous sommes privés, maintenant que nous avons fait à satiété le tour de la terre. » 

J’étais abasourdi de voir cela écrit en 1928. Michaux avait donc prévu le tourisme de masse et la banalisation de la découverte des continents. Cela n’est peut-être pas exceptionnel, je ne sais pas, mais à ma connaissance, personne n’avait eu ce type de discours avant la seconde guerre mondiale. C’était d’autant plus impressionnant que le même auteur allait écrire deux ans plus tard des phrases d’un admirable enthousiasme en côtoyant les Chinois. En 1928, il n’avait aucune idée de ce qu’il allait encourir en Asie, où il se verra comme un barbare.Je regarde de plus près mon livre, emprunté à l’alliance française de Shanghai, et je lis sur la page de couverture : 

Henri Michaux 

Ecuador

Journal de voyage 

Nouvelle édition

revue et corrigée 

nrf 

Gallimard 

Et le copyright indique la date de 1968. Il a donc revu son texte après la guerre. Je me souviens de ce que disait Robbe-Grillet de l’habitude qu’avait Michaux de revenir sur ses anciens textes. Il paraît qu’il retirait purement et simplement des poèmes entiers de ses ouvrages, et qu’il en ajoutait de nouveau.

Dans son Barbare en Asie, j’avais trouvé déjà des choses étonnamment perspicaces sur les Japonais. Le lecteur avait la nette impression qu’il prévoyait dès 1931 toutes les horreurs que les Nippons allaient faire subir aux Chinois et à d’autres peuples d’Asie. Mais il avait brouillé les cartes en ajoutant aussi des notes de bas de page datées des années soixante pour ajouter certains commentaires sur le maoïsme, qu’il voyait d’un œil assez bon.

Simon Leys regrette, dans un article, les changements que Michaux a effectués dans son Barbare.

De la nécessité de lire les différentes versions.

Tout cela m’amène à une légère suspicion. Quelqu’un a-t-il la version originale d’Ecuador ? Et peut-il me dire si le paragraphe suscité y était conforme à la version de 1968 ?  

Sollers avant de mourir

D’habitude, je n’aime pas beaucoup Philippe Sollers, mais j’avoue que j’ai été piégé, charmé, par ses mémoires, Un vrai roman (Plon, 2007).

A la lecture, on oscille toujours entre l’agacement, l’amusement et la réflexion, et finalement ça se lit trop bien pour en faire une critique malveillante.

Et puis il y a de très beaux chapitres. Un éloge de la sœur de Rimbaud qui m’a estomaqué ! Dans des moments de critique littéraire comme celui-là, on peut dire qu’il a vraiment fait son travail. D’ailleurs, j’ai toujours trouvé qu’il savait donner envie de lire, envie d’aller plus loin avec tel ou tel auteur, et rien que pour ça, il lui sera beaucoup pardonné. Je n’ai pas honte d’avouer que Sollers est un des pères spirituels pour moi, en ceci que j’ai beaucoup lu ses articles dans le Monde des livres, et dans sa revue L’Infini. J’ai découvert des auteurs grâce à lui, et plus que cela, j’ai été très impressionné par certaines directions que pouvait prendre, sous sa plume, la littérature, dans son rapport à la vie, au plaisir et à la fuite (considérée comme art de la guerre.)

Un chapitre poignant et inspiré, intitulé « Docteur », où il dit que les gens le prennent souvent pour un soignant plutôt que comme un écrivain. Il se laisse alors aller à un délire nietzschéen de mégalomanie où il se voit médecin des âmes et des corps, fin connaisseur et apte à administrer des traitements, des diagnostiques. Il évalue une certaine puissance physique, un courant animal entre lui et les autres. Je cite : « Pourquoi ‘docteur’ ? Sans doute parce que je n’ai pas envie que les autres soient malades. Plus exactement : je n’aime pas la folie, et ça doit se voir ». Une relation intéressante à la folie, après les schizo-analyses et les fascinations pour les démences de tout genre.

Un vieux désir de santé et de bonne humeur réussit, page après page, à s’exprimer et à s’insinuer dans le lecteur.

Je ne sais pas s’il s’agit d’un livre qui croît après l’avoir lu, mais au cours de la lecture, je reconnais qu’il se dégage un charme assez envoûtant. On se laisse convaincre d’une chose, au moins : qu’on est en présence d’un vivant intense, tenace, d’un homme dont on ferait volontiers un ami, dont les conversations sont parfois énervantes mais souvent stimulantes.

C’est donc une affaire de séduction. Pas de doute qu’il sait s’y prendre, et qu’on le regrettera quand il disparaîtra. Il nous laissera avec des gens beaucoup moins légers, beaucoup plus corrects. En effet, ce n’est pas avec des Michel Onfray qu’on va rigoler en parlant de Nietzsche et d’érotisme.

Blogs de Nankin

Dans mes moments de libres, je mets au point les manuscrits que je voudrais publier. Mes idées et mes envies évoluent tranquillement, elles flottent comme moi. Je vois des manuscrits tout simples et modestes, puis je vois de beaux objets avec illustrations, préface et index (non, je rigole, je ne vois jamais d’index dans mes rêves.)

Quelques chiffres ont été donnés par un imprimeur de Nankin, qui confirment que la publication d’un manuscrit à quelques centaines d’exemplaires est dans mes prix. Alors je furette dans les librairies et regardent ce qui sort des presses chinoises, pour m’inspirer. Certains livres coûtent moins de 3 euros et possèdent des dizaines de pages glacées, de jolies couvertures, des photos ou des peintures.

Les Chinois aiment les livres, ils en ont parfois un peu peur, ils n’ont pas encore le culte des sommes critiques comme nos Pléiades, mais ils chérissent leur écriture, leurs librairies, et les formats d’ouvrages sont très variés. J’en achète parfois uniquement pour leur beauté, et parce qu’ils sont peu chers.

On peut s’offrir des livres, voilà la vérité. Se construire de jolis bouquins sans dépenser plus d’argent qu’on ne l’aurait fait en partant voyager, ou en achetant des timbres pour sa collec’.

Ma dernière idée – elle date d’avant-hier – est de constituer un petit coffret d’une trilogie nankinoise : trois blogs croisés écrits dans et autour de la « capitale du sud ». Nankin en douce, Le papillon ou la neige et Pays de Neige. Cela me paraît valoir le coup, du pur point de vue du lecteur lambda. Cela représenterait un intérêt, une espèce d’intérêt, disons.

J’ai passé la journée d’hier sur Nankin en douce, le blog que j’ai écrit pendant 365 jours, du 26 juin 2005 au 26 juin 2006. Je ne ressens pas de honte à relire le premier tiers, c’est déjà ça. Au contraire, j’ai passé avec plaisir ces heures de relecture, remuant les souvenirs d’une époque dorée pour moi, où je m’émerveillais de tout, où les femmes chinoises étaient enchanteresses, où la vie coulait avec douceur. C’était un projet littéraire : dessiner jour après jour l’image d’un paradis sur terre.

Faire de cela un petit livre, dans un projet éditorial assumé : l’amateurisme.   

Les éditions du Sage Précaire

Je vais me lancer dans une entreprise aussi confuse qu’enthousiaste, l’édition.

Mes premiers rêves d’édition remontent à mes études. Je cherchais un livre de Dickens, Les papiers de Mr Pickwick, introuvable en librairie. Il me fallait écumer les bouquinistes, attendre une opportunité, demander autour de moi.

Puis j’ai travaillé sur un auteur, André Dhôtel, dont plusieurs livres étaient épuisés, aussi.

Je me disais : « Si je gagnais au loto, je monterais ma propre boîte d’édition et je ferais de merveilleuses versions de La chronique fabuleuse et des Rues dans l’aurore. »

Avant cela, il y a eu l’époque où je lisais A rebours de Huysmans, dont le chapitre sur la bibliothèque m’a profondément impressionné. Des Esseintes, le personnage, a fait imprimer des livres dont il était proche, pour s’en rapprocher encore davantage, choisissant le papier, l’encre, les matières, les formes des caractères, soupesant tous les éléments de ces objets particuliers, jusqu’au poids, jusqu’à l’odeur. Qui ne se souvient de ce volume de poésie (je crois qu’il s’agit de Mallarmé mais il faudrait vérifier), dont le papier est si fragile qu’il risque d’être réduit en poussière, et qui oblige Des Esseintes à le laisser clos, comme un trésor inaccessible ?

Alors ne nous cachons pas derrière notre petit doigt. Il est évident que cela va dans le sens de ma petite histoire : faire naître des livres, voilà qui est susceptible de donner du sens à mes actions.

Mais quels livres ?

Je suis tombé, il y a deux ans, sur l’écriture d’une étudiante chinoise, et c’est elle que je voudrais publier en premier. Depuis qu’elle écrit en français, elle développe un style plein de tendresse, d’humour et de sensualité. Un style concis, avec un sens aigu de la narration, de la mise en scène et du portrait. Protégée par la barrière de la langue, elle dit des choses que d’autres jeunes femmes n’oseraient pas dire. Sans bruit, elle construit des billets sur un blog qui séduisent des dizaines d’hommes et de femmes français. Certains sont tombés amoureux d’elle rien qu’en la lisant, et c’est ce qui me plaît : chez elle la littérature n’est pas une chose intellectuelle, mais une pratique sensuelle qui a des effets, une efficacité, une puissance sur les corps.

Nous allons donc faire un travail d’édition sur quelques uns de ses textes et nous allons fabriquer un objet modeste, durable, doux et bizarre.

Pour moi, ce sera la concrétisation de l’amitié que j’ai pour elle, mais aussi de ma vie en Chine, de mes rapports avec la Chine.  

La rentrée littéraire 2007

Chaque année, depuis que je m’intéresse à la littérature, je lis les mêmes critiques et les mêmes reproches : trop de livres !

« C’est absurde ! C’est criminel ! 700 romans, comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? Comment faire son boulot de critique, comment aider les libraires, comment assurer aux livres une vie pérenne sur les rayonnages, comment faire son chemin dans la forêt des bla bla bla. »

750 romans français et étrangers, cela nous fait, en comptant large, 600 romans français. C’est tout ? Vous trouvez que c’est beaucoup, vous ? Sur un pays de 60 millions d’habitants ? Un cent millième de la population sort un bouquin et tout le monde crie au scandale, il y a là quelque chose que je ne m’explique pas.

Il devrait y en avoir 600 000. Ou même 6 millions. Combien sommes-nous de Français adultes sachant écrire ? Compte tenu que nous devrions tous écrire au moins un livre dans notre vie (un proverbe catalan dit : « On ne devient un homme que lorsqu’on a planté un arbre, donné naissance à un fils et écrit un livre »), et qu’une fois qu’on en a écrit un on a souvent envie d’en écrire un autre, la rentrée littéraire devrait être beaucoup plus fournie qu’elle ne l’est actuellement.

On continue de penser qu’il y a d’un côté les professionnels de la plume, qui ont le talent et le savoir, et de l’autre le public, l’immense océan de gens bourrins et sans voix qui achètent et qui reçoivent. C’est une partition de la société qui ne me convient pas. Dans un monde développé, nous devrions tous être auteurs, créateurs, tout autant que lecteurs. Ceux qui se plaignent le plus sont ceux qui craignent de voir disparaître des privilèges, de voir fondre leur situation d’hommes de lettre confortablement installés. L’écriture et la lecture ne sont pas des affaires de situations professionnelles. Si les écrivains ne gagnent plus d’argent, tant pis, tant mieux, cela n’a pas d’importance. Ecrivons, publions, lisons et discutons, ne laissons pas les autres le faire à notre place.  

Peut-on être randonneur et écrivain ? « Longue marche » de Bernard Ollivier

 

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Le livre de Bernard Ollivier se présente comme celui d’un marcheur, d’un voyageur solitaire qui n’est pas un écrivain. Après Nicolas Bouvier qui avait mentionné cette lacune (pour montrer que c’était en fait une qualité) chez Ella Maillart, cela interpelle le lecteur moyen. Cette fois, pour La longue marche de Bernard Ollivier, on dirait que l’éditeur – Phébus Libretto – en a fait un argument de marketing : ne vous inquiétez pas, ce livre n’est pas une affaire d’écrivain. Comme s’il fallait tourner le dos à la littérature pour vendre des bouquins.

En quatrième de couverture, Pierre Lepape, du Monde, écrit : « B. Ollivier est un voyageur, il ne se prend pas pour un écrivain. Le résultat est qu’il écrit souvent mieux que les écrivains patentés. » Tout est dans « ne se prend pas pour ». Il n’a pas de prétention, il a le coeur pur, sa langue est celle de la sincérité. Il n’y a pas d’effet de style, pas d’effet de manche…

Bien. Mais moi qui lis ce récit de voyage, je peux dire sans hésiter qu’Ollivier est un écrivain, ni plus ni moins qu’un autre. Que pour atteindre cette sobriété, cette simplicité, il faut avoir une solide pratique de l’écriture derrière soi. Sa façon de raconter son arrivée dans le village de Pakhtakor, à l’est de Samarcande, est le fait d’un auteur expérimenté, au sens où il a acquis des techniques de narration et d’expression pour que le lecteur ressente la fatigue du voyageur, la faiblesse qui l’empêche de refuser les invitations répétitives, le besoin de sommeil qui tourne à la torture. Avec des raccourcis qui font que le récit ne quitte jamais un ton plaisant, presque comique.

C’est donc du marketing, et je ne sais si on doit s’en inquiéter : il est plus vendeur de dire que l’écrivain voyageur n’est que voyageur. Que l’écriture n’est qu’un détail pour raconter, mais surtout pas un obstacle entre le lecteur et le paysage. Par là, on définit en creux une image de l’écrivain comme celui qui fait enfler le langage, qui l’encombre, qui fait des phrases. Le voyageur « non écrivain » utiliserait la langue de manière transparente, invisible. Cela est impossible naturellement, tous ceux qui ont essayé d’écrire un carnet de route, un blog ou une histoire quelconque le diront.