DSK et les lettres françaises

 

Le visage de Marcela Iacub

Rien n’est plus éloigné du sage précaire que Dominique Strauss-Khan. Ce dernier a connu les plus hautes gloires et la chute la plus vertigineuse. Le sage précaire ne connaît pas la chute, ni la gloire. DSK est un loup du sexe, le sage précaire est un agneau du plaisir. L’ancien ministre est un brillant économiste, le sage précaire est un terne économe. Les deux aiment le luxe, mais le premier l’atteint par la dépense, l’autre dans la frugalité.

Le Monde des Livres, 1er mars 2013

Ces jours derniers, on se régale des débats qui font rage dans la presse, occasionnés par la parution du dernier livre de Marcela Iacub, qui raconte son aventure avec Strauss-Khan, Belle et Bête. Avant de lire ce récit, il est bon de mesurer l’effroi de certains intellectuels et autres écrivains.

Dans Le Monde daté du 24-25 février, Christine Angot se défend, « au nom de ses principes littéraires », de toute ressemblance entre ses propres récit et celui de Iacub. Dans le supplément littéraire du même journal, daté du 1er mars, une double page est consacré au phénomène de Belle et Bête. D’autres écrivains, et d’autres journalistes, s’insurgent avec la dernière énergie contre ce livre qui est, si l’on en croit Marc Weitzmann, « si nul qu’il y a presque une réticence à prendre la plume pour le dire. »

Ah! Cela faisait longtemps que le milieu littéraire n’avait pas connu de scandale, ça fait plaisir.

Ce qui fait surtout plaisir, c’est l’éclosion d’un vrai grand personnage romanesque dans notre vie publique. DSK va encore inspirer bien d’autres livres, et des films et des jeux vidéos, et des opéras. DSK est sans doute la personnalité la plus fascinante que la France ait connue depuis la fin du XXe siècle.

C’est un véritable ogre, un géant, un monstre. Pour bien raconter la vie de DSK, il faudrait un Victor Hugo. Les deux hommes ont en commun une efficacité effroyable dans le travail et un appétit sexuel non moins effroyable.

Ce qu’il a réussi à accomplir laisse désarmé : brillant économiste, il a su occuper les plus haut postes de recherche et d’enseignement dans le système universitaire français. C’est déjà pas mal, bien des gens y consacrent leur vie entière et n’y parviendront jamais. Il se lance dans la politique et se fait élire. Maire de Sarcelles, il se fait apprécier de ses administrés et est reconnu comme un maire compétent. Il progresse jusqu’au ministère le plus important d’un des pays les plus riches et complexes du monde. Même là, au ministère de l’économie et des finances, il se fait respecter par tous et semble recueillir l’approbation de chacun.

C’est extrêmement rare, les gens qui savent à ce point concilier des compétences si variées qu’elles en deviennent contradictoires : gérer une administration, conduire le changement, penser l’économie, pénétrer les théories les plus abstraites, faire preuve d’autorité et de souplesse, serrer des mains aux marchés, mener des campagnes électorales, faire du réseau, mener sa barque dans les hautes sphères du pouvoir, se faire entendre médiatiquement. On est rarement doué dans tous ces domaines à la fois.

D’habitude, les grands chefs ont de grosses lacunes, soit intellectuellement, soit au niveau économique, ou alors ils pèchent par excès d’autorité, ou par manque de chaleur humaine. Strauss Khan, lui, réussit partout où il passe.

Jusqu’au FMI, une administration qui demande à son leader de traiter avec les chefs d’Etat du monde entier. DSK y est nommé, et il en fait quelque chose qui tient la route, qui sera même un acteur clé lors de la crise de 2008. Là aussi, il est compétent ; c’est du moins ce que disent les responsables et les journalistes économiques anglo-saxons.

C’est une carrière qui me paraît encore plus extraordinaire que celle d’un Sarkozy ou d’un Hollande. Et même plus impressionnante que celle d’un Mitterrand. Car ceux qui deviennent président, leur destin ressemble malgré tout à un destin tourné vers un seul but. Notre héros controversé n’a pas de but clair et définitif.

DSK, en effet, peut changer d’atmosphères, de milieux et d’entourages, il peut se faire apprécier à Sarcelles et à Washington. Qui peut se prévaloir d’une telle faculté d’adaptation ? Il est comme un poisson dans l’eau partout où il se faufile, mais un poisson qui trouve le moyen de diriger l’aquarium, avec l’assentiment de tous. Et sans même forcer le passage.

A côté de ces responsabilités assez considérables, il trouve le temps d’avoir une vie de famille, de se marier plusieurs fois, et de faire des enfants. Les témoignages qui existent montrent qu’il sait obtenir l’affection de ses épouses ainsi que celle de ses enfants. Qu’il est donc, dans une certaine mesure, un bon père et un bon époux.

Cela fait déjà beaucoup de choses pour une seule vie. Cela demande beaucoup d’énergie. Moi-même, j’ai du mal à me représenter comment un seul homme peut réaliser tout cela.

Et comme si ce n’était pas suffisant, le voilà qui passe un temps fou à baiser. Il nique à couilles rabattues. Il n’arrête pas, et quand on lit ce qui paraît en librairie, on n’en revient pas : des femmes comme ci, des femmes comme ça, des putes et des bourgeoises, des pauvres petites et des vieilles expérimentées, des intellectuelles et des connasses, des pouffiasses et des bonnasses, des bombasses et des radasses. Ce n’est plus Victor Hugo qu’il nous faut, c’est Jacques Prévert et son art de l’inventaire.

Le livre de Marcela Iacub cherche à mettre des mots sur ce désir sexuel, tellement invraisemblable qu’il en devient inhumain. J’ai trouvé intéressant sa manière de faire vivre le « cochon » à l’ntérieur de l’homme, et plaisante sa théorie du cochon. Cela ne m’a pas convaincu, mais c’est une fable et les fables n’ont pas à convaincre. C’est un livre vite fait, vite lu, vite critiquable, et on verra si on en parlera encore dans quelques années.

En tout cas, à en juger par les réactions offusquées d’écrivaines d’un côté, et d’intellectuels médiatiques de l’autre, on se dit qu’elle a touché à quelque chose de sensible dans la psychè contemporaine. Et après tout, la littérature, ça sert aussi un peu à ça.

A propos de « lettres françaises », savez-vous ce que signifie l’expression anglaise French letters ? La réponse à cette question pourra expliquer pourquoi le cas DSK demeurera en France une question littéraire.

Nickel

C’est ce que m’a répondu une adolescente, l’autre jour, quand je lui ai demandé de ses nouvelles.

« – Tu vas bien ?

– Nickel. »

Je ne savais pas qu’on disait encore cela, de nos jours, chez les adolescents. Cela me rappelait les années 80. C’est nickel!  « Nickel-chrome », disait-on, pour donner une nuance de propreté, d’apparence lisse et polie.

J’imagine que c’est une expression qui vient du monde ouvrier, des gens qui faisaient des soudures et qui s’occupaient d’alliages de métaux. Mais des ouvriers de droite, si j’ose dire, des ouvriers qui rêvent de luxe et de richesse tape à l’oeil, non de solidarité collective et de salopettes crades. Le nickel, n’est-ce pas du faux argent, du simili-argent, comme on le dit du simili-cuir ? C’est un peu le skaï de la métallurgie.

Sous l’expression « Nickel », je vois l’imagerie des anées 80, des voitures rutilantes, des enjoliveurs étincelants, des photos noir et blanc avec du métal et du cuir. Et des épaulettes gigantesques qui donnaient aux corps des apparences de triangles.

Mais quelque chose me dit qu’on n’employait pas cette expression avant les années 80, est-ce que je me trompe. Avant la deuxième guerre mondiale, le nickel était utilisé pour ajouter du ridicule : les Pieds Nickelés, par exemple… Quelle étrange invention, d’ailleurs, quand on y pense. Quand ont-ils été inventés, ces trois-là, et que voulait dire « Pieds Nickelés » ? Peut-être le fait d’avoir des pieds trop lourds pour faire preuve de finesse. Ou d’avoir concentré toute sa richesse intérieure dans les pieds plutôt que dans le cerveau. Je ne sais pas, mais je m’égare, revenons à mon adolescente qui, en me faisant la bise, ne me dit rien de plus que « Nickel ».

Oui, si les ado ressortent cette expression aujourd’hui, c’est peut-être l’un des signes du retour en mode des années 80, voilà ce que je me disais en attendant le bus qui devait m’emmener à Montpellier.

Le Dauphiné libéré

Reçu par la poste un journal de l’Isère, le glorieux Dauphiné libéré, daté du vendredi 1er février 2013. Le jour où l’on parle du sage précaire comme d’un « écrivain voyageur » et d’un « voyageur qui écrit sur des voyageurs », on apprend, en une, que le tarif de l’autoroute augmente de dix centimes sur le tronçon qui va de Bourgoin-Jallieu à Saint-Quentin-Fallavier.

On est informé dans les pages intérieures que le chansonnier Pierre Douglas se produit dans la commune de Pusignan et que l’humoriste Popeck présente son tout nouveau spectacle à Lyon (inteview exclusive). Toujours, peut-être, dans le registre de l’humour, on apprend que le président du groupe Front national, Bruno Gollnisch, a baissé son pantalon en pleine séance du conseil régional, apparemment pour protester contre l’aide financière accordée à un groupe de musique qui proférait trop d’ « insanités ».

La communauté du troisième âge se porte à merveille dans la commune de Saint-Just-Chaleyssin. Nombreux et en bonne santé, les séniors préparent activement la fête de la Saint-Blaise qui aura lieu dans l’ancien gymnase du complexe sportif Bernard-Saugey. Les participants pourront déguster « les fameux pâtés de la Saint-Blaise et les bugnes confectionnées par les mamies du club ». Il n’est rien dit de ce que feront les papis du club. En revanche, à Saint-Jean-de-Bournay, « le sens interdit ne fait pas l’unanimité », une pétition circule même pour lutter contre le nouveau plan de circulation, preuve s’il en est que la vie n’est pas rose pour tout le monde, et que ce n’est pas tous les jours la Saint-Blaise.

D’ailleurs il ne faut pas se bercer d’illusion, même à Saint-Just-Chaleyssin des tensions semblent émerger : le « premier magistrat » du village a présenté sa démission lors de la « traditionnelle cérémonie des vœux » et, du fait que l’un des élus, Michel Nivon pour ne pas le nommer, avait déjà démissionné en 2011, les Chaleyssinois sont « appelés aux urnes prochainement ».

Moins réjouissant encore, dans le massif du Taillefer, deux Isérois sont « tués » par une avalanche.

Dans les Forêts de Sibérie : Sylvain Tesson nous raconte ses vacances au bord du lac Baikal

Le livre à lire en 2013, minutieusement, qui n’est pas sans talent et qu’on ne lit pas sans agacement non plus, est de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 2013, empruntable dans votre bibliothèque municipale.)

Il faut le lire quand on s’intéresse au genre « Voyage », sinon, on peut passer son chemin. À l’approche de la quarantaine, l’écrivain voyageur a décidé de se faire payer une demie année dans un chalet au bord du lac Baïkal, en Sibérie. L’hiver, le lac est gelé, le paysage est de neige et de glace, la solitude règne et la vodka coule à flots. Car Tesson a apporté de lourdes provisions. Au printemps, les moustiques font rage et la vodka coule à flots. L’ermite français reçoit et rend quelques visites, et la vodka, comme à toutes les pages du livre, coule à flots.

Le journal de Tesson est donc par moments agréable à lire, n’était le début du livre, qui est un véritable pensum, et qui concentre beaucoup des défauts de la littérature du voyage prétentieuse et creuse qui s’expose chez les « étonnants voyageurs », le célèbre festival de Michel le Bris où Tesson est régulièrement invité.

Sur le même sujet : Sylvain Tesson et les écritures réactionnaires du voyage contemporain

La Pluralité des Mondes, Presses de l’université Paris-Sorbonnes, 2017.

Les premiers chapitres sont embarrassants de bêtise et d’absence de scrupule. Beaucoup de pose, de la part de l’écrivain, des manières de faux Nicolas Bouvier mâtinées de clichés agoraphiles. Trop d’oppositions complaisantes entre la solitude de l’ermite et la grégarité des citadins. Trop d’autocongratulation et de narcissisme dans ce qui était censé faire l’éloge de la vie intérieure. Trop d’omissions des conditions matérielles présidant un projet qui coûte extrêmement cher, ne serait-ce que par la nécessité d’un congé de six mois, de transports coûteux, de provisions spécifiques et de sponsors. Et partant, une occultation complaisante des moyens financiers et humains qui ont été nécessaires pour réaliser cette mise en scène de la frugalité.

Ce livre fait penser à une superproduction hollywoodienne qui raconterait la vie de l’abbé Pierre et de Benoît-Joseph Labre. Tout cela donne à ses aphorismes sur la pauvreté un aspect un peu suspect : « On dispose de tout ce qu’il faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder » (p. 176). Rien posséder, c’est vite dit quand on réalise une expérience subventionnée par Culture France, l’année croisée France-Russie, les équipements MILLET, toutes organisations remerciées en fin d’ouvrage. L’ermite est loin d’être aussi précaire qu’il le dit, et à la lecture, on se dit qu’il fallait bien des efforts et des partenariats pour se mettre à nu dans la forêt.

En définitive, Tesson écrit une ode à la simplicité, mais en utilisant des ressources très élaborées pour cela. Il milite pour un environnement propre, mais il a recours à des véhicules polluants. Il prétend être en autonomie mais il est soutenu par de nombreuses institutions étatiques, diplomatiques, journalistiques et commerciales. Il chante la supériorité de la solitude mais il bénéficie d’un véritable réseau de soutiens et de protecteurs.

Ce qu’on peut lui reprocher n’est pas de bénéficier de ces avantages, car on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre, mais de prétendre être un pauvre hère.

Par ailleurs, si l’auteur ne manque pas de talent d’écriture, le récit est gâché par des options stylistiques qui abusent d’opposition binaires et hiérarchiques. Il y a toujours quelque chose qui est « supérieur » à autre chose : la peinture par rapport à la photo, la vie dans les bois par rapport à celle dans les villes, etc. L’écrivain passe par trop de formules qui tendent à juger que ses choix de vie sont les seuls qui vaillent, que ses choix de véhicules sont les meilleurs. Quand il écrivait sur de longues randonnée en Asie centrale, il faisait de la marche le seul moyen de transport valable ; maintenant qu’il relate une expérience immobile, il change de hiérarchie (mais il demeure dans la hiérarchie) : « Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. » (p. 264) Cette prise de conscience édifiante, en fin de livre, fait écho à ses espoirs de début de livre : « Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » (p. 40).

Trop d’aphorismes pontifiants : « L’essentiel ? Ne pas peser à la surface du globe. » (p.42) « Qu’elle est légère cette pensée ! Et comme elle prélude au détachement final : on ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde ! » (p. 198) Ou comment encenser la légèreté en étant lourdingue. Des métaphores à la Bouvier : « La vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l’âme, met l’être à nu, ensauvage l’esprit et embroussaille le corps. » (p. 255)

Sur le même sujet : La philosophie dans la littérature de voyage : Sylvain Tesson, Antonin Potoski et Bruce Bégout

G. Thouroude, Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff, Kimé, 2021.

La page 198, en l’espèce, pourrait être citée in extenso. Si j’étais professeur et que j’avais un cours sur la littérature des voyages à dispenser, je consacrerais une petite séance à cette seule page. Tesson s’y surpasse en aphorismes d’ivrognes : « La cabane permet une posture, mais ne donne pas un statut », et en poésie frelatée : « La lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé. » A moins que ce ne soit la poésie elle-même qui soit éthylique : « Aujourd’hui, j’ai écrit des petits mots sur le tronc des bouleaux : « Bouleau, je te confie un message : va dire au ciel que je le salue. » Les italiques sont dans le texte.

Tout cela n’incite pas Tesson à la modestie pourtant. Il porte constamment un regard hautain sur le monde : « le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité » (p. 30), de juge sur ses contemporains : « la laideur des complets-cravate » (p. 255), prenant sans vergogne le rôle d’arbitre des élégances : « J’ai saisi la vanité de tout ce qui n’est pas révérence à la beauté. » (p. 265).

Contempler la nature et tâcher de trouver des métaphores poétiques, comme la lune-faucheuse d’Hugo, c’est le truc à éviter, selon moi ; la preuve : « Les nuages du soir mettent des bonnets de coton aux montagnes ensommeillées. » (p. 256) Du reste Tesson cite Hugo dans cette même page pour « prolonger la question hugolienne », mais ces prolongations ne donnent que des rêveries pseudo-romantiques dont on ne sait que faire : « qui prétendrait que le ressac n’est pour rien dans les rêves du faon, que le vent n’éprouve rien à se heurter au mur, que l’aube est insensible aux trilles des mésanges ? » N’est pas Hugo, certes, qui veut, et l’on se prend à admirer les auteurs qui savent se garder de faire de la poésie.

En direct sur RTS, en duplex depuis France Bleu Hérault

La Précarité du sage à Radio France

Pour la première fois depuis que La précarité du sage existe, j’écris un billet depuis les locaux mêmes d’une station de radio. Ici, à Montpellier, on m’a installé dans un studio de France Bleu Hérault, en attendant le début de l’émission, qui commence à 13h00.

« On attend les Suisses », entends-je dans le casque. Pourquoi « les Suisses » ? Parce que l’émission que je m’apprête à faire est diffusée sur la Radio Télévision Suisse, sise à Lausanne. Ne pouvant me déplacer jusqu’à ce beau pays, je ferai l’émission en duplex, depuis le réseau provincial du groupe Radio France.

Tout à l’heure, quand j’étais encore chez mon cousin Emmanuel, la productrice de l’émission « Détours » m’a téléphoné sur mon mobile pour prendre langue avec moi. La conversation fut très courte, et rien ne me dit que l’entretien soit très entièrement calibrée. La chose devrait plutôt se passer « à bâtons rompus », comme le dit Madeleine Caboche, la productrice helvète. Cela tombe très bien, on pourra improviser et parler un peu de tout.

Mon défi, c’est de parler de Nicolas Bouvier le plus possible, et des écrivains suisses en général. Jean-Jacques Rousseau, Ella Maillart… Robert Walser, il n’était pas suisse, à sa manière ? Pour rigoler, je vais essayer de parler de Bouvier au moins trois fois. Dans une émission sur l’Irlande et les Travellers, c’est une sorte de défi…

Cette émission avec la RTS me renvoie à mon propre voyage en Suisse l’année dernière. J’y avais fait des recherches dans le fonds Nicolas Bouvier, a Genève, j’y avais visité le superbe musée d’art brut à Lausanne, et j’y avais suivi le Rhône, le fleuve de ma naissance. La Suisse est plus proche de la sagesse précaire qu’on ne le pense habituellement.

« Les Bohèmes », une exposition irréconciliée

L’exposition du Grand Palais est extrêmement étonnante, bizarre. Osons le mot, après tout, qu’est-ce qu’on risque ? C’est sans doute un gros ratage, et c’est pourquoi j’en garde un excellent souvenir.

Devinez de quel peintre il s’agit

Exposition bizarre parce que les choses qu’elle associe, on a du mal à les associer spontanément. C’est donc potentiellement très stimulant, mais aussi possiblement casse-gueule. Il s’agit de parler en même temps des « Bohémiens », c’est-à-dire du peuple Rom, et des artistes « Bohème » qui, au XIXe siècle, menait une vie pauvre et dissolue.

Les uns sont issus d’une histoire longue et mouvementée, les autres viennent grosso modo de la bourgeoisie et forment une classe de petits cons. On se demande comment faire une exposition avec deux réalités si éloignées l’une de l’autre.

Moi, je tenais à la visiter car j’avais contribué au hors-série de Télérama, intitulé « Les Bohèmes », sorti à l’occasion de cet événement au Grand Palais. Je ne pouvais pas être indifférent à l’exposition qui était à l’origine de ma propre pige. J’avais écrit mon article sur les nomades irlandais, les « Tinkers », et je l’avais écrit dans l’obscurité la plus totale quant à l’expo, et maintenant que tout était publié, je pouvais aller voir de mes yeux de quoi il retournait exactement.

J’ai pris beaucoup de plaisir au début, sur tout l’étage du bas, mais avec le recul, je reste sceptique quant à la pertinence d’associer « Bohèmes », « Bohémiens » et ressortissants Roms, même si l’imagerie du Bohémien a beaucoup influencé les poètes et les artistes.

Baudelaire aurait plus ou moins inventé le terme de « bohémianisme », inspiré par l’étude qu’a faite Franz Liszt sur la musique tsigane de Hongrie. On sait aussi combien les poètes aiment parler des nomades, combien ils se comparent eux-mêmes à des bohémiens. Inversement, il n’y a pas beaucoup de Roms qui soient devenus poètes et peintres à Montmartre. Il n’y a donc aucun échange entre les deux réalités abordées.

D’ailleurs, la séparation en deux étages montre assez bien ce caractère irréconciliable : le rez-de-chaussée est dédié aux oeuvres d’artistes européens représentant plus ou moins ces mystérieux « Egyptiens » qui sont apparus au XVe siècle en Europe de l’ouest.

La première archive en français que l’on possède sur eux est la mention d’un échevin d’Arras en 1419 : « Merveille venue d’Egypte ». Avant d’être persécutés, les Roms ont longtemps été objets de fascination et aussi très en vogue dans les cours les plus brillantes, où ils apportaient des connaissances nouvelles venues d’Orient, de la musique et des danses envoûtantes, ainsi que des techniques de soin révolutionnaires.

Leonard, le Caravage, Courbet, tout le monde est là pour montrer des femmes sensuelles et inaccessibles, des Carmen au sang chaud, ainsi que des familles en vadrouille.

« Bohémiens en voyage » d’Achille Zo (1861)

A l’étage, des salles en enfilade consacrées au mouvement des « Bohèmes », dont les plus connus sont Rimbaud et Verlaine. Ces espaces sont soudain très théâtralisés, avec des reconstitutions de cafés à absinthe, d’atelier de peintre avec un poële au milieu. Toute une scénographie dont je ne sais que penser.

Or, quand j’évoluais dans ces salles bohèmes, je n’arrivais pas à voir le rapport avec l’étage du bas et les images des Roms. Autant lors de ma visite qu’aujourd’hui, je ne réconcilie pas les deux parties de l’exposition. Il y a d’un côté la fascinante représentation des Bohémiens en Europe de l’ouest, de l’autre un mouvement artistique anti-bourgeois, de jeunes gens menant une vie de patachon. D’un côté des familles bibliques qui voyagent comme la sainte famille en Egypte, de l’autre des putes parisiennes et des étudiants fils à papa.

Ces jeunes bourgeois étaient pauvres quelques années avant de réintégrer le confort des règles morales majoritaires. Pour un Rimbaud en véritable rupture avec la norme bourgeoise, on compte une immense majorité de jeunes héritiers qui ne faisaient que s’encanailler dans des cafés tapageurs (aux lustres éclatants). Alors que les Bohémiens (les Tsiganes, les Gitans, les Romanichels, les Manouches, les Sinti et les Roms, appelons-les comme on veut) n’ont jamais vraiment eu le choix d’entrer ou de sortir de la norme bourgeoise.

Il suffit peut-être de mettre son cerveau en mode alternatif et de se dire qu’on a vu deux expositions, qui font réfléchir sur deux thèmes bien distincts mais également stimulants : la présence des Roms dans l’histoire de l’art, et la question de la précarité dans la création artistique moderne. (Cette deuxième partie, en revanche, est tout de même très poussive! Il ne faut la recommander qu’aux adolescents qui rêvent de liberté et qui essaient de lire Rimbaud.)

Tout cela n’enlève rien au charme infini qu’il y a à se prélasser devant de très beaux tableaux. Mention spéciale pour les deux oeuvres qui ouvre et clôture l’exposition. Deux oeuvres qui d’ailleurs sont en porte-à-faux par rapport au reste de l’expo. En premier lieu le film de 1932 de Moholy Nagy dans la banlieue de Berlin, magnifique documentaire sur les Tsiganes. Et le tout dernier couloir qui expose des lithographies d’Otto Mueller qui a vécu avec les Tsigane des Balkans dans les années 1920. Ces images extraordinaires montrent comment l’artiste s’est cru transporté en terre inconnue : il a fait de ces Bohémiennes des Tahitiennes à la Gauguin et des Africaines de bazar.

De nombreuses femmes sont seins presque nus, des enfants ont tout l’air de prostituées dans une végétation tropicale, bref Otto Mueller s’est laissé aller à un imaginaire colonial de la plus pure tradition orientaliste.

Ces tableaux terminent l’étage où l’on ne voyait que des Parisiens du XIXe siècle, mais qu’importe. Quand on se plante, dans une exposition ou dans tout autre chose, il faut le faire à fond, et sans remord.

Les Travellers sur RFI

Pour information, je mets ici le lien de l’émission que j’ai faite sur RFI et qui a été diffusée samedi dernier :http://www.rfi.fr/emission/20121103-travellers

Le journaliste, Ludovic Dunod, avait extrêmement bien préparé son sujet, et il m’a mis dans de bonnes conditions pour exprimer simplement des choses parfois peu évidentes à dire en quelques mots.

S’il y avait une émission à écouter pour se faire une idée de mon livre d’ethnologie précaire, ce serait donc celle-là.

Le sage précaire en vedette médiatique

En entretien avec Ludovic Dunod

L’un de mes frères se trouvant à Paris en même temps que moi, nous nous sommes vus dans la capitale et sommes allés ensemble à la Maison de la Radio. Il se trouve que ce frère-là a toujours été un amateur de radio et, comme c’est mon cas, adepte des chaînes du service public.

On a demandé au journaliste qui m’interviewait si cela le dérangerait de lui faire une place dans le studio. Il n’y a pas eu d’hésitation, tout le monde est bienvenu. Mon frère est donc resté dans la régie, d’où il a pu prendre quelques photos, les seules que je possède de mes diverses interviews à la radio.

J’ai de la chance, j’apparais même sur un ou deux de ses clichés! J’aurais pu y être absent, car ce qui intéresse surtout mon frère, c’est le travail de l’ingénieur du son et le mécanisme interne de l’événement radiophonique.

L’un de ses propres fils compte être journaliste, alors les commentaires que père et fils s’échangèrent par SMS, pendant que je parlais de mon livre et de mes idées sur le nomadisme, concernaient des questions beaucoup plus concrètes : la qualité de l’interviewer, le professionnalisme de l’ingénieur, l’adéquation des ordinateurs, la marque des micros.

C’est la précarité de ma renommée. Ma vie de star précaire avait commencé dès lundi, chez un de mes cousins, à Montpellier. Comme il est photographe de presse (en supplément de son métier de médecin légiste), et qu’il m’a montré des portraits qu’il avait réalisés il y a peu, je lui ai demandé de faire mon portrait.

Après tout, chaque fois qu’on me demande une photo, je n’ai guère que des clichés pris sur Facebook, où j’apparais blafard et en surpoid, légèrement ivre et la paupière lourde. C’était l’occasion de faire appel à un professionnel qui allait donner du sage précaire l’image officielle d’un homme moderne en majesté.

Malheureusement, lundi matin, le soleil tapait trop dur pour mes pauvres yeux, et le réflecteur de lumière qui était censé m’éviter de plisser les yeux (en me permettant de poser dos au soleil) était encore pire et me faisait pleurer comme une madeleine. Mon cousin dirigeait les opérations en me disant : « Vas-y, ouvre les yeux! Super, ouvre les yeux. »

La sagesse précaire, photo Paul Plaisance

Résultat, la photo la plus réussie est peut-être celle où je me frotte les yeux pour sécher mes larmes. J’ai l’air de prendre ma tête entre les mains tout en riant, ce qui convient bien à la sagesse précaire, il me semble. Démocrite et Héraclite réunis en une seule image:

« Des deux philosophes Démocrite et Héraclite, le premier, qui trouvait ridicule et vaine la condition humaine, n’affichait en public qu’un visage moqueur et souriant; le deuxième, au contraire, etc. », Montaigne, Essais, I, 50.

C’est une bonne image, car elle combine convenablement le rire et le désarroi. D’autant plus que le désespoir, en l’espèce, n’est pas provoqué par des angoisses existentielles, mais par un inconfort matériel et momentané. Il s’agit donc d’un malaise parfaitement prosaïque et entièrement remédiable, comme le malheur du monde, selon les préceptes encore flous de la sagesse précaire.

C’est ainsi que ma semaine de star médiatique a commencé par une photo sans visage, et s’est terminée par une autre photo où j’apparais par accident.

Journées contrastées à Paris

A Paris les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Hier fut une superbe journée, et aujourd’hui, une à mettre au cabinet.

Hier il faisait beau, relativement. Il y a eu des nuages, mais il y a eu aussi de bons moments de ciel bleu. J’ai d’abord cru que ce serait une mauvaise journée puisque arrivé au Grand Palais pour visiter l’exposition sur les Bohèmes, je me rendis compte que c’était fermé (comme tous les mardis).

Puis la journée s’est bien redressée. J’ai rencontré mon frère Antoine sur les Champs-Elysées, on s’est baladé jusqu’au Trocadéro, on a mangé un sandwich sur un banc, puis on s’est retrouvé à la Maison de la Radio, pour l’enregistrement de l’émission de Ludovic Dunod sur RFI.

Mon frère s’est installé dans la régie, et moi dans le studio. L’entretien fut long et assez poussé. Le journaliste avait scrupuleusement lu mon livre sur les nomades irlandais, à tel point que je me suis demandé s’il n’était pas le seul au monde à l’avoir lu in extenso. Les questions étaient pertinentes et, surtout, les citations qu’il sortait de mon livre étaient formidables : non seulement elles arrivaient à point nommé dans la conversation, et soulignaient parfaitement ce dont nous parlions, mais c’était précisément des phrases dont j’étais satisfait sur le plan littéraire. J’étais donc aux anges d’entendre mes propres phrases, et ces phrases-là précisément, lues par un très bon journaliste.

Et dire que cet entretien sera diffusé sur l’ensemble du monde francophone. C’est ce qu’on appelle une bonne journée. Amis africains, à vos transistors!

Après quelques bières bues avec mon frère dans un bar proche de la Maison de la Radio, j’ai rejoint mes charmants éditeurs, ceux qui ont fondé et qui dirigent la collection « Voyage au pays des… » chez Cartouche. C’est toujours une joie de les voir ; ils sont pétillants, drôles, cultivés, leur appartement a quelque chose de baroque et de provocant qui me met toujours de belle humeur.

A la fin de la soirée, j’ai appris que l’équipe de France de football avait, ô joie, marqué un but contre la glorieuse équipe d’Espagne. Je n’en croyais pas mes oreilles. On a marqué ET on a fait match nul, voilà qui rend le sage précaire heureux.

Aujourd’hui, en revanche, il pleut. Et ce n’est pas le pire. La conductrice qui devait m’emmener à Lyon ne répond pas à mes messages, son téléphone semble être un faux. Le site de covoiturage où j’ai réservé ce trajet me signale que je vais devoir payer quand même les quelques dizaines d’euros que me coûte le voyage. A ce coût s’ajoute celui du TGV que je vais finalement prendre au dernier moment. C’est donc une journée stupidement onéreuse et sans charme.

Comme j’ai très faim, je vais sans doute trop manger, de la mauvaise nourriture bon marché, et m’en vouloir, après coup, d’avoir mal mangé.

Malheureusement, c’est aujourd’hui que j’ai déposé le manuscrit de ma thèse révisée aux Presses de Paris-Sorbonne. Est-ce un mauvais signe ? Ou est-ce l’événement qui va rattraper cette journée pourrie ?

En même temps, mes parents m’annoncent que ce soir, on se fait un couscous. Si on y parvient malgré ce mauvais karma, alors on pourra dire que la journée fut rattrapée in extremis, loin de Paris.

Ecrire pour Télérama

J’ai le plaisir d’annoncer la parution du hors-série de Télérama (septembre 2012) dans lequel je signe un article de quatre page sur les Travellers irlandais. Le titre de mon article n’est pas de moi, il a été conçu par l’équipe du magazine culturel : « Tinkers, contre vents et marées ».

Gilles Heuré, le directeur de ce numéro spécial « Bohèmes », a dû entendre parler de mon petit livre d’ethnologie vagabonde dans quelque article de Libération ou dans une émission de France inter, et s’est dit que, parmi les images habituelles des bohémiennes à la Carmen, ou des gitans à la Django, on pouvait faire de la place pour ces Tinkers irlandais que peu de gens connaissaient en France.

Il m’a donc demandé un article qui présente cette population nomade, en reprenant le ton qu’il avait apprécié dans mon livre, et en insistant sur tel ou tel aspect qui avait attiré son attention, tout en indiquant un nombre de signes qui permettrait de couvrir une double-page dans le magazine. Finalement, comme les illustrations sont superbes et relativement nombreuses (des photos de Josef Koudelka et d’Inge Maroth), mon article court sur quatre pages. Cela ne donne pas plus à lire, mais plus à regarder, et surtout, cela donne plus de place à mes chers Pavees.

En trois courts paragraphes, je viens d’utiliser trois mots différents pour évoquer une même communauté : « Pavee« , c’est le mot qu’ils utilisent en langue Cant, leur langue, pour s’auto-désigner . « Tinker« , c’est le nom qui leur fut longtemps assigné, avant de devenir péjoratif. « Traveller« , enfin, est l’appellation actuelle, en langue anglaise, qui sert pour tous à désigner cette minorité sociale nomade et discriminée que sont les nomades d’Irlande.

Bref. Ce qui me plaît, dans cette aventure éditoriale, outre le pur plaisir de feuilleter ce très bel objet de presse, et en dehors de la fierté d’y voir mon nom, c’est la diversité de réactions que je rencontre autour de moi en fonction de ce que je publie. De tout ce que j’ai réalisé (achevé) en 2012, c’est clairement ma thèse de doctorat qui m’a demandé le plus de travail, le plus de joie, le plus d’émotion, le plus de souffrance, et dont la fin heureuse m’a apporté le plus de satisfaction. Mais pour beaucoup de gens qui ont aussi fait des thèses ou non, c’est la publication d’un livre de voyage en Irlande (celui qui suit à la trace ces fameux Pavees) qui impressionne plutôt.

Pour d’autres, ce qui mérite de hausser les sourcils, c’est la parution d’un ouvrage collectif aux Presses de l’université de Montréal, car, je suppose, c’est  une publication proprement universitaire, et résolument international. Soit. 

Mais pour d’autres encore, ce n’est rien de tout cela. Pour certaines personnes rencontrées, faire une thèse, des livres, tout cela est sympathique mais ne vaut pas que l’on s’exclame.  Cela tombe bien, je n’aime pas beaucoup que l’on s’exclame. Ce qui étonne ces gens un peu blasés, au contraire, c’est le fait d’ « écrire pour Télérama ». C’est pourtant la chose la plus facile que j’ai faite cette année (avec l’aide de mon amie Sarah, cependant, que je tiens à remercier ici pour son excellent travail de relecture et de conseil, dans une de ces parenthèses qu’elle n’apprécie guère.)

C’est ainsi, et il faut s’y faire. On peut suer sang et eau pour faire avancer la science et n’inspirer qu’une polie indifférence. Dans le même temps, on peut éructer dans un micro de France Bleu et allumer des étoiles dans certains yeux. Cela est bien connu. En revanche, on ne m’enlèvera pas de l’idée que si l’on se borne à « écrire pour Télérama » sans entreprendre de gros travaux souterrains plus austères, moins lus, cette relative visibilité tombe à l’eau très rapidement. La thèse de doctorat, au final, est peut-être moins glamour, mais c’est sur elle qu’il faudra s’appuyer pour la suite des aventures, s’il est envisageable d’imaginer une suite.