Commentaires

Cela fait plusieurs jours qu’il est impossible de laisser des commentaires sur La Précarité du Sage.

Je n’y suis pour rien, je tiens à le préciser. Au contraire, j’ai toujours aimé les commentaires sur mes billets, même quand ils sont négatifs.

Si jamais les services du monde.fr ne règlent pas ce genre de problèmes, il est à craindre que ce soit la pérennité du blog qui soit en jeu. En effet, même si on n’écrit pas pour avoir des commentaires, même si un blog n’est pas un forum de discussion, l’interactivité fait quand même partie du charme d’un blog.

Et le sage précaire, quand il n’est pas sous le charme de quelqu’un ou de quelque chose, tend à se laisser dépérir. C’est donc peut-être ce blog qui va disparaître, petit à petit.

Le Souffle du rêve

Dans ma série de documentaires radiophoniques sur les Cévennes, après avoir exploré la culture locale et interviewé des gens du cru, je veux m’attaquer aux « margoules ». Les margoules, c’est les « zippis » comme on dit ici, les chevelus, les néos. Ceux qui viennent on ne sait d’où et qui font on ne sait quoi. Les margoules ce sont des gens comme le sage précaire, en définitive, en quelques points identiques. Sauf qu’ils pensent que l’on peut changer le monde, ce que la sagesse précaire évite de professer.

Les tribus que j’ai approchées m’ont conseillé d’aller les rejoindre au « Souffle du rêve », un étrange festival alternatif perdu au milieu d’un désert. Depuis le Vigan, il suffit de monter sur le Causse de Blandas, et de suivre l’unique route qui traverse le plateau. La steppe caussenarde est un endroit idoine pour les rencontres de constructeurs de yourtes. Il y souffle, non un rêve stricto sensu, mais une désolation toute mongole.

J’y ai pris pas mal de sons. Je promenais mon micro et adressais la parole à celles et ceux qui pouvaient éclairer ma lanterne sur ce regroupement dont je ne savais rien. Je me suis aperçu qu’être armé d’un micro, c’était le meilleur moyen de ne pas m’emmerder dans des ambiances et des communautés qui me sont étrangères. Et puis, c’est une manière formidable d’aborder des belles femmes sans avoir l’air trop louche.

Dans la « yourte Mama », où s’affairaient la fourmilière des organisateurs et des bénévoles qui n’avaient pas le temps de me parler, j’ai été accueilli par la comptable (chez eux, on dit « animatrice du trésor »). Elle m’a expliqué longuement, gentiment, avec le sourire et une bonne humeur communicative, ce qui l’avait amenée là, sur un causse, au milieu de ces va-nu-pieds.

Moi qui croyais que c’était un petit festival de musique aborigène, et autres transes mystiques, j’ai dû aller sur place pour me rendre compte qu’il s’agissait d’une sorte de foire de la coolitude, un village de schtroumpfs en dreadlocks.

Sur un large espace très puissant visuellement, sont répartis des habitats de plusieurs formes et de différentes structures, à l’intérieur desquels on voit des gens en pleine discussion. On appelle cela des « cercles de parole ». Sous un tipi, un homme entre deux âges tient le sceptre, le « bâton de parole » entre ses mains. Il demande à l’assemblée de réagir à ses paroles. On lui fait comprendre par des gestes qu’on ne peut pas lui répondre car c’est lui qui a le bâton de parole. Dans une yourte miniature, un cercle de parole est annoncé par le titre de « Rêver sa vie » : un homme y partage son expérience de vie, sa trajectoire qui l’a mené d’échecs scolaires en échecs sentimentaux, jusqu’à ce qu’un stage chez Pierre Rahbi lui ouvre de nouvelles perspectives. Tout le monde est d’accord pour dire que le « système » est foutu mais que l’on peut se servir dudit « système », que l’on n’est pas obligé d’y être assujetti.

Au dehors, la majorité des jeunes gens retiennent mon attention par une élégance et une désinvolture très étudiées. C’est un défilé de mode constant, et c’est ce qui me réjouit le plus. Les femmes sont belles, les hommes bien foutus, et beaucoup portent une attention extrême à leur apparence, leur démarche, leur façon de bouger. Il s’agit de dégager de soi une impression de sagesse, de puissance mystique et d’autonomie. Essayez devant votre miroir, vous verrez comme c’est difficile.

Tout le monde, d’ailleurs, est comme incité à faire preuve de sérieux. Les ateliers de toute sorte (massage, yoga, danse, méditation, maquillage, tresse indienne) se font dans une ambiance austère et recueillie. Même et surtout l’atelier tambour, qui consiste à fabriquer, puis à frapper sur, des percussions élémentaires, exige la plus grande rigueur. On fait boum boum en cercle, et cela nous renvoie à une conception de l’énergie, une rentrée en soi et une communion avec le monde.

L’austérité est même un brin puritaine, m’a-t-il semblé. Ces beaux corps exhibés, ne sont guère érotiques. Garçons et filles ne se regardent pas, ne se touchent que pour s’apporter de la paix. Si ça ne tenait qu’à moi, je proposerais des séances d’amour tantrique à la ronde, mais je sens confusément qu’on flairerait chez ce reporter bedonnant le tendre cochon qui ne sommeille jamais tout à fait. Je peux me tromper, mais j’ai eu la sensation que de nombreuses personnes étaient pourtant venues dans l’espoir secret de se taper un mec ou une nana (au moins). Simplement, ils aimeraient que le rapport sexuel puisse être la conséquence naturelle des activités susmentionnées. La drague, comme l’alcool, est selon toute apparence proscrite.

L’alcool est interdit au Souffle du rêve, mais pas le tabac ni le pétard. Il serait d’ailleurs difficile de se passer de la cigarette, tant elle fait partie de l’attribut et de l’accessoire fashion des gens cool. Elle implique une gestuelle, un rituel, qui fait partie intégrante de la panoplie des festivaliers. L’alcool, on peut s’en passer plus aisément car ça fait un peu beauf, ça fait supporter de foot. La clope roulée, en revanche, c’est la baguette du magicien bio, le signe tolérant du rastafari cévenol.

J’aborde une jeune femme, le micro éteint, pour solliciter un entretien : « Normalement je refuse mais ça dépend ; tu viens d’où et tu travailles pour qui ? » je réponds que je suis nomade et que mon reportage sera proposé à Radio France International. Elle réfléchit deux secondes et tranche : « Si j’ai quelque chose à te dire, je viendrai te voir. »

J’en aborde une autre, superbe et curieuse de mon attirail. En fait c’est elle qui me demande ce que je fais là. Elle refuse de se faire interviewer car elle n’est pas certaine d’adhérer pleinement aux tenants et aboutissants du festival. Elle est étonnée de m’entendre répondre que c’est justement une parole comme la sienne, fragile et incertaine, qui serait intéressante, à côté de celle des organisateurs qui savent manier l’argumentaire commercial. Elle ne cède pas, et je n’insiste pas. Elle dit venir d’Avignon et ne pas savoir combien de temps elle restera. Nous nous présentons l’un à l’autre et nous serrons la main. Je la verrai cinq minutes plus tard en train de méditer en tailleur, au son des cymbales d’un groupe qui m’apparaissait comme amérindien.

Les enfants ne sont pas en reste et s’amusent bien. C’est une chose à signaler : le Souffle du rêve peut fonctionner comme une grande colonie de vacances presque gratuite. Les nombreux ateliers susceptibles d’accueillir des enfants permettent aux parents d’aller fumer clope sur clope pendant des heures en devisant sur la vie saine. Les gens qui s’occupent de ces ateliers sont comme des monos sans BAFA mais non sans compétences, et sont ravis d’avoir des enfants avec eux, pour faire des marionnettes en mousses, de la sculpture sur pierre ou de la construction d’habitat nomade.

Je dis une colonie de vacances presque gratuite, car la question de l’argent est là aussi austère et protestante : tout est à « prix libre conscient ». C’est-à-dire qu’on donne ce qu’on veut, compte tenu que le truc a coûté 3 euros, et que des gens ont donné du temps et du cœur pour le faire. Il s’agit de donner ce qui nous paraît faire preuve d’assez de respect pour le travail effectué. Tout achat est donc une espèce de don philanthropique. Résultat, je n’ai rien bu ni rien mangé de la journée, de peur de dépenser trop peu et de montrer ainsi trop peu de respect.

Avant le salon de l’agriculture de Paris, je suggère donc aux amoureux de la nature de se rendre à cette fête de la congrégation générale des alternatifs réunis.

J’aime/Je n’aime pas Susan Sontag

Dans le supplément littéraire de Libération, ce matin, Philippe Lançon évoque la parution du deuxième volume du Journal (1964-1980) de Susan Sontag. Il cite les listes qu’elle écrit, ainsi que les « J’aime/Je n’aime pas ». Comme le dit Roland Barthes, cet exercice n’a aucune valeur et pourtant il montre combien « mon corps n’est pas le même que le tien ».

Et c’est vrai qu’à voir ce qu’aime et n’aime pas Susan Sontag, je me sens plus éloigné d’elle que de n’importe qui. Extraits :

Elle n’aime pas

– les couples (moi je les adore), – les matches de football (no comment), – nager (cette femme ne sait rien des rivières), – les chats (cette femme n’a pas de coeur), – les parapluies (mouais), – être photographiée (je doute que cela soit sincère), – me laver les cheveux (je ne sais pas à quoi elle fait référence), – donner une conférence (moi j’aime), – les cigares (moi j’aime), – écrire des lettres (moi j’aime), – prendre des douches (moi j’aime), – Robert Frost (moi j’aime), – la nourriture allemande (moi j’adore), – les hommes velus (le sage précaire en est un, Susan, et il t’emmerde), – les livre de poches (snob).

Je crois que je ne pourrais pas m’entendre avec une femme comme Susan Sontag. Or, quand je me remémore le peu que j’ai lu d’elle, cela ne m’étonne pas. Mais le pire vient peut-être de ce qu’elle aime. Extraits :

Elle aime

– régler des factures (no comment)

– les grottes (je vois ! les grottes, ça donne un côté philosophe, un côté platonicien, leibnizien, le genre je suis profonde et obscure. Bullshit.)

– regarder le patinage artistique (même chose que pour les grottes, mais à l’inverse : ça donne un côté surface des choses, « la profondeur c’est la peau », tout ça.)

– l’art du Bénin (typiquement le truc qu’on dit pour faire classe. Connaît-elle seulement les arts des autres pays africains ?)

– les meubles de bureau (non mais je rêve. Et on voudrait nous faire lire des livres écrits par une telle femme ?)

– les Juifs (elle aime tous les Juifs, comme ça ? C’est une inclination de son corps. Elle aime les meubles de bureau et les Juifs.)

– les aphorismes (elle est prête pour lire Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson. Eux deux pourraient s’entendre.)

Bon, j’arrête ici. Il se trouve qu’à chaque fois que je suis tombé sur une citation de Sontag, dans un article universitaire, j’ai trouvé ça con, ou peu convaincant. Ceci s’explique peut-être par le fait que son corps, si l’on en croit ses « j’aime/je n’aime pas », est trop éloigné du corps de la sagesse précaire.

Mort de Maurice Nadeau et de La Quinzaine littéraire

Alors moi, je veux bien que Maurice nadeau ait été un superbe éditeur, et que La Quinzaine littéraire soit une chouette revue, mais qui la lit et qui en parle ?

J’ai écouté plusieurs émissions de radio sur cette revue qui était menacée de faillite, et je n’ai rien entendu de concret. Tous les intervenants parlent de la qualité de cette publication mais ne citent pas un seul article écrit ces dernières années.

Une revue vivante, c’est une revue qui provoque le débat, qui fait découvrir de nouvelles voix. Or depuis les articles de Roland Barthes, dans les années 50 et 60, qui ont marqué la critique littéraire, qu’y a-t-il eu ?

Plutôt que d’entendre ad nauseam la légende de ce découvreur de génie, j’aurais bien voulu que des professionnels de la profession me fassent découvrir les idées nouvelles et voix audacieuses qui sont censées être le pain quotidien de la Quinzaine.

Les « vagabonds métaphysiques » du Figaro

Le vendredi, j’aime bien acheter Le Monde, pour son supplément littéraire qui s’est franchement amélioré depuis peu. Le Jeudi, c’est le jour du supplément littéraire du Figaro, et si je l’achète moins, il m’arrive de le lire quand, d’aventure, je me trouve dans une commune dotée de marchands de journaux. Vivre en France, selon moi, c’est aussi lire la presse française, et particulièrement, suivre l’actualité littéraire.

Le dossier du dernier Figaro littéraire, donc, a tout pour m’intéresser. Il est consacré à la littérature du voyage, avec en première page une grande photo de Thomas Goisque montrant Sylvain Tesson, au bord du lac Baïkal, sautant par-dessus une rivière ou une craquelure dans le lac glacé. La photo est malheureusement annonciatrice de la relative faiblesse du dossier : contemplé par ses deux jolis chiens à l’arrière plan, Tesson porte la barbe et une écharpe négligemment passée autour du cou, une casquette vissée sur le crâne et une paire de jumelles sur le côté. Chaussures de marche légères et gants, son sac à dos ne l’empêche pas d’évoluer dans les airs. Les bras écartés vers l’avant, l’écrivain voyageur fait à la fois figure d’oiseau et d’enfant qui tend les bras vers un nouveau monde. Le visage est impassible, concentré, des rides sur le front marquent le souci de l’aventurier quant à l’endroit où il posera son pied.

(Goisque et Tesson ont fait plusieurs livres ensemble, dont un qui m’avait intéressé, le long des pipe lines de pétrole en Asie centrale. Les deux aventuriers lient leur carrière et s’entraident : le photographe profite de la célébrité de l’auteur pour se faire financer des voyages et obtenir des débouchés éditoriaux, tandis que l’écrivain s’offre, grâce à la présence d’un ami plasticien, une galerie de portraits qui contribuent à ériger une sorte de légende autour de sa personne. La parution, l’année dernière, de Sibérie chérie, un livre de photos et d’aquarelles des deux amis accompagnés d’un troisième compère, à la suite du grand succès de librairie Dans les forêts de Sibérie, participait de cette auto-mythologie des voyageurs.)

Qu’en est-il, alors, du « dossier » sur les nouveaux aventuriers ? En quoi sont-ils nouveaux, d’ailleurs ? En une phrase, la couverture du Figaro littéraire le dit : « Il n’y a plus de contrées à découvrir. Désormais, les voyages au loin se font aussi en profondeur. » Le constat date maintenant d’une bonne centaine d’années. Victor Segalen le disait au début du siècle, Valery et Michaux le disaient dans les années 1920, le Figaro littéraire n’impressionne pas le lecteur cévenol par son sens de l’innovation théorique !

En fait de « dossier », une double page  composée d’un article principal de Sébastien Lapaque, d’une minuscule interview de Jean-Christophe Rufin, de trois courtes critiques de parutions récentes et de quelques brèves qui coiffent la double page. Ces brèves donnent un paragraphe d’introduction, un chiffre, une citation, et trois titres de parutions récentes. Le chiffre, c’est le nombre de visiteurs au festival « Etonnants voyageurs » (60 000 personnes), la citation parle de l’aventure, affirmant qu’elle « ne sert à rien » et que c’est là sa beauté. La phrase d’introduction, enfin, va un peu plus loin que la banalité affichée en page de couverture :

Quelques écrivains français donnent un nouveau visage au récit de voyage. Ces globe-trotteurs ne sont pas en quête d’exploits. Vagabonds lettrés, ils aiment mettre leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de que furent leurs émerveillements mais aussi leurs colères. 

Là encore, le fait que le récit de voyage ne cherche plus sa valeur dans l’exploit, c’est une antienne que l’on rabâche depuis plus d’un siècle. Quand les auteurs, les lecteurs et les critiques vont-ils s’en rendre compte, et quitter cette idée reçue selon laquelle le récit de voyage est, par essence, un ramassis de racontars héroïques et auto satisfaits ? A cause de cette erreur de perspective, due à une ignorance de départ, les bons récits de voyage sont constamment accompagnés de remarques du type : « C’est bien plus qu’un simple récit de voyage », ou même : « contrairement aux apparences, ce n’est pas un récit de voyage », tant il est vrai que le genre a perdu toutes ses lettres de noblesse au cours du XXe siècle.

Deuxième cliché, le terme même de « vagabonds ». Après son occurrence dans le petit paragraphe d’introduction, on en trouve une seconde dans le chapeau de l’article : « Nos globes-trotteurs parcourent le monde en vagabonds métaphysiques et cultivés. » Pourquoi user d’un mot aussi galvaudé ? Ces écrivains voyageurs sont d’ailleurs tout sauf des vagabonds. Ils sont des entrepreneurs, ils travaillent, ils font des projets, ils savent trouver des financements, ils ont des réseaux…  Ils n’ont rien d’errants rêveurs.

Vient alors la thèse de l’article : il existerait une « spécificité » française du récit de voyage qui consiste à abandonner l’exploit pour produire des « aventuriers métaphysiques et des vagabonds instruits ». En quoi sont-ils métaphysiques ? On ne le saura pas. En quoi sont-ils instruits ? En ceci qu’ « ils aiment mettre leur pas dans ceux de leurs prédécesseurs pour se souvenir de ce que furent leurs émerveillements (et leurs colères). » De quelles colères parle-t-on ? On ne le saura pas non plus. Et de citer le dernier livre de Sébastien Courtois, au titre banal et étonnamment naïf, Éloge du voyage. Sur les traces d’Arthur Rimbaud.

Le journaliste aurait pu en effet rappeler d’autres récits de ce type qui, depuis vingt ans au moins, montre que c’est devenu un sous-genre en soi, avec le récit d’Olivier Weber sur les pas d’Ella Maillart, le film de Priscilla Telmon sur les traces d’Alexandra David Néel, le livre de Sylvain Tesson reprenant l’itinéraire des échappés du goulag à travers l’Asie centrale, ou l’album récent d’Ingrid Thobois sur les chemins de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.

Mais la question qu’on peut se poser est double. En quoi est-ce nouveau et en quoi est-ce spécifiquement français ? Nouveau, je viens de l’indiquer, ce ne l’est peut-être pas tout à fait (mais cela pourrait être quand même un phénomène assez récent, il faudrait chercher…) Et français ? En quoi ces récits « sur les traces de » sont-ils plus français qu’américains, italiens ou russes ? M. Lapaque, l’auteur de l’article, postule que c’est un trait national, mais sans aucune apparence de preuve. C’est la pauvreté de ce journalisme littéraire, qui assène, qui postule et qui statue du haut d’une supériorité autoproclamée, prenant les lecteurs pour une masse inculte.

Ce serait pourtant extrêmement intéressant d’en savoir plus sur le sous-genre des livres « sur les traces de » ! Si cela se trouve, c’est une habitude que l’on retrouve dans les pays latins mais pas chez les autres.

Ou alors dans les pays colonisateurs, qui ont produit davantage d’orientalistes et d’explorateurs.

Ou alors dans les pays qui ont tendance à vouer des cultes aux morts (Chine).

Ou bien c’est une tradition typiquement française, et alors là, je dis que c’est fascinant et que ça mérite d’être creusé. Nous méritons d’être informés, en fait, voilà la simple vérité. Mais le journaliste nous laisse tout seuls avec cette hypothèse, qu’il lance comme une vérité communément admise : « On s’autorise à distinguer une spécificité des écrivains voyageurs français. » Vous vous autorisez ? Mais moi j’ai acheté ce journal plus d’un euro, monsieur, j’aimerais que vous fassiez un peu plus que vous « autoriser » à distinguer.

Il manque au journalisme littéraire de la grande presse le minimum de scrupule intellectuel qui le rendrait digne d’être lu. Il faudrait, je pense, que journalistes et pigistes fassent preuve d’un esprit de recherche, au moins élémentaire. Je ne demande pas qu’ils écrivent des thèses, mais qu’ils s’informent un minimum, dans le champ universitaire par exemple, pour éviter de remplir des pages de poncifs.

On parle toujours de la crise de la presse, mais relever la qualité du journalisme pourrait être une première méthode pour s’en sortir. Demander aux journalistes en charge des pages littéraires de se renseigner avant d’écrire, cela pourrait peut-être aider la presse écrite à trouver des lecteurs, on ne sait jamais.

La Guerre des Yourtes

Intérieur de la yourte d’Eric et Magali, Favières, novembre 2012

Je bois un café avec Magali, une de mes voisines dans la haute vallée.

Après des études d’ethnologie, des voyages et des jobs variés dans l’éducation, Magali travaille dans la yourte.  Avec Eric, son compagnon, ils confectionnent des yourtes de toute beauté. J’ai dormi dans celle qu’ils avaient érigée sur leur terrain de Favières, le vendredi 23 novembre 2012. Magali m’encourage de venir leur rendre visite dans leur atelier, au Vigan, pour voir comment la construction se passe.

Avant de s’installer dans les Cévennes, elle vivait dans un village de yourtes dans le Limousin, et ce village n’a pas cessé, jusqu’aujourd’hui, de défrayer la chronique, avec des autorités qui l’interdisent et des mouvements de soutien venus de l’Europe entière. Sous le titre de La Guerre des yourtes, le reporter Frédéric Potet raconte aujourd’hui ce conflit entre le maire du village de 350 habitants et cette nouvelle communauté de Français cherchant un mode de vie « autonome ».

La lecture de cet article donne un étonnant sentiment de ressassement. On croirait entendre la même histoire dans tous les départements de la moitié sud de la France, et sans doute est-ce un phénomène présent dans tout l’Occident. Un retour à la terre massif et disséminé, par petits groupes et par familles, contre une administration et un plan d’occupation des sols qui n’a pas les cartes pour prendre en considération ces milliers de néo-ruraux.

Yourte d’Eric et Magali, Favière, novembre 2012

Magali m’apprend que Cécile Duflot, la ministre du logement, prépare une loi qui réprimera toujours plus les habitats précaires comme les yourtes et les cabanes. Des mouvements de protestations se préparent et remuent déjà.

Nous assistons peut-être à une opposition assez profonde et massive, entre un quart-monde toujours plus nombreux et nomade, et un appareil d’Etat cherchant à contrôler et à sédentariser les populations. Plutôt que de comprendre que ces alterpaysans proposent des solutions à une Europe minée par le chômage et le déclassement, nos gouvernements ne semblent pas aptes à faire autre chose qu’à protéger des règlements que personne ne comprend plus.

Pourquoi il faut écouter « Détours », sur la RTS

J’avoue que je ne connaissais pas cette émission de la radio télévision suisse avant d’y être invité moi-même. Diffusée tous les jours de 13h00 à 14h00, « Détours » propose soit un entretien avec un voyageur qui a publié un livre, soit un documentaire sur une destination particulière.

Pour ma part, j’ai eu la chance d’y avoir figuré dans les deux dimensions : invité pour parler d’un livre que j’ai écrit, puis documentariste d’un reportage sur Belfast. Cela fait maintenant quelques mois que je me suis abonné à cette émission et que je l’écoute dans mon I-pod lors de mes longues promenades dans la montagne, mes travaux de jardinage ou mes collectes de pierres blanches.

La voix de Madeleine Caboche, l’animatrice-productrice, est très agréable à entendre, sensuelle et attentive, et sa manière d’intervenir est toujours à propos,  .

Mais surtout, la raison pour laquelle il faut l’écouter, c’est que Détours est très pointue, on n’y croise que des voyageurs, et plus particulièrement des écrivains voyageurs. Et encore plus précisément, des écrivains voyageurs francophones, si bien que l’émission est une fabuleuse vitrine de ce qui paraît dans le domaine du récit de voyage.

Madeleine Caboche ne se limite pas à interviewer les Sylvain Tesson et autres stars des voyages médiatiques. Elle va à la pêche dans des étangs plus rares. Elle n’hésite pas à aller puiser chez des petits éditeurs, à contacter des auteurs confidentiels, et à faire appel à l’espace francophone dans son ensemble. C’est pour moi une véritable cure de jouvance d’entendre un auteur québécois, un documentariste haïtien, une voyageuse suisse parmi les habituels Français.

Car évidemment, de nombreux Français sont invités, qui ne le sont pas forcément sur les chaînes de l’héxagone. Il faut donc écouter la radio suisse pour prendre la mesure de la production viatique dans le champ littéraire français. Malgré tout ce qu’on dit sur le voyage, l’errance par-ci, le vagabondage par-là, il n’existe pas d’émissions comme celle-là sur Radio France.

Je découvre des livres, des projets littéraires intéressants, et même des tendances du livre de voyage. J’aurais dû l’écouter plus assidûment lorsque je faisais ma thèse sur le récit de voyage contemporain. Mieux vaut tard que jamais.

« Nihao Lyon », webmag franco-chinois

Julie est une jeune sinologue sémillante. Retour de Chine, elle s’est installée à Lyon, et a créé un magazine uniquement diffusé sur la toile, consacré aux relations entre la Chine et la France. Nihao Lyon (« Bonjour Lyon »), comme son nom l’indique, est spécialisé dans tout ce qui se passe dans la région lyonnaise, du point de vue chinois, et inversement. Chaque article est traduit en français et en chinois, selon la langue dans laquelle a été écrit l’article.

C’est dans ce webmag que j’ai donné une Interview récemment, pour détailler ce qui, dans Traits chinois/Lignes francophones, concerne Lyon. Je ne vais pas écrire ce qui est déjà dit dans l’entretien, mais il est vrai que ma ville natale a une place à part dans les relations franco-chinoises, depuis un bon siècle!

Il est indéniable que cela crée un sentiment de spécialisation un peu étroit, et qui n’est pas destiné à intéresser beaucoup de monde en dehors de petit monde lyonnais. Certes. Mais c’est le genre de débouché médiatique que je trouve intéressant, justement. D’habitude, on parlait de ce livre de manière très générale, et on n’avait jamais le temps ni la place d’entrer dans le détail. Ici au moins, le sens du détail est inclus dans le titre même du webmag. Et cela nous permet d’évoquer plus amplement des contributeurs et des oeuvres, qui sont trop souvent recouverts d’une nappe de silence.

 

Retour des violences en Irlande du Nord. Mon reportage à Belfast pour la RTS

J’ai fait récemment un reportage radio sur Belfast. Il a été diffusé il y a quelques jours sur la chaîne suisse RTS, dans l’émission « Détours ». Le titre choisi par la chaîne : Ces drapeaux qui divisent encore Belfast.

J’avais déjà été invité dans cette émission pour parler de mon livre sur les Travellers irlandais, et la productrice, Madeleine Caboche, était demandeuse de reportages sur l’Irlande. Comme je suis un fervent auditeur de radio, j’ai pris la balle au bond pour aller me transformer moi-même en reporter indépendant. J’ai pris une décision très rapide et suis parti quatre jours à Belfast, non sans prendre des contacts sur place pour être entouré de professionnels du son.

Le jour de l’émission, le 11 avril 2013, j’étais en direct avec Madeleine Caboche dans un studio de France Bleu Hérault, à Montpellier. Tout s’est bien passée, sans plus. Mon reportage n’est pas extraordinaire, et de plus, nous n’avons pas pu diffuser tout ce qui avait été sélectionné par les Suisses. Sans doute avons-nous été trop bavards (surtout moi), et l’une des séquences est passée en pertes et profits.

L’important à mes yeux, en définitive, est d’avoir pu faire passer un message, mais qui a pris beaucoup de temps, des années, pour prendre forme. En effet, en Irlande du nord, la classe dirigeante impose un discours qui rend toute autre vue un peu difficile à émerger. Ce discours dominant veut faire croire que c’en est fini des guerrillas en Irlande du nord, et qu’on se dirige vers une stabilité pacifiée, C’est important pour le commerce et les investissements de donner de la région une image réconciliée.

Or, je ne crois pas que les violences vont s’estomper progressivement jusqu’à une paix réelle. Je ne crois pas en cette chimère que les bourgeois appellent la « réconciliation ». Et c’est peut-être cela qui est difficile à expliquer.

Tout un vocabulaire est utilisé abondamment par la classe dirigeante d’Irlande du nord, pour manipuler l’opinion : « accepter nos différences », « résolution du conflit », « réconciliation », « partage du pouvoir », « processus de paix », etc. Ce sont des mots qui cachent les vrais problèmes, et les vrais problèmes renvoient à des questions de colonisation, de domination, de nationalité et de souveraineté. Qui dirige qui ? Qui appartient à quoi ? Dans quel pays vivons-nous ? À quelle patrie appartenir ? Qui est le chef ? Quelle est ma nation ?

Voilà des questions qui travaillent la société nord-irlandaise, comme il arrive dans toutes les situations coloniales. Car l’Irlande du nord reste colonisée : le pouvoir est entre les mains du parlement de Westminster, à Londres. On peut augmenter l’autonomie de la province, créer un gouvernement local et une assemblée, il n’en demeure pas moins qu’en cas de crise grave, c’est Londres qui suspend les chambres et reprend les choses en mains directement.

Dans ces conditions, il est important de garder en mémoire que les deux communautés en présence, les catholiques et les protestants, ne se réduisent pas à deux blocs égaux qui s’affrontent. Il s’agit d’une population irlandaise qui demande l’indépendance, sous la forme d’une réunification de l’Irlande, et d’une population britanique, descendante des colons anglais et écossais, qui veulent que la situation coloniale s’éternise. Toute chose égale par ailleurs, les unionistes ressemblent aux pieds-noirs d’Algérie qui voulaient que l’Algérie reste française, quitte à donner aux « musulmans » plus de droits et plus d’autonomie.

En l’espèce, donc, parler de réconciliation est un contresens car les protestants et les catholiques peuvent très bien « vivre ensemble ». Ce n’est pas un problème de « vivre ensemble ». On le voit bien en république d’Irlande et en Grande Bretagne. Partout, il y a des papistes et des parpaillots qui partagent sans problème le même espace social. En Angleterre, les catholiques disent : je suis un Anglais catholique, ma religion est minoritaire mais cela ne m’empêche pas d’être patriote. En Irlande, les protestants disent : je suis un Irlandais protestant, ma religion est minoritaire mais ça ne m’empêche pas d’être un patriote irlandais. En revanche, en Irlande du nord, à Belfast, les catholiques disent rarement qu’ils sont des sujets de la reine, et la plupart des protestants ne définissent pas comme irlandais.

Pour résumer ma position, l’Irlande est en train de se réunifier, c’est pourquoi les protestants les plus défavorisés sont nerveux. Ils sont en train de perdre leur territoire, c’est pourquoi les violences actuelles et futures viennent des extrémistes protestants alors que les violences passées étaient perpétrées par des extrémistes catholiques. La paix s’installera mais dans une Irlande unie, mais les protestants les plus pauvres ne se laisseront pas faire, et il y aura des soubresauts, une violence ira s’amplifiant, comme à l’époque de l’Algérie française, quand des groupes de pieds-noirs refusaient l’indépendance de l’Algérie à coup d’attentats et d’émeutes.

C’est pourquoi enfin il est urgent d’aller en Irlande du nord faire du tourisme. Non seulement c’est une belle région, aux paysages fantastiques, et aux habitants agréables, mais aussi c’est un lieu où l’histoire est en train de se faire et de s’accomplir : une colonisation vieille de 800 ans est en train d’arriver à son terme.

Francophonie chinoise

Traits chinois/Lignes francophones

Notre fameux livre Traits chinois/Lignes francophones attire l’attention qu’il mérite en Chine, à partir d’aujourd’hui. J’ai été contacté récemment par le fondateur du Forum Chine et francophonie qui me demande d’intervenir pour la journée internationale de la francophonie, le 20 mars 2013.

C’est sous la rubrique « L’Invité du jour » que mon intervention est immortalisée. Un petit entretien qui donnera peut-être envie à des habitants de l’Empire du milieu d’aller voir d’un peu plus près ce qui se trame depuis plus d’un siècle dans cette étrange rencontre entre créateurs chinois et langue française.