Les éditions Cartouche et le renouveau de l’aventure ethnologique

Ce n’est pas un livre, c’est une collection. Tous les livres de cette collection sont des récits de voyage, et tous consistent à aller rencontrer – puis à présenter au lecteur – une minorité ethnique, quelque part dans le monde. Tous possèdent donc le même titre : Voyage au pays des (mettre ici le nom d’un peuple minoritaire).

Le premier fut un voyage chez le Gagaouzes, un peuple turcophone qui vit aujourd’hui en Moldavie. Il y a eu aussi des récits sur les Baloutches d’Iran, les Salars de Chine, les Micmacs du Canada, les Chleuhs du Maroc, les Bobos du Burkina Faso, les Mapuches du Chili, etc.

J’ai découvert cette collection il y a quelques années, lorsque je travaillais sur le Xinjiang, cette région occidentale de la Chine, où les populations non-hans sont musulmanes. Je m’étais procuré Voyage au pays des Ouïghours, de Sylvie Lasserre. Je trouvais rigolo cette idée de donner au récit de voyage l’objectif de présenter un peuple, son histoire et sa vie actuelle, sa façon de résister et de s’identifier. Inversement, je trouvais intéressant que la connaissance des peuples se fasse à travers un récit de voyage et non un essai d’ethnologie, ou de politique internationale.

C’est de l’ethnologie au galop. Avec des références scientifiques pour ceux qui veulent approfondir le truc.

La plupart des auteurs de cette collection sont des spécialistes qui font de ce livre un moment de détente littéraire, une respiration entre deux monographies scientifiques. Le récit sur les Baloutches, par exemple, est écrit par Stéphane Dudoignon, islamologue distingué, spécialiste de l’Asie centrale. Celui sur les Lau des îles Salomon est, de même, du fameux Pierre Maranda, anthropologue canadien qui a travaillé avec Lévi-Strauss en son temps. On compte ainsi, dans le catalogue de ces voyages, des chercheurs au CNRS, des professeurs, des journalistes, et on sent dans leur Voyage un évident plaisir d’écriture, une volonté de jouer avec leur propre savoir, de le transmettre de manière légère et plaisante.

Le genre du récit de voyage possède, il faut le dire, cette particularité de jouer avec la science, et ce sont les scientifiques eux-mêmes qui s’emparent de cette propriété. C’est l’objet d’une autre collection, prestigieuse et ancienne déjà, « Terre humaine », publiée chez Plon depuis 1955. Tristes tropiques de Lévi-Strauss, L’Afrique ambiguë de Balandier, L’Eté grec de Lacarrière, tous ces livres publiés chez « Terre humaine » donnaient à leur auteur la liberté de faire des collages littéraires, des récits non chronologiques, experimentaux voire carrement speculatifs par moments.

La collection « Voyage au pays des … » (Cartouche ed.) est, dans une certaine mesure, la version populaire, rock’n’roll ou BD, de « Terre humaine ». Dans ces guides de voyage, les spécialistes se décloisonnent et donnent libre cours à leur sens de l’aventure, à la loufoquerie de leur imagination.

Cela donne des petits livres de voyage nerveux, joyeux, vivaces, tenaces et cocasses, vite écrits et vite lus.

Voyage à Genève

Après la victoire de Lyon sur Lille, bien éveillé et plein d’énergie, je prends la voiture que l’on me prête et conduis en pleine nuit vers Genève.

J’arrive au bord du lac Léman à deux heures du matin, et dors sur le siège baissé, dans un sac de couchage. Dans la nuit, France Culture rediffuse une émission de 1981 sur et avec Jacques Lacarrière. Celui-ci venait de publier En cheminant avec Hérodote, et il parlait de l’Egypte, des Koptes, des monastères chrétiens le long du Nil. Je suis ébloui par la conversation de Lacarrière, son érudition, son talent d’orateur, son don des langues et ses intuitions d’historien. Entre deux sommes, je me dis qu’en plus de toutes ces compétences, il a renouvelé un genre littéraire. C’était en 1974, avec Chemin faisant, un récit de voyage à pied à travers la France. Il a récidivé en 1976 avec L’Eté grec, un essai sensible, foisonnant d’érudition et de réflexion, qui donne au récit de voyage un lustre éclatant.

Je suis à Genève pour Nicolas Bouvier, et cette émission sur un écrivain voyageur de la même génération que lui (ils sont nés tous les deux avant 1930) se présente comme un signe de bon augure. Je finis par m’endormir en laissant la radio allumée, et je me réveille au matin près du lac brumeux, et contre le parc de la Grange.

Je roule mon sac de couchage, replie le petit matelas d’appoint, me promène un peu pour acheter des francs suisses et boire un café.

Je prends place à une table avec vue sur le lac, commande un café et lis la Tribune de Genève. Ce 12 janvier 2012, j’apprends que la place Bel Air est un raté urbanistique. Je lis aussi ceci qui m’intéresse tout particulièrement : « LONDRES ET EDIMBOURG SONT A COUTEAUX TIRES ». Le Premier ministre anglais veut un referendum sur l’indépendance de l’Ecosse, mais il s’oppose aux indépendantistes sur deux points : il ne veut pas attendre, et il tient à poser une question claire et radicale, dont la réponse soit « oui » ou « non » à l’idée de quitter le Royaume-Uni.

Dans la rubrique « Monde », une page entière sur le couple franco-allemand, et dans les petites annonces, beaucoup de propositions indécentes parmi lesquelles celle-ci, plus indécente, peut-être, que les autres : « Plainpalais, gentille femme poilue, nature, distinguée, embrasse, se laisse caresser, fellation, personnes âgées bienvenues ».

Je reprends la voiture et monte sur la colline de Cologny, où habitait Nicolas Bouvier, dans une maison qui appartenait à la famille de sa femme. J’aurais aimé voir sa maison, la fameuse « chambre rouge », le jardin, des choses comme cela. Je voulais surtout prendre la mesure de l’aspect géographique de sa vie sédentaire. Je suis époustouflé par la richesse des maisons.

Avant d’aller feuilleter ses carnets, je prends un peu conscience de l’incroyable confort matériel dont jouissait le grand écrivain voyageur.

Agnès Varda de ci de là

Ce soir, à 22h30 sur Arte, on pourra voir le film documentaire d’Agnès Varda sur les artistes contemporains qu’elle aime. C’est une série d’émissions très belles, où l’on reconnaît son style – déjà bien rôdé sur Les Glâneurs et la glâneuse dans les années 2000 – et dans lesquelles elle présente, sur un même ton, des artistes célèbres et des créateurs obscurs.

Michel Jeannès est un des créateurs chéris d’Agnès Varda. C’est un artiste dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog. On l’appelle aussi Monsieur Bouton et il se fait photographier dans le monde entier.

Ce soir, l’épisode d’Agnès Varda de ci de là tricote des portraits aussi variés que Monsieur Bouton, le peintre Pierre Soulages et des réparateurs de filets de pêche à Sète.

Comme le dit mon amie Cécilia, Agnès Varda dé-hiérarchise les gens et les travaux.

La sagesse précaire préconise donc la vision de ce programme télé de qualité, pour passer de joyeuses fêtes de noël.

Le sage précaire en couverture

On a vu ma tête, un peu floue, en une du grand hebdomadaire libéral anglais. C’était la manifestation du 30 novembre, j’avais encore, pour le dernier jour, une assez jolie moustache, et une casquette grise.

Si je suis heureux que des journalistes anglais aient choisi cette photo (ou ce montage…), c’est que finalement, la sagesse précaire est non contradictoire avec l’idée de soulèvement populaire.

Nous nous croyions petits cons, anars de droite vains et cyniques, nous nous retrouvons syndicalistes, concernés par les retraites.

Voyage pas très loin, d’Alexis Jenni

J’étais à Paris cet été lorsque Le Monde des livres (nouvelle version) a sorti son numéro avec sa révélation de la rentrée. Alexis Jenni et son gros livre sur les guerres de l’après-guerre venait de frapper, et je me disais que c’était beau, un pays où l’on s’enflamme pour un écrivain, pour un livre, une fois de temps en temps.

Comme tout le monde, comme tous les lecteurs du Monde, j’ai su que c’est lui qui aurait le Goncourt.

Celui qui vient de remporter le prix Goncourt était d’abord un blogueur. Un blogueur voyageur si l’on en croit son titre. D’ailleurs, je crois que son roman, L’art français de la guerre, est une traversée des guerres coloniales, et une exploration de l’identité française en tant qu’identité colonialiste. Auquel cas (si c’est bien le cas), ce roman est promis à un réel avenir, non pas seulement comme « reprise provinciale des Bienveillantes de J. Littell » comme des imbéciles l’ont dit, mais comme proposition massive d’une littérature post-coloniale française. Ce n’est donc pas mal vu de s’être dessiné en « Para colonial » dans son propre blog, c’est un joli clin d’oeil.

Tous les billets de son blogs sont des dessins, qu’Alexis Jenny commente légèrement. Parfois, on note chez lui l’oeil du flâneur qui croque ses contemporains dans les cafés, sous la télévision. Point de vue intéressant qui  ne déplairait pas au grands écrivains périphériques tels que Jean Rolin et Iain Sinclair.

 Comme nous sommes tous les deux lyonnais, et que son blog est sous-titré : « J’aime bien aller dans Lyon », je suis enclin à un fort a priori positif. (Curieux comme sous-titre).

Quel que soit mon a priori, Voyage pas très loin d’Alexis Jenni se lit et se regarde très bien. En attendant de pouvoir lire son livre, car à Belfast, évidemment, aucune librairie ne le propose à la vente, il m’est donc toujours possible de me promener sur son blog.

Apostrophes

Dans les médias, il faut savoir être conservateur. Il y a des émissions qu’il aurait fallu garder car une fois perdues, elles sont perdues pour toujours.

Qui songerait à éteindre Des chiffres et des lettres ? C’est la reine des émissions de jeux télévisés. On n’a jamais fait mieux, en terme de dramaturgie, de suspens et d’humour durable. Datant des années 60, c’est l’une des rares choses que les Anglais ont reprises de notre télévision, avec Countdown qui est diffusé depuis les années 80 outre-Manche.

Or, notre télévision n’a pas toujours eu la même pertinence, et se veut un peu trop jeuniste parfois. On n’a pas cette attitude conservatrice que savent soigner les Britanniques. On l’a, mais on ne l’a pas systématisée.

Souvent je me demande comment on pourrait parler de livres à la télévision. Les émissions littéraires se succèdent et se ressemblent dans l’échec. Bernard Pivot avait des détracteurs, et on peut critiquer ses options, sa culture et sa place dans le champs littéraire, mais depuis qu’il est parti, on pleure chaque semaine Apostrophes.

A titre personnel, je ne suis pas un adorateur de Pivot ; je lui préférais les documentaires de Pierre-André Boutang. Adolescent, j’enregistrais son émission Océanique, sur la trois, car ça passait trop tard et qu’il y avait école le lendemain. Son documentaire sur André Dhôtel m’a marqué plus profondément que toute autre émission de télévision. Et je ne parle pas de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, que j’ai regardé cent fois.

On peut aussi préférer Pierre Dumayet, même s’il a été moins marquant pour des gens de ma génération. On peut préférer qui l’on veut, mais personne n’a jamais eu la stature populaire et nationale, presque mythologique, de Bernard Pivot.

C’est quand même extraordinaire que nous ayons réussi à saborder Apostrophes : c’était d’une certaine manière la meilleure émission littéraire du monde! Nulle part ailleurs il n’y a eu d’émission littéraire qui soit parvenue à s’imposer dans la culture populaire d’un pays. Demandez à un Anglais, un Américain, un Japonais ou un Italien qui est le grand médiateur des livres chez lui, il ne saura pas répondre. Demandez cela, même aujourd’hui, à un paysan berrichon, un plombier sarthois, un mineur stéphanois ou un immigré algérien, ils vous répondront sans hésiter Bernard Pivot.

Regardez-le aujourd’hui, Pivot, il est toujours vivant, toujours vert… Qu’est-ce qu’il fout ? Il ne pouvait donc pas continuer son émission, sans faire suer son monde ? Il avait déjà commis une erreur en voulant produire une émission plus dynamique dans les années 90, Bouillon de culture, qui s’est mise insensiblement à singer Apostrophes. Puis il a eu le toupet d’arrêter la télévision. Il avait le devoir de continuer. Si ce n’était pas pour lui, il fallait le faire pour la France. Pour accompagner les rentrées littéraires et les événements éditoriaux qui ponctuent nos vies de lecteurs. Pour qu’on puisse le critiquer, le vilipender, lui reprocher ses choix et ses plateaux. Un mythe national, ça doit souffrir un peu.

Depuis, on voit des émissions littéraires remarquables de constance dans la faute de goût. Ce qui m’agace le plus, ce sont les efforts désespérés des caméras et des scénographes pour « dynamiser » leurs émissions, comme si le livre était trop chiant et qu’il fallait attirer le chaland avec du mouvement. Arrêtons de vouloir être dynamique! La lecture n’est pas quelque chose de dynamique. Les mouvements de caméra empêchent de rencontrer des livres et des auteurs.

Premier principe : des caméras fixes pour parler des livres.

Et puis Pivot avait ce génie, tout personnel, d’être un peu le naïf de service, qui rigolait, qui s’étonnait, qui était impressionné. Il n’intimidait pas le spectateur, il n’importunait pas l’invité, il ne lui coupait pas trop la parole. Et le dynamisme existait, mais il venait de la parole des invités, des échanges, des traits d’humour de certains, des morceaux de bravoure d’autres. Il avait ce génie de dynamiser une rencontre d’écrivains, c’est très rare, et il fallait tout faire pour qu’il reste.

Il fallait garder cette émission pour en faire une véritable institution médiatique. Il fallait être conservateur dans le bon sens du terme, comme les Anglais savent l’être, comme on sait l’être avec nos cathédrales et nos hôtels de ville.

Même constat pour les émissions politiques. Il fallait conserver L’Heure de vérité. C’était la bonne formule télévisée, parfaite pour un dimanche midi après Téléfoot.

Quand on possède quelque chose de bon, dont on sait que cela se bonifiera en vieillissant, il ne faut rien toucher. Il y a des émissions qui sont des petits chefs d’oeuvre, il ne faut surtout pas chercher à les améliorer ni  à rajeunir leur audience.

Il faut reprogrammer Apostrophes, rembaucher Pivot, même contre sa volonté, et chercher un successeur, quelqu’un qui saura incarner les livres et les débats actuels. Pas une star, quelqu’un de discret, pour laisser la place aux stars du livre. Et de temps en temps, il y aura des surprises, des révélations, des événements qui pimenteront le vendredi soir de celles et ceux qui aiment se tenir au courant de ce qui se publie. On est un pays littéraire ou on ne l’est pas.

Le livre de voyage et le Livre-objet

Ce qui est extraordinaire, quand on se penche sur les récits de voyage d’après guerre, c’est que lorsque les écrivains déconstruisent le texte traditionnel, ils se rapprochent en réalité de la tradition. Plus ils sont expérimentaux, plus ils sont en lien avec les premiers livres de voyage de l’Europe médiévale.

L’exemple le plus beau est celui de Michel Butor, dont les livres de voyage forment le théâtre de ses recherches les plus audacieuses, dans les années 60. Pourtant, il savait très bien que dans une certaine mesure, il rejoignait d’anciennes traditions de collage, de fratras, et une tendance primitive de l’édition imprimée au mélange et à la corporéité du l’objet livre. Le livre est donc peut-être d’abord un « livre-objet ».

Or, l’histoire du livre est déterminant dans l’évolution du genre du récit de voyage.

François Moureau, qui est à la fois historien du livre et connaisseur de la littérature des voyages, a articulé les deux historicités pour démontrer que le livre-objet préexiste au genre, dans la mesure où les pratiques éditoriales de la Renaissance faisaient paraître dans le même volume de « Voyage » des histoires, des illustrations, des catalogues, des cartes, des réécritures, etc. ;  cela aurait constitué le terreau d’une forme littéraire en gestation : « Ces pratiques paratextuelles acheminèrent petit à petit le genre viatique vers sa conscience de lui-même », écrit Moureau.

La « conscience de soi » du genre, voilà le grand truc. On faisait des récits de voyage depuis des siècles, mais c’est à la Renaissance, et à travers la matérialité du processus d’édition, qu’on a pris conscience que le livre de voyage pouvait constituer un genre. Or, Michel Butor situe son œuvre de manière délibérée dans ces mêmes problématiques de l’imprimé et de la matérialité des livres.

Butor est connu pour faire des livres qui prennent en considération tous les aspects matériels de l’objet lui-même. Il pense au livre comme un objet, et pense donc aux mots, aux phrases, non comme des messages abstraits, mais aussi comme des corps noirs sur des surfaces blanches, les pages. C’est pour quoi son grand livre de voyage, Mobile, s’autorise des libertés avec la continuité de la lecture, et semble être composé de mots et de phrases fragmentaires.

Mobile, de Michel Butor

A la parution de Mobile en 1962, il a fallu un petit groupe de critiques militants pour défendre un livre aussi peu « lisible ». Roland Barthes a été de ceux-là, dans un très bel article intitulé « Littérature et Discontinu » (repris dans Essais critiques en 1964, et dans ses Oeuvres complètes, tome I, pp.1299-1308.)

Selon Barthes, Mobile n’a pas seulement agacé la critique régulière par son absence de continuité, mais, par le fait qu’il a contesté l’essence matérielle du littéraire, et a « blessé » quelque chose dans le champ de la critique. Quand le rejet d’un livre est presque unanime, suggère Barthes, c’est qu’il a heurté, froissé, ou menacé des états de choses, des ordres établis. Il faut donc chercher « ce qui a été blessé » : « Ce que Mobile a blessé, écrit Barthes, c’est l’idée même du Livre. »

Butor a en effet développé très tôt une réflexion qui dépasse la littérature comme forme symbolique, et qui prend en considération le support matériel de l’écriture, comme les peintres le font dès le début du XXe siècle, et comme Mallarmé a commencé à le faire dans la poésie avec Un coup de dés. L’optique de Butor est de faire émerger la conscience d’un travail sur le livre en tant qu’objet, impliquant le papier, la page comme surface blanche, la ligne, et même l’épaisseur du livre, l’entassement des pages. C’est pourquoi les critiques qui le défendent tendent à employer un vocabulaire associé au corps pour parler de Mobile. Barthes parle de blessure, Lyotard de « perversion du livre », et fait avec justesse référence à Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay (1913), livre de voyage en même temps que peinture, poème, véritable livre-objet.

On mesure par là combien le type de corporéité du récit de voyage importe pour la constitution d’un genre en tant que genre. Butor, lui, renoue avec le récit de voyage comme livre, et c’est l’aspect paradoxal de la « blessure » dont parle Barthes. L’idée du livre, ou le livre idéal, entendait que le lecteur oublie la matérialité du livre et fasse comme s’il était en présence d’une œuvre uniquement spirituelle. Mobile est, au contraire, un objet à manipuler.

Claude Reichler résume bien tout ce qui précède dans un article de 1994, qui montre que Butor ne doit pas seulement être classé comme un novateur, mais aussi comme un auteur soucieux d’une certaine continuité historique :

On a dit souvent que le genre avait été renouvelé par Butor, parce qu’il en avait bouleversé les conventions. Mais ce qui me frappe le plus, aujourd’hui, c’est de voir combien l’esprit des textes anciens est chez lui respecté, à quel point il comprend et intègre les usages traditionnels du récit de voyage, tout en les adaptant aux situations matérielles, sociologiques, culturelles contemporaines.

Si le livre est appréhendé dans sa dimension matérielle, alors la mobilité véritable de ce genre littéraire s’effectue peut-être entre le lecteur et l’objet, plus qu’entre le référent (le pays visité) et la conscience du lecteur. Le déplacement esthétique se fait à la surface de l’objet, et concerne un investissement libidinal de la même manière que les autres corps. C’est cette voie qu’emprunte J.-F. Lyotard pour décrire les éléments de souffrance et de jouissance qui parcourent le corps de Mobile :

Les opérations libidinales… s’effectuent sur les pages, sur la typographie, sur les blancs, la mise en page, l’organisation du volume. Tout cela va être déplacé, remué, mis en mouvement et presque en fuite, de façon à permettre des intensités étranges, extrêmement raffinées, qui procèdent des rencontres de marques (lettres et leurs corps, espacements, justifications typographiques, phrases, mots) sur la peau du livre.

La « peau » du livre de voyage renvoie à un domaine de l’édition qui se développera dans les années 1990 et qui déborde le champ de cette étude, celle des « carnets de voyage » qui connaît aujourd’hui assez de succès pour être l’objet de festivals et de prix.

La correspondance de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet montre aussi qu’avant la rédaction de l’Usage du monde, les deux amis avaient l’intention d’élaborer un livre-objet, qu’ils auraient intitulé Le Livre du monde, et qui auraient contenu du texte, des images et du son.

Cette dimension matérielle, corporelle, du livre de voyage, est sans doute aussi relativement à l’oeuvre dans les blogs, la cyber-écriture, toutes ces choses, mais c’est vraiment une autre histoire.

Jean Rolin, Britney Spears et Los Angeles

Cet été en France, il sera difficile de rater la prose et la personne de Jean Rolin. Non seulement son dernier livre sortira à point pour participer à la rentrée littéraire 2011, mais le journal Le Monde va publier tout le mois d’août une série de reportages sur Los Angeles signé du prix médicis 1996.

C’est ce qu’on appelle un plan bien pensé. Le livre était écrit fin décembre. Il est fabriqué et prêt à la vente dès le mois de juin. Et l’éditeur attend son heure pour le lancer dans le grand bain. Avant de le mettre en vente, il envoie des exemplaires à des journalistes, des personnes influentes, des gens qui pourront jouer un rôle dans la médiatisation possible de ce nouvel opus.

Pendant l’été, même en vacances, on peut supposer que les organes de presse préparent les différents dossiers qui feront l’actualité littéraire dès la fin du mois d’août. Rappelez-vous l’agitation autour de Houellebecq avant qu’il ne devienne une star, de Grozdanovitch  et son Traité de désinvolture, ou le remue-ménage autour des Bienveillantes. J’aime cette fièvre française autour de la rentrée littéraire. Tout le monde s’en plaint mais c’est une très bonne chose, qui met des auteurs et des livres – pas forcément ceux qui le méritent le plus – en pleine lumière pendant quelques semaines. Aucun autre pays ne connaît cette fièvre annuelle, alors profitons-en.

L’histoire du dernier livre de Jean Rolin se déroule à Los Angeles, comme ses reportages du Monde, sur les traces de Britney Spears. Cela faisait longtemps que Jean Rolin voulait écrire sur cette star de la chanson. Il me l’avait déjà confié lors d’une promenade que j’ai faite avec lui il y a deux ans. Il m’en a reparlé au salon du livre 2010, juste avant son départ pour la Californie. On lira donc Rolin dans ses reportages, on le verra dans les interviews réalisés pendant l’été et publiés au moment de la sortie du livre, puis à nouveau dans les librairies, et dans les critiques qui ne manquent jamais un de ses livres. Comme il parle – au moins passagèrement – de Britney Spears, cela va attirer l’attention de la presse musicale, des émissions branchées, etc.

Je vous le dis, l’été sera rolinesque. Pour moi il l’est déjà car j’écris un chapitre de thèse sur ses textes viatiques.

La littérature est un sport de combat. Une lutte pour la survie où il fau jouer des coudes. La rentrée littéraire est un champ de bataille où il règne une grande tension. Un livre se doit d’y figurer s’il veut obtenir un prix, et en même temps, s’il y figure il a plus de chance de passer inaperçu, tant il y a de livres qui sortent. Alors il faut jouer serré, il faut calculer, faire preuve de stratégie et évaluer les rapports de force pour tenter sa chance en fonction de ses forces. Je crois que le calcul de l’éditeur P.O.L. est le suivant : Rolin est déjà immensément reconnu par la critique et par un lectorat varié, mais peu nombreux. Beaucoup le confondent encore avec son frère Olivier. Il faut profiter d’un contenu décalé et potentiellement « people » (mais faussement people, car bien sûr il ne s’agit pas d’un livre sur Britney Spears) pour lancer une opération marketing. Il faut élargir le champs de reconnaissance afin de vendre dans un premier temps, puis dans un deuxième temps, faire en sorte que la base du lectorat fidèle s’élargisse.

Comme après chaque bataille, on y laisse des plumes. A la fin de l’automne, on comptera ses morts et ses butins.

Nouveautés sur La Précarité du sage

Récemment, lemonde.fr a changé la plateforme et l’administration de ses blog. Je ne doute pas que le but ait été d’améliorer le service. Je ne discute pas ces choses-là, moi.

Ce que je sais seulement, c’est que des billets apparaissent et disparaissent. Quand ils disparaissent, comme celui intitulé « Confluence », c’est qu’ils sont marqués comme étant « privés ». Je vais donc sur le Tableau de bord et je coche la case « public » pour le faire réapparaître. Mais il redevient « privé », faisant fi de ma volonté.

J’ai renouvelé l’opération plusieurs fois, mais rien n’y fit.

Une gentille commentatrice, Telma pour ne pas la nommer, a indiqué ce problème, à quoi j’ai répondu par commentaire. Et c’est mon commentaire qui a disparu lui aussi.

Inutile d’ajouter que je ne sais rien de ce qui se trame. Je suppose qu’il s’agit là d’un problème inévitable et inhérent aux changements de système.

Je prie pour ma part les « éventuels lecteurs » de ce blog (l’expression est de Michel Le Bris, elle m’amuse) de bien vouloir me pardonner pour ces inconvénients, qui ne sauraient durer au-delà d’une durée raisonnable.

Le « paravent français » de l’idéologie britannique

Les journaux anglais parlent beaucoup de la loi française de la burqa. L’interdiction de la burqa. Hier encore, dans le Guardian, un article d’une page entière montrait combien ce n’était pas une bonne chose dans une « société ouverte », que d’interdire quoi que ce soit.

Le titre de l’article ne laissait que peu de doute sur l’approche de l’idéologue : « Vous croyez à ‘Liberté, Egalité, Fraternité’ ? Ne suivez pas les Français, cette fois-ci. »

L’ensemble de la chronique, donc, rappelait les différents arguments contre la burqa, montrait de la compréhension à leur égard, et revenait au principe libéral de laisser les gens s’habiller comme ils le veulent.

Mais l’intérêt de l’article est concentré dans le dernier paragraphe. En quelques phrases seulement, le journaliste glisse des choses qui auraient été choquantes il y a quelques années : évidemment, écrit l’idéologue, il faut s’assurer que les immigrés s’intègrent à la société accueillante, qu’ils fassent les efforts requis pour partager la langue, l’histoire et la culture du pays d’accueil, il faut que notre libéralisme soit « musclé ». Tout cela va sans dire, mais il est contre-productif et liberticide d’interdire la burqa.

Ceci est un des exemples de ce que j’appellerais le « paravent français » dans l’évolution idéologique du Royaume-Uni. C’est un procédé qui consiste à mettre l’exemple français en avant pour le critiquer, puis, à l’abri de cette posture critique, avancer des arguments qui vont dans le même sens que ce qui se fait en France, mais sans courir le risque d’être critiqué soi-même.

Je m’explique : les Britanniques sont en train de mettre en question le modèle multiculturaliste auquel il croyait comme une nouvelle religion dans la période de l’après Thatcher. Remettre en question ses croyances, c’est douloureux. On ne fait pas son deuil facilement de la foi naïve en une société sans culture dominante, où il n’y aurait que des minorités qui se respecteraient mutuellement. Remettre en question le multiculturalisme, c’est obligatoirement exiger une certaine culture commune à tous les citoyens, une certaine éthique de la « citoyenneté ». Cela revient, qu’on le veuille ou non, à se rapprocher du modèle républicain à la française. Or ce serait insupportable de donner raison aux Français, ce serait aller trop loin, ce serait l’assurance de ne plus être écouté. 

Alors on utilise l’exemple français de manière retorse, mais intéressante : premièrement, on le caricature pour pouvoir dire des Français qu’ils sont racistes (je l’ai noté plusieurs fois dans ce blog), donc qu’il faut rejeter ce modèle. Deuxièmement, on avance des éléments de débat en faveur de l’intégration des nouveaux arrivants. Le mot « intégration » était perçu il y a peu comme purement raciste. Pour prononcer le mot, pour avancer sur cette voie, il faut des garde-fous, des paravents, des contre-feux. Il faut trouver des stratagèmes rhétoriques de diversion et de protection. 

C’est la théorie du « paravent français », que j’avais esquissé il y a deux ans, dans un billet qui montrait déjà comment les Britanniques se servaient de l’actualité française. C’était déjà à propos de la burqa, preuve que ce sujet travaille la conscience britannique plus qu’on ne le croit.

Je me demande dans quelle mesure nous utilisons, nous, un paravent britannique, ou anglo-saxon… Sans doute le faisons-nous quand nous libéralisons et dérégulons l’économie (« nous ne sommes pas comme « eux », nous avons un modèle social à protéger, mais abandonnons l’archaïsme social qui pèse sur notre économie…)