Des candidats controversés aux présidentielles d’Irlande

L’Irlande est une république à la tête de laquelle se trouve un président.

Sans véritable pouvoir, le président limite son rôle à inaugurer les chrysantèmes.

Les élections pour élire le prochain président auront lieu dans quelques semaines, le 27 octobre prochain. Deux candidats attirent mon attention.

D’abord David Norris, qui  est un spécialiste de James Joyce. Je vais essayer de décrocher un entretien avec lui avant les élections, afin qu’il me parle du grand écrivain. Il est controversé parce qu’il est le premier politicien à être ouvertement homosexuel, et que son élection ferait grand bruit dans un pays encore très catholique. De plus, son nom a traîné dans des scandales, sur lesquels je ne m’étendrai pas.

Ensuite, et surtout, la candidature de Martin MacGuinness. Jusqu’à la semaine dernière, MacGuinness était un des hommes les plus puissants d’Irlande du nord. Il était l’une des deux têtes du gouvernement de la province (Deputy First Minister of Northern Ireland), « job » qu’il a décidé de laisser tomber pour aller se battre de l’autre côté de la frontière.

Dans le nord, membre du Sinn Fein, ex-dirigeant de l’IRA, il est honnis par les loyalistes, et par de très nombreux britanniques, qui l’accusent de meurtre. Le journal le plus modéré dans la tendance protestante/unioniste, parle toujours de lui comme un ancien terroriste reconverti dans la politique. Des universitaires de gauche (mais protestants) m’ont clairement dit que c’était un assassin.

Le Belfast Telegraph « informe » que la candidature de MacGuinness est indécente, que c’est une insulte faite aux victimes de l’IRA, que les Irlandais ne l’aiment pas de toute façon. Pourtant, un sondage très récent le crédite de 16% d’intention de vote, en troisième position derrière Norris-le-Joycien (21%) et Michael Higgins (Labour party, 18%).

Mon ami Barra me dit que c’est bizarre de la part de MacGuinness. Qu’il risque de perdre tout son crédit dans le nord, et de ne rien gagner dans le sud.

Pour moi, c’est plutôt la marque d’un grand stratège. Après avoir incarné la lutte des Irlandais, puis leur accès aux postes à responsabilité, après avoir été un des plus grands artisans du processus de paix, et être devenu un personnage historique, il se lance dans une bataille extraordinaire, car inattendue. Il prend tout le monde par surprise. 

Originaire du nord, de Derry, il croit tellement que l’Irlande est son pays qu’il se sent légitime pour en prendre la tête.

Ce qui est brillant, dans ce geste, c’est qu’il oblige les Irlandais « du sud » à ne pas oublier la question de la réunification de l’Irlande. Même s’il perd, il aura remis l’Irlande du nord au centre des débats.

Les journaux anglais, et mêmes ceux de gauche, sont très inconfortables avec cette candidature, et continuent d’appeler MacGuinness le « boucher du nord », et ne peuvent oublier le fait qu’il a été dirigeant d’une organisation qui a tué. En temps de guerre, c’est vrai que l’on tue. Mais les Britanniques, très prompts à traiter les Français de colonialistes dès que l’on touche à des foulards islamiques, ont toutes les difficultés à percevoir du colonialisme dans la situation de l’Irlande du nord. Donc ils ne perçoivent pas les conflits des dernières décennies comme une guerre.

 Beaucoup de gens aimeraient que l’on arrête de parler de tout cela, des Troubles, des conflits, des tensions communautaires. Beaucoup disent qu’il faut « tourner la page », mais sans jamais oser dire nettement à quel pays ils veulent que l’île appartienne. La candidature de MacGuinness est là pour rappeler une chose simple et têtue : il est anormal que le nord de l’Irlande soit britannique (c’est lui qui pense cela, pas moi! Moi je n’ai pas d’opinion, tout cela est bien trop compliqué!) De même qu’il est anormal que les Antilles soient françaises (ça c’est moi qui le rajoute, et qui le pense).

Les raisons derrière les émeutes de Belfast

On se souvient que les émeutes ont eu lieu il y a exactement une semaine, lundi et mardi soir. Depuis, les journaux ont envoyé leurs reporters pour en savoir plus. Les journaux du dimanche ont donc donné leur version des faits.

Il faut préciser ici que les journaux dits « Tabloïd », qui sont de véritables torchons sous bien des apsects, sont aussi des vrais lieux d’information, si on sait les lire. Le tabloïd Sunday World, par exemple, emploie de vrais reporters, au courage réel et à la plume acérée, dont certains ont reçu des menaces de mort. La mise en page, pleine de photos trash et de gros titres sensationnels, donne à penser que l’article se limite à remuer la merde, mais ce serait une erreur de la penser. Il y a eu de véritables enquêtes, des sources vérifiées, des informateurs rencontrés, des informations croisées. En lisant plusieurs tabloïds, qui ont généralement des résultats un peu différents, le lecteur scrupuleux peut se faire une idée de la marche des événements, à condition de ne pas tout prendre au pied de la lettre.

Je résume donc. On croyait que les émeutes avaient été télécommandées par la « Bête de l’est », un membre du groupe terroriste UVF. Bon, mais est-ce bien vrai, et à quelle fin ? A ce jour, deux motivations principales semblent se dessiner, mais qui ne peuvent être, on le comprendra vite, que des faisceaux d’indices, non des informations définitives.

Premièrement, le gouvernement avait assigné la somme de quatre millions de livres sterling pour venir en aide à des quartiers défavorisés de Belfast. La priorité était donné aux quartiers qui sont à l’interface d’un lieu catholique et de rues protestantes. Mettre le feu à East Belfast permettait à l’UVF de faire pression sur les décideurs pour rediriger cette manne financière et créér les fameux « emplois communautaires » au sein de leur groupe. Il est probable que les groupes paramilitaires appréhendent ces emplois fictifs comme des pensions pour leurs cadres. Des travailleurs sociaux du quartiers ont déjà fait actes de pressions pour qu’ils dégagent, et certains ont purement et simplement démissionné pour laisse la place à des gens de la mafia locale.

Deuxièmement, les groupes protestants les plus radicaux sont en conflit contre la commission officielle des marches et parades. On sait combien les marches orangistes sont importantes dans les quartiers protestants, mais aussi combien elles créent de tensions quand elles passent à proximité des quartiers catholiques. La question des itinéraires est donc cruciale. S’il n’a pas été possible de trouver des itinéraires paisibles, c’est que les groupes les plus radicaux font pression contre cela. Ils ont leurs raisons que je n’exposerai pas ici. Toujours est-il que les émeutes de la semaine dernière seraient une piqûre de rappel violente, à l’approche du 12 juillet, pour que la commission ne se croie pas autorisée à faire ce qui lui semble bon impunément.

Ce sur quoi se rejoignent tous les journaux, jusqu’à présent, c’est que les émeutes vont reprendre et que l’été est promis à de grandes agitations.

Quand les protestants en appellent au vote catholique

Peter Robinson, premier ministre nord-irlandais

Le premier ministre nord-irlandais ne se contente pas d’arborer une chevelure du meilleur effet, il commet aussi des articles révolutionnaires. Peter Robinson, qui a su rebondir après une sale période de doute (j’avais salué le fait que sa femme avait provoqué ce scandale, par amour pour un adolescent), a retrouvé son siège au parlement de Stormont (après avoir perdu celui de Westminster lors des élections générales de 2010) lors des dernières élections, et jouit aujourd’hui d’une popularité très forte.

Popularité d’autant plus forte que l’un de ses plus importants soutiens, quand il était au creux de la vague, venait du républicain Martin McGuinness, l’ennemi juré avec qui il partage le pouvoir, et qui a refusé de profiter de la situation pour enfoncer Robinson. Les deux hommes se téléphonaient, paraît-il, et leur estime réciproque s’est définitivement affirmée, ce qui, dans cette région du monde où être un gentleman veut dire quelque chose, leur a procuré une aura incomparable.

Robinson, donc, n’hésite plus à annoncer qu’il vise maintenant l’électorat catholique!

Lui qui dirige le parti protestant le plus représentatif de l’anti-papisme. Le parti du fameux Iain Pasley. Oublie-t-il, Robinson, que si son parti est au pouvoir, c’est parce qu’il a longtemps été extrêmiste, qu’il a d’abord ratissé parmi les mécontents et les radicaux, avant d’accepter de gouverner en collaboration avec le Sinn Fein ? Que s’il a su attirer une grande majorité de suffrage parmi les protestants, c’est justement parce qu’il manie une rhétorique sectaire, qui « rassure » ceux qui se sentent envahis et menacés par la vague catholique et nationaliste.

Robinson veut donc faire évoluer la tactique de son parti, car il dit vouloir devenir un parti « trans-communautaire ». Il veut capitaliser sur sa bonne image et surtout sur des enquêtes d’opinion récentes qui montrent que la majorité des catholiques sont aujourd’hui préfèrent habiter au Royaume-Uni plutôt qu’en Irlande, et ne demandent plus que l’Irlande soit réunifiée.

Le positionnement de Robinson est simple : il est de droite, libéral, il veut promouvoir la liberté d’entreprise. Or, les catholiques de droite, pour qui peuvent-ils voter ? Les partis perçus comme « pro-catholiques » sont des partis socialistes (SDLP et Sinn Fein) si bien qu’ils sont condamnés à voter soit contre leur communauté, soit contre leur tendance politique. Le même problème, inversé, existe pour les protestants de gauche.

Alors Robinson veut rendre son parti plus ouvert aux catholiques de droite, qui, de plus, sont heureux de vivre au Royaume-Uni. Mais sont-ils « heureux » de vivre au Royaume-Uni ? Ces résultas de sondage ne sont-ils pas l’effet de l’état catastrophique de l’économie irlandaise ? Dans la situation actuelle, il est naturel de préférer vivre en Irlande du nord qu’en Irlande, mais cela va-t-il durer ? David Cameron, le premier ministre anglais, a déjà fait savoir que des provinces telles que l’Irlande du nord coûtaient trop d’argent aux contribuables britanniques.

Le Sinn Fein va-t-il faire pareil ? Se déclarer ouvert aux protestants qui veulent une politique plus sociale ? On ne les imagine pas tenir ce même discours, car si vous enlevez aux nationalistes le désir de l’Irlande unie, vous leur enlevez beaucoup de leur attrait.

Alors, certains analystes conseillent Robinson d’enlever carrément le mot « unioniste » du parti qu’il préside. Voilà l’aveuglement des centristes. Ce que ne voient pas tous ces modérés, à mon avis, c’est que ce type de discours d’ouverture déplait souverainement aux loyalistes hard core, ceux qui se sentent toujours menacés et envahis par des rebelles catholiques auxquels le pouvoir pardonne tout. Encore un pas dans cette direction, et aux prochaines élections, le DUP ne gagnera pas chez les catholiques ce qu’il aura perdu parmi les plus conservateurs de sa base.

Les conseillers en communication du premier ministre seraient bien inspirés d’aller voir ce qui se passe chez leurs voisins français. Un homme au pouvoir est en train de perdre sur sa droite ce qu’il n’a pas réussi à obtenir sur son centre-gauche.

La « Bête de l’est » : reportage à East Belfast

Après avoir écrit ce billet sur les affrontements des deux nuits dernières, j’ai enfourché mon vélo et suis allé faire un tour sur les lieux des événements, dans l’est de Belfast.

J’ai été surpris de la différence frappante entre l’enclave catholique et le reste de l’environnement. Enclave, c’est vraiment le mot, et ces gens vivent de peu, dans un climat de pauvreté assez étonnant. Des espaces sont clôturés et laissés à l’état de friche, ou de terrain vague, sans raison apparente. Les magasins sont extraordinaires : ils ressemblent à des épiceries d’un pays soviétique, à une autre époque. Les clients sont séparés des articles par des comptoirs qui font un U devant l’entrée, alors il faut demander à être servis et la marchande s’exécute. Les bonbons sont encore présentés dans de grosses boîtes circulaires en plastique transparent, et, ô jeunesse, ô saison ô châteaux, la marchande prend les bonbons avec la main pour remplir les sachets en papier. Un lieu où l’on n’utilise ni les gants hygiéniques, ni les pinces ni les pelles, mais la main nue, il fallait se rendre dans une enclave catholique de Belfast pour voir cela.

Dans la rue, ambiance difficile à décrire, mais beaucoup de jeunes, souriants, détendus. Ils n’ont pas l’air d’être menacés.

Il faut savoir que lundi soir, un groupe de paramilitaires protestants étaient venus dans ce quartier et avaient causé des déprédations, plus ou moins pour se venger d’un cassage de gueule du week-end dernier, mais surtout pour attirer des bandes dans la rue, ce qui fut fait. On pourrait comprendre, ce faisant, que les habitants de l’enclave catholiques se sentent à la merci de l’humeur de la majorité protestante.

Dans le reste des quartiers d’East-Belfast, je suis étonné de voir de nombreux et nouveaux murals loyalistes. J’apprends que le groupe de l’UVF (Ulster Volonteer Force) de ce coin est dirigé par un personnage mystérieux, surnommé « Beast in the East » (La Bête de l’est) et qu’il est out of control. Ce leader serait en situation de rupture avec la hiérarchie du mouvement UVF, qui avait amorcé un changement d’attitude vis-à-vis du pouvoir en place et acceptait de déposer les armes. La « Bête de l’est » ne voulait rien entendre de ce processus de paix qu’il abhorre. Il a recruté, il a aussi fait appel à des extrêmistes dans d’autres quartiers, et il est prêt, semble-t-il, à mobiliser des troupes assez importantes pour des actions d’envergure.

Cela a commencé avec de nouvelles fresques murales, représentant des hommes cagoulés et en armes. Une recrudescence d’images violentes et sectaires, avec des mots d’ordre aussi simples que : « Nous ne voulons rien d’autre qu’exercer ce droit naturel qu’un homme possède quand il est attaqué – Se Défendre! » Les observateurs savaient que des actes violents allaient suivre, mais ils ne savaient ni où, ni quand, ni de quelle ampleur.

Il ne faut pas s’y tromper, si les habitants détestent cette violence, ils ne sont pas tous éloignés des idées de la « Bête de l’est » : l’opinion la plus partagée dans ce quartier populaire est que le « processus de paix » est une escroquerie, que ce n’est qu’un mot élégant pour désigner le fait que l’on a reculé devant les terroristes républicains, et que l’on vend petit à petit l’Ulster au Sinn Fein et à l’IRA. Il n’est pas difficile, dans ces conditions, de recruter des jusqu’au boutistes, surtout dans un contexte de crise économique. 

A voir le nombre de voitures blindées que j’ai vu opérer dans l’est de Belfast cet après-midi, je subodore que cette nuit sera chaude à nouveau. D’après les plus haut responsables de la police, ce groupe dissident de l’UVF est clairement responsable de ces nuits d’émeute, et l’utilisation d’armes à feu ne fait aucun doute sur les intentions de la « Bête de l’est » : tuer un ou plusieurs officiers des forces de l’ordre.  

La saison des marches orangistes vient à peine de commencer, elle culminera le 12 juillet. Cet été va être long à décanter.

Mon maillot de football gaélique

Pour jouer au football, je n’avais qu’un maillot. Un maillot de football gaélique que des amis irlandais m’avaient offert, pour mon anniversaire, à l’époque où j’habitais à Dublin. Depuis, je le porte les rares fois où l’on m’invite à jouer au football, que ce soit en France, en Irlande ou en Chine.

Un maillot bleu, de la marque O’Neill, et dont le design a ce côté un peu démodé des sports gaéliques. La fameuse mention GAA (Gaelic Athletic Association) est là pour témoigner de son ancrage hibernien et quasi nationaliste.

J’aggrave mon cas : le mot IRELAND est écrit en jaune à hauteur du ventre. C’était un cadeau-souvenir, au fond, pour que je me souvienne de l’île d’Erin dans la suite de ma vie. Il n’y avait aucune déclaration politique là-dessous. Or, le même maillot en Irlande du nord ne signifie pas la même chose et n’a pas le même poids émotif.

Qu’est-ce qui m’a pris de sortir de chez moi avec un tel vêtement ? A Belfast, porter ce maillot est aussi controversé que d’arborer le drapeau de l’Irlande ou des affiches du Sinn Fein en plein ghetto protestant. Dans mon quartier par exemple (qui en est un, de ghetto), ce serait considéré comme un  acte de guerre. Pourquoi ai-je pensé que ce maillot serait acceptable sur les terrains de Queen’s, alors que je ne le montrerais jamais à mes voisins ?

Ce n’est pas la première fois que je le faisais, en plus, puisque j’avais joué au même endroit, et dans la même tenue, la semaine précédente.

Passé par le bureau collectif de la fac, avant de me rendre au stade, les regards d’un camarade en dirent assez long. Il n’appréciait pas trop la prise de position que ce maillot reflétait. Le problème n’est pas qu’on me soupçonne d’être pro-ceci ou anti-cela, mais c’est le mauvais goût absolu de clamer ses opinions de manière ostensible.

Sur le terrain de foot, alors que mon équipe perdait et que je venais de rater une belle reprise de volée, j’entendis une rumeur que je crus à moi destinée : « Quand même, il peut faire cela en France, mais là il n’est pas chez lui. » Ceux qui parlaient ainsi n’étaient pas des nord-Irlandais, mais des « continentaux ».

Je ne suis pas certain qu’ils parlaient de moi, mais je l’ai pris pour moi. A leur place, j’aurais eu exactement la même réaction. J’aurais regardé ce sage précaire avec une pointe d’agacement et de fatigue, celle inspirée par les grands bavards qui exposent interminablement leurs opinions sur le monde.

Au sortir des terrains de foot, dans le jardin botanique, je croise un anthropologue de Belfast à qui je confesse mon remords. Il me dit de ne pas m’en faire, mais de ne pas recommencer. Quand je lui dis que les nords-Irlandais, à la différence des autres Européens, n’ont pas bronché, il m’explique cela en une phrase : « Les gens d’ici font beaucoup d’efforts pour fermer les yeux sur toutes ces choses. »

Au retour, dans mon quartier, les groupe de musique militaire orangistes défilaient pour préparer tout le monde à la grande fête du 12 juillet. Avec mon maillot pro-irlandais et sur mon vélo, je tâchais de me frayer un chemin à travers des centaines de protestants gorgés de bière. Heureusement que j’avais une veste, un peu trop chaude, pour dissimuler mon cadeau d’anniversaire.

Précarité des administrations consulaires

J’ai eu l’occasion d’observer d’assez près comment pouvait fonctionner un consulat, quand je travaillais à l’université chinoise. Il n’y a rien de tel pour faire émerger des réflexion politiques et sociologiques. Comment le pouvoir est dilué, comment les choses sont gérées, comment des projets naissent, comment ils grandissent et comment ils meurent.

Dans une ville comme Shanghai, il y a un consul général, sous les ordres de je ne sais qui, peut-être l’ambassadeur.

Sous les ordres du consul, quelques attachés, à l’économie, à la culture, à la coopération universitaire, etc.

Sous les ordres de chaque attaché, quelques chefs de mission.

Sous la responsabilité des chefs de mission, des stagiaires non payés qui font un travail considérable (non, je n’ai pas dit que ce sont eux qui travaillent le plus, car je n’en sais rien.)

Par définition, le personnel consulaire est temporaire, les cadres restent quelques années et doivent laisser leur place. Dans ce que j’ai vu, les équipes qui se succèdent prennent un grand soin à laisser pourrir les projets mis en place par leurs prédécesseurs. Et le moment venu, leur porter un coup fatal.

Inversement, les équipes arrivantes aiment lancer de nouveaux projets qu’ils pensent meilleurs que les précédents, et dans la plupart des cas, les individus qui les mettent en oeuvre ne seront pas là pour voir s’ils aboutissent vraiment, ni pour en faire un vrai bilan.

En quatre ans, j’ai vu la valse des diplomates, des gens arriver, des gens partir, des programmes s’évanouir sans raison apparente, d’autres émerger sans réelle nécessité.

J’ai dû m’investir dans l’un d’eux, j’étais payé pour cela. Un programme intéressant, avec des étudiants passionnants, qui sont devenus des amis. Mais un programme sans objectifs précis, un programme bricolé, en devenir, ce qui le rendait encore plus attachant. Quelque chose que l’on pouvait façonner pour lui donner tel ou tel avenir.

Puis le consul a changé, mais ça n’a pas eu de conséquence, car l’attaché était toujours là. Puis l’attaché est parti, mais la chef de mission était toujours là pour porter le projet. Puis la chef de mission est partie, alors je me suis retrouvé seul avec mes valeureux étudiants, sans objectifs et sans feuille de route claire. Nous avons travaillé à vue, avec un certain plaisir, entre passion et découragement. Tous ces gens partis, ils ont été remplacés et, un an plus tard, la nouvelle équipe a prononcé l’arrêt de mort de ce programme.

Impression d’avoir travaillé pour rien. Impression de précarité. Me sont restés les étudiants, ce qu’ils m’ont apporté et ce que je leur dois.

Québec et Irlande du nord

Quand les Québécois me parlent de leur histoire et des problématiques politiques, culturelles, je ne peux pas m’empêcher de voir des similitudes avec la situation des Irlandais en Irlande du nord.

Après tout, les mouvements des droits civiques, en Irlande du nord, avant que cela ne dégénère dans les « Troubles », étaient inspirés par les mêmes sentiments d’injustice. Les catholiques en irlande du nord, comme les francophones du Québec, étaient « considérés comme incompétents » (Jacques Parizeau) par l’élite composée des protestants ici et des anglophones là. Dans les deux cas, la population la plus ancienne sur le territoire était traitée comme inférieure, avait moins de droits et profitait moins que les autres des richesses produites par l’industrie.

Dans les deux cas, la politique continue de se ressentir de ces oppositions. Dans les deux cas, les partis les plus importants sont des partis qui mettent des questions de souveraineté en avant, à la différence des pays « banalisés » où les partis s’opposent sur des questions économiques et sociales.

Quand j’ai dit à Jonathan comment a commencé la lutte du Bogside, à Derry, en 1969, il s’est écrié : « Mais c’est comme au Québec ».

J’ai parlé de cette similitude avec un universitaire, dans l’enceinte de la grande université anglophone de Montréal, la prestigieuse McGill. Il m’a dit : « Ah, vous trouvez là des apparentements ? C’est bien la preuve que nous faisons fausse route, avec ces histoires de souveraineté. » Il me dit que ses opinions, il peut les dévoiler en privé, mais qu’il ne se risquerait jamais à dire ce qu’il pense en public. Similitude, donc, jusque dans l’autocensure.

« Je suis vraiment, vraiment excitée »

Cette déclaration de la jeune Ruth Ellen Brosseau exprime sa joie d’être élue députée d’une circonscription du Québec, alors même qu’elle se trouvait à Las Végas pendant une partie de la campagne, qu’elle n’a jamais mis les pieds dans ladite circonscription, et qu’elle a avoué ne pas même parler français.

Elle n’a donc pas fait campagne. Elle n’était qu’un nom, pour que son parti, le Nouveau Parti Démocratique (NPD, gauche), puisse avoir des candidats partout. Il n’y avait aucun espoir que la jeune serveuse d’un café du campus universitaire d’Ottawa soit élue. Mais c’était sans compter la fameuse « vague orange » qui s’est abattue sur le Québec. Orange comme la couleur de ce parti de gauche, qui est devenu à la surprise générale le deuxième parti du Canada (après les conservateurs), et le premier au Québec. 

J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs Québécois qui m’ont parlé de politique, pendant mon séjour. Je m’attendais un peu à ce que les gens n’aient pas envie de parler des élections, ou qu’ils rejetassent la classe politique d’un revers de la main, mais il n’en fut rien. Tout ceux que j’ai rencontrés m’ont donné leur sentiment avec grâce, et en prenant le temps de s’expliquer.

Les élections du Canada ont été peu relayé en Europe, mais elles sont très intéressantes. Le conservateur Stephen Harper a été reconduit aux affaires et a obtenu la majorité absolue à l’assemblée (sans avoir eu la majorité des voix). La surprise a été créée par le parti de gauche NPD, comme je viens de le dire, mais aussi, surtout, par le fait que le « Bloc québécois » se soit effondré. La plupart des électeurs du Québec ont reporté leurs voix sur le NPD, dont le leader est charismatique.

Cet événement fait couler beaucoup d’encre, et fait parler, parce qu’on n’est pas encore capable d’en prendre la mesure. Est-ce la fin du souverainisme québécois ? Certains, surtout les anglophones, se réjouissent de voir que le parti le plus fort au Québec soit « fédéraliste », c’est-à-dire qu’il place son action sur l’ensemble du pays, plutôt que de se sconcentrer sur les intérêts du seul Québec.

Mais le paradoxe de ce résultat, c’est que même sans parti souverainiste, le Québec affiche sa différence : seule cette province a voté massivement pour le parti d’opposition de gauche, alors que toutes les autres provinces ont voté conservateur. Le paradoxe est qu’un parti fédéraliste puisse prendre le leadership de l’opposition à l’échelle du pays par la seule grâce de la province francophone.

Comme me l’a dit un cafetier de la vieille ville de Québec, avec cette modestie bonhomme qui donne à nos cousins d’Amérique un charme fou  : « Ben c’est ça, on n’a rien contre les Canadiens, t’sais, mais on n’est pas pareils, quoi, on n’a pas la même culture. C’est correct… » Jonathan, un jeune entrepreneur qui m’a conduit de Québec à Montréal, m’a avoué que si les Québécois avaient su à l’avance les résultats, ils n’auraient jamais abandonné le Bloc québécois.

Alors la petite Brosseau, après une semaine de silence où tout le monde lançait des avis de recherche satiriques dans les médias, vient de donner sa première interview, au journal fédéraliste La Presse. Elle se dit très excitée d’aller voir un peu à quoi ressemble sa circonscription, et qu’elle a repris des cours de français pour devenir complètement bilingue.

On vote au Canada

Les journaux ont un format intéressant. Ils sont longs et, même pliés en deux, ils restent plus longs que larges. Ils se présentent avec des cahiers en enfilade, à l’anglaise, avec sport, art et spectacle, affaire, etc.

Le Canada est à la veille des élections générales, alors je me délecte à écouter la télé et à lire les journaux de bon matin, pour évaluer les chances des candidats.

Grâce à la jeune Marie-Pierre, que j’ai rencontrée sur le site « couchsurfing », j’y vois un peu plus clair sur les différents partis politiques en présence. Marie-Pierre est un Québécoise au très joli sourire, qui voyage beaucoup et qui a plein de choses à dire. Elle m’explique, en mangeant un « Hambourgeois », que le parti au pouvoir est le parti conservateur. A cause de la division de la gauche, il se pourrait qu’il soit réélu. Il y a deux autres partis de gauche et un parti spécifique au Québec appelé « Bloc québécois ». Marie-Pierre pense qu’elle va voter pour le « Nouveau parti démocratique », qui est le parti le plus à gauche sur l’échiquier.

A la télévision francophone, on voit les candidats, tous d’éminents Anglo-saxons aux manières exquises, parler dans un français impeccable pour convaincre la deuxième province la plus peuplée du pays. Comme le dit Marie-Pierre, l’avantage de ne pas être indépendant, c’est que la langue française reste nationale et protégée sur tout le territoire.

Le week-end prochain, pendant mon colloque, deux événements mondiaux auront donc lieu : les élections canadiennes et le mariage princier en Angleterre. Marie-Pierre prétend que les Canadiens s’en fichent, de ce mariage, mais les journaux disent le contraire.

Le « paravent français » de l’idéologie britannique

Les journaux anglais parlent beaucoup de la loi française de la burqa. L’interdiction de la burqa. Hier encore, dans le Guardian, un article d’une page entière montrait combien ce n’était pas une bonne chose dans une « société ouverte », que d’interdire quoi que ce soit.

Le titre de l’article ne laissait que peu de doute sur l’approche de l’idéologue : « Vous croyez à ‘Liberté, Egalité, Fraternité’ ? Ne suivez pas les Français, cette fois-ci. »

L’ensemble de la chronique, donc, rappelait les différents arguments contre la burqa, montrait de la compréhension à leur égard, et revenait au principe libéral de laisser les gens s’habiller comme ils le veulent.

Mais l’intérêt de l’article est concentré dans le dernier paragraphe. En quelques phrases seulement, le journaliste glisse des choses qui auraient été choquantes il y a quelques années : évidemment, écrit l’idéologue, il faut s’assurer que les immigrés s’intègrent à la société accueillante, qu’ils fassent les efforts requis pour partager la langue, l’histoire et la culture du pays d’accueil, il faut que notre libéralisme soit « musclé ». Tout cela va sans dire, mais il est contre-productif et liberticide d’interdire la burqa.

Ceci est un des exemples de ce que j’appellerais le « paravent français » dans l’évolution idéologique du Royaume-Uni. C’est un procédé qui consiste à mettre l’exemple français en avant pour le critiquer, puis, à l’abri de cette posture critique, avancer des arguments qui vont dans le même sens que ce qui se fait en France, mais sans courir le risque d’être critiqué soi-même.

Je m’explique : les Britanniques sont en train de mettre en question le modèle multiculturaliste auquel il croyait comme une nouvelle religion dans la période de l’après Thatcher. Remettre en question ses croyances, c’est douloureux. On ne fait pas son deuil facilement de la foi naïve en une société sans culture dominante, où il n’y aurait que des minorités qui se respecteraient mutuellement. Remettre en question le multiculturalisme, c’est obligatoirement exiger une certaine culture commune à tous les citoyens, une certaine éthique de la « citoyenneté ». Cela revient, qu’on le veuille ou non, à se rapprocher du modèle républicain à la française. Or ce serait insupportable de donner raison aux Français, ce serait aller trop loin, ce serait l’assurance de ne plus être écouté. 

Alors on utilise l’exemple français de manière retorse, mais intéressante : premièrement, on le caricature pour pouvoir dire des Français qu’ils sont racistes (je l’ai noté plusieurs fois dans ce blog), donc qu’il faut rejeter ce modèle. Deuxièmement, on avance des éléments de débat en faveur de l’intégration des nouveaux arrivants. Le mot « intégration » était perçu il y a peu comme purement raciste. Pour prononcer le mot, pour avancer sur cette voie, il faut des garde-fous, des paravents, des contre-feux. Il faut trouver des stratagèmes rhétoriques de diversion et de protection. 

C’est la théorie du « paravent français », que j’avais esquissé il y a deux ans, dans un billet qui montrait déjà comment les Britanniques se servaient de l’actualité française. C’était déjà à propos de la burqa, preuve que ce sujet travaille la conscience britannique plus qu’on ne le croit.

Je me demande dans quelle mesure nous utilisons, nous, un paravent britannique, ou anglo-saxon… Sans doute le faisons-nous quand nous libéralisons et dérégulons l’économie (« nous ne sommes pas comme « eux », nous avons un modèle social à protéger, mais abandonnons l’archaïsme social qui pèse sur notre économie…)