Le gouvernement irlandais n’est toujours pas forme. Le Fine Gael et le Labour sont en train de negocier.
Ce qui est interessant, dans ces elections, c’est aussi le score du parti republicain, le Sinn Fein, dirige par Gerry Adams.
L’autre matin, je suis alle prendre un cafe dans la librairie du Sinn Fein. Dans le nord de la ville, a cote du musee Hugh Lane, non loin de chez Tom. Trois hommes discutaient, autour de leur cafe. Leur accent dublinois etait musique a mes oreilles.
Apres avoir bu mon cafe en feuilletant des brochures et des bouquins, je retourne voir le gerant en lui posant des questions sur les dernieres elections. Il considere que c’est un grand succes pour les republicains. Les medias ont tout fait pour les ignorer et les discrediter, malgre quoi, ils envoient un nombre solide de deputes a la chambre, le « Dail ».
Maintenant, l’homme m’explique la strategie qu’ils vont suivre. Faire pression sur le Labour pour les amener a refuser de faire coalition avec les Fine Gael. Cela forcera le Fianna Fail a entrer dans une coalition avec le Fine Gael, afin de bien montrer que les deux freres ennemis, Fine Fail et Fine Gael, ne sont differents en rien. Il s’agit de creer un front de gauche, constitue par le Labour, le Sinn Fein et les differents petits partis socialistes ainsi qu’un certain nombre d’independants.
Creer une alternative a gauche. Voila le discours strategique de Gerry Adams, qui a fait ses preuves en Irlande du nord, pour ce qui concerne l’accession au pouvoir de son parti. On a beau se moquer de son ignorance presumee en economie, il faut lui reconnaitre une intelligence politique diabolique.
Tout le monde s’en fout, alors je force un peu le trait.
Les élections générales ont donné un résultat historique. Le parti le plus grand du pays, le « Fianna Fail », a chuté à un niveau si bas qu’il n’avait jamais connu un tel score depuis le début de la république. Un diagramme de l’Irish Times montre bien la débâcle. Depuis les années 20, le Fianna Fail fluctue entre 45 et 55% des parts de vote. Soudain, en 2011, il réunit moins de 20% des suffrages.
C’est l’autre grand parti irlandais, le « Fine Gael », qui remporte l’élection, comme prévu. Mais tous les commentateurs souhaitent bien du plaisir au prochain gouvernement pour arranger les affaires du pays. Les Irlandais sont assommés par l’état de déréliction des finances, et par l’immensité de la dette.
Les aéroports, dit-on, bruissent des sanglots de mères qui laissent partir leurs rejetons, fraîchement diplômés, chercher un emploi en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada. Cette nouvelle émigration est ressentie douloureusement par les familles irlandaises. Elle rappelle de mauvais souvenirs, et surtout, elle remplit de honte la génération des parents, ceux qui avaient trente ans au début du Tigre Celtique. Un sentiment de culpabilité d’avoir laissé à leurs enfants un pays qui n’a pas seulement connu une crise économique, mais qui a perdu son âme, comme le dit le poète Theo Dorgan : « Where we should have been building a nation, we surrendered our better selves to the pitiless business of getting and spending. » (The Irish Times, 9 décembre 2010) Et nous voilà sur des ruines, continue le poète, devant une nouvelle génération qui arrive, et nous n’avons rien à lui offrir, et nous la laissons partir loin de notre île, en silence.
La tribune de ce poète, prenant une page entière du grand journal irlandais, est un document que je garde précieusement. Il s’adresse aux étudiants de l’université de Cork, et il y a quelque chose de spécifiquement irlandais dans ce discours. Quelque chose qu’on n’imaginerait pas en France. Il leur parle d’émigration sur un ton poignant et digne, et avec une familiarité de la chose, qui laisse pantois. Beaucoup d’articles de presse évoquent ces nouveaux départs, ce choix collectif de s’en aller chercher fortune ailleurs, comme une fatalité irlandaise.
Alors les Irlandais, pour ne pas supporter le poids de la honte et de la colère tout seuls, ont voulu faire payer le parti au pouvoir pendant toutes ces années. Le « Fianna Fail », qui avait bénéficié de l’embellie économique, est aujourd’hui rendu responsable, avec les banques, de la situation du pays. Les électeurs savent bien que le nouveau gouvernement n’a pas une grande marge de manoeuvre, ils n’attendent aucun miracle. Mais il fallait marquer le coup.
Le peuple a rejeté sans ambiguité le vieux parti qui avait incarné la république irlandaise. C’est une élection historique parce qu’elle signe la fin de la première partie de la république. Il semble qu’on entre dans un deuxième mouvement. Pas seulement un changement de gouvernement, mais peut-être une refonte du jeu politique.
Le substrat théorique des études postcoloniales consiste en une critique interminable sur les concepts universalistes de la métaphysique, invariablement qualifiée d’ « occidentale ». On stigmatise donc toujours l’universalisme, au profit de choses aussi peu excitantes que la différence, la diversité, le métissage ou le multiculturalisme. Evidemment, les postcolonialistes eux-mêmes sont en faveur d’une société multiculturelle dans la mesure où tout le monde parle anglais, respecte son prochain, garantit l’égalité entre les hommes et les femmes, utilise la même monnaie d’un quartier à l’autre, respecte les lois. Dans les faits, il y a autant de différence que de beurre en broche, car le multiculturalisme n’est qu’une nouvelle façon de vivre à l’occidentale.
Ce qui est plus intéressant encore, c’est la façon dont les Chinois se sont emparés des théories postcoloniales. Zhang Yinde a écrit un chapitre très éclairant là-dessus dans Le Monde romanesque chinois au XXe siècle. Modernité et identités (Champion, 2003). Il montre comment la critique de l’ « universalisme occidental » a permis au pouvoir chinois de déconstruire et rejeter les droits de l’homme. C’était dans les années 1990, juste après le massacre de la place Tiananmen, et tout cela me paraît hautement significatif : ici en Europe et en Amérique, on se croit très malin quand on évoque « l’imaginaire racialiste constitutif de la République ». On se trouve très progressiste quand on clame que derrière nos valeurs se cache notre volonté de domination. Mais tout cela prend une autre tournure dans des pays où la liberté politique est refusée. Dans ces pays-là, on voit les étudiants défiler pour la démocratie, en 1989 par exemple, et l’on dit qu’ils sont manipulés par les Occidentaux puisque, ce sont les postcolonialistes qui l’ont dit, la démocratie et les droits de l’homme ne sont que le cache-sexe de l’impérialisme de l’homme blanc.
C’est ainsi que le chauvinisme chinois le plus étroit peut prendre appui sur les théories qui, ici, prétendent que la nation n’est qu’une fiction honteuse. Zhang Yinde le dit mieux que personne : « Le veto sur les droits de l’homme prend ainsi appui sur le double arc-boutant du postcolonialisme et de la rhétorique nationaliste. » (op.cit., p.74).
Les choses sont donc simples. Les postcolonialistes prouvent que la république est mauvaise car elle a coïncidé avec le colonialisme et l’impérialisme. Ils disent que la face sombre des Lumières est le visage des Africains mis en esclavage à cette époque. Que les deux faces sont inséparables. Eh bien, si cela est vrai, alors il faut aussi admettre que le postcolonialisme légitime les régimes autoritaires et corrompus – de Chine et d’Afrique notamment – de l’époque contemporaine.
Quand je suis rentré de l’université, hier soir, vers 21h00, rien n’avait changé dans ma maison. Mes colocataires n’avaient pas bougé le petit doigt.
Le Pakistanais fut le premier à sortir de sa chambre et à me souhaiter la bienvenue, me souhaiter la bonne année et me donner sa version des faits. Il avait passé du temps chez son cousin et n’était responsable en rien de l’état de saleté de la maison. Il prétendait avoir lavé le sol de la cuisine plusieurs fois, chose qu’il prétend chaque fois que je rentre d’un déplacement. Il rejette donc clairement la faute sur les jeunes Lettons, et réclame toujours plus fébrilement un document d’organisation et de partage des tâches. Je répugne un peu à cela, mais lui est un fervent militant de l’instauration d’un « tour de ménage », qui fixerait à chacun son calendrier des choses à faire dans le mois.
De mon côté, cela m’ennuie un peu, je préfère une forme d’autorité plus flottante, où chacun est motivé selon ses goûts. Mais je commence à faiblir et mon Pakistanais m’a convaincu. Quand l’un des Lettons est descendu pour fumer une clope dans la cour (il ne fume pas trop dans la maison, c’est déjà ça), je lui ai demandé s’il verrait un inconvénient à ce que l’on instaurât une organisation pareille. Il a dit qu’il n’y verrait aucun inconvénient. C’était le bon moment pour le lui demander, car il voyait bien que c’est moi qui m’étais occupé de ses poubelles, que j’étais en train de laver la cuisine, et que je m’inquiétais de l’état de la baignoire, et même un peu de l’état de sa santé à lui, au Letton, qui affirmait avoir pris des douches tous les jours pendant les vacances. Plus généralement, c’était le bon moment de réclamer l’argent des loyers, car le Letton fut tout heureux d’entendre dire qu’il n’avait qu’à donner de l’argent et de ne plus s’occuper de rien.
Je traîne toujours un peu des pieds pour ce qui est du document à créer sur le partage des tâches ménagères. « Je le fais si tu veux, dit le Pakistanais, et tu n’auras qu’à le signer. » Oui, cela me convient en effet. J’avais déjà dit que cet homme était un peu mon second, mon lieutenant, et cela se confirme. Je lui serai très reconnaissant de passer du temps à faire ce tableau, que je superviserai et ratifierai le cas échéant. Un des avantages à ce que ce soit lui qui s’en occupe, est qu’il aura tendance à superviser un peu les travaux aussi, à en faire un peu plus lui-même, et peut-être à se sentir autorisé à demander aux autres de se bouger les fesses.
Toujours est-il que j’ai passé quelques heures hier soir, et quelques heures ce matin, à rendre ma maison un peu plus propre, c’est-à-dire un peu plus elle-même, et un peu plus mienne. Je ne me plains pas de cette corvée, car elle est en fait un rituel de retrouvaille avec la maison, de réappropriation symbolique. Je la brique un peu pour qu’elle me soit bonne et protectrice.
Ce soir, je serai en mesure d’ouvrir les paquets envoyés par Amazon et qui ont été livrés pendant mon absence.
Ce n’est pas la première fois, chers amis, que je viendrai frimer sur ce blog et clamer : « I told you so. »
Je vous l’ai dit, en mai 2010, que la coalition au pouvoir en Grande Bretagne ne tiendrait jamais la route.
Il y a quelques jours, les étudiants anglais ont manifesté à Londres, et cela a dégénéré face à des forces de l’ordre dépassées dans la tour Millbank, siège du parti conservateur.
Les slogans les plus violents étaient en fait dirigés contre le vice-premier ministre, le libéral Nick Clegg. Les jeunes avaient voté pour lui car il avait promi, entre autres, qu’on ne toucherait pas aux droits d’inscription universitaires, déjà très élevés outre-Manche. Aujourd’hui, pour obtenir un diplôme, il faut déjà dépenser plus de 10 000 euros sur trois ans. Le gouvernement vient d’autoriser les facs à augmenter les frais, ce qui rendrait la licence universitaire à près de 40 000 euros.
40 000 euros pour une licence, c’est une aberration politique, sociale et éducative. L’enseignement universitaire ne vaut pas ce prix-là, mais c’est un autre débat.
La question du jour, c’est que la coalition, je le répète, ne peut pas tenir. Les Lib Dem en ont déjà marre. S’ils veulent avoir des chances d’obtenir des voix aux prochaines élections, ils ont intérêt de quitter le gouvernement d’ici-là. Ce qui provoquera une crise politique, mais elle sera moins grave que la situation sociale qui ne peut que s’aggraver avec les mesures d’austérité mises en places ces derniers temps.
J’avais dit qu’une rumeur grondait au Royaume-Uni, mais je ne m’attendais pas être autant dans le vrai. Un journal a récemment changé de ton. Le grand quotidien de Belfast se fait l’écho ces temps-ci de l’angoisse de la population et en appelle au soulèvement.
Bien pensant autant qu’on peut l’être en Irlande du nord, le Belfast Telegraph publie la chronique d’une certaine Nuala McKeever. Titre de sa chronique: « It’s time to stand up and start fighting these unwanted cuts ». Ils ne nous avaient pas habitué à un tel ton, les unionistes modérés du BT.
Il faut rappeler le contexte. Le gouvernement conservateur du Royaume-Uni (coalition Tories/Liberal Democrats) a voté un budget extrêmement drastique qu’aucun économiste ne comprend. Le Guardian a interrogé dix prix Nobel d’économie, parmi lesquels un seul a soutenu le nouveau budget. Un autre a botté en touche en racontant que l’économie n’était pas une science exacte. Les huit autres ont déclaré que ces mesures d’austérité étaient exactement ce qu’il ne fallait pas faire dans une situation de croissance fragile.
En Irlande du nord, l’austérité va frapper de plein fouet la population, qui vit en grande partie des subsides de l’Etat. Ici moins qu’ailleurs, le secteur privé ne sera capable d’embaucher les travailleurs du secteur public mis au chômage.
Tout le monde s’inquiète. Chaque jour, les journaux évoquent les domaines de la société qui seront touchés par la réduction des dépenses. Hier, c’était la musique, un autre jour l’éducation, un autre jour les musées, la santé. Vendredi 22 octobre, une double page du Belfast Telegraph présentait une série d’aricles sous un titre général : « A long and difficult road awaits people of Ulster ».
Un ami irlandais m’a dit ce soir que toute sa vie avait été un cheminement de libéral. Il pensait qu’il fallait ne compter que sur soi-même, que toucher le chômage était indigne. Que l’Etat était meilleur quand il était faible. Mais depuis qu’il a vu les grandes banques demander de l’argent aux Etats, des sommes colossales, créant des déficits que les peuples doivent maintenant rembourser, il ne sait plus que penser. Il me dit que cela génère un sentiment de colère, de détresse. Il est certain que c’est la crise de 2008, et les coupes budgétaires d’aujourd’hui, qui causent le changement de ton perceptible dans la population et dans les journaux.
Dans le Belfast Telegraph d’hier, donc, Nuala McKeever écrit qu’elle a eu la divine surprise de voir une manifestation au centre ville de Belfast, avec « des gens de toutes sortes, des étudiants, des retraités, des travailleurs, des syndicalistes, des gros, des minces… » Elle s’émerveille de voir enfin des centaines et des centaines de gens. « Angry, smart, articulate, caring, loving, strong, entitled, wonderful, wonderful people », finit-elle par énoncer, profitant de l’homonymie entre « people » (les gens) et « people » (le peuple). Car elle en appelait au peuple, à la capacité de soulèvement du peuple.
Ce qu’elle disait, on avait l’habitude de le lire dans les journaux de gauche anglais, mais pas dans un journal nord-irlandais, plutôt proche des conservateurs. Elle dit qu’il est temps de dire non au gouvernement, temps de dire oui aux « idées alternatives qui fleurissent un peu partout ». Elle dit que le temps est venu d’être en colère: « Time to be angry is now! »
La Montagne de l’âme n’est pas seulement un beau livre, c’est aussi une oeuvre politique. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est que les idées politiques qui y sont exprimées sont intimement liées au fait que le narrateur voyage. Il s’agit d’une politique de récit de voyage.
D’abord, si le narrateur part dans les montagnes du sud-ouest de la Chine, c’est qu’il a des raisons de s’inquiéter de sa situation à Pékin. Ce voyage se déroule au début des années 1980, et Gao terminera ce gros livre dix ans plus tard, à Paris, lorsqu’il sera devenu un exilé politique. La rédaction du livre accompagne donc l’écrivain dans cette épreuve majeure qui le fait passer d’auteur pékinois d’avant-garde, publié, mis en scène, prenant part aux débats de son temps, à réfugié politique, banni de Chine, exilé, français.
Comme le narrateur cherche une montagne fabuleuse, la « Montagne de l’âme » (Ling Shan) qu’un voyageur, rencontré dans un train, lui indique, le récit est empreint d’une forme de fantastique, mais cela ne doit pas dissimuler le fait que la politique informe l’écriture de ce récit.
La valse des pronoms personnels, le fait que le voyageur soit désigné tantôt par « je », tantôt par « tu » et tantôt par « il », montre que Gao réfute le « nous » et l’impératif collectif qui venait, lors des dix années de la Révolution culturelle, de faire tant de dégâts en Chine. Mais là où Gao va le plus loin, ce n’est pas nécessairement dans la critique de la Révolution culturelle. C’est peut-être davantage dans le refus et le rejet du patriotisme comme principe, et dans l’individualisme assumé du voyageur. A la fin de son voyage, arrivé à Shaoxing, l’écrivain évoque Lu Xun, le grand écrivain des années 1910 et 1920. Tandis que Gao rejette l’esprit de sacrifice de Lu Xun, qui avait d’abandonné l’écriture poétique pour se lancer dans l’écriture engagée, afin de soutenir les mouvements progressistes des jeunes Chinois (Mouvement du 4 mai 1919).
Toujours à Shaoxing, Gao visite le tombeau de Grand Yu, une stèle où les inscriptions ont disparu. Sur cette page blanche, l’écrivain chinois contemporain croit voir apparaître une sentence : « L’histoire est une énigme. » En réfléchissant, il se dit que cela peut aussi se lire comme suit : « L’histoire n’est que mensonge », ou bien : « L’histoire est baliverne ». Gao se lance alors dans un étrange poème, où l’histoire est ridiculisée :
« L’histoire est un fruit acide / L’histoire est un ensemble de perles éparses / L’histoire est dure comme le fer / L’histoire, c’est l’histoire / etc. »
En fin de compte peut se déchiffrer de bien des manières »
Pour parler comme les philosophes postmodernes, on peut dire que Gao exprime là son incrédulité aux métarécits (l’histoire, le matérialisme dialectique) qui avaient légitimé l’idéologie et le régime au pouvoir depuis 1949.
Son rejet du patriotisme est très radical, car même les dissidents politique, Gao refuse de les soutenir activement. En 1990, l’ONU lui a commandé une pièce sur les massacres de la Place Tian An Men. Il a écrit une espèce de huis-clos où un homme mûr et un couple d’étudiants idéalistes dialoguent sur le sens de ces événements. L’homme ne peut même pas les soutenir, et encore moins s’enthousiasmer pour leur cause. Le titre de cette pièce : La Fuite. Autant dire qu’elle a déplu aux communistes autant qu’aux militants dissidents.
La politique du nomade, c’est la fuite justement, et c’est la confection d’une « machine de guerre ». Mais une machine de guerre, si l’on en croit Deleuze et Guattari, ce n’est pas une armée organisée qui se bat pour un Etat. C’est au contraire un moyen pour les nomades de casser la constitution de l’appareil d’Etat. Le but de la guérilla des nomades, ce n’est pas de faire un monde meilleur grâce à un nouveau pouvoir plus juste, c’est de limiter le pouvoir, de le segmenter. Empêcher les bandes de guerriers de s’unifier et de perdre leurs marges d’action individuelle.
Le nomade est sourcilleux et de mauvaise humeur, il est toujours prêt à fuir et à tout abandonner, et il est difficile à encadrer : les règles de la « machine de guerre » animent « une indiscipline fondamentale du guerrier, une remise en cause de la hiérarchie, un chantage perpétuel à l’abandon et à la trahison, un sens de l’honneur très susceptible, et qui contrarie, encore une fois, la formation d’Etat » (Deleuze et Guattari, Mille Plateaux, p.443)
On a vu déjà comment les chefs, dans certaines sociétés comme chez le sage précaire, ne peuvent pas avoir de pouvoir, mais uniquement une sorte d’autorité dans la mesure où ils obtiennent le consentement du groupe pour cela. C’est à cela que tend la politique de l’écrivain voyageur. En étant toujours « à côté de la plaque », « à côté de ses pompes », il se situe entre les discours de domination et les fait fuir.
Gao, dans La Montagne de l’âme, n’est pas seulement un esthète, c’est un nomade. Et les nomades, on le sait depuis l’été dernier, il est préférable de les exclure, car l’Etat ne se méfie de personne plus que d’eux.
J’ai pris un café avec deux personnes britanniques qui sortaient d’un concert de musique classique vers midi.
En ce moment, c’est le Festival de Belfast, le grand rendez-vous culturel de l’automne, où les meilleurs événements de l’année se concentrent en un mois. Mes amis portent un pull aux armes du festival, et profitent gratuitement des spectacles et des concerts car ils sont bénévoles à l’accueil de différents lieux culturels.
Ils me demandent : « Tu as donc pu revenir de France ? » Ils pensaient que, vues les informations à la télévision, la France était à feu et à sang, et qu’il était impossible de circuler. La vérité est qu’il est très facile de prendre le train, le métro, l’avion.
J’ajoute que même si j’avais été retardé ou empêché de rentrer, je n’en aurais pas voulu aux grévistes français. Au contraire, j’admire tous ces gens qui non seulement perdent des jours de salaire mais trouvent l’énergie d’aller manifester. Il faut un sacré courage pour aller battre le pavé des jours entiers, comme il le font. J’avais déjà écrit un hommage à mes compatriotes en 2009, important pour moi car l’éthique du soulèvement est quasiment incompatible avec la sagesse précaire, et donc montre une limite très nette de mon éthique (si l’on peut parler d’une éthique de la sagesse précaire). Jamais je ne suis allé aussi loin dans la mise en danger de mon propre système (si l’on parler d’un système de la sagesse précaire).
Nous en venons à la conclusion que les Britanniques préfèrent s’engager dans des actions de charité et de bénévolat silencieux et que les Français gardent au coeur l’idéal du peuple qui s’approprie la rue, la ville et le pays.
J’ajoute que le bénévolat est plus individualiste. L’idée qui dirige les bonnes âmes britanniques est que si chacun contribue un peu, on construira un monde meilleur. La manifestation n’est pas individualiste et ne cherche pas un « monde meilleur ». L’idée directrice de la manifestation est de se soulever collectivement pour faire masse devant le pouvoir en place et lui faire quitter son arrogance.
Que les Français n’oublient pas que la manifestation est un art fragile et une réelle compétence populaire, très rare dans les pays riches et les sociétés post-industrielles. L’art de la manifestation et de la grève est une fleur fragile que nous devons cultiver. Regardons autour de nous : quand les Irlandais ont voulu manifester, la moitié d’entre les grévistes est allée faire du shopping.
La France est en grève, il paraît. Je ne suis pas très au courant de la raison qui fait descendre mes compatriotes dans la rue, mais j’aime bien l’idée que, dans mon pays, le peuple prenne la rue.
Ce qui m’étonne, en revanche, c’est la réaction des Britanniques. Ces derniers jours, j’ai entendu six ou sept personnes me dire qu’ils apprécaient le fait que la France ait gardé un sens de la manifestation, de la révolte ou de la grève.
Qu’un gauchiste américain le dise, passe encore, mais j’ai entendu ce discours de la part de personnes non politisées. Dans mon souvenir, jusque récemment, on regardait les manif gauloises de haut, comme le signe d’une population qui a refusé le progrès, et qui a échoué dans la constitution d’une société harmonieuse.
Or, je sens une inflexion d’opinion, un insensible retournement de situation (une situation peut-elle se retourner de manière insensible ?) Des expressions telles que : « La France a gardé le sens de la révolution », « je respecte la France pour ça », « les Français ne se laissent pas faire ».
L’Irlande, au contraire, accepte avec soumission les mesures drastiques que leur gouvernement leur impose, sous la dictée des organismes internationaux. Je n’ai pas beaucoup lu la presse, ni écouté la radio ni regardé la télé, donc je n’ai pas pris la température de ce que les leaders d’opinion disent. Mais mon impression est la suivante. Après le coup de massue qu’a été la crise de 2008, la population a été soulagée de ne pas connaître une plus grande catastrophe, et a accepté les mesures de rigueur budgétaire sans broncher. L’année dernière, le fait que la population soit docile était ressenti comme une bonne chose, un signe de maturité et un sens des responsabilités. Aujourd’hui, on se dit que le peuple devrait se faire entendre un peu. On commence à être déçu par le manque de réaction. Où est le peuple ? Et les Irlandais qui étaient réputés pour être désobéissants, récalcitrants, difficiles à dompter, se comportent comme des agneaux qui vont à l’abattoir.
A propos des chefs, et à propos des Chinois, je me souviens d’un chef de département de français, à Shanghai, qui était un peu l’incarnation du leader idéal selon la théorie de Claude Lévi-Strauss, que nous avons abordée le 5 octobre.
M.Chen régnait sur son département avec beaucoup de classe et d’énergie. Il était toujours là, dans les locaux, fumant cigarettes sur cigarettes, et toujours à l’écoute de tout le monde. Toujours entre l’administration et les étudiants, il savait y faire pour que chacun se sente à sa place. Il n’avait pas vraiment de pouvoir, mais il avait de l’autorité, qu’il tirait du fait que ses collègues consentaient volontiers à sa position de tête. Si on avait organisé une élection quotidienne, il l’aurait gagnée tous les jours.
Il était cette figure intermédiaire dont parle Lévi-Strauss, celui qui fait le lien entre tous.
Lors d’un dîner organisé pour mon départ, je pris la parole pour dire un petit mot, publiquement, sur chacun des collègues. Pour lui, je me souviens avoir dit qu’il était un peu le chef idéal, car il était un « transformateur ». Dans les moments de tension, qui ne manquent pas à l’université, il avait une grande capacité à tout prendre sur lui. Mais plutôt que de devenir bougon, de s’énerver ou de hausser le ton, la seule chose qu’il exprimait était la bonne humeur. Il recyclait, ainsi, les humeurs et les atmosphères.
Il payait cette intériorisation du stress par une médication quotidienne soutenue. Et par la clope. Mais dès que c’était possible, il nous invitait au restaurant. Combien de festins diplomatiques nous a-t-il donc offerts ?
M.Chen était un homme très dynamique, très souriant, très chaleureux, toujours partant pour des projets inédits. On peut mesurer sa capacité de gestionnaire à ceci : moi qui venais de la prestigieuse université de Nankin, où j’avais enseigné huit heures par semaine, M.Chen sut me faire accepter sans aucun problème que je bossasse deux à quatre heures de plus pour un salaire équivalent. Quand on me connaît, et qu’on sait quelle grande gueule je suis, quelle tête de cochon je peux être, on peut tirer son chapeau à celui qui a réalisé un tel prodige.