« Nous demandons le respect »: les violences après le 12 juillet

Je ne sais pas si l’information a été relayée en France. Sans doute pas, à cause des festivités du 14 juillet, et du peu de cas que l’on fait de l’Irlande du nord dans le reste du monde.

De violents affrontements ont eu lieu à Belfast et dans d’autres endroits de la province, à la suite des parades orangistes qui se tenaient le 13 juillet.

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Le défilé que nous sommes allés voir était au centre ville et n’avait rien de particulièrement choquant. Des groupes de musique militaire se succédaient, au milieu d’une foule populaire qui profitait du soleil. Un peu moins d’une heure nous a suffit et nous avons loué une voiture pour nous rendre à la campagne, au cottage qu’un ami nous prête.

Le lendemain, jour de la fête nationale française, les journaux relatent que des groupes de jeunes armés ont affronté les forces de l’ordre dans le quartier chaud d’Ardoyne, dans le nord de Belfast. Dans ce quartier, majoritairement catholique, les orangistes ont tenu à organiser une marche, avec musique militaire et tout le cérémonial, ce qui est vu comme une provocation. Nous apprendrons par les journaux que les violences ont continué les jours suivants, et que d’amères déclarations ont été faites par différents représentants politiques.

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Dans ces cas, j’achète plusieurs journaux, de tendances opposées, pour voir comment l’information est traitée dans les différents camps et afin d’en tirer leur dénominateur commun. Je m’aperçus avec étonnement que l’ordre des Orangistes avait toujours refusé de dialoguer avec les dirigeants du Sinn Fein (le parti indépendantiste qui est pourtant au pouvoir, donc a priori légitime ou du moins légal). Les Orangistes semblent continuer donc de percevoir le Sinn Fein comme un groupement terroriste, et puisqu’il n’entretient aucune relation officielle avec lui, il est délicat d’imaginer qu’ils aient obtenu toutes les autorisations pour défiler dans des quartiers catholiques.

Tout cela est un peu compliqué. Ce qui est amusant, si j’ose dire, c’est la porosité qui semble y avoir entre ce qui est autorisé, ce qui est interdit, ce qui est toléré, ce qui est à demi légal et ce qui est traditionnellement reconnu comme répétitivement néfaste. Il y a des bûchers clean et des bûchers crades, mais montés au vu de tous et allumés au mépris de toutes les autorisations ; des défilés clean et des manifestations plus problématiques.

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Le tout est baigné dans un discours qui globalise l’événement comme faisant partie d’une « culture ». Le mot « culture » revient tout le temps, plus que celui de tradition, qui sonne peut-être un peu trop terroir et repliement sur soi. Partout, les protestants demandent que l’on respecte leur culture, ce qui fait beaucoup rire le voyageur candide qui a assisté aux mise à feu des bûchers du 12 au soir. « Nous brûlons des drapeaux irlandais, nous suggérons aux partis républicains de se sodomiser les uns les autres, et NOUS DEMANDONS LE RESPECT POUR NOTRE CULTURE. » C’est le raccourci que le voyageur peu cultivé est tenté de faire.  

Quelques jours plus tard, on apprend que la police a utilisé des méthodes musclées pour remettre de l’ordre dans les rue d’Ardoyne. Là encore, on se pointe du doigt réciproquement et le voyageur a le sentiment que les responsables politiques cherchent à gagner du temps et espèrent que tout rentrera dans l’ordre, en s’épongeant le front jusqu’à l’année prochaine.

Taxi catholique à Falls Road

Agathe voulait prendre une douche avant d’aller chez les Brésiliens. Soit, nous hèlerions un taxi pour rentrer plus vite chez moi. Le taxi s’arrête. Je lui dis le nom de ma rue, Rodden street, je précise que c’est sur Donegal Road. Le chauffeur marque un temps d’arrêt ; c’est peut-être mon accent qui est difficile à comprendre.

Nous étions sur Falls road, où je promenais mes amis Ben et Agathe. Peu avant le cimetière de Belfast, le chauffeur tourne à gauche et emprunte Donegal Road. Arrivé à hauteur du centre commercial, avant le grand rond-point qui fait passer les autoroutes M1 et A12 dans la ville, voilà mon chauffeur qui s’arrête et qui me fait signe qu’il veut prendre la parole. « Je dois m’arrêter, dit-il. Vous savez pourquoi ? » Il montre du doigt le quartier de l’autre côté du rond-point : « Protestants », dit-il, tout en soulignant que nous étions, de ce côté-ci, en territoire catholique.  

Il sort de sa voiture et enlève son enseigne d’entreprise attachée sur le toit. Il la range dans son coffre et rentre dans la voiture.

Il nous explique que sa compagnie de taxi n’est pas la bienvenue dans les quartiers protestants et que c’est risqué pour lui et sa voiture de s’y aventurer. Selon lui, les compagnies du centre ville peuvent aller partout, mais pas celles qui opèrent particulièrement sur Falls Road. Je ne sais pas s’il joue un peu la comédie : peut-être veut-il montrer à des étrangers que les Irlandais catholiques sont en état de siège, ou en danger de mort. C’est peut-être une entreprise de communication, ou peut-être une mesure sage, une prudence de bon alois.

En tout cas, l’on voit comment les tensions communautaires se doublent d’une concurrence commerciale qui fait que des compagnies de taxis se constituent des fiefs.

Brûler des drapeaux de l’Irlande

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Photo BBC

Avant que le feu soit mis au bûcher, j’ai pris conscience qu’on était, tous ensemble, dans une Europe en paix, et que pourtant des drapeaux irlandais allait être brûlés avec des cris de joie. Non seulement des drapeaux d’un pays indépendant, mais l’effigie de personnes réelles, membres du Sinn Fein (parti républicain irlandais) ou du parti social démocrate.

Hier déjà, les petits bûchers subventionnés par les autorités, pour faire diversion, étaient parfois couronnés de drapeaux de l’Irlande. Mais ceux (moins officiels mais plus populaires) de ce soir, étaient beaucoup plus clairement anti-irlandais, frontalement anti-catholiques.

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Des chansons, reprises par la population, étaient diffusées par la sono : « Dublin, Dublin, We’re Comin’ Down the Road« . Des dizaines, des centaines de Britanniques irlandais chantaient cela en levant le poing, et en dansant. C’est une chanson qui a du succès et dont je n’ai pas trouvé les paroles sur internet. Il doit y avoir une histoire sous cette chanson, qui m’échappe.

Une amie, thésarde comme moi, s’est senti défaillir devant ces symboles trop violents. Elle avait les larmes aux yeux et elle a voulu rentrer avant que cela ne soit mangé des flammes. Je lui disais qu’en tant qu’anthropologue, elle pouvait assister à ces réjouissances sectaires, et essayer de comprendre ces gens qui faisaient la fête et se sentaient appartenir à une même communauté. « Mais les anthropologues, me dit-elle, ne sont pas toujours neutres dans leurs observations. Il leur arrive d’interagir avec l’objet qu’ils étudient. »

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Je lui ai alors proposé d’aller interviewer quelques personnes dans la foule, en prétextant un reportage ou une enquête scientifique. « Seriez-vous prêt à aller tuer des catholique, là, si on vous en présentait quelques uns ? » Je parie qu’ils diraient non, qu’ils veulent rester sur le plan du symbole. Mais dans un lieu où de nombreux morts ont été comptés dans les deux communautés, c’est un peu difficile de rester strictement sur le plan du symbole.

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Les flammes ont finalement pris, et la chaleur devint très grande. Nous buvions des canettes de bière pour nous fondre aux populations indigènes. Et aussi parce que nous aimons la bière.

Expérience intéressante car ambivalente. Désapprouver sans nuance ces messages de haine et de guerre que constituent les insultes, les chansons agressives, les photos et les drapeaux brûlés, tout en considérant tous nos convives comme de braves gens qui faisaient simplement une fête de quartier.

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Les violences du Xinjiang vues depuis la France et les Antilles

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Xinjiang, touristes « hans » au lac Tian Shan.

Les émeutes et les violences inouïes qui ont lieu en ce moment dans la région du Xinjiang étaient on ne peut plus prévisibles. Elles ne doivent pas étonner, mais elles ne doivent pas être uniquement interprétées comme l’expression d’un peuple opprimé par un régime sans pitié. Au contraire, je propose d’éclairer l’événement sous une lumière familière, pour nous rendre tous ces Chinois plus proches. Que sont les Ouïghours, sinon des Antillais qui se sentent exaspérés d’être français sans être tout à fait français, de se sentir exclus, dépréciés, et sans identité claire car sans pays indépendant, et coupé des autres peuples antillais autour d’eux ?

Il suffirait que la récession continue, et que les difficultés économiques s’éternisent, et ce n’est pas seulement à des problème sociaux que nous ferons face, mais à une remise en cause de l’unité même de la république française. C’est à la faveur d’une crise économique profonde que les Antillais – entre autres – pourraient revivifier un mouvement d’indépendance digne de ce nom.

La Chine, de son côté, fait face à un défi social absolument gigantesque, incomparable avec ce que vit la France, et aucun régime, aucun gouvernement, fût-il démocratique, ne pourrait éviter que des violences éclatent.

Des centaines de millions de pauvres, voilà ce que ce pays doit gérer. Lorsque l’économie tourne à plein régime, lorsque la croissance est à deux chiffres, tout le monde trouve au moins un peu d’espoir de s’en sortir, mais lorsque la croissance tombe à un seul chiffre, disons 6 ou 7%, l’économie ne génère plus assez d’emplois et, soudain, ce sont des millions de personnes qui se retrouvent sans rien et dans le désespoir. C’est assez pour créer des désastres humains. Dans la classe moyenne, les choses deviennent plus dures, cela se voyait déjà en 2007/2008, mais on accepte son sort, et on serre les dents. Mais pour tous ceux qui n’avaient presque rien, c’était le retour dans la misère ; ceci est inacceptable et génère de la violence.

Le mécanisme décrit ci-dessus n’a rien à voir avec le fait que le régime de Pékin soit démocratique ou non. Les violences du Xinjiang ont, certes, à voir avec des problématiques ethniques et territoriales, mais pas plus que les manifestations qui ont eu lieu en Guadeloupe il y a quelques mois.

Chez nous, dans nos « colonies » à nous, il y a eu moins de morts, voire pas de mort du tout. Réjouissons-nous de cela. Mais retenons-nous de donner des leçons aux autres.

xinjiang-cimetiere-kazakh.1247049964.JPGXinjiang, cimetière kazakh.

Independance Day à Rathfriland

J’entre dans le magasin d’alcools et je demande : « Bonjour madame, je voudrais fêter l’Independance Day en compagnie d’un ami américain. Que me recommandez-vous ? »

La dame hésite un peu, elle me demande ce qu’aime mon ami. Le temps de discuter un peu, voilà ce dernier qui débarque lui-même dans le magasin. Bon, eh bien, du champagne, par exemple, en avez-vous ? La dame me montre des bouteilles espagnoles.

Nous sommes dans un village d’Irlande du nord, Rathfriland, dans le Comté Down. Les drapeaux britanniques flottent au vent en ce jour du 4 juillet. Voilà qui est ironique, le jour où l’on célèbre l’indépendance que les Américains ont conquise sur l’empire britannique. Il paraît qu’un tiers des habitants de Rathfriland est catholique : il savent être extrêmement discrets.

« Vous n’avez rien d’autre comme vin mousseux ? » La marchande me mène au rayon des vins australiens. Avec mon sens inné du tact, je dis : « Un vin australien ? Mais l’Australie n’est pas indépendante, n’est-ce pas ? Je veux dire, elle est encore sous l’autorité de la reine d’Angleterre… » Je me rends compte trop tard de la gaffe. Ne parlons pas de la reine d’Angleterre ni d’aucun mouvement d’indépendance. Pas dans ce coin ultra unioniste (unionisme = union avec le Royaume-Uni).

Nous revenons sur le truc espagnol, qui ne me fait qu’à moitié envie. L’Américain veut payer. Je refuse. « Come on, dis-je! C’est ton jour, camarade! Tu ne paies rien, nous buvons à la gloire de la République! »

Merde, gaffe à nouveau. Le mot « république », ici, peut être interprété comme la république d’Irlande par opposition à la monarchie britannique. J’essaie de me reprendre : « Enfin, je veux dire, notre république, ou plutôt la tienne, quoi : tu es un républicain comme moi… »

Non, « républicain » veut dire « de droite » chez un Américain. Et cela signifie indépendantiste à tendance radicale, avec des connotations assez violentes, chez les Irlandais du nord. Les modérés se déclareraient plutôt « nationalistes ». Il n’y a que chez les Français qu’on peut être républicain en étant de droite ou de gauche, pacifiste ou va-t-en guerre.

Je reprends, alors même que je devrais sans doute me taire, comme dans tant d’autres occasions. « Non, tu n’es pas républicain, je sais, et moi non plus (je regarde la marchande d’un air innocent en lui montrant mes mains ouvertes). Non, enfin, on boit à la santé de ton pays, qui est bien une république, right ? » Non, dit-il. Là, je me sens perdu. La marchande ne dit rien depuis tout à l’heure, et n’a pas l’air amusé. « Comment ça, ce n’est pas une république ? » Il m’explique qu’il habite en Irlande du nord, et que l’Irlande du nord n’est pas une république. Certes.

« Independance!« , s’exclame un autre compère qui déboule dans le magasin et qui n’a rien entendu de cette conversation. Pauvre marchande de vins. Elle n’a rien demandé à personne, et la voilà victime de sarcasmes involontaires de trois étrangers indélicats. Je paie au plus vite et nous sortons. « Enjoy the fourth of July! » lui lance un de mes amis, en pensant sincèrement lui être agréable.

Sur la place de Rathfriland, située sur un pic, les cinq routes qui partent descendent vers la plaine, en étoile.

La correction politique en Irlande du nord

Avec le mois de juillet, nous entrons dans une période de festivité paradoxale en Irlande du nord. De nombreux événements culturels commémorent ou illustrent la problématique du conflit nord irlandais. Des films, des expositions, et bien sûr les fameuses marches dites orangistes.

Inutile de le dire, nombre de gens en ont plus que marre d’entendre parler de tout cela, mais enfin, c’est l’histoire et c’est une histoire qui n’est pas terminée, alors c’est difficile de ne pas en parler du tout.

J’ai rencontré plusieurs personnes, récemment, qui s’étaient mariées avec des individus de « l’autre camp ». Parfois ça a duré, parfois ça n’a pas duré. Ce qu’ils m’ont dit ressemblait à un discours de propagande. Ils étaient sincères, sans aucun doute, mais à mes oreilles de touriste précaire, cela sonnait comme une sorte de pensée unique. « La paix n’est pas encore assurée mais la distance parcourue est déjà extraordinaire, et, à force de travail, grâce à de grands efforts de réconciliation, en travaillant sur le dialogue entre communautés, on arrivera à ce que chacun accepte les différences de l’autre. »  

C’est le point que je veux souligner, et qui m’étonne le plus, dans ma grande ignorance : « accepter les différences », « tolérer », « développer la compréhension » et la « coopération ». Ce sont des mots bien abstraits… Peut-être grâce à cela sont-ils d’ailleurs plus efficaces, puisqu’il faut bien parler, même dans le vide, même et surtout lorsqu’il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder.

Le sujet qui reste une pomme de discorde est très concret, au contraire, et très facile à poser : dans quel pays vivons-nous ? Voulons-nous vivre au Royaume-Uni ou en Irlande ? Ou est-ce qu’on s’en fout ? Je connais des catholiques qui m’ont dit qu’ils acceptaient sans problème les différences, les autres religions et les étrangers, mais au sein d’une république qui aurait pour nom l’Irlande. Ils ne veulent pas la guerre, pas la violence, mais ils continuent (je ne parle pas de tous les catholiques, ici, mais d’une majorité d’entre eux) de penser qu’ils n’appartiennent pas au Royaume -Uni.

Inversement, j’ai posé la question à plusieurs protestants, qui me disaient qu’à l’avenir la paix règnerait : la paix règnera dans quel pays ? Pensez-vous que les protestants accepteront que l’Irlande du nord se réunifie à la république d’Irlande ? La réponse était claire : jamais. Les personnes qui m’ont dit cela vivent et travaillent dans des environnements ouverts, non sectaires. Je ne parle même pas des habitants de mon quartier, dont les habitations sont couvertes de drapeaux britanniques.

C’est une expérience ethno-linguistique extraordinaire. Tant qu’on en reste aux généralités et aux discours de paix, tant qu’on déroule les mots « dialogue », « processus de paix », « compréhension », « coopération », « réconciliation », « intégration », la langue peut être entendue et utilisée par tous. Les individus des deux communautés peuvent utiliser le même langage et les mêmes idées. Mais dès qu’intervient un autre niveau de langage, ou plutôt un autre champ lexical, « nation », « pays », « appartenance », « pouvoir », « peuple », « histoire », on retrouve les mêmes divisions qu’au début du XXe siècle.

La burqa de Sarkozy chez les Britanniques

Le discours de Sarkozy devant le congrès à Versailles fait couler beaucoup d’encre au Royaume-Uni. A lire les journaux, le voyageur a l’impression que les Français ne parlent que de ça, et qu’ils fuient leurs soucis économiques actuels en se ruant sur les pauvres filles musulmanes, « dont beaucoup sont des catholiques converties », précisent le Guardian. 

A ce que je vois, les grandes oppositions politiques se départagent plus ou moins comme ceci : les gens de droite tendent à approuver l’interdiction de la burqa, et les gens de gauche se disent choqués par une telle décision.

Là où toutes les opinions convergent, c’est pour rejeter la position de la France, qui fait si souvent les choses « de manière arrogante et coloniale », comme le soutenait une dame, à la télévision, qui était pourtant en faveur de l’interdiction de la burqa, car dans son quartier, disait-elle, ce phénomène prenait des proportions inquiétantes et qu’elle ne voulait pas que sa fille « se fasses traiter de pute (tart) sous prétexte qu’elle s’habille à l’européenne dans la rue. » Ici, même si on est d’accord avec ce que la France décide, il est important d’afficher son désaccord avec elle. Etre pro-français, si cela veut dire quelque chose, c’est être très provocateur et courir le risque de n’être pas entendu, un peu comme quelqu’un qui serait pro-serbe dans les années 90, ou pro-américain dans les années 70. Passons.

Les journaux de droite sont plus doux pour Sarkozy. Ils ne s’acharnent pas sur les musulmans, loin de là, mais ils ont tendance, comme le Sunday Times d’aujourd’hui, à rapporter l’information avec une inhabituelle objectivité : ils ne sous-entendent pas qu’il y ait du racisme sous le discours officiel de protection de l’égalité entre les sexes, ils rappellent qu’une ministre française musulmane approuve l’interdiction, ils rappellent aussi que le coran ne mentionne nulle part le port de tels vêtements, mais au contraire stipule qu’un musulman doit s’adapter aux coutumes locales.  

Enfin, je crois que l’information est utile pour la communauté britannique de lancer un débat sur le sujet. Ils font porter à la France le rôle de l’infâme colonisateur, oppresseur et autoritaire, et peuvent derrière ce paravent, s’interroger avec calme.

Racisme en Irlande du nord

Il y a quelques jours, à deux pas de ma maison, 115 Roumains ont été expulsés de leur maison par des bandes de… Des bandes de quoi ? Des bandes de pauvres gens, à n’en point douter. Des pauvres types qui ne supportent pas de voir des étrangers vivre dans leur quartier. Plus de vingt familles ont dû trouver un logement d’urgence, en état de choc. Il n’y a pas qu’eux qui sont en état de choc. L’immense majorité des gens est effaré et partage le sentiment de honte que les journaux expriment.

Les Britanniques découvrent avec horreur qu’il y a autant de racisme chez eux qu’ailleurs. Loin des raffineries d’Angleterre où les ouvriers protestaient récemment contre l’emploi d’étrangers, aux cris de « British Jobs for British People » ; loin de la poussée électorale d’un parti ouvertement xénophobe lors des européennes, l’Irlande du nord digère difficilement ses étrangers. Avant les Roumains, c’étaient 40 Polonais qui durent quitter leur logement dans des conditions similaires. Puis des Hongrois furent la cible de réactions de rejet. J’espère que ces méthodes brutales ne viendront pas s’appliquer chez moi, où vivent un Pakistanais, un Slovaque, un Français et un pauvre Irlandais… Ma maison combine tout ce que les beaufs britanniques détestent : la France, l’islam et l’Europe de l’est.

Dans le Belfast Telegraph daté du 19 juin 2009, ce n’est pas Madame Tout-le-monde qui commente l’événement, c’est Anna Lo, élue municipale de la ville de Belfast, née en Chine, arrivée en Irlande du nord dans les années 1970. (Y avait-il un programme d’échange entre la Chine maoïste de l’époque et Belfast en guerre civile ?) Elle est membre d’un parti « transcommunautaire », et elle rappelle des faits alarmants : ce n’est que depuis 2004 et l’élargissement de l’Europe que l’Irlande du nord connaît le multi-culturalisme. En quelques années, 50 000 immigrés ont débarqué d’Europe de l’est. Dans un pays où les haines sont habituellement dirigées contre des gens qui ont exactement le même mode de vie que soi, la même langue, la même culture, c’est raide et un peu violent, il faut admettre.

Anna Lo rappelle surtout que tous ces étrangers, qu’on a délogés manu militari, n’occupaient pas de logements sociaux mais payaient un loyer dans le secteur privé. « They boost the local economy by paying for rent, food and service. » (Ils renforcent l’économie locale en payant les loyers, l’alimentation et les services). Quand il voit le nombre de maisons vides et décrépies dans le centre de Belfast, le voyageur se dit qu’en effet les actes racistes sont ici – plus qu’ailleurs – contre-productifs.

Infamie du « commerce équitable »

Mes amis brésiliens détestent voir la mention « Fair Trade » (commerce équitable) sur les produits des grands magasins. Ils trouvent cela humiliant. Leur argument est simple et diaphane : ce sont les taxes élevées qui empêchent nos producteurs de vendre dans les pays riches. Baissez vos taxes, mettez-les au même niveau que celles que rencontrent vos produits quand ils entrent sur nos territoires, et vous verrez que nous n’auront pas besoin de « Fair Trade ».

Ce qu’ils trouvent vraiment humiliant, c’est que dans ce processus des produits plus chers, étiquetés « Fair Trade », les Européens semblent faire une faveur aux producteurs du tiers-monde. Ils reproduisent et fossilisent l’image d’un tiers-monde misérable, incapable de s’en sortir par lui-même, alors même que les pays riches font tout pour laisser la majorité du monde dans la pauvreté.

Nous parlions de cela avec un Irlandais au fait des problèmes du monde, et celui-ci critiqua l’idéologie de la charité en général. J’étais d’autant plus d’accord avec lui que j’avais déjà fulminé contre l’ignominie de la charité. Mais ce qui m’interloquait ici, c’est qu’on ne devrait pas appeler le commerce équitable, « charité ». La charité ne devrait pas intervenir du tout dans le commerce.  Pour dire les choses autrement, tout commerce devrait être « équitable ». Le commerce normal, c’est l’accord entre deux parties sur la qualité d’un produit et son coût. Les deux parties marchandent, discutent, jusqu’à trouver un accord qui les satisfasse. Or, aujourd’hui, nous avons tellement intégré l’idée que nos industriels écrasent les petits producteurs, ou foulent aux pieds les pays pauvres, que nous acceptons avec magnanimité de voir l’équité dans les échanges comme une exception.

La règle, c’est que nous écrasons tout le monde, l’exception c’est quand nous payons au prix normal. Et quand nous payons au prix normal, nous le faisons en disant que nous venons en aide aux pauvres. Pas sûr que les gens charitables ne soient pas finalement pires que ceux qui s’en foutent carrément, car ceux-là au moins ne sont pas hypocrites. Et la charité, le commerce équitable, sont des inventions qui nous aident à écraser les gens tout en nous donnant une image de personnes généreuses.

Le Pakistan chez soi, à Belfast

Dans une communauté, il y en a toujours qui travaillent plus que d’autres, c’est ainsi. Dans le couple, ce fut longtemps la femme qui travaillait plus que l’homme. Cet ordre tend à s’inverser, j’ai l’impression, ou alors c’est moi qui suis incapable de tomber amoureux de femmes douées manuellement. Je suis peut-être naturellement attiré vers les princesses et les pseudo-princesses qui n’en font pas une rame. Les sociétés humaines sont ainsi, paraît-il, ainsi que celle des fourmis, m’a-t-on dit. Des gens travaillent peu, ou pas. Il convient de s’y faire et de ne plus rêver aux sociétés voltairienne où chacun travaille et contribue au bien-être général.

Dans une maison aussi, à moins d’instaurer un ordre de ménage un peu ennuyeux, certains mettent plus la main à la pâte que d’autres. C’est tombé sur moi ces temps-ci, mais ce ne fut pas toujours le cas. Les premiers mois de ma vie à Belfast, je ne faisais pas grand chose. A cette époque, il y avait une fille dans la maison, c’est peut-être elle qui s’activait sans que je le sache.

Mon colocataire pakistanais contribue malgré tout au bien-être de la maison. En échange de mon surplus de travail domestique, j’apprends toute sorte de choses sur l’Islam, sur sa supériorité relative et absolue, ainsi que sur le Pakistan et sur l’histoire des Pachtounes. Il vient de la “Swatt Valley”, dans les montagnes de l’ouest, jouxtant l’Afghanistan. Il m’a tout expliqué sur son peuple, combien il est fier de ne pas provenir d’Inde. Cela le comble d’aise, car il déteste les Indiens. Son peuple vient des Juifs, voilà la théorie. Son peuple serait la fameuse tribu perdue dont parle l’ancien testament. Ce n’est qu’une théorie, il ne semble pas y avoir de preuves. Bizarrement, sa judaïté supposée ne le conduit pas à nourrir de sentiments affectueux pour le peuple juif.

L’autre matin, il était inquiet. Des violences avaient eu lieu dans sa région, entre l’armée pakistanaise et les Talibans réfugiés dans ses montagnes. Aujourd’hui, la presse anglaise fait état d’un million trois cent mille personnes sur les routes, dans la province où vit sa famille. Sa famille aimerait partir en exil, mais les routes sont bloquées à cause de l’exode actuel. Ils ont de la famille à Peshawar, et c’est là qu’ils aimeraient aller. Pour l’instant, ils sont un peu bloqués et mon colocataire continue d’aller à l’université tous les jours.

Je m’attendais à ce qu’il me donne une version des faits différente de celle qu’on voit dans les médias britanniques, mais pour l’instant, il traite les talibans de terroristes, ce qu’il ne faisait pas avant les événements.

Il faudrait vivre dans des maisons où se rencontreraient, depuis tous les coins du monde, des gens qui pourraient s’expliquer le monde à leur manière. Ce serait le journal télévisé chez soi, expliqué aux simples d’esprit et aux sages précaires.