Pourquoi Michel Houellebecq nous a lâchés

Cela fait plusieurs années que l’écrivain ne me fait plus d’effet. J’ai lu ses premiers romans avec plaisir, je ne le nie pas, mais je l’ai lâché au point de ne plus avoir même le désir de lire son dernier roman, même sous forme d’un petit plaisir coupable.

Il y a dix ans déjà, sa prose ne m’impressionnait plus. Déçu par La Carte et le territoire (prix Goncourt 2010), je trouvais qu’il était allé au bout de son inspiration : il ne lui restait plus qu’à se répéter pour se faire connaître et reconnaître par ceux qui n’avaient pas encore lu. Malgré cela, Soumission (2015) m’avait relativement plu. C’était intéressant d’imaginer la possibilité d’une islamisation de la France. La vision de l’islam n’y était pas très intelligente mais d’un point de vue romanesque, le dispositif fonctionnait plutôt bien.

En revanche, Sérotonine (2019), à mes yeux, ne présentait plus rien d’intéressant. L’auteur faisait du Houellebecq. Le personnage public devenait radicalement d’extrême-droite et il devenait évident pour tous qu’il n’avait plus rien à apporter au monde.

En ce qui concerne Anéantir (2022), la stratégie commerciale mise en place par l’auteur avait de trop grosses ficelles, cela n’avait plus aucun effet sur moi. Ce que j’ai entendu et lu dans les médias sur le roman m’a suffi pour m’en faire une idée. Le truc séduit exclusivement les gens qui n’ont pas lu les premiers romans de Houellebecq et qui n’ont pas d’appétence pour la déstabilisation qu’impliquent toute forme nouvelle, toute pensée originale, toute théorie novatrice. Houellebecq a fait le même chemin que Michel Onfray et Sylvain Tesson : il s’est laissé déporter vers la droite réactionnaire comme un voilier sans gouvernail, et il vend encore ses bouquins au petit million de Français qui ont de l’argent à ne plus savoir qu’en faire.

Sans connaître les chiffres diffusés entre professionnels de l’industrie du livre, il est facile de deviner la courbe des ventes des livres de Houellebecq : ascendante de 1994 jusqu’au pic du prix Goncourt 2010. Puis un plateau dû aux émotions provoquées par son livre sur l’islamisme paru en pleine crise terroriste. Et enfin une descente qui reste soutenue grâce au public nouveau attiré par son attachement explicite à l’extrême-droite catholique.

Heureusement pour son train de vie, Houellebecq détient ce qu’il faut pour attirer le public des gens riches, le seul encore capable d’acheter des livres : une célébrité durement acquise, des idées de beauf, une pensée facile à comprendre, une image de marque, une réputation, et enfin des livres-objets de qualité pour décorer les intérieurs cossus.

Ses revenus peuvent donc être assurés pendant encore vingt à trente ans avant que son oeuvre ne sombre dans l’oubli.

Comment la laïcité est kidnappée par les identitaires

Photo de the cactusena sur Pexels.com

La laïcité, au XIXe siècle, était une valeur républicaine qui avait pour but de créer un espace public séparé des pouvoirs religieux. Fondée sur la philosophie du XVIIIe siècle, la laïcité devait garantir une vie politique émancipée de l’influence du pape, des évêques et des curés.

Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable.

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les Lumières, 1784.

En France, les religions minoritaires soutenaient à fond la laïcité car cette dernière était exclusivement dirigée contre le contrôle qu’exerçait l’église catholique. Les protestants et les juifs ont toujours été de fervents laïcards.

Depuis les années 2000, le terme de laïcité revient très fort sur la scène intellectuelle alors même que les gens désertent les églises, que le catholicisme français n’est plus que l’ombre de lui-même.

Le petit réseau de privilégiés « Conférence Olivain » a organisé une journée d’étude à Science Po l’année dernière sur le thème « S’emparer de la laïcité ». Guillaume Renée, président de la « Branche Jeune », prit la parole pour ouvrir le colloque. Diplômé de Science-Po, élève de l’ENS, chef de projet au ministère de l’intérieur, M. Renée en connaît un rayon sur la laïcité, sinon il n’aurait pas suivi ce brillant parcours ! Il explique ainsi pourquoi il était urgent de réfléchir sur la laïcité en ces années 2020 :

D’une part, la laïcité est un thème d’une actualité permanente. Une actualité parfois effroyable. L’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, le 16 octobre 2020, nous le rappelle.

Guillaume Renée, « Conférence Olivain »

Voilà ce que nos élites ont fait de notre laïcité.

Avant, le risque dont il fallait se prémunir, c’était une église surpuissante qui pesait sur les consciences. Aujourd’hui on brandit la laïcité pour se protéger de meurtriers isolés.

En 1905, la laïcité servait à nous protéger d’une classe dirigeante, riche, privilégiée, conservatrice et même réactionnaire. Maintenant, l’élite nouvelle la porte en bandoulière pour incriminer des personnes marginalisées, pauvres et précaires.

En 1905, la république devait se défaire de l’influence d’une église organisée et hiérarchisée. Depuis les années 2000, l’élite veut nous faire croire que le danger vient de musulmans incultes qui ne prêchent dans aucune mosquée, qui ne comprennent rien à leur propre religion.

En 1905, le danger qu’il fallait éviter, c’était la scission du peuple français car toutes les personnes concernées, catholiques ou libre-penseurs, étaient français. Cent ans plus tard, les coups de boutoir dans la laïcité viendraient d’étrangers, sans-papiers, clandestins. Les assassins crient « Allah Akbar » avec la même conviction que l’immigré italien cria « Vive l’Anarchie » lors de l’attentat qui coûta la vie au président de la république Sadi Carnot dans les années 1890.

Que l’on compare une seconde les attentats de la troisième république et ceux qui sont commis par les imbéciles depuis 2015 : à l’époque ils ne se bornaient pas à tuer des innocents dans la rue ou des dessinateurs dans un immeuble. Ils lançaient des bombes dans l’assemblée nationale et ils tuaient des chefs d’État. Les institutions de la république pouvaient sentir le danger.

Quand la France connut cette vague d’attentats dits « anarchistes », au XIXe siècle, cela donna lieu aux fameuses « lois scélérates » dénoncées par Jean Jaurès qui n’était pas, lui, ni anarchiste ni terroriste. En revanche, quand le même pays chercha à se protéger contre un vrai système de pensée et de contrôle comme l’église, il a dû inventer plus qu’une loi : la laïcité définissait un nouveau cadre de pensée pour organiser la société indépendamment des décisions de l’église.

La France a connu de nouvelles vagues d’attentats dits « islamistes », un siècle plus tard. Une poignée de Français, quelques Tchétchènes, des illuminés tunisiens, des pauvres abrutis sans âme et sans argent. Nos élites ont peur, ou veulent que nous ayons peur. Alors elles pointent du doigt les vêtements portés par les femmes, rappellent en boucle les attentats et dégainent le terme de laïcité.

Cela ne vous paraît pas évident qu’aujourd’hui le mot de laïcité n’est pas à sa place ? Que nos élites l’ont sciemment perverti ? Qu’il est devenu la façon de pouvoir être raciste sans le dire ouvertement ?

Les grandes idées d’un philosophe en pleine coupe du monde

Si j’en crois le philosophe officiel de la France centriste, Raphaël Enthoven, il faut lutter contre les femmes voilées et contre le Qatar qui est antisémite.

Sur un plateau de TV du service public, il égrène ses griefs contre le Qatar et je souligne ceci : « pays antisémite, où il est interdit de prier en hébreux dans la rue. »

Tous les mots de cette phrase m’étonnent et m’interrogent.

Il est interdit de prier dans les rues ? Pourquoi, qui a envie de prier dans les rues ? Qui voudrait se révolter parce qu’on interdit de prier dans les rues ? Même en France, où l’on a connu des phénomènes de prières musulmanes dans les rues, il y a dix ans et encore en 2017, même en France on a réglé la question et on ne prie plus ni en arabe ni en hébreux dans les rues.

Prier en hébreux ? Pourquoi prierait-on en hébreux dans un pays musulman ? Pourquoi Raphaël Enthoven feint-il d’être choqué que cela ne soit pas autorisé au Qatar ? Y a-t-il un seul pays au monde, à part Israël, où l’on prie en hébreux dans la rue ?

Je crois comprendre la stratégie du philosophe parisien. Son but est de criminaliser le Qatar, et de l’anathématiser sous le tripalium tétanisant de la misogynie, l’homophobie et l’antisémitisme. Il faut accréditer l’idée que le Qatar persécute les femmes, les homosexuels et les juifs.

Or, nous avons vu que, jusqu’à plus ample informé, les homosexuels étaient tranquilles dans le Golfe persique, même s’ils ne jouissaient pas des mêmes droits qu’en Europe. Nous savons aussi que les femmes étrangères y sont libres si elles sont financièrement indépendantes, et que les juifs n’y sont jamais menacés.

Donc Raphaël Enthoven ment devant nous tous, mais pour quelles raisons ? Je lance une hypothèse : le Qatar est un pays qui refuse de banaliser la politique d’Israël. À la différence de ses voisins, le Qatar continue de désigner Israël comme un pays colonisateur et injuste avec les Palestiniens. Je ne vois pas d’autres raisons qui pousseraient un intellectuel français à déclarer que tel pays est antisémite.

La même semaine, le même philosophe publie ce tweet :

« Un soignant antivax… qui lui confierait sa santé ? Et pourquoi pas un boucher vegan ? Une féministe voilée ? Un plagiste astronome ? Un cercle carré ? »

Raphaël Enthoven, 25 novembre 2022

Une femme qui porte un voile, surtout si elle est musulmane, ne peut pas être féministe selon Enthoven. C’est même une contradiction dans les termes, cela revient à imaginer un cercle carré. Or, je connais beaucoup de femmes voilées qui me paraissent et se déclarent féministes. Rien dans leur comportement et dans leurs paroles ne trahit un anti-féminisme, mais elles portent un voile sur les cheveux, librement, pour des raisons qui les regardent. Enthoven met toute sa puissance médiatique à étouffer la parole de ces femmes. Il faut les faire taire, et si ce n’est pas possible, il faut les rendre inaudibles.

Le philosophe Enthoven prend sa part dans la guerre que livrent certains contre l’islam. Pour la mener, cette guerre, il faut diviser les Français modestes entre eux, ce qui n’est pas très difficile. Il faut aussi tout faire pour maculer les pays musulmans aux couleurs de l’homophobie, de la misogynie et de l’antisémitisme.

Patrick Cabanel décevant à propos de Jean Carrière

Il y a cinquante ans, le cévenol Jean Carrière recevait le prix Goncourt pour L’Épervier de Maheux, un roman rude et qui se veut métaphysique au sein d’une famille qui habite dans le « haut pays », territoire inventé et inspiré des Cévennes.

Vendredi 18 novembre, la médiathèque du Vigan organisait une soirée pour rendre hommage au grand écrivain et à son Goncourt maudit. Nous fûmes honoré de la visite de l’historien Patrick Cabanel qui nous gratifia d’une conférence sur les rapports entre Jean Carrière et les autres écrivains cévenols, André Chanson et Jean-Pierre Chabrol notamment.

Voir à ce sujet : Connaissez-vous Jean Carrière ?

La Précarité du sage, 11 juin 2013

Cette conférence fut pour moi une grande déception. Je m’attendais à une présentation beaucoup plus informée, de la part d’un savant très connu pour ses livres sur l’histoire des protestants, des Cévennes et des relations entre protestants et juifs. Malheureusement, ce fut une série de propos décousus, des banalités sur la littérature et des jugements de valeur à l’emporte-pièce.

À des enfants assis au premier rang, il fit des commentaires plutôt déplaisants : j’espère que quand vous serez grandes vous aurez la chance d’entrer dans ces belles écoles que sont les prépas, grâce auxquelles vous saurez parler avec éloquence, comme je le fais ce soir, sur tout un tas de sujets.

Les seuls documents qu’il avait à partager étaient quelques lettres de Carrière à Chamson, qu’il tâcha de distiller pour faire durer sa conférence, mais la matière était trop pauvre pour nourrir un auditoire un peu plus exigeant qu’une classe de collégiens. Cabanel improvisa pour combler un manque manifeste de préparation, mais ses plaisanteries et ses parenthèses n’avaient ni le brio ni l’érudition que le public viganais méritait.

J’avais déjà exprimé une légère déception vis-à-vis du roman primé par le Goncourt, et me voilà lourdement déçu par le grand historien de la région.

Salman Rushdie entre la vie et la mort

Tell a dream, lose a reader

Henry James selon Martin Amis

Dieu merci il n’a pas succombé à ses blessures, pas encore, pas cette fois-ci. Salman Rushdie a échappé à la tentative d’assassinat d’un fanatique qui pensait bien faire en poignardant un innocent. Toute ma solidarité et mes prières vont à Salman Rushdie.

L’extrême-droite peut à bon droit clamer que l’islam a encore frappé. Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Au nom de quoi se retiendrait-elle ? Comme toujours, il y a une profonde union objective entre les pires défenseurs d’une cause et les pires adversaires de cette même cause. En l’occurrence, un islam véritable, pur et doux comme il doit l’être, adorateur d’un Dieu miséricordieux comme il est constamment répété dans le Coran, cet islam est également détesté par les fanatiques et par les ennemis de l’islam. Les musulmans, eux, accueillent chaque nouvelle d’un attentat avec le même accablement.

Le sage précaire a toujours lu Les Versets sataniques en diagonale car il n’a jamais pris un véritable plaisir à cette lecture. Une grande partie du roman consiste en des récits de rêve, or les Anglais ont un dicton qui est souvent repris par les enseignants en expression écrite : « Tell a dream, lose a reader » (« raconte un rêve, perds un lecteur. »). Martin Amis prétend dans un article que cette phrase est d’Henry James, donc ce n’est pas vrai. Cette phrase ne ressemble pas au style de Henry James. C’est probablement Martin Amis lui-même qui a dit cet apocryphe mot d’esprit, répétant ainsi ce que de nombreux lecteurs disent dans les cafés du commerce de la critique littéraire :

Ne racontez pas les rêves de vos personnages, ça gonfle tout le monde, et c’est le signe d’un manque d’inspiration évident. Bossez et tâchez d’intéresser vos lecteurs.

Pire que tout, interdisez-vous la facilité de terminer une histoire avec un personnage qui se réveille. « Tout cela n’était qu’un rêve. » C’est intolérable.

Le sage précaire

Dans Les Versets sataniques, les chapitres impairs relatent les faits et gestes de deux personnages, Gibreel Farishta et Saladin Chamcha, et les chapitres pairs sont les récits de rêves de Gibreel. Vous voyez de suite le symbolisme derrière ces prénoms de personnage :

Gibreel se prononce comme Djibril, c’est-à-dire Gabriel en arabe, l’archange qui a révélé les sourates du Coran à Mohammed.

Saladin est le nom d’un grand sultan d’Egypte du XIIe siècle, grand guerrier, victorieux des croisés francs et anglais, vainqueur de Philippe Auguste et de Richard Coeur de Lion. Le sens de Saladin, en arabe, est « rectitude de la foi ».

Sans même lire le roman de Salman Rushdie, on peut imaginer que le personnage Gibreel représente un islam spirituel, onirique, plutôt cool, alors que Saladin va osciller entre l’esprit de chevalerie et le djihadisme qui furent les grandes caractéristiques du sultan d’origine kurde qui régna sur Jérusalem. Nul doute que le romancier anglophone d’origine indienne a joué sur les nombreux effets de sens et de sous-textes qui permettent de faire entendre des échos innombrables avec l’époque contemporaine et les problématiques lancinantes que sont la religion, le racisme, les migrations, le fanatisme ou la liberté d’expression.

Or, il est tragiquement ironique que ce soit dans un chapitre qui raconte un rêve de Gibreel qu’on peut lire les passages incriminés sur un prophète nommé Mahound. Ces passages ne sont en rien blasphématoires, (et quand bien même l’eussent-ils été…), mais ils ont valu à Salman Rushdie d’être mis à mort par des leaders religieux qui font honte à l’islam et aux musulmans.

Il est ironique que ce soit la narration d’un rêve qui cause cette aberration historique. Le dicton disait « raconte un rêve, perds un lecteur ». Les fanatiques d’aujourd’hui en inventent un autre plus lugubre : « raconte un rêve, perds un auteur. »

Les extrémistes vous parlent

Sur un site que je ne nommerai pas pour ne pas faire de la publicité à un organe dont je ne suis pas en mesure de juger le degré de dangerosité ou de bêtise, je lis deux prises de paroles également délétères.

Je vous donne la première qui est présentée comme une lettre de menaces suite à une demande de recouvrement de facture :

Je ne paie pas, je me suis convertie à l’islam. La révolution arabe est là on est partout. On va vous faire cracher le sang. On va vous faire pire qu’à Samuel Paty. Vous avez vu ce qu’on a fait au stade de France. Les Kalaches sont prêtes. C’est des rivières de sang qui va couler. Vive Allah. Vive la révolution islamiste. Nous serons les maitres de la France. On va tous vous prendre ce sera pour bientôt, vive Mohamed.

Lettre non signée et non datée.

Le deuxième prise de parole est un commentaire suscité par la lecture de cette lettre de menace. Par souci d’authenticité, je laisse le texte dans l’état où il apparaît sur le site.

d’ abord en finir avec la République laïque, maçonnique , qui ne sait que faire qu’une chose:
la guerre au christianisme;
qui organise la décomposition du pays par le Grand Remplacement , le rejet des mœurs naturelles
pour les remplacer par le culte LGBTQ de Dionysos et de Vénus,
qui importe le djihad au nom des valeurs de la Licra
et nous fait des Bataclans.
Dieu et le Roi !

Cadoudal, 13 août 2022

Il faut faire un effort de l’esprit pour se convaincre qu’il existe des gens pour penser comme cela, pour écrire des choses comme cela et pour rendre publique cette logorrhée. Ces gens ont le droit de vote.

Israël et sa rengaine de l’été

Photo de cottonbro sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi : « Summertime in Israel »

Le Monde daté d’aujourd’hui publie un reportage sur « l’enfer » des Palestiniens à Gaza et à la frontière égyptienne. Reportage assez bien écrit. Une chose est étrange cependant : Israël est à peine évoqué. On lit Le Monde avec la sensation globale que les Arabes souffrent mais qu’ils sont surtout victimes des autres Arabes. Sans vouloir pousser le bouchon trop loin, on pourrait dire que les Arabes souffrent surtout de leur manque d’organisation, leurs lacunes humanitaires et la corruption de leurs agents. Au fond, heureusement que les Israéliens occupent la Palestine, quand ils prennent les choses en main c’est quand même mieux organisé.

J’avais déjà remarqué ce procédé dans un livre qui se déroulait en Palestine occupée. De la même manière que dans ce reportage du Monde, mais sur la longueur d’un livre entier, l’auteur avait réussi à rendre les Israéliens innocents de toute injustice. Dans l’article que j’avais consacré à ce texte, j’en avais rendu compte de la manière suivante :

La présence d’Israël est ainsi montrée comme une force lointaine, implacable et étouffante, mais en définitive peu contraignante pour les chrétiens et non problématique pour le narrateur. Toute critique à son endroit est déminée par des procédés stylistiques qui permettent de la rendre inopérante

G. Thouroude, « La question délicate des relations avec l’islam », Loxias n° 65.

C’est ainsi, le colonialisme a encore de beaux jours devant lui.

Pourtant, comme le dit René Backmann dans un journal plus modéré que Le Monde, « l’apartheid israélien » est un fait, ce n’est plus un débat. Backmann fait la liste, citations à l’appui, de toutes les institutions qui déclarent que l’État d’Israël commet des crimes contre l’humanité dans sa politique de persécution des Palestiniens : Amnesty International, Human Rights Watch, l’ONU, et même B’Tselem, le centre d’information israélien sur les droits de l’homme.

Et cet été, comme tous les étés, Israël détruit consciencieusement tout ce qu’il peut détruire, avec la bénédiction de nos gouvernements européens et de nos plumitifs payés pour rappeler incessamment que tout est la faute aux musulmans. Nous soutenons un système d’apartheid reconnu hors-la-loi et raciste, tout en luttant contre Poutine et sa guerre ignoble en Ukraine. Le colonialisme d’Israël est reconnu et avéré, il se propage sous la protection bienveillante de notre gouvernement, mais ce dernier préfère lancer des polémiques et des opprobres sur des musulmans en les accusant d’antisémites.

J’ai l’impression de revivre l’été 2014, où j’écrivais des billets tristes et indignés sur ce que faisait Israël à Gaza. Relisez ce billet : je notais que BHL ne disait rien sur Gaza mais qu’il parlait d’Ukraine pour que nous allions faire la guerre à Poutine. On lui a donné satisfaction avec huit ans de retard.

Les politiciens et les intellectuels français continuent de traiter d’antisémites tous ceux qui se permettent de critiquer Israël. Michel Onfray lui-même l’a fait, ce qui montre bien la déchéance physique et mentale de cet homme que j’avais prophétisée en juin 2021. La capture d’écran que j’avais mise en illustration de ce billet disait : « L’antisionisme c’est de l’antisémitisme ». Déclaration d’Onfray pour discréditer à l’avance toute critique vis-à-vis de la criminelle avancée d’un État d’apartheid.

Ce qui se passe en Israël est plus préoccupant pour la paix dans le monde que ce qui se passe ailleurs. Plus préoccupant car contrairement à ce qui se passe en Russie, en Chine ou ailleurs, il est impossible de critiquer sans être neutralisé.

L’imam Iquioussen accusé d’homophobie

Maintenant qu’il est dans l’actualité je vous recommande de regarder une seule vidéo de l’imam français de nationalité marocaine que Gérald Darmanin veut chasser de France. Cette vidéo s’intitule « Musulman et homosexuel ? ». Il faut la regarder pour prendre conscience du contexte.

L’imam réfléchit sur la question de savoir si l’on peut être un bon musulman tout en étant homosexuel.

Écoutez l’auditoire devant lui et appréciez le talent de pédagogue de Hassan Iquioussen. Imaginez-vous une seconde à sa place, comment vous débrouilleriez-vous ?

Car il ne parle pas seul devant une caméra, savez-vous. Il s’adresse à un public qui l’a invité à venir donner une conférence. La salle interagit avec lui et sur la question de l’homosexualité il a affaire à des mecs du bled qui n’aiment pas ça du tout. On entend des voix de vieux messieurs qui protestent que c’est très mal, que c’est un péché, que l’homosexualité « détruit la société ».

Or ce que fait Monsieur Iquioussen est très fort, en ce contexte, et je vous prie d’en prendre la mesure. Il réussit à se faire entendre d’eux, de ces hommes maghrébins conservateurs sur le plan des valeurs familiales. Et il réussit à leur faire admettre qu’il faut être tolérant avec les homosexuels, qu’il faut les aimer, qu’un jour peut-être leurs enfants leur avoueront une identité sexuelle imprévue, et qu’il faudra être à la hauteur de cette religion d’amour qu’est l’islam.

Alors bien sûr, en tant que religieux, il se doit de dire clairement que l’homosexualité est un péché, et il est obligé d’insister là-dessus pour être entendu de cet auditoire. Le fait que le ministre Darmanin, que Le Figaro et Valeurs actuelles, reprennent des mots de cette introduction pour qualifier l’imam de sale arabe homophobe est indigne. Il faut avoir l’honnêteté de regarder la vidéo quelques minutes de plus pour entendre l’imam leur dire, à tous ses hommes en colère, dans les yeux, qu’ils sont eux-mêmes des pécheurs, et qu’ils ne valent pas mieux que les homosexuels.

Puis il leur impose le silence avec le sourire, avec des histoires personnelles, avec des extraits du Coran, avec des paroles prophétiques et avec des scènes épiques de l’histoire sainte. Il compare tel personnage de l’Arabie médiévale avec Rambo. Il fait feu de tout bois pour amener les musulmans à être tolérants, fraternels, miséricordieux et respectueux. Et c’est ce genre d’individu que Darmanin veut mettre à la porte ?

Regardez cette vidéo et posez-vous les questions suivantes : cet homme est-il dangereux pour la France ? Diffuse-t-il un discours de haine ? Mérite-t-il l’opprobre et l’exclusion ? Darmanin ment-il ou dit-il la vérité sur le cas Iquioussen ?

Après avoir répondu à ces questions, posez-vous cette autre série de questions subsidiaires : quel genre d’homme remplacera Hassan Iquioussen s’il part de France ? Un homme plus ouvert ou un homme plus rigoriste ? Que cherchent la droite et l’extrême-droite en ciblant des hommes comme lui ? À pacifier nos quartiers populaires ou à augmenter la tension ?

En cet été caniculaire, le gouvernement nous donne le spectacle navrant d’une provocation doublée d’un acharnement pour exaspérer les bonnes volontés et faire exploser les violences. En cet été d’incendies causés par des pompiers, Darmanin est le parfait pompier pyromane.

Histoire de l’aid : une mosaïque inattendue

Je vais vous raconter une histoire qui ne pouvait nous arriver que le jour de l’Aid. Fête musulmane majeure.

Tout commence il y a deux jours. Nous achetons pour une poignée d’euros des carreaux de vieilles faïences. Dieu sait ce que mon épouse planifiait de faire avec ces carreaux.

Arrivés à la maison nous jetons un œil sur la faïence et réalisons que c’est une sorte de puzzle. Il y a des motifs et nous essayons de composer des fleurs, des détails architecturaux et des lignes qui semblent être des tiges.

Petit à petit nous voyons apparaître un tableau charmant. Une porte orientale sous un ciel étoilé. J’y vois, personnellement, une porte de mosquée. À l’intérieur, plutôt que des jets d’eau qui servent aux ablutions, un jaillissement de végétaux et de fleurs.

Chemin faisant, nous vîmes que les carreaux étaient made in Tunisia.

C’était notre cadeau de l’Aid. Un Signe envoyé par le tout-miséricordieux pour nous encourager dans nos efforts de rénovation.

Notre joie fut intense et durable. Joyeux aïd à tous. Que votre vie soit pleine de surprises et de trésors inattendus.

Le Royaume d’Emmanuel Carrère

Le Royaume d’Emmanuel Carrère sur une photo de Birkat al Mouz

Ce livre est un de mes préféré depuis sa parution, en 2014. Je ne m’en sépare pas et le relis fréquemment, comme une source.

Le Royaume raconte deux histoires également passionnantes : d’abord la crise religieuse que l’auteur traversa dans les années 1990, lors de laquelle il devint chrétien pratiquant pendant quelques années. Ensuite la création de la religion chrétienne, il y a deux mille ans. Comment quelques juifs sous l’autorité d’un gourou déjanté ont pu créer une religion si puissante et si ramifiée dans le monde entier ? Comment est-ce possible que quelques Grecs plus ou moins convertis au judaïsme aient écrit des textes qui guident la vie de millions d’hommes pendant des milliers d’années ? Carrère l’écrit mieux que moi :

Comment une petite secte juive, fondée par des pêcheurs illettrés, soudée par une croyance saugrenue sur laquelle aucune personne raisonnable n’aurait misé un sesterce, a en moins de trois siècles dévoré de l’intérieur l’Empire romain et, contre toute vraisemblance, perduré jusqu’à nos jours.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, p. 182.

Tout est dans l’expression « dévoré de l’intérieur ». Soudainement, ce choix stylistique nous fait changer de dimension et rend l’histoire religieuse aussi haletante qu’un film d’horreur. Carrère est un auteur qui aime concilier l’auto-fiction, l’analyse sociologique et le récit d’épouvante. Tous ses livres racontent des carnages.

Carrère fait une enquête, il insiste sur ce mot. Son livre est une enquête dans le sens où ce n’est ni un travail d’historien, ni de romancier, ni d’autobiographe, ni de poète, ni de religieux, mais un travail qui tient un peu de tout cela. Il s’intéresse tout particulièrement à la figure de Paul, qui, on le sait, fut le premier doctrinaire du christianisme. Sans l’intervention de Paul et de ses lettres (ses épîtres), il n’y aurait pas eu de rupture au sein du culte juif. L’enseignement de Jésus aurait été une des branches du judaïsme antique, sans plus.

Puis à travers Paul, Carrère trouve son personnage le plus important, en la personne de l’évangéliste Luc. Le récit de la vie de ce médecin grec passionné par ce qu’il perçoit comme un nouveau mouvement de pensée, un récit absolument fascinant. Carrère se sent très proche de Luc car il voit en lui un intellectuel sensible, intelligent, à l’écoute des gens et, en même temps, capable d’écrire des histoires qui font vibrer les coeurs. Luc et Carrère, même combat. L’écrivain français se voit dans le miroir de l’évangéliste et il adore nous faire découvrir combien Luc a inventé certaines des paraboles qu’il mettait dans la bouche de Jésus.

Dans Le Royaume, Luc est à la fois un enquêteur qui voyage en Orient pour retrouver des témoins de la vie de Jésus, et un romancier qui se pose des questions de style, de narration et d’émotions littéraires.

Et Jésus là-dedans ? Il en parle, Carrère, de Jésus Christ ?

La vie de Jésus est racontée dans ses moindres détails tout le long du Royaume, par petites touches, ou par un procédé agricole de goutte à goutte. C’est ce qui est admirable dans ce livre extraordinaire. Le sujet le plus important est presque invisible dans l’économie du récit, mais il irrigue toute la narration et, finalement, il vous irradie comme une explosion nucléaire.

Alors on me dit que j’ai été offensant dans mon livre Birkat al Mouz car j’ai dit des choses un peu familières sur le Messie. Or, c’est dans Le Royaume qu’on lit notamment des récits qui font de Jésus un « gourou » (p. 380) « provocateur » (357) qui montre ses « super-pouvoirs » (417) comme un personnage de comics américains. C’est là qu’on le voit comme un simple mortel qui porte un nom banal pour un juif, comme notre Roger ou notre Kevin, en bisbille avec sa famille (300), qui a été condamné à une mort infamante :

C’est comme si on annonçait que le sauveur du monde, en lus de s’appeler Gérard ou Patrick, a été condamné pour pédophilie. On est choqué mais captivé.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, p. 164.

Qu’on me comprenne bien. Je ne cherche pas à me cacher derrière la prose de Carrère. J’assume mes propos et d’ailleurs ce ne sont pas mes propos qui importent. Ce qui importe, c’est de lire et de relire Le Royaume de Carrère pour essayer de percer le mystère des mystères : comment faire un si bon livre. Un mystère plus épais encore que celui de croire en des mythes et des miracles.