Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.
Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.
Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.
En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.
Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.
Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.
Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.
Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.
J’ai tellement entendu parler de yoga ces derniers temps que j’ai décidé de m’y mettre. Plusieurs femme de mon entourage en font régulièrement et en parlent avec un enthousiasme communicatif.
Un type de cours, en particulier, m’intriguait, car une suspicion planait selon laquelle cette forme de yoga se rapprochait d’une secte. À Belfast (Irlande du nord) la rumeur bruissait et la sagesse précaire aime ce qui bruisse. Je demandais ce qu’il en était à Tanya, ma camarade la plus fidèle de ce cours : elle m’a dit qu’il n’y avait rien de sectaire, que c’était juste l’activité la plus satisfaisante, à tout point de vue, qu’elle avait jamais exercée de sa vie…
Oui, cela faisait un peu secte, en effet.
Tanya connaissait d’autres sceptiques comme moi, mais dès qu’ils goûtaient à cette pratique, affirmait-elle, ils y retournaient tous les jours tellement c’était bon et tellement cela vous changeait la vie. Tanya est très jolie, elle est jeune, très populaire parmi les nord-irlandais et les expatriés, je ne sais pas pourquoi elle tient à ce que quelque chose lui « change la vie ». Je regarde et écoute Tanya qui semble vouloir mon bien. Pourquoi ne pas essayer ? Ma vie n’est pas aussi précieuse en l’état qu’il faudrait interdire qu’elle changeât.
Le Bikram est une forme de yoga qui se déroule dans une pièce chauffée pour rappeler le climat tropical de la province indienne où il a été créé. La température monte donc à une quarantaine de degrés, ce qui, paraît-il, augmente de beaucoup la souplesse du corps. En plein hiver, dans un pays humide et froid, c’est de toute façon une caractéristique à prendre en compte sérieusement.
On me dit que c’est une secte pour d’autres raisons. Les « fidèles » paient beaucoup d’argent paraît-il, et le moniteur ne cesse de parler pendant les exercices. Or, l’offre promotionnelle me propose de profiter de deux semaines d’essai pour vingt livres sterling. Il me reste douze ou treize jours avant de rentrer en France ; si je profite de six ou sept séances, le coût aura été amorti énormément. Le seul risque, finalement, est que je devienne moi-même un fidèle parmi les fidèles, que je me convertisse grâce aux paroles ensorcelantes du maître…
Moi qui n’ai jamais cru à rien, qui suis aussi addictif qu’une pierre qui roule, ça me ferait plaisir une fois dans ma vie, d’être pris dans un mouvement mystique et caporalisé, pour voir un peu. C’est décidé, la sagesse précaire va se confronter au Bikram yoga.
Cela fait trois fois que j’y vais, et le résultat est à la fois positif et décevant. Positif parce que cela fait toujours du bien au corps de se contorsionner pendant une heure et demie. Mais décevant dans le sens où je n’ai pas eu de révélation, ou en tout cas pas reçu les informations subliminales qui me séduiraient et me feraient dévier de ma voie.
Le moniteur parle en effet tout le temps, mais c’est un texte appris par coeur, qui accompagne les mouvements, et qui ont pour but de concentrer les élèves sur les efforts à fournir. Le tout est parfaitement dénué de spiritualité, ce qui me convient.
La salle de sport est pleine de jeunes gens (et de moins jeunes) en parfaite santé, et au corps splendide. Nous sommes tous dévêtus, la plupart des rares hommes sont torse nu, et les femmes contemplent leurs belles formes dans le miroir qui nous fait face. Nous sommes encouragés à regarder constamment le miroir, ce qui développe, incidemment, une sorte de fascination pour l’image de son propre corps.
Le sage précaire, sans être difforme, n’a pas un corps extrêmement appétissant. Il se trouve le seul grassouillet dans un groupe d’élégants gymnastes, le seul poilu dans un groupe d’éphèbes effilés.
Mais après tout, qui le sait, peut-être la magie du yoga l’amènera à developper une corporalité harmonieuse et florale ?
Il perd aussi souvent l’équilibre, le sage précaire, lors des poses sur une jambe, déconcentrant par là même les jolies filles qui l’entourent et qui tombent comme des mouches à cause de lui. Il est enfin celui qui transpire le plus, suant à grosses gouttes des litres d’eau, rougissant et grimaçant dans un groupe discipliné de belles personnes graves, élastiques, blanches, synchrones, souples et légèrement décoiffées.
Les vagues tentations de me rincer l’oeil sont donc noyées dans la douleur, dans la sueur et dans les regards noirs des trop jolies blondes qui perdent l’équilibre à cause de moi. J’aimerais dire que c’est là, enfin, que je suis devenu un « tombeur de filles », mais maintenant que je fais du yoga, je me refuse à tout jeu de mots à la con.
Le sage précaire est un être fiévreux. Il n’est pas rare que son corps soit parcouru de frissons, de cette douleur diffuse, non localisable, qui affaiblit le dos et raidit les membres.
Hier, je me sentais fatigué et accablé. Je marchai, pour me réveiller, vers le magasin Décathlon de l’avenue de Wagram, pour voir les prix des canoës et autres kayaks gonflables. J’espérais vaguement que grâce à d’hypothétiques soldes, des chaussures de course ou une combinaison de plongée pourraient m’être données.
Je remonte bredouille l’avenue de Wagram et admire le superbe Hôtel Céramique, construit à la belle époque, dans ce style magnifique et végétal caractéristique des années 1900, où Paris était le centre mondial de la fête.
J’achète Le Monde que je lis au zinc, en buvant un coca. Boisson beaucoup trop chère : je me demande si les barmen ne donnent pas les prix à la tête du client. Le Monde consacre plusieurs pages à Muammar Kaddafi car la rédaction du journal était sûr que le régime de Tripoli tomberait dans la journée. Dossier journalistique assez décevant.
Je sens la fièvre monter et je me dirige vers l’Arc de triomphe. J’aime ce lieu touristique, où les filles se font prendre en photo. Des rôdeurs essaient de faire des mauvais coups, c’est très pittoresque.
Sur l’avenue de la Grande Armée, j’entre dans la « pharmacie de l’Etoile » pour acheter de l’aspirine. Une très belle pharmacienne blonde à l’accent russe s’occupe de moi. Elle n’est pas sûre que j’aie besoin d’aspirine. Je lui explique comment je me sens, elle me répond qu’il me faut plutôt de la vitamine C. Que l’aspirine a des conséquences sur le système digestif, et qu’il faut éviter ce médicament si l’on est sujet à des aigreurs, voire des brûlures d’estomac.
La quarantaine, la pharmacienne me félicite, avec ses longs yeux bleus, de ce que je ne consomme pas beaucoup de médicaments. Elle me sert un verre d’eau avec un cachet de vitamine C. Il n’y a pas à dire, la « pharmacie de l’Etoile » est un haut lieu du charme parisien. Curieusement, ma pharmacienne est à moitié ukrainienne, à moitié libanaise, comme un certain nombre de prostituées ayant établi leur activité autour de la porte Maillot ou dans le bois de Boulogne, en bas de la rue. On ne sait jamais, il y a peut-être des passerelles professionnelles, au niveau de la formation continue, entre les travailleurs du sexe et les professionnels de la santé, ce ne serait pas absurde.
La nuit suivante fut très fièvreuse. Mais d’une fièvre pure, sans envie de vomir et sans diarrhée. Sans alcool non plus, ni mauvaise digestion. Au milieu d’une séquence d’insomnie, je mis la radio, une émission sur les débuts de Georges Brassens. Je fus bouleversé par la voix de Patachou, la grande vedette des années 50 qui aida Brassens à faire sa place dans le show business. Je fus bouleversé par la chanson qu’ils chantent ensemble, Papa Maman. La fièvre m’aidait à percevoir le charme magique, le magnétisme et l’immense douceur de Patachou. Une fois, c’est sa voix qui me réveilla, alors qu’elle parlait de je ne sais quoi, et j’eus la révélation que c’était elle qu’il « fallait étudier » (c’est le mot qui me vint). Patachou!, Patachou!, m’écriai-je en plein délire.
Je repartis ce matin à la « pharmacie de l’Etoile » car la vitamine C n’avait pas eu l’effet escompté. L’Ukrainienne n’était pas là, mais sa collègue française était tout aussi charmante. Elle m’annonça avec le sourire que ce dont j’avais besoin, c’était d’aspirine. Je ne la ramenai pas et ne dis rien sur le fait que ma première intention était justement d’acquérir de l’aspirine. Elle me sert un verre d’eau pour que j’y dilue deux cachets. Je bois les paroles de ma petite pharmacienne, qui m’explique que les anti-douleurs se mesurent sur une échelle de quatre, allant du doliprane à la morphine. Mon Dieu, la morphine n’est pas si éloignée des cachets d’aspirine que j’ai dans la poche.
Il faudra du temps, plusieurs heures, avant que le médicament fasse effet. Quand mon corps se détend, je plonge dans un sommeil profond, dont je me réveille en sueur, mais serein.
Je ne sais pas pourquoi, j’imagine que la fièvre est la maladie la plus caractéristique de la sagesse précaire. Il y a quelque chose de nomade dans la fièvre, d’impossible à saisir, quelque chose de mobile et d’aléatoire. Et puis c’est un état du corps qui rend l’individu davantage conscient de tous ses organes. Enfin, c’est une douleur qui ménage de nombreux moments de soulagement, de véritables délectations passagères.
Le voyageur est sans arrêt dans une situation de déchiffreur de signes. Son rapport aux signes (langue étrangère, pancarte, plan de ville, cartes, coutumes, manières, visages), fait lui-même partie du contenu du récit de voyage.
Les signes sont à la fois les instruments du voyage mais aussi un thème d’écriture, une des composantes thématiques et poétiques des textes littéraires viatiques. Le voyageur doit apprendre à lire un paysage et une ville, à en saisir la logique, mais aussi, d’après Bouvier, à être capable de recevoir une forme d’enseignement, dispensé par la cité. Dans la capitale de Ceylan, il confesse ne rien comprendre « à la leçon de la ville ». L’île, où il séjourne six mois, se révèle être un « non lieu », comme le suggère Jean-Xavier Ridon dans son livre sur Le Poisson-scorpion, mais aussi dans une certaine mesure un « non signe », puisqu’elle abrite selon Bouvier des « fantômes de lieu » qui « ne méritaient pas de nom » (Routes et Déroutes, p.1341).
Dans Le Poisson-Scorpion (récit de ce séjour à Ceylan vécu en 1954, fini d’écrire et publié en 1981), Bouvier fait un usage extrême – et même, pourrait-on dire, un usage-limite – de la sémiologie, pour faire du récit de voyage une expérimentation littéraire du signe narratif.
De fait, derrière la construction chronologique apparente du texte, Bouvier établit un ordre plus discret, qui permet une deuxième lecture, alternative et complémentaire. L’ensemble du livre s’agence autour d’un seul signe. Il s’agit d’un écriteau sur lequel sont écrits ces mots : « Zone de silence ». Là encore, la description que je fais ici est élémentaire, et pourtant, nulle part dans la critique on n’y trouve la mention. Cela fait partie du mystère bouviéresque : ce qui crève les yeux est en même temps ce qui aveugle. (Dit comme cela, ça a l’air plus absurde que dit autrement.)
N. Bouvier à Ceylan. Photo T. Vernet, 1955
Le signe « Zone de silence » structure tellement Le Poisson-scorpion que cela devait être le titre du livre, avant que Bouvier décide au dernier moment le titre définitif. Voyons tout cela en trois temps, car le signe revient à trois reprise dans le récit.
1.
L’écriteau se situe près de l’hôpital de la ville où le voyageur loge pour la durée du récit. La mention de cette « Zone de silence » apparaît d’abord comme un signe topographique qui annonce au voyageur qu’il entre en zone hospitalière, mais joue en même temps un rôle de signe funeste, introduisant la narration dans un monde inquiétant. Bouvier interprète cet écriteau a posteriori comme un signe annonciateur des turbulences à venir : « Dans la géographie comme dans la vie il peut arriver au rôdeur imprudent de tomber dans une zone de silence » (PS, 737), prémonitoire d’une folie sourde qui allait le posséder, un silence dans lequel il allait sombrer, comme ces « calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut » (PS, 737).
Bouvier ne cherche pas tant à créer un suspens qu’à parsemer son récit, dès le début, d’un signe fort qui indique qu’il va devenir fou : « Il est plus rare qu’on prenne la peine de l’en avertir », termine-t-il le chapitre. Il a donc été averti par l’écriteau qu’il entrait dans une forme de silence dont le récit se proposera de trouver, ne serait-ce que par des procédés mythologiques ou fabuleux, un dénouement.
2.
L’expression « Zone de silence » revient sous forme du titre du chapitre VII, au premier tiers du livre, mais sans renvoyer à la zone hospitalière où était planté l’écriteau. Enigmatiquement, ce chapitre traite de deux lieux de restauration, où le narrateur aime s’attabler. Le premier, l’ « échoppe du témoin », est une gargote où une population modeste joue aux courses, et où le narrateur se trouve « si bien pour écrire, pour convoquer mes fantômes et mes ombres » (PS, 752). Il y fait la rencontre de la petite bourgeoisie sri-lankaise, jeune, masculine, célibataire et sur-jouant une modernité occidentale.
Le deuxième lieu décrit est l’opposé du premier ; il s’appelle « Oriental Patissery », et constitue le quartier général d’un mouvement d’extrême-gauche, animé par des intellectuels qui ont opté pour des habitudes vestimentaires traditionnelles, et qui promeuvent, sur le modèle de Gandhi, une rencontre entre le marxisme et une forme de rejet de l’Occident.
Or, ni « l’échoppe du témoin », ni l’ « Oriental Patissery » ne sont des lieux silencieux. Alors, pourquoi avoir intitulé ce chapitre « Zone de silence » ?
Dans les deux cas, il semble que Bouvier veuille signifier que c’est précisément dans les espaces de convivialité, de chaleur humaine, de parole libre et de débats politiques, que le narrateur se rend compte de son incapacité à entrer en relation avec la population locale. Ces boutiques semblent plutôt figurer un espace de solitude où le voyageur prend conscience de son inexistence : « Le calme plat : je pourrais m’effondrer, le nez dans ma soucoupe sans que personne en dehors des blattes s’en avise de longtemps » (PS, 752). C’est dans ces circonstances qu’il perçoit pour la première fois que les apparences sont creuses et ne cachent qu’une absence terrifiante de vitalité : la chaleur humaine n’est qu’une « jovialité funèbre » (PS, 757), les discussions des « péroraisons spectrales » (PS, 758), et ces faux-semblants restent malgré tout le dernier rempart devant la suite logique que Bouvier entrevoit à toute vie dénuée du minimum de divertissement pascalien : « nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge » (PS, 758). La zone de silence, dans ce chapitre, semble donc désigner le monde extérieur dans son ensemble, comme étant fantomatique et essentiellement illusoire. Le silence, ici, figure l’épisode dépressif du voyageur incapable de se mouvoir, assistant atterré à son propre effondrement dans la perte de l’usage de la parole.
3.
Finalement, Poisson-scorpion se termine sur un troisième mouvement, incarné par l’écriteau lui-même, celui qui est apparu dès l’entrée dans la ville, qui apparaît à la fin du livre pour dénouer la crise qui accable le narrateur.
La « Zone de silence » devient symbole actif, puisque le narrateur se cogne la tête contre la pancarte et ce choc provoque le réveil, ou l’annulation, du sortilège dans lequel il était emprisonné.
Dans ce vingtième chapitre, intitulé « Le dernier enchanteur », le narrateur assiste à un spectacle de fakir qui lui fait ressentir un effroi panique et profond. Cette panique vient d’une anomalie sémiologique produite par une « inversion du geste » : le gymnosophiste sort des couteaux de leur fourreau, mais plutôt que de les lancer sur une cible, comme on s’y attend, il se les enfonce dans la gorge et la nuque « sans faire sourdre une goutte de sang », puis fait le tour de l’assemblée en mimant le mort-vivant. Bouvier voit dans ce sinistre fakir une « menace à peine déguisée » et décide de s’enfuir. Sur le chemin du retour, il voudrait pleurer, mais n’y parvient pas, et c’est alors qu’il va « donner du front contre l’écriteau rouillé et tordu qui annonce l’hôpital » (PS, 809), ce qui lui ouvre l’arcade sourcilière.
Le sang coule, et pour Bouvier qui le boit dans sa paume, ce sang est « délicieux et salé » : le voyageur est en train d’effectuer une mue, une catharsis physique qui le guérit de sa torpeur. Signe de cette mue, il laisse derrière lui « une trace gluante comme les insectes moribonds » (PS, 809), mélange de sang, de larme et de morve, « épanchement miraculeux », par quoi il sera sauvé :
De retour dans ma chambre j’ai commencé à faire mon bagage en répandant du sang partout. Cette plaie n’avait pas d’importance en regard du grondement d’allégresse qui montait autour de moi. A présent je pleurais pour de bon et jamais larmes ne m’ont paru meilleures. (PS, 809)
Il n’est donc pas étonnant, en définitive, que le titre que Bouvier comptait donner à ce livre, pendant toute la période de rédaction, était « Zone de silence » plutôt que Poisson-scorpion.
Et cet écriteau, signalétique contondante, ouvre à la possibilité d’une sémiologie propre au récit de voyage. Si l’on suit l’hypothèse de David Scott selon laquelle la littérature du voyage constitue un système sémiotique à trois membres (le voyagé, le voyageur et le récit) apparenté à la triade de Charles Peirce, « indice », « icône » et « symbole », alors Bouvier a créé avec l’écriteau « Zone de silence » un agencement complexe capable de faire passer le récit sur des lignes tantôt symboliques, tantôt narratives, et tantôt descriptives.
Il s’agit d’un signe qui permet à la fois de déterritorialiser le récit en lui faisant échapper aux noms et aux lieux, et de le re-territorialiser sur des indices corporels très précis, tels que la « tête », la « carapace », la métamorphose du corps et la libération des fluides (sang et larmes).
Il n’existe, à ma connaissance, aucune indication que Deleuze ait lu Bouvier, ni que Bouvier ait pris connaissance de la pensée de Deleuze, mais sur un certain nombre de points, la proximité entre eux deux m’apparaît évidente.
Il semble que les deux hommes, nés à trois ans d’écart (1925 pour Deleuze, 1929 pour Bouvier) et morts presque au même âge (70 ans pour Deleuze, 69 ans pour Bouvier), aient développé, sur des chemins très différents, une même conception de l’écriture et de la santé, perçues comme une esthétique paradoxale, où l’extrême fragilité rende possible une extrême puissance.
Deux brefs exemples de cette convergence, qui peut paraître incongrue à première vue, pour indiquer des pistes de recherches. D’abord la problématique du visage, qui est omniprésente chez Bouvier et qui, à mon avis est plus proche d’une théorie constructiviste à la Deleuze que de l’approche éthique d’un Lévinas. Ensuite les devenirs-animaux, qui sont très célèbres chez Deleuze mais que l’on utilise rarement dans les théories littéraires et philosophiques, car je crois qu’on les trouve trop métaphoriques.
Les textes de Bouvier que je vais citer ci-dessous, proviennent tous du volume unique de l’édition de ses Oeuvres (Quattro-Gallimard, 2004).
La tête et le visage
A la fin du Poisson-scorpion (PS), Bouvier raconte comment il se blesse à la tête, et comment cette blessure le guérit de la torpeur qui l’avait cloué sur l’île de Ceylan pendant six mois.
Mais il ne parle pas simplement de blessure, ou d’écorchure ; ce qui fait sens pour lui, ce n’est pas tant le sang que l’ouverture de la tête : « Cette tête enfin ouverte se vidait comme en songe de tout le noir mirage qui y pourrissait depuis trop longtemps » (PS, 809). On voit apparaître ici un couple de notions connu dans la philosophie et la psychologie : la tête et le visage. La tête est le support du visage, mais peut-être la tête et le visage sont-ils des opposés conceptuels ? La tête enferme alors que le visage est ouverture vers l’extérieur. Le visage est humain et la tête animal. On peut continuer ainsi longtemps.
N. Bouvier, années 90
Dans le final du Poisson-scorpion, le visage est « ruisselant » alors que la tête est « ouverte ». Le visage apparaît comme une paroi vivante qui réagit au contact de l’extérieur alors que la tête est une sorte de prison qu’il faut tâcher d’ouvrir pour vidanger le « noir mirage », ou la bile malfaisante, qui y est contenu.
Selon Deleuze et Guattari, la tête renvoie à un système « volume-cavité » qui le relie au corps, alors que le visage est branché sur un système « surface-trou » qui fait de lui une pure surface, non liée intrinsèquement à la tête : « Même humaine, la tête n’est pas forcément un visage » (Mille plateaux, « Visagéité »). Cette séparation entre tête et visage est de première importance pour l’analyse de Bouvier car, dans ses trois récits (L’Usage du monde, Chronique japonaise et Le Poisson-scorpion), la question du visage et de la tête dans leurs dimensions esthétiques, éthiques et pathologiques est omniprésente.
La doctrine « schizo-analytique » (c’est le nom de méthode de Deleuze et Guattari), de son côté, élabore justement le concept de « visagéité » pour expliciter la constitution de cette surface complexe et contradictoire qu’est le visage : à partir d’une opposition « trou noir-mur blanc », Deleuze et Guattari développent une théorie qui permet de rendre compte de l’apparition et de la disparition possible des visages : « si l’homme a un destin, ce sera plutôt d’échapper au visage », écrit Deleuze dans Dialogue. Or, Bouvier prend soin de rendre compte lui aussi de ces phénomènes de visagéité, et ce dès L’Usage du monde, où le couple jardin/désert s’agence au couple tête/visage : les « barbes soignées » des musulmans « dans les jardinets qui ceinturent la ville » (UM, 134) contrastent avec « ce lieu désert qu’est devenu ma tête » (UM, 379).
Il y a en effet dans l’écriture de Bouvier une attention extrême portée aux visages, non seulement parce que le voyage lui permet d’en voir de nombreux, mais, plus philosophiquement, parce qu’il sait qu’un visage peut apparaître et disparaître, et que ce qui se joue à la surface du visage dépasse la seule identification de l’individu. L’exemple le plus frappant se trouve à l’arrivée sur l’île de Ceylan ; le voyageur se rend au dispensaire de la ville pour soigner un état de fatigue et de fièvre :
« J’ai rasé ce matin la barbe que je portais depuis l’Iran : le visage qui se cachait dessous a pratiquement disparu. Il est vide, poncé comme un galet, un peu écorné sur les bords. Je n’y perçois justement que cette usure, une pointe d’étonnement, une question qu’il me pose avec une politesse hallucinée et dont je ne suis pas certain de saisir le sens. » (PS, 748).
Ce visage « poli », avec ses deux grands yeux interrogatifs, voilà mise en pratique indiscutable de la théorie du « trou noir sur un mur blanc ». Bouvier, par le voyage, fait involuer son visage pour le ramener à une situation indéterminée.
Ce « visage vide » se tient à l’opposé des visages observés sur le chemin, « tannés, cicatrisés, labourés par la barbe, la variole, la fatigue ou le souci. » (UM, 134) Dans les deux cas, trop plein ou vide, ces deux types de visage s’opposent toujours à un tiers, le non-visage européen qui n’a rien actualisé encore : « Jamais on ne voit, comme chez nous, de ces visages lisses, ruminants, inexistants à force de santé et sur lesquels tout reste à inscrire. » (UM, 134). Il faut « se faire » un visage, il faut se faire un nom. Mais on peut aussi rester en deça de l’individuation et avoir le visage de tout le monde, de la même manière que Deleuze dit que l’on peut vivre « la vie de tout le monde ».
Ce qui est drôle c’est que cette typologie des visages rejoint la typologie des espaces selon Deleuze et Guattari. « Espace lisse/espace strié » dans Mille plateaux, « visage poncé/visage cicatrisé » chez Bouvier. Ce « vide » qui surprend le voyageur dans son miroir, c’est le vide angoissant de son identité, qui le fait vasciller (dépression), mais c’est aussi la désorganisation des lignes, la confusion des traits qui permet au visage de s’ouvrir à de nouvelles expressions, d’incarner de nouvelles perceptions (euphorie).
Nicolas Bouvier, visage ridé
Une prose de la métamorphose : les devenirs-animaux
Bouvier ne sort pas de ces deux extrêmes de la dépression et de l’extase, le lisse et le strié, et on le voit, de chapitre en chapitre, se chercher un corps à la limite de ses capacités sensorielles. Il oscille toujours entre le trop plein, « prêt à éclater », et l’évidement, le ruissellement cathartique. Il ne cherche à aucun moment la « guérison », notion problématique qui souligne la collaboration des institutions sanitaires avec l’ordre social. Mais plutôt que de demeurer dans l’aller-retour entre l’euphorie et la panique, Bouvier trouve une issue dans une porosité entre le genre humain et le non-humain. Autrement dit, entre le visage et la tête.
L’investissement de Bouvier dans le monde animal peut à nouveau être éclairé par la théorie deleuzienne des « devenirs », des concepts de « devenir-animal », « devenir-fou », ou « devenir-imperceptible » qui parcourent son oeuvre.
Dès Logique du sens (1969), Deleuze place le « devenir » en situation alternative de l’ « être » et cherche à penser le sens comme un « événement » plutôt que comme « état de chose ». Le devenir est à cet égard ce qui ne peut être fixé et qui permet les passages d’un état à un autre, mais sans se confondre avec les états. Du point de vue de l’identité, le devenir est ce qui nous fait changer, et ce qui conteste les identités fixes (plus tard, dans Mille Plateaux notamment, Deleuze parlera de « sujet larvaire » pour évoquer une individuation ouverte aux devenirs). Tout sujet est parcouru de « devenirs » auxquels il prête attention ou, au contraire, qu’il tente d’occulter. Comme on devient toujours autre chose que ce que l’on est, l’homme devient quelque chose d’inhumain, d’où l’importance du concept de « devenir-animal ». Devenir animal est donc un phénomène réel, depuis toujours travaillé par le mythe, la fiction et l’art, mais sans que cela ne signifie « imiter » les animaux. Il s’agit de penser une identité en mouvement, en transit entre plusieurs identifications possibles, ou pour le dire autrement, une identité nomade :
« Les devenirs-animaux ne sont pas des rêves ou des phantasmes. Ils sont parfaitement réels. Mais de quelle réalité s’agit-il ? Car si le devenir-animal ne consiste pas à faire l’animal ou à l’imiter, il est évident aussi que l’homme ne devient pas « réellement » animal, pas plus que l’animal ne devient « réellement » autre chose. Le devenir ne produit pas autre chose que lui-même. C’est une fausse alternative qui nous fait dire : ou bien l’on imite, ou bien l’on est. Ce qui est réel, c’est le devenir lui-même, le bloc de devenir, et non pas des termes supposés fixes dans lesquelles passerait celui qui devient. » G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, p.291.
Selon Bouvier, les hommes ne sont pas séparés des animaux : il y a une « parenté avec le monde animal que je ressens profondément », écrit-il dans Le Hibou et la baleine (HB, 1201), une parenté qui lui fait pressentir un jumeau animal à tous les visages rencontrés. Tout homme a, selon lui, un jumeau animal et un ou deux animaux tutélaires. Son jumeau est un lémurien de Madagascar, appelé « Tarsier spectre », mais ses animaux protecteurs sont le hibou et la baleine. « Jamais je n’entends son cri sans nostalgie et gratitude » (H.B., 1202). Il y a dans ce texte tardif tous les éléments fondamentaux de ce qui pourrait être désigné comme le « devenir-animal » de l’écrivain voyageur : nostalgie et origine, visage et expression du monde, culture et sauvagerie. Un refus du « divorce », non seulement entre les règnes, mais entre la pensée humaine et l’activité animale, entre la nature et la culture.
Dès son premier récit, le voyageur n’hésite pas à se décrire comme devenant chat : « Je m’étirais, enfouissant l’air par litre. Je pensais aux neuf vies proverbiales du chat : j’avais bien l’impression d’entrer dans la deuxième » (UM, 82), ou chien : « Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté », (UM, 133).
Le désir sexuel, même, passe par de tels devenirs, comme lorsque une pouliche, suivie lors d’un marché, provoque des rêveries érotiques : une belle bête « haute sur jambe, les yeux comme des marrons dans leur coque entrouverte, et une robe sans défaut (…) Nous nous étions littéralement rincé l’œil. » (UM, 133-4).
Mais c’est sans doute dans Le Poisson-scorpion que les devenirs-animaux prennent leur forme la plus aboutie, avec une transformation qui démarre dès l’arrivée sur l’île, annoncée comme un « paradis pour les entomologues » (PS, 728) et qui rompt la « continuité continentale » qui avait présidé à son itinéraire depuis Genève : « Ce qu’on apporte dans une île est sujet à métamorphose » (PS, 733). Cette métamorphose ira jusqu’à la crise finale où le devenir-insecte du voyageur rencontre un état de santé supérieur au lieu de l’enfoncer dans la démence.
A travers ces devenirs (devenir-fou, devenir insecte, devenir-galet), l’écrivain voyageur revendique un des plus vieux motif de la littérature : la métamorphose. Le récit de voyage apporte sa façon bien à lui à cette tâche littéraire.
S’il est vrai que Nicolas Bouvier se sent proche des grands voyageurs romantiques, même et surtout lorsqu’ils sont politiquement incorrects (comme Gobineau, célèbre orientaliste et inventeur du racisme), il n’en reste pas moins que sur certaines lignes de son écriture, il développe des idées qui sont à l’opposée de ces grands voyageurs héroïques et conquérants. Ce qui m’intéresse chez Bouvier, ce n’est pas ce qu’il a à nous dire des Yougoslaves et des Iraniens, car il reste prisonnier de clichés ethnocentrés, et tout ce qu’on nous dit sur son ouverture aux autres est con comme la pluie. Il faut le dire une fois pour toute, et passer à autre chose : ces histoires de « regard respectueux », de « désir de rencontre », de « respect des différences », qui hantent la critique depuis des années, c’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens.
Au contraire, là où Bouvier est intéressant, c’est quand il parle de lui. Car il ne parle que de lui. Je l’ai déjà dit, le portrait qu’il fait des « autres », ce n’est que l’image inversée de ce qu’il croit être des Suisses. En revanche, le portrait qu’il fait de son corps et de ce qui lui arrive est plus intéressant car il rejoint sur bien des points des mouvements de pensée et d’écriture qui émergeaient au même moment, dans les années 50-60. Pour schématiser, quand il parle des « autres », Bouvier reste engoncé dans les années 30 (sa jeunesse), mais quand il parle de lui, il se rapproche de Deleuze, de Tournier, bref des gens de sa génération.
Une tension littéraire parcourt les textes de Bouvier et fait du voyage une ascèse qui met à l’épreuve le voyageur et révèle ses faiblesses. Le narrateur tombe fréquemment malade, se trouve alité, hospitalisé, diminué, et cet état de faiblesse physique l’oblige à abandonner tout idéal de contrôle des événements et des péripéties. Dès l’avant-propos de L’Usage du monde, Bouvier se positionne comme passif, ou patient du voyage : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait et vous défait » (UM, 82). A l’opposition « voyageur/voyagé » qui structure selon Marie-Louise Pratt le récit de voyage victorien, Bouvier substitue un rapport vitaliste où le voyage se confond avec la vie de l’homo viator, et le « voyageur » ainsi que le « voyagé » se trouvent emportés dans une même expérience. Le voyageur, à la limite, devient lui-même un voyagé, qui ne maîtrise plus ni l’itinéraire, ni la durée des escales (Bouvier et Vernet se trouvent bloqués à Tabriz pendant six mois). Chez Bouvier, le voyageur se distingue par sa faiblesse, qui n’est pas à la hauteur des caprices mécaniques des corps et des véhicules. Mais, comme par enchantement, ces pannes et ses maladies crèent le mouvement plutôt qu’elles ne provoquent l’abandon du voyage.
La fameuse Fiat Topolino et ses "pannes"
Pour comprendre cette passivité active, on peut faire appel à ce que Gilles Deleuze nomme « le pouvoir d’être affecté ». Reprenant la philosophie de Spinoza, Deleuze rappelle que les deux affects fondamentaux sur le corps sont la « joie » et la « tristesse », définies respectivement comme ce qui « augmente la puissance d’agir » et ce qui la diminue. La puissance passe donc par une forme de passivité, c’est-à-dire une capacité à accueillir des affects, à se laisser transformer par eux, et ce sont leurs effets qui détermineront s’ils sont joyeux ou tristes, propices à l’action ou au contraire au ressentiment. De ce point de vue, l’art de Bouvier consiste alors à trouver la rhétorique qui rende compte de cette acceptation de la fragilité maximale, et de l’intensité des affects dont son corps peut être affecté, même et surtout quand ils sont trop puissants pour lui. Ainsi pour des sensations reçues au Japon :
Mais justement, créer en soi l’hospitalité à ce qui vous est supérieur demande un apprentissage très ardu. C’est comme laisser entrer un géant dans votre petite maison : on a peur qu’il se mette à tout fracasser. Il y a donc en nous une certaine réticence à l’égard des forces dont on a pourtant besoin pour exister. (Routes et Déroutes, 1305)
On entend l’écho de la voix de Deleuze, quand il dit à propos des écrivains alcooliques, qu’ils ont « vu quelque chose de trop fort pour eux » (Abécédaire).
Les phrases de l’écrivain-voyageur n’ont plus pour but de décrire des paysages et des hommes vus de l’extérieur, mais de rendre vivant un système de perception. Celui qui accompagne la faiblesse de son corps pour évaluer ce dont il est capable d’endurer ; un exemple d’une telle évaluation est donné lorsque Bouvier est cloué au lit en Iran et jauge le rapport de force entre son corps et la maladie : « Depuis plusieurs jours, je cherchais le point faible de la maladie, sa fissure, pour enfoncer un coin » (UM, 204). L’une des scènes cruciales de L’Usage du monde est certainement celle où le narrateur rend les armes et accepte la fièvre comme un affect aussi légitime qu’un autre, lui permettant de percevoir ce qu’il y a de positif dans la souffrance :
Je carrai prudemment mon dos contre le mur de pierre et, tout en regardant tomber la neige, je me mis à pleurer, méthodiquement, comme on nettoierait une cheminée ou un chaudron. Ainsi pendant une heure. C’était ça. Je sentais tous les barrages de la maladie céder et se dissoudre, et finis par m’endormir, assis au cœur de l’hiver comme dans un moelleux coton. (UM, 205)
Le ramoneur que je suis a toujours beaucoup goûté ce passage, que j’ai lu d’ailleurs à l’ombre des temples d’Angkor.
L’écriture du voyage de Bouvier fait le lien entre les états de son corps et les perceptions du voyage. Ainsi, le voyage est une expérience potentiellement dangereuse, et la mise à l’épreuve du voyageur, son humiliation par les maladies, les pannes et arrêts, se révèle être une condition de possibilité des émerveillements qui en constitueront éventuellement le récit.
L’Usage du monde représente d’abord un bricolage sanitaire où les pannes de la voiture font écho aux fièvres du corps. La maladie y est perçue positivement car elle force le voyageur à s’adapter toujours un peu plus à un contexte extérieur qui l’éloigne de son état de santé initial.
Le deuxième récit de ce long voyage vers l’Asie, Le Poisson-scorpion (publié en 1982), est une plongée dans un malaise plus grave, une forme d’envoûtement généralisé où Bouvier craint de devenir fou, et qu’il appelle lui-même « mon petit enfer » (PS, 805). Loin d’être une ouverture vers l’extérieur, le mal dont il souffre à Ceylan l’enferme dans une série de séquestrations : l’île, la ville, sa chambre, et même son crâne (que Bouvier essaiera de fissurer pour se libérer).
Enfin, le Japon incarne le lieu d’une cure globale, sinon d’une renaissance. Le Japon est un lieu pour guérir (PS, 801), mais c’est une guérison qui ne passe pas par un renforcement de l’individu. Au contraire, le voyageur a recours à une méthode néo-bouddhiste : la célèbre « disparition de l’ego » dans la « fusion » avec l’environnement. On parle souvent de cette « effacement de soi » à propos de Bouvier, mais sans expliquer ce que cela signifie. Ce dont il est question, c’est d’une forme d’épuisement qui affaiblit la volonté et le désir de vivre. C’est un affaiblissement de la puissance d’agir, mais qui peut coïncider à un accroissement de la puissance d’être affacté (pour reprendre les termes de Spinoza). Il s’agit donc d’un épuisement qui confine au plaisir, et qui définit l’état de santé itinérant : « C’est pour ça que j’ai tant aimé voyager. J’ai connu ces moments grâce au mélange de fraîcheur et de fatigue que procure la vie nomade » (RD, 1305).
Il y a ici l’ébauche d’une définition de ce qu’on pourrait appeler la « santé nomade », comme Nietzsche parlait d’une « grande santé ». Il n’y a pas de « disparition du moi » à proprement parler, mais un accent mis sur la capacité à jouer de ses faiblesses, à accepter la passivité du moi.
Il y a donc deux niveaux d’écriture chez Bouvier, qui font coexister l’ethnocentrisme décrit en premier lieu et la « santé nomade » abordée dans un second temps. Ce deuxième niveau d’écriture concerne les flux, les éléments météorologiques, les devenirs, les passages, les variations de perception, et vise la création d’une rhétorique des affects.
Exactement au moment où le Maghreb s’embrase, où le monde arabe s’exprime collectivement, en faveur de la liberté politique, de la dignité du peuple et contre la corruption des dirigeants, mon père a choisi d’aller dans le sud du Maroc.
A sa vieille habitude, il a pris un aller simple. Quand le reverrons-nous ?
Il se sait atteint d’une maladie grave. Il marche, dort, écrit des choses drôles à lire. Ses projets sont à court terme, un peu comme ceux des dirigeants des pays du Maghreb.
L’autre matin, c’était un après-midi, je ne sais plus ce que je trafiquais dans mon lit lorsque j’entendis une voix m’appeler.
Mon colocataire pakistanais criait : « Guillaume! Guillaume! » C’était à faire frémir. Je pensai à un drame de voisinage; la violence était parvenue à outrepasser les portes de ma maison paisible. Je descendis les escaliers, tremblant de peur. « Asif ? Que se passe-t-il Asif ? » Asif ne répondait plus.
J’imaginais que des malfrats l’avaient assomé et qu’ils m’attendaient dans le salon, pour m’assomer à mon tour.
Mon Pakistanais était livide sur un fauteuil du salon, incapable de prononcer des mots cohérents. Dans la cuisine, l’eau coulait du robinet, et une des plaques chauffantes de la cuisinière était allumée. « Je vais mourir », dit-il.
Mon colocataire avait eu un malaise dans la cuisine. Il a d’abord cru mourir, puis il a cru perdre la vue pour de bon. Je ne sais pas comment il a fait pour se diriger dans le salon où il a perdu connaissance quelques secondes.
Depuis je prends un peu soin de lui. Je lui rapporte des médicaments, des légumes, des choses dont il pense avoir besoin. Mais il ne veut pas aller voir de médecin, il prétend attendre ses papiers qui devraient arriver bientôt. Je pense plutôt qu’il est paresseux, et qu’il ne veut pas attendre quelques heures à l’hôpital.
Impossible, pour moi, de ne pas mettre en relation l’obtention de son visa et cette nouvelle maladie. Il vivait dans le stress depuis tant de temps, la peur d’être expulsé, de retourner dans une région dangereuse, de perdre la face devant sa famille qui avait tout sacrifié pour lui payer ses études au Royaume-Uni.
La nouvelle du visa a déclenché des choses à l’intérieur de lui. Je connais bien ça, mon corps tombe malade, généralement, lorsqu’il peut se le permettre, après un contrat, après un déplacement, une fois qu’un lit est à ma disposition. Pour Asif, c’est plus grave bien sûr. Il a cru mourir lorsque la peur des Talibans qui l’attendaient au pays s’éloignait.
Comme les choses de la santé individuelle s’intriquent avec la géopolitique.
Avoid walking in shoes that have smooth surfaces, which increase the risk of slipping.
Evitez de marcher avec des chaussures aux semelles lisses, car elles augmentent les risques de glissade.
Walk consciously. Be alert to the possibility that you could quickly slip on an unseen patch of ice. Avoid the temptation to run to catch a bus or beat traffic when crossing a street.
Soyez prudent sur les trottoirs. N’oubliez pas la possibilité de glisser sur une plaque de givre que vous n’auriez pas vue. Résistez à la tentation de courir pour attraper un bus ou de vous précipiter lorsque vous traversez les rues.
Walk cautiously. Your arms help keep you balanced, so keep hands out of pockets and avoid carrying heavy loads that may cause you to become off balance.
Marchez avec précaution. Vos bras aident à l’équilibre du corps, donc évitez de vous déplacer les mains dans les poches. Ne transportez pas de lourds colis qui pourraient vous déséquilibrer.
Walk « small. » Look ahead of where you step. When you step on icy areas, take short, shuffling steps and walk as flatfooted as possible.
Marchez « petit ». Regardez dans la direction où vous allez. Sur une surface glacée, faites de petits pas en traînant les pieds.
Remove snow immediately from footwear before it becomes packed or turns to ice.
Enlevez imméditatement la neige de vos chaussures pour qu’elle ne s’accumule ni ne gèle.
Si le sage précaire a l’air en colère sur cette photo, c’est qu’il se presse vers le bain chaud qui l’attend dans le cercle (Round Garden) de Tullyquilly.
Daniel, qui n’est jamais en manque d’idées, a remplacé le tipi où j’avais passé mon précédent séjour, par un système de bain chauffé par un foyer incrusté. On allume un feu, comme dans une cheminée, et deux heures plus tard, l’eau est à 40°.
Après cela, le bois garde la chaleur toute la journée, même en plein hiver. Même le lendemain, il suffit d’un léger feu, de deux ou trois rondins, et l’eau remonte à la température désirée.
De jour comme de nuit, par températures positives ou négatives, tous les sages précaires peuvent se réchauffer et se délasser d’une vie parfois trépidante. La vue, depuis le bain, est tellement ravissante qu’on ne sait qu’en dire. Daniel pense qu’on a le choix entre prendre des photos et pleurer.
Hier, ou ce matin, j’y ai lu le très intéressant livre de Marc Augé, « Pour une anthropologie de la mobilité ». J’y ai puisé des idées et des références pour la dernière partie de ma thèse, quand il sera question d’aborder les possibilités actuelles du récit de voyage.
Au milieu d’un des comtés les plus ruraux d’Irlande du nord, avec pour voisins les plus proches, les poules enfermées dans le poulailler, et le renard qui rôde dans le parc, je lisais les brillantes pages de l’ethnologue sur le concept de frontière et sur l’urbanisation du monde.
C’était le lieu idéal pour lire des phrases comme : « Le monde ville représente l’idéal et l’idéologie du système de la globalisation, alors que dans la ville monde s’expriment les contradictions ou les tensions historiques engendrés par ce système. »
Je n’étais ni dans une « ville monde » ni dans un « monde ville », mais plutôt dans une sorte d’extra-mondanité.