Entre Bouvier et Deleuze : « Visagéité » et devenir animal

N. Bouvier dans la chambre de Tabriz, 1954

Il n’existe, à ma connaissance, aucune indication que Deleuze ait lu Bouvier, ni que Bouvier ait pris connaissance de la pensée de Deleuze, mais sur un certain nombre de points, la proximité entre eux deux m’apparaît évidente.

Il semble que les deux hommes, nés à trois ans d’écart (1925 pour Deleuze, 1929 pour Bouvier) et morts presque au même âge (70 ans pour Deleuze, 69 ans pour Bouvier), aient développé, sur des chemins très différents, une même conception de l’écriture et de la santé, perçues comme une esthétique paradoxale, où l’extrême fragilité rende possible une extrême puissance.

Deux brefs exemples de cette convergence, qui peut paraître incongrue à première vue, pour indiquer des pistes de recherches. D’abord la problématique du visage, qui est omniprésente chez Bouvier et qui, à mon avis est plus proche d’une théorie constructiviste à la Deleuze que de l’approche éthique d’un Lévinas. Ensuite les devenirs-animaux, qui sont très célèbres chez Deleuze mais que l’on utilise rarement dans les théories littéraires et philosophiques, car je crois qu’on les trouve trop métaphoriques.

Les textes de Bouvier que je vais citer ci-dessous, proviennent tous du volume unique de l’édition de ses Oeuvres (Quattro-Gallimard, 2004).

La tête et le visage

A la fin du Poisson-scorpion (PS), Bouvier raconte comment il se blesse à la tête, et comment cette blessure le guérit de la torpeur qui l’avait cloué sur l’île de Ceylan pendant six mois.

Mais il ne parle pas simplement de blessure, ou d’écorchure ; ce qui fait sens pour lui, ce n’est pas tant le sang que l’ouverture de la tête : « Cette tête enfin ouverte se vidait comme en songe de tout le noir mirage qui y pourrissait depuis trop longtemps » (PS, 809). On voit apparaître ici un couple de notions connu dans la philosophie et la psychologie : la tête et le visage. La tête est le support du visage, mais peut-être la tête et le visage sont-ils des opposés conceptuels ? La tête enferme alors que le visage est ouverture vers l’extérieur. Le visage est humain et la tête animal. On peut continuer ainsi longtemps.

N. Bouvier, années 90

Dans le final du Poisson-scorpion, le visage est « ruisselant » alors que la tête est « ouverte ». Le visage apparaît comme une paroi vivante qui réagit au contact de l’extérieur alors que la tête est une sorte de prison qu’il faut tâcher d’ouvrir pour vidanger le « noir mirage », ou la bile malfaisante, qui y est contenu.

Selon Deleuze et Guattari, la tête renvoie à un système « volume-cavité » qui le relie au corps, alors que le visage est branché sur un système « surface-trou » qui fait de lui une pure surface, non liée intrinsèquement à la tête : « Même humaine, la tête n’est pas forcément un visage » (Mille plateaux, « Visagéité »). Cette séparation entre tête et visage est de première importance pour l’analyse de Bouvier car, dans ses trois récits (L’Usage du monde, Chronique japonaise et Le Poisson-scorpion), la question du visage et de la tête dans leurs dimensions esthétiques, éthiques et pathologiques est omniprésente.

La doctrine « schizo-analytique » (c’est le nom de méthode de Deleuze et Guattari), de son côté, élabore justement le concept de « visagéité » pour expliciter la constitution de cette surface complexe et contradictoire qu’est le visage : à partir d’une opposition « trou noir-mur blanc », Deleuze et Guattari développent une théorie qui permet de rendre compte de l’apparition et de la disparition possible des visages : « si l’homme a un destin, ce sera plutôt d’échapper au visage », écrit Deleuze dans Dialogue. Or, Bouvier prend soin de rendre compte lui aussi de ces phénomènes de visagéité, et ce dès L’Usage du monde, où le couple jardin/désert s’agence au couple tête/visage : les « barbes soignées » des musulmans « dans les jardinets qui ceinturent la ville » (UM, 134) contrastent avec « ce lieu désert qu’est devenu ma tête » (UM, 379).

Il y a en effet dans l’écriture de Bouvier une attention extrême portée aux visages, non seulement parce que le voyage lui permet d’en voir de nombreux, mais, plus philosophiquement, parce qu’il sait qu’un visage peut apparaître et disparaître, et que ce qui se joue à la surface du visage dépasse la seule identification de l’individu. L’exemple le plus frappant se trouve à l’arrivée sur l’île de Ceylan ; le voyageur se rend au dispensaire de la ville pour soigner un état de fatigue et de fièvre :

« J’ai rasé ce matin la barbe que je portais depuis l’Iran : le visage qui se cachait dessous a pratiquement disparu. Il est vide, poncé comme un galet, un peu écorné sur les bords. Je n’y perçois justement que cette usure, une pointe d’étonnement, une question qu’il me pose avec une politesse hallucinée et dont je ne suis pas certain de saisir le sens. » (PS, 748).

Ce visage « poli », avec ses deux grands yeux interrogatifs, voilà mise en pratique indiscutable de la théorie du « trou noir sur un mur blanc ». Bouvier, par le voyage, fait involuer son visage pour le ramener à une situation indéterminée.

Ce « visage vide » se tient à l’opposé des visages observés sur le chemin, « tannés, cicatrisés, labourés par la barbe, la variole, la fatigue ou le souci. » (UM, 134) Dans les deux cas, trop plein ou vide, ces deux types de visage s’opposent toujours à un tiers, le non-visage européen qui n’a rien actualisé encore : « Jamais on ne voit, comme chez nous, de ces visages lisses, ruminants, inexistants à force de santé et sur lesquels tout reste à inscrire. » (UM, 134). Il faut « se faire » un visage, il faut se faire un nom. Mais on peut aussi rester en deça de l’individuation et avoir le visage de tout le monde, de la même manière que Deleuze dit que l’on peut vivre « la vie de tout le monde ».

Ce qui est drôle c’est que cette typologie des visages rejoint la typologie des espaces selon Deleuze et Guattari. « Espace lisse/espace strié » dans Mille plateaux, « visage poncé/visage cicatrisé » chez Bouvier. Ce « vide » qui surprend le voyageur dans son miroir, c’est le vide angoissant de son identité, qui le fait vasciller (dépression), mais c’est aussi la désorganisation des lignes, la confusion des traits qui permet au visage de s’ouvrir à de nouvelles expressions, d’incarner de nouvelles perceptions (euphorie).

Nicolas Bouvier, visage ridé

Une prose de la métamorphose : les devenirs-animaux

Bouvier ne sort pas de ces deux extrêmes de la dépression et de l’extase, le lisse et le strié, et on le voit, de chapitre en chapitre, se chercher un corps à la limite de ses capacités sensorielles. Il oscille toujours entre le trop plein, « prêt à éclater », et l’évidement, le ruissellement cathartique. Il ne cherche à aucun moment la « guérison », notion problématique qui souligne la collaboration des institutions sanitaires avec l’ordre social. Mais plutôt que de demeurer dans l’aller-retour entre l’euphorie et la panique, Bouvier trouve une issue dans une porosité entre le genre humain et le non-humain. Autrement dit, entre le visage et la tête.

L’investissement de Bouvier dans le monde animal peut à nouveau être éclairé par la théorie deleuzienne des « devenirs », des concepts de « devenir-animal », « devenir-fou », ou « devenir-imperceptible » qui parcourent son oeuvre.

Dès Logique du sens (1969), Deleuze place le « devenir » en situation alternative de l’ « être » et cherche à penser le sens comme un « événement » plutôt que comme « état de chose ». Le devenir est à cet égard ce qui ne peut être fixé et qui permet les passages d’un état à un autre, mais sans se confondre avec les états. Du point de vue de l’identité, le devenir est ce qui nous fait changer, et ce qui conteste les identités fixes (plus tard, dans Mille Plateaux notamment, Deleuze parlera de « sujet larvaire » pour évoquer une individuation ouverte aux devenirs). Tout sujet est parcouru de « devenirs » auxquels il prête attention ou, au contraire, qu’il tente d’occulter. Comme on devient toujours autre chose que ce que l’on est, l’homme devient quelque chose d’inhumain, d’où l’importance du concept de « devenir-animal ». Devenir animal est donc un phénomène réel, depuis toujours travaillé par le mythe, la fiction et l’art, mais sans que cela ne signifie « imiter » les animaux. Il s’agit de penser une identité en mouvement, en transit entre plusieurs identifications possibles, ou pour le dire autrement, une identité nomade :

« Les devenirs-animaux ne sont pas des rêves ou des phantasmes. Ils sont parfaitement réels. Mais de quelle réalité s’agit-il ? Car si le devenir-animal ne consiste pas à faire l’animal ou à l’imiter, il est évident aussi que l’homme ne devient pas « réellement » animal, pas plus que l’animal ne devient « réellement » autre chose. Le devenir ne produit pas autre chose que lui-même. C’est une fausse alternative qui nous fait dire : ou bien l’on imite, ou bien l’on est. Ce qui est réel, c’est le devenir lui-même, le bloc de devenir, et non pas des termes supposés fixes dans lesquelles passerait celui qui devient. » G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, p.291.

Selon Bouvier, les hommes ne sont pas séparés des animaux : il y a une « parenté avec le monde animal que je ressens profondément », écrit-il dans Le Hibou et la baleine (HB, 1201), une parenté qui lui fait pressentir un jumeau animal à tous les visages rencontrés. Tout homme a, selon lui, un jumeau animal et un ou deux animaux tutélaires. Son jumeau est un lémurien de Madagascar, appelé « Tarsier spectre », mais ses animaux protecteurs sont le hibou et la baleine. « Jamais je n’entends son cri sans nostalgie et gratitude » (H.B., 1202). Il y a dans ce texte tardif tous les éléments fondamentaux de ce qui pourrait être désigné comme le « devenir-animal » de l’écrivain voyageur : nostalgie et origine, visage et expression du monde, culture et sauvagerie. Un refus du « divorce », non seulement entre les règnes, mais entre la pensée humaine et l’activité animale, entre la nature et la culture.

Dès son premier récit, le voyageur n’hésite pas à se décrire comme devenant chat : « Je m’étirais, enfouissant l’air par litre. Je pensais aux neuf vies proverbiales du chat : j’avais bien l’impression d’entrer dans la deuxième » (UM, 82), ou chien : « Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté », (UM, 133).

Le désir sexuel, même, passe par de tels devenirs, comme lorsque une pouliche, suivie lors d’un marché, provoque des rêveries érotiques : une belle bête « haute sur jambe, les yeux comme des marrons dans leur coque entrouverte, et une robe sans défaut (…) Nous nous étions littéralement rincé l’œil. » (UM, 133-4).

Mais c’est sans doute dans Le Poisson-scorpion que les devenirs-animaux prennent leur forme la plus aboutie, avec une transformation qui démarre dès l’arrivée sur l’île, annoncée comme un « paradis pour les entomologues » (PS, 728) et qui rompt la « continuité continentale » qui avait présidé à son itinéraire depuis Genève : « Ce qu’on apporte dans une île est sujet à métamorphose » (PS, 733). Cette métamorphose ira jusqu’à la crise finale où le devenir-insecte du voyageur rencontre un état de santé supérieur au lieu de l’enfoncer dans la démence.

A travers ces devenirs (devenir-fou, devenir insecte, devenir-galet), l’écrivain voyageur revendique un des plus vieux motif de la littérature : la métamorphose. Le récit de voyage apporte sa façon bien à lui à cette tâche littéraire.

La santé nomade : Nicolas Bouvier et les puissances de la fragilité

Nicolas Bouvier à Téhéran, 1954

S’il est vrai que Nicolas Bouvier se sent proche des grands voyageurs romantiques, même et surtout lorsqu’ils sont politiquement incorrects (comme Gobineau, célèbre orientaliste et inventeur du racisme), il n’en reste pas moins que sur certaines lignes de son écriture, il développe des idées qui sont à l’opposée de ces grands voyageurs héroïques et conquérants. Ce qui m’intéresse chez Bouvier, ce n’est pas ce qu’il a à nous dire des Yougoslaves et des Iraniens, car il reste prisonnier de clichés ethnocentrés, et tout ce qu’on nous dit sur son ouverture aux autres est con comme la pluie. Il faut le dire une fois pour toute, et passer à autre chose : ces histoires de « regard respectueux », de « désir de rencontre », de « respect des différences », qui hantent la critique depuis des années, c’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens.

 

Au contraire, là où Bouvier est intéressant, c’est quand il parle de lui. Car il ne parle que de lui. Je l’ai déjà dit, le portrait qu’il fait des « autres », ce n’est que l’image inversée de ce qu’il croit être des Suisses. En revanche, le portrait qu’il fait de son corps et de ce qui lui arrive est plus intéressant car il rejoint sur bien des points des mouvements de pensée et d’écriture qui émergeaient au même moment, dans les années 50-60. Pour schématiser, quand il parle des « autres », Bouvier reste engoncé dans les années 30 (sa jeunesse), mais quand il parle de lui, il se rapproche de Deleuze, de Tournier, bref des gens de sa génération.

Une tension littéraire parcourt les textes de Bouvier et fait du voyage une ascèse qui met à l’épreuve le voyageur et révèle ses faiblesses. Le narrateur tombe fréquemment malade, se trouve alité, hospitalisé, diminué, et cet état de faiblesse physique l’oblige à abandonner tout idéal de contrôle des événements et des péripéties. Dès l’avant-propos de L’Usage du monde, Bouvier se positionne comme passif, ou patient du voyage : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait et vous défait » (UM, 82). A l’opposition « voyageur/voyagé » qui structure selon Marie-Louise Pratt le récit de voyage victorien, Bouvier substitue un rapport vitaliste où le voyage se confond avec la vie de l’homo viator, et le « voyageur » ainsi que le « voyagé » se trouvent emportés dans une même expérience. Le voyageur, à la limite, devient lui-même un voyagé, qui ne maîtrise plus ni l’itinéraire, ni la durée des escales (Bouvier et Vernet se trouvent bloqués à Tabriz pendant six mois). Chez Bouvier, le voyageur se distingue par sa faiblesse, qui n’est pas à la hauteur des caprices mécaniques des corps et des véhicules. Mais, comme par enchantement, ces pannes et ses maladies crèent le mouvement plutôt qu’elles ne provoquent l’abandon du voyage.

La fameuse Fiat Topolino et ses "pannes"

Pour comprendre cette passivité active, on peut faire appel à ce que Gilles Deleuze nomme « le pouvoir d’être affecté ». Reprenant la philosophie de Spinoza, Deleuze rappelle que les deux affects fondamentaux sur le corps sont la « joie » et la « tristesse », définies respectivement comme ce qui « augmente la puissance d’agir » et ce qui la diminue. La puissance passe donc par une forme de passivité, c’est-à-dire une capacité à accueillir des affects, à se laisser transformer par eux, et ce sont leurs effets qui détermineront s’ils sont joyeux ou tristes, propices à l’action ou au contraire au ressentiment. De ce point de vue, l’art de Bouvier consiste alors à trouver la rhétorique qui rende compte de cette acceptation de la fragilité maximale, et de l’intensité des affects dont son corps peut être affecté, même et surtout quand ils sont trop puissants pour lui. Ainsi pour des sensations reçues au Japon :

Mais justement, créer en soi l’hospitalité à ce qui vous est supérieur demande un apprentissage très ardu. C’est comme laisser entrer un géant dans votre petite maison : on a peur qu’il se mette à tout fracasser. Il y a donc en nous une certaine réticence à l’égard des forces dont on a pourtant besoin pour exister. (Routes et Déroutes, 1305)

On entend l’écho de la voix de Deleuze, quand il dit à propos des écrivains alcooliques, qu’ils ont « vu quelque chose de trop fort pour eux » (Abécédaire).

Les phrases de l’écrivain-voyageur n’ont plus pour but de décrire des paysages et des hommes vus de l’extérieur, mais de rendre vivant un système de perception. Celui qui accompagne la faiblesse de son corps pour évaluer ce dont il est capable d’endurer ; un exemple d’une telle évaluation est donné lorsque Bouvier est cloué au lit en Iran et jauge le rapport de force entre son corps et la maladie : « Depuis plusieurs jours, je cherchais le point faible de la maladie, sa fissure, pour enfoncer un coin » (UM, 204). L’une des scènes cruciales de L’Usage du monde est certainement celle où le narrateur rend les armes et accepte la fièvre comme un affect aussi légitime qu’un autre, lui permettant de percevoir ce qu’il y a de positif dans la souffrance :

Je carrai prudemment mon dos contre le mur de pierre et, tout en regardant tomber la neige, je me mis à pleurer, méthodiquement, comme on nettoierait une cheminée ou un chaudron. Ainsi pendant une heure. C’était ça. Je sentais tous les barrages de la maladie céder et se dissoudre, et finis par m’endormir, assis au cœur de l’hiver comme dans un moelleux coton. (UM, 205)

Le ramoneur que je suis a toujours beaucoup goûté ce passage, que j’ai lu d’ailleurs à l’ombre des temples d’Angkor.

L’écriture du voyage de Bouvier fait le lien entre les états de son corps et les perceptions du voyage. Ainsi, le voyage est une expérience potentiellement dangereuse, et la mise à l’épreuve du voyageur, son humiliation par les maladies, les pannes et arrêts, se révèle être une condition de possibilité des émerveillements qui en constitueront éventuellement le récit.

L’Usage du monde représente d’abord un bricolage sanitaire où les pannes de la voiture font écho aux fièvres du corps. La maladie y est perçue positivement car elle force le voyageur à s’adapter toujours un peu plus à un contexte extérieur qui l’éloigne de son état de santé initial.

Le deuxième récit de ce long voyage vers l’Asie, Le Poisson-scorpion (publié en 1982), est une plongée dans un malaise plus grave, une forme d’envoûtement généralisé où Bouvier craint de devenir fou, et qu’il appelle lui-même « mon petit enfer » (PS, 805). Loin d’être une ouverture vers l’extérieur, le mal dont il souffre à Ceylan l’enferme dans une série de séquestrations : l’île, la ville, sa chambre, et même son crâne (que Bouvier essaiera de fissurer pour se libérer).

Enfin, le Japon incarne le lieu d’une cure globale, sinon d’une renaissance. Le Japon est un lieu pour guérir (PS, 801), mais c’est une guérison qui ne passe pas par un renforcement de l’individu. Au contraire, le voyageur a recours à une méthode néo-bouddhiste : la célèbre « disparition de l’ego » dans la « fusion » avec l’environnement. On parle souvent de cette « effacement de soi » à propos de Bouvier, mais sans expliquer ce que cela signifie. Ce dont il est question, c’est d’une forme d’épuisement qui affaiblit la volonté et le désir de vivre. C’est un affaiblissement de la puissance d’agir, mais qui peut coïncider à un accroissement de la puissance d’être affacté (pour reprendre les termes de Spinoza). Il s’agit donc d’un épuisement qui confine au plaisir, et qui définit l’état de santé itinérant : « C’est pour ça que j’ai tant aimé voyager. J’ai connu ces moments grâce au mélange de fraîcheur et de fatigue que procure la vie nomade » (RD, 1305).

Il y a ici l’ébauche d’une définition de ce qu’on pourrait appeler la « santé nomade », comme Nietzsche parlait d’une « grande santé ». Il n’y a pas de « disparition du moi » à proprement parler, mais un accent mis sur la capacité à jouer de ses faiblesses, à accepter la passivité du moi.

Il y a donc deux niveaux d’écriture chez Bouvier, qui font coexister l’ethnocentrisme décrit en premier lieu et la « santé nomade » abordée dans un second temps. Ce deuxième niveau d’écriture concerne les flux, les éléments météorologiques, les devenirs, les passages, les variations de perception, et vise la création d’une rhétorique des affects.

Mon père au Maroc

Exactement au moment où le Maghreb s’embrase, où le monde arabe s’exprime collectivement, en faveur de la liberté politique, de la dignité du peuple et contre la corruption des dirigeants, mon père a choisi d’aller dans le sud du Maroc.

A sa vieille habitude, il a pris un aller simple. Quand le reverrons-nous ?

Il se sait atteint d’une maladie grave. Il marche, dort, écrit des choses drôles à lire. Ses projets sont à court terme, un peu comme ceux des dirigeants des pays du Maghreb.

Near-Death Experience

L’autre matin, c’était un après-midi, je ne sais plus ce que je trafiquais dans mon lit lorsque j’entendis une voix m’appeler.

Mon colocataire pakistanais criait : « Guillaume! Guillaume! » C’était à faire frémir. Je pensai à un drame de voisinage; la violence était parvenue à outrepasser les portes de ma maison paisible. Je descendis les escaliers, tremblant de peur. « Asif ? Que se passe-t-il Asif ? » Asif ne répondait plus.

J’imaginais que des malfrats l’avaient assomé et qu’ils m’attendaient dans le salon, pour m’assomer à mon tour.

Mon Pakistanais était livide sur un fauteuil du salon, incapable de prononcer des mots cohérents. Dans la cuisine, l’eau coulait du robinet, et une des plaques chauffantes de la cuisinière était allumée. « Je vais mourir », dit-il.

Mon colocataire avait eu un malaise dans la cuisine. Il a d’abord cru mourir, puis il a cru perdre la vue pour de bon. Je ne sais pas comment il a fait pour se diriger dans le salon où il a perdu connaissance quelques secondes.

Depuis je prends un peu soin de lui. Je lui rapporte des médicaments, des légumes, des choses dont il pense avoir besoin. Mais il ne veut pas aller voir de médecin, il prétend attendre ses papiers qui devraient arriver bientôt. Je pense plutôt qu’il est paresseux, et qu’il ne veut pas attendre quelques heures à l’hôpital.

Impossible, pour moi, de ne pas mettre en relation l’obtention de son visa et cette nouvelle maladie. Il vivait dans le stress depuis tant de temps, la peur d’être expulsé, de retourner dans une région dangereuse, de perdre la face devant sa famille qui avait tout sacrifié pour lui payer ses études au Royaume-Uni.

La nouvelle du visa a déclenché des choses à l’intérieur de lui. Je connais bien ça, mon corps tombe malade, généralement, lorsqu’il peut se le permettre, après un contrat, après un déplacement, une fois qu’un lit est à ma disposition. Pour Asif, c’est plus grave bien sûr. Il a cru mourir lorsque la peur des Talibans qui l’attendaient au pays s’éloignait.

Comme les choses de la santé individuelle s’intriquent avec la géopolitique. 

« Conseils hivernaux de sécurité », reçus ce matin par e-mail, traduits par mes soins

  • Avoid walking in shoes that have smooth surfaces, which increase the risk of slipping.

  • Evitez de marcher avec des chaussures aux semelles lisses, car elles augmentent les risques de glissade.

  • Walk consciously. Be alert to the possibility that you could quickly slip on an unseen patch of ice. Avoid the temptation to run to catch a bus or beat traffic when crossing a street.

  • Soyez prudent sur les trottoirs. N’oubliez pas la possibilité de glisser sur une plaque de givre que vous n’auriez pas vue. Résistez à la tentation de courir pour attraper un bus ou de vous précipiter lorsque vous traversez les rues. 

  • Walk cautiously. Your arms help keep you balanced, so keep hands out of pockets and avoid carrying heavy loads that may cause you to become off balance.

  • Marchez avec précaution. Vos bras aident à l’équilibre du corps, donc évitez de vous déplacer les mains dans les poches. Ne transportez pas de lourds colis qui pourraient vous déséquilibrer.

  • Walk « small. » Look ahead of where you step. When you step on icy areas, take short, shuffling steps and walk as flatfooted as possible.

  • Marchez « petit ». Regardez dans la direction où vous allez. Sur une surface glacée, faites de petits pas en traînant les pieds.

  • Remove snow immediately from footwear before it becomes packed or turns to ice.

  • Enlevez imméditatement la neige de vos chaussures pour qu’elle ne s’accumule ni ne gèle.

Nu dans la neige

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Si le sage précaire a l’air en colère sur cette photo, c’est qu’il se presse vers le bain chaud qui l’attend dans le cercle (Round Garden) de Tullyquilly.

Daniel, qui n’est jamais en manque d’idées, a remplacé le tipi où j’avais passé mon précédent séjour, par un système de bain chauffé par un foyer incrusté. On allume un feu, comme dans une cheminée, et deux heures plus tard, l’eau est à 40°.

Après cela, le bois garde la chaleur toute la journée, même en plein hiver. Même le lendemain, il suffit d’un léger feu, de deux ou trois rondins, et l’eau remonte à la température désirée.

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De jour comme de nuit, par températures positives ou négatives, tous les sages précaires peuvent se réchauffer et se délasser d’une vie parfois trépidante. La vue, depuis le bain, est tellement ravissante qu’on ne sait qu’en dire. Daniel pense qu’on a le choix entre prendre des photos et pleurer.

Hier, ou ce matin, j’y ai lu le très intéressant livre de Marc Augé, « Pour une anthropologie de la mobilité ». J’y ai puisé des idées et des références pour la dernière partie de ma thèse, quand il sera question d’aborder les possibilités actuelles du récit de voyage.

Au milieu d’un des comtés les plus ruraux d’Irlande du nord, avec pour voisins les plus proches, les poules enfermées dans le poulailler, et le renard qui rôde dans le parc, je lisais les brillantes pages de l’ethnologue sur le concept de frontière et sur l’urbanisation du monde.  

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C’était le lieu idéal pour lire des phrases comme : « Le monde ville représente l’idéal et l’idéologie du système de la globalisation, alors que dans la ville monde s’expriment les contradictions ou les tensions historiques engendrés par ce système. »

Je n’étais ni dans une « ville monde » ni dans un « monde ville », mais plutôt dans une sorte d’extra-mondanité.

L’insoutenable lourdeur du sage précaire

A chaque dois que je vais en France, les gens me parlent de mon embonpoint.

Tout le monde, pas seulement telle ou telle langue de vipère mal élevée. Amis, famille et inconnus me parlent de mon poids, alors que je pèse moins de 90 kilogrammes, et que je mesure un petit mètre 80. Certes, j’ai des kilo à perdre, mais dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni, je fais presque peine à voir, tellement l’image que les autochtones se font de l’homme est massive et épaisse. Je traverse la Manche et me voilà devenu une bête curieuse, qui a pris du ventre. 

Tout cela frise l’obsession chez mes concitoyens.

C’est un fait que les Français sont obsédés par leur ligne et leur poids. Les hommes français sont connus, à l’étranger, pour essayer de mincir. On ne les comprend pas. Ils attirent des commentaires un peu dégoûtés, un peu consternés, et somme toute très dubitatifs.

Cela fait des années que je me pose la question : est-ce sain ou malsain, de tant vouloir être maigre ? Les femmes, passe encore (elles peuvent toujours prétendre que leur cure infinie est la conséquence de la domination masculine), mais les hommes ?

Une voix en moi dit qu’il est malsain de voir un homme chercher à perdre du poids plutôt que de gagner quelque chose, de la puissance par exemple, de la jouissance, du plaisir ou de la résistance. Les hommes devraient peut-être songer à accroître leur « puissance d’agir », comme disait Spinoza. L’obsession de la minceur, au contraire, ne leur fait-elle pas tourner le dos au bonheur de vivre ?

Cependant, une autre voix me dit que l’appel de la minceur est l’expression la plus pure de la sagesse du peuple.

Ah!

A une époque où l’on ne travaille presque plus physiquement, dans une société où la malnutrition et l’obésité ont remplacé les fléaux qu’étaient la sous-alimentation, le scorbut, les privations et la disette, les Français sont peut-être à l’avant-garde d’une nouvelle image de la masculinité.

L’homme ne doit plus être fort, massif et résistant, mais fin, sec et léger.

Après tout, cela rejoint l’éthique de la frugalité qui a cours dans le nomadisme d’un Nicolas Bouvier, et dans l’idéologie écologiste de la décroissance.

Saisir, à voix basse

Vivre et travailler vieux

Il y a deux autres raisons au fait que je soutiens la retraite à 65 ans (ou même 67, comme les Allemands) : je déteste le jeunisme et je compte vivre très vieux.

Il paraît que dans les pays où la retraite est plus tardive, on licencie moins les seniors, et on embauche plus facilement les gens de plus de cinquante ans. Moi, cela m’arrangerait car je voudrais qu’on m’emploie encore de longues années. Mais pour cela, il faut que la société cesse de voir des vieux chaque fois qu’elle voit quelques cheveux blancs.

Je me souviens d’un copain qui, en regardant des épisodes de Dallas, série télé des années 80, était choqué de voir des acteurs aussi vieux. Paméla et Bobby, les deux demi-Dieux de nos samedi soir, juste avant Téléfoot, sont aujourd’hui dénigrés par un public qui est lui-même vieillissant.

Je me souviens aussi d’une fille qui se croyait infiniment plus jeune que moi, alors qu’elle n’était que trois ans ma cadette. Comme beaucoup de gens aujourd’hui, elle se voyait comme une fille de 17 ans, même à l’approche de la trentaine. Il faudrait une révolution intime, et parvenir à percevoir, comme image idéale de soi, un individu dans la force de l’âge, et non dans une immaturité informe. 

La vérité est que j’ai changé. J’ai pris la décision de vivre très vieux. Après mûres réflexions, je trouve la longueur de temps passionnante. J’espère pouvoir vivre très longtemps et voir les changements du monde. Je suis très curieux de savoir ce que va devenir le monde, et pour cela, il me serait plus agréable de vivre dans une société où l’on perçoit les vieux comme des gens qui sont en plein forme.

Et pour voir quelqu’un comme étant en pleine forme, il faut le voir actif.

Alors, les baby-boomers, au boulot, et pas seulement ceux qui ont un emploi gratifiant. Tous au turbin! Qu’on ne soit pas obligé de vous payer votre retraite, à vous qui avez noyauté et rendu inaccessibles tous les lieux de pouvoir, de savoir et de créativité.

Je sais, on va me taxer de contradiction, mais on me pardonnera plus que cela, quand j’aurai cent ans.

Tom, l’ange gardien de Fintan

Tom est certainement un solitaire, un célibataire dans l’âme, mais son usage de la solitude est telle que son réseau d’amis est riche. Il a une capacité d’endurance avec les emmerdeurs qui me fascine. 

Son ami Fintan, par exemple, est aussi sensationnel que pénible. Plein de charme, de gentillesse et d’un humour dévastateur, il est l’incarnation du mec dont il faut se débarrasser à tout prix. Envahissant et sans notion des distances, il demande toujours quelque chose à quelqu’un. Au fil des années, Tom lui a prêté une somme d’argent absolument colossal. Fintan remboursait par à-coups. Tom recevait de temps en temps une lettre avec un billet de vingt livres, ou de vingt euros.

Fintan est excessif en tout, et n’a pas de capacité à se restreindre, mais il fait rire Tom, et pour cela, Tom lui pardonne tout. Il dit que les inconvénients causés par Fintan ne sont que le prix à payer pour tant de divertissement.

C’est pourquoi Fintan, après avoir tenté de devenir comique professionnel en Angleterre et en Amérique (où il n’a jamais mis les pieds), puis coiffeur à Limerick, a décidé de s’installer à Dublin, dans le même immeuble que Tom. D’abord à l’étage en dessous, puis, dès que ce fut possible, sur le même palier.

Le but de cet arrangement est un échange de bons procédés. Fintan divertit Tom avec ses histoires invraisemblables et sa faconde irrépressible, et Tom gère la consommation d’alcool et de drogue de Fintan. Ce dernier ne peut se passer de fumer des joints et de boire, au moins un peu tous les jours. Tout arrêter le rend trop malheureux, et seul, il dépasse les limites, ce qui le rend encore plus malheureux. Tom est donc son agent de sécurité, son principe de réalité. Il accepte de garder chez lui bouteilles et joints, papier à rouler et tire-bouchon. Il accepte de se faire passer pour médecin-barman.

En grand comédien, Fintan fait jouer à Tom un rôle de sage autoritaire et ferme. Ils négocient les doses et les états limite. C’est un jeu de fous, une pièce de boulevard catastrophique de sages précaires, qui n’a d’autre fin que d’empêcher à Fintan de sombrer. Chaque jour où il n’a pas dépassé les bornes est une victoire de Fintan sur lui-même.

L’autre soir, alors que je passais un week-end à Dublin, Tom et moi revenions d’une soirée au théâtre et au pub avec d’autres amis. Il était deux heures du matin. Fintan n’était pas couché et vint s’imposer chez Tom pour faire son show. Il était complètement ivre et savait qu’il n’obtiendrait rien. 

Tom sur le canapé, moi sur une chaise, nous riions et applaudissions à ses blagues. Au milieu de son stand up comedy, il me poussait à demander du vin, moi qui avais déjà bu plusieurs Guinness. Il disait en se secouant de rire : « Come on, Tom! What we need is a glass of wine, don’t be a jerk. » Il prétendait qu’il était si content de me revoir, après tant d’années, qu’il fallait célébrer nos retrouvailles. Moi, franchement, j’avais assez bu, assez ri, assez entendu de conneries, et j’étais prêt à dormir.

Fintan avait beau dire que j’avais bonne mine, que j’avais vraiment l’air d’un mec heureux de vivre, que la chemise de Tom était trop belle, que la vie de Tom était fucking perfect malgré les nombreux défauts qu’il lui trouvait, nous tînmes bon et il finit par s’endormir quelque part chez lui, peut-être même dans son lit.