Tom, Fenton et les étrangers

Un soir chez Tom, à Dublin. La veille, Fenton n’était pas apparu car il errait dans la ville et la boisson. Mais ce soir, il est venu chez Tom pour raconter quelques histoires.

J’en profite pour demander à Tom et Fenton à quel âge ils ont vu une personne noire de peau pour la première fois. Je voulais le savoir car j’avais écrit une histoire sur des matches de football entre Irlandais et immigrés. Nous savons que l’Irlande est une terre d’immigration depuis les années 1990. Mais je voulais en savoir plus sur le ressenti de quelqu’un comme Tom, grandi dans les années 60 à la campagne dans l’ouest, étudiant dans les années 80 dans la ville de Limerick.

Fenton est né à Londres, donc il a vu des gens du monde entier dès le plus jeune âge. Tom, en revanche, a rencontré un Noir dans la ville de Limerick, dans une institution religieuse, où il fut logé avec sa classe. L’homme d’origine africaine, était un prêtre et travaillait dans le gîte. C’était dans les années 70. Tom avait dix-sept ans et ça l’a beaucoup marqué. Tous les jeunes se poussaient du coude et le pointaient du doigt. C’était un véritable événement.

Fenton rigola et m’expliqua ce qu’il en était à ses yeux. L’Irlande est passée rapidement d’un état homogène à une situation d’invasion. Il utilise des mots comme « flooded » (inondé). Des étrangers partout dans les rues, et des étrangers outrageusement arrogants. Ils veulent écraser les Irlandais. Bientôt un parti nazi viendra et emportera la mise.

Tom dit qu’en 1996, il partit de Dublin, vécut à Prague. Quand il revint en 1998, tout avait changé, la ville avait été « inondée » d’étrangers.

Conversation en peignoir

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Un matin que je suis à Dublin, chez Tom, nous parlons histoire d’Irlande lorsque Fintan nous rejoint, au saut du lit, habillé d’un peignoir très seyant. J’ai déjà expliqué comment Tom et Fintan ont fini par habiter sur le même palier, comme deux héros de roman burlesque, du genre Tom et Jerry, Mercier et Camier (Beckett), ou du genre Bouvard et Pécuchet (Flaubert). Oui, c’est cela, ils sont très Bouvard et Pécuchet, il faudrait voir un peu de ce côté-là.

Les cheveux en bataille, le peignoir de Fintan arborait de jolies couleurs et lui donnait tout à fait l’air d’un gentleman, avec ses savates en cuir. Nous approchions de midi, je mangeais des olives et des tranches du pain que Tom venait de cuire. C’est une tradition, Tom sait combien j’aime son pain, et il en fait toujours un quand je suis là.

Je complimente Fintan pour sa belle robe de chambre. Il l’a achetée après la main d’Henry en match de qualification. « Après ce que les Français nous ont fait, j’ai eu besoin d’aller m’acheter quelque chose de nice. » Je lui demande le nom du magasin, et s’il me le recommande pour mes propres achats. Je suis en effet à la recherche d’habits un peu plus colorés. Je trouve que l’assombrissement me guette et, moi aussi, je me verrais bien dans des peignoirs chamarrés.

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Nous en venons à parler Irlande du nord. Ils disent que le conflit nord-irlandais est une aberration, que les nationalités n’ont plus d’importance de nos jours, et qu’il faut laisser les gens se battre entre eux, s’ils le veulent vraiment.

Je demande : est-ce que Daniel O’Connell tiendrait ce langage ? Et John Mitchel ? Je leur dis que certains catholiques du nord se sentent délaissés par les Irlandais du sud. Cela les laisse sans voix.

Fintan demande à Tom ce qu’il en pense. « Est-ce vrai que les Irlandais du nord sont déçus, Tom ? » Fintan avoue ne rien connaître à l’histoire et considère Tom comme sa conscience, autant sur le plan politique que sur le plan moral. Fintan, c’est simple, il a tout mis en suspension, ses jugements, sa fortune, ses compétences, ses prises de décision. Il sait que lorsqu’il ne boit pas un jour, c’est déjà une victoire et qu’il peut se récompenser en se bourrant la gueule le lendemain. « Tom pense que c’est too little too late, mais moi je trouve que je suis sur la bonne voie, peut-être. Qu’en penses-tu Tom ? »

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Fintan attend que Tom l’éclaire sur la situation en Irlande du nord. Mais Tom n’avait jamais réfléchi sur le fait que les catholiques de l’Ulster pouvaient se sentir abandonnés. C’est une donnée qui l’affecte. Tom et Fintan semblent embarrassés et, oui, affectés.

Le sentiment patriotique n’est jamais très loin mais, sur les îles britanniques, il est aujourd’hui mal vu. Ce que les gens ont envie de penser, plutôt, c’est que la nation, la patrie, c’est vieux jeu. Mais c’est facile à dire quand on vit dans son propre pays, et que ses ancêtres ont obtenu l’indépendance et la souveraineté au prix du sang et de mille violences.

Tom, l’ange gardien de Fintan

Tom est certainement un solitaire, un célibataire dans l’âme, mais son usage de la solitude est telle que son réseau d’amis est riche. Il a une capacité d’endurance avec les emmerdeurs qui me fascine. 

Son ami Fintan, par exemple, est aussi sensationnel que pénible. Plein de charme, de gentillesse et d’un humour dévastateur, il est l’incarnation du mec dont il faut se débarrasser à tout prix. Envahissant et sans notion des distances, il demande toujours quelque chose à quelqu’un. Au fil des années, Tom lui a prêté une somme d’argent absolument colossal. Fintan remboursait par à-coups. Tom recevait de temps en temps une lettre avec un billet de vingt livres, ou de vingt euros.

Fintan est excessif en tout, et n’a pas de capacité à se restreindre, mais il fait rire Tom, et pour cela, Tom lui pardonne tout. Il dit que les inconvénients causés par Fintan ne sont que le prix à payer pour tant de divertissement.

C’est pourquoi Fintan, après avoir tenté de devenir comique professionnel en Angleterre et en Amérique (où il n’a jamais mis les pieds), puis coiffeur à Limerick, a décidé de s’installer à Dublin, dans le même immeuble que Tom. D’abord à l’étage en dessous, puis, dès que ce fut possible, sur le même palier.

Le but de cet arrangement est un échange de bons procédés. Fintan divertit Tom avec ses histoires invraisemblables et sa faconde irrépressible, et Tom gère la consommation d’alcool et de drogue de Fintan. Ce dernier ne peut se passer de fumer des joints et de boire, au moins un peu tous les jours. Tout arrêter le rend trop malheureux, et seul, il dépasse les limites, ce qui le rend encore plus malheureux. Tom est donc son agent de sécurité, son principe de réalité. Il accepte de garder chez lui bouteilles et joints, papier à rouler et tire-bouchon. Il accepte de se faire passer pour médecin-barman.

En grand comédien, Fintan fait jouer à Tom un rôle de sage autoritaire et ferme. Ils négocient les doses et les états limite. C’est un jeu de fous, une pièce de boulevard catastrophique de sages précaires, qui n’a d’autre fin que d’empêcher à Fintan de sombrer. Chaque jour où il n’a pas dépassé les bornes est une victoire de Fintan sur lui-même.

L’autre soir, alors que je passais un week-end à Dublin, Tom et moi revenions d’une soirée au théâtre et au pub avec d’autres amis. Il était deux heures du matin. Fintan n’était pas couché et vint s’imposer chez Tom pour faire son show. Il était complètement ivre et savait qu’il n’obtiendrait rien. 

Tom sur le canapé, moi sur une chaise, nous riions et applaudissions à ses blagues. Au milieu de son stand up comedy, il me poussait à demander du vin, moi qui avais déjà bu plusieurs Guinness. Il disait en se secouant de rire : « Come on, Tom! What we need is a glass of wine, don’t be a jerk. » Il prétendait qu’il était si content de me revoir, après tant d’années, qu’il fallait célébrer nos retrouvailles. Moi, franchement, j’avais assez bu, assez ri, assez entendu de conneries, et j’étais prêt à dormir.

Fintan avait beau dire que j’avais bonne mine, que j’avais vraiment l’air d’un mec heureux de vivre, que la chemise de Tom était trop belle, que la vie de Tom était fucking perfect malgré les nombreux défauts qu’il lui trouvait, nous tînmes bon et il finit par s’endormir quelque part chez lui, peut-être même dans son lit.

Eloge du « Northside » : Granit et Art moderne

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Le nord de Dublin a mauvaise réputation depuis longtemps, et pourtant c’est là que le voyageur trouvera un des plus grands chefs d’oeuvre de Manet. C’est le paradoxe du northside, qui rend cette partie de la ville si attachante. On la dit délabrée, sale et dangereuse, et pourtant l’architecture y est très intéressante. Elle date du XVIIIe siècle pour beaucoup de ses rues, du XIXe pour d’autres, on y décèle assez facilement un passé riche et intense. La grande époque géorgienne y a construit des maisons en briques ocres, autour de places, comme celle de Mountjoy Square, où j’ai vécu avec satisfaction. Les trottoirs sont encore en granit, rien que cela vaut le déplacement. Trottoirs sur lesquels le voyageur verra des petits couvercles en métal (voir photos). C’était en fait des ouvertures pour verser le charbon et approvisionner les réserves individuelles qui se trouvaient au sous-sol des maisons. Tout ceci pour dire que c’était cossu, autrefois.

C’est pourtant un fait que le nord s’est dégradé à un moment de son histoire. Peut-être après l’indépendance, et du fait de la guerre civile, sans doute à cause de la pauvreté qui a étranglé le pays tout au long du XXe siècle, jusqu’au boom économique des années 1990. Mountjoy square est même devenu synonyme de drogue, d’insalubrité et de délinquance dans l’esprit de beaucoup de gens. J’entendais souvent pousser des cris quand je disais où je vivais.

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Il faut être honnête jusqu’au bout et admettre que le northside est devenu beaucoup plus vivable avec le temps, et que, dans les années 2000, il a combiné tous les avantages pour un sage précaire : loyers modérés, richesse de l’architecture, diversité ethnique, vie populaire, simplicité des manières, intimité variable. Mes amis irlandais étaient des trentenaires qui avaient grandi dans les sombres années 80 et qui avaient développé une vie mi-communautaire, où chacun allait chez l’autre, passer le temps en d’interminables conversations autour d’une tasse de thé. Tom, qui avait gardé l’esprit de cette époque, laissait toujours sa porte entrouverte, et j’allais lui dire bonjour quand je rentrais chez moi, si j’avais le temps. C’est grâce à ces passages chez Tom que notre amitié s’est solidifiée, et cela n’eût pas été possible ailleurs que dans le nord.

J’ai toujours défendu le nord avec force, surtout face aux gens qui habitaient le sud et qui franchissaient rarement le fleuve Liffey. Le nord a aussi de nombreux joyaux, même à deux pas des logements insalubres. Le musée d’art moderne Hugh Lane Gallery en est un exemple.

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Hugh Lane était un collectionneur de la Belle époque, et pas n’importe lequel puisqu’il a acheté les plus grand Français, et qu’il a monté la première galerie d’art moderne du monde. Elle présente de superbes Corot, quelques sculptures de Rodin et des toiles magnifiques de Courbet, de Monet, de Manet, de Renoir, de Pissaro, de Vuillard, et j’en passe. Ces tableaux ne sont pas nombreux, mais ils sont absolument remarquables et centraux dans la carrière de chacun de ces peintres. A côté des impressionnistes français, (mais dans d’autres salles) on trouve des impressionnistes irlandais, tel Roderick O’Connor, qui ont vécu en France dans les années 1910. 

Hugh Lane est mort en 1915, en homme moderne : passager sur le paquebot Lusitania qui fut coulé par un sous-marin allemand, il se noya au large de l’Irlande. Mais le musée qu’il avait créé à Dublin ne s’est pas laissé abattre, si j’ose dire, et a continué d’acquérir, jusqu’au peintre contemporain irlandais Sean Scully, à qui une salle entière est consacrée.

Depuis les années 2000, on y a surtout recréé le Studio de Francis Bacon, qui était situé à Londres, et qu’on a reconstitué à l’identique. Un immense foutoir qui, en effet, est une vraie oeuvre d’art. Ce qui est amusant, et peut-être ironique, c’est que le portrait de Hugh Lane par Mancini, en 1909 (j’écris cette date au hasard, le lecteur vérifiera si cela l’intéresse), répond lui aussi à une certaine logique d’encombrement, d’entassement, de désordre supposément créatif. 

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Le dimanche matin, il y a des concerts de musique classique. J’y allais parfois, et je m’habillais élégamment pour l’occasion. Dans mon souvenir, je ne sais pas pourquoi, je relie ces concerts intimistes à des chagrins d’amour. Cela vient peut-être du fait que je vais parfois au musée quand je suis triste et que je veux me changer les idées.

Je me souviens surtout de mes premières visites, il y a dix ans, et de la fascination qui fut la mienne pour le tableau de Courbet, qui consistait en un paysage de neige dont le premier plan ressemblait à des vagues de mer en furie.

France – Eire : la chance

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Je me suis réveillé avec un sentiment de grande lourdeur. Pas vraiment la gueule de bois, malgré toutes les pintes de Guinness ingérées, car j’avais pris soin d’ingérer une grasse nourriture sur le chemin du retour hier soir. Le sentiment de lourdeur venait de la qualification de la France pour le mondial dans des circonstances affligeantes. La main de Thierry Henry me paraissait monstrueuse jusqu’à maintenant. En lisant la presse française, et même en entendant les commentaires britanniques, je m’aperçois qu’il s’agit seulement d’un fait de jeu, une erreur d’arbitrage comme il y en a tant d’autres toute l’année.

Malgré tout, l’équipe de France m’a paru plus mauvaise et plus triste que tout. Le niveau de football montré hier soir était pour moi bien plus honteux que le fait de s’être aidé de la main pour marquer un but. A part le gardien de but, Hugo Lloris, qui a sauvé l’équipe et qui, par la même occasion, a clairement pris une option sur le statut de titulaire à ce poste, je ne trouve rien à sauvegarder. Peut-être l’entrée de Sydney Govou ? mais je suis peut-être de parti pris, étant moi-même lyonnais et un grand admirateur de Govou depuis des années. (J’aime sa façon de jouer, sa façon de se déplacer, sa classe naturelle, son visage impassible et ironique, son attitude générale qui donne de lui l’image d’un homme qui n’a rien à faire là.) J’ai regardé ce match sans plaisir, sans même être vraiment crispé.

Le pub où j’étais, sur Ormeau Road à Belfast, était bondé et les spactateurs retenaient leur souffle comme jamais. Avant le but de Gallas, je sentais la salle entière trembler de peur, car elle sentait bien que les individualités françaises étaient capable d’un exploit, ou d’un coup de chance. Lorsque j’applaudis le but de Govou (signalé hors jeu), mes voisins irlandais me regardaient avec effroi. N’avaient-ils pas compris que je supportais mon pays, même si je leur avais dit que je serais content que l’Irlande se qualifie ? C’est vrai qu’il s’agit là peut-être d’une logique un peu tordue.

Une chose intéressante à noter : le pub avait réservé une seule salle pour le match. Dans le reste du pub, c’était business as usual. Les gens mangeaient et buvaient calmement, indifférents à ce qui se passait à côté. Je demandai à un des serveurs du côté calme s’il savait ce qui se passait, à quoi il répondit qu’il ne s’intéressait pas au football, qu’il était plutôt rugby. La réalité, bien entendu, c’est qu’à Belfast, la communauté catholique supporte l’équipe d’Irlande avec une profonde passion, tandis que la communauté protestante se sent trop britannique pour regarder un France – Irlande à la télévision. Ce clivage de la société nord-irlandaise se reproduisait à la dimension d’un pub, pacifiquement. Une salle pleine à craquer, et trois fois plus d’espace à moitié vide dans le reste du pub, où les clients n’avaient pas envie de se faire emmerder par des supporters surexcités (on les comprend). Dans le quartier où j’habite, ce spectacle eût été impossible car les pubs sont à 100% protestants, et dans d’autres quartiers, c’est l’inverse. Mais dans la rue Ormeau, on assiste à une vie partagée entre les deux communauté. C’est à propos de cette rue que j’ai écrit, sur ce blog, mon premier texte concernant Belfast, un texte pessimiste. Or, après avoir assisté à ce match hier soir, je note que les communautés restent divisées mais qu’elles cohabitent dans les mêmes débits de boissons, ce qui me rend plus optimiste.

Au début du match, mon ami Barra m’a envoyé un texto depuis Dublin : « May the best team lose. » A la fin, il me texte à nouveau : « Well, I don’t know what to say« . Moi non plus je ne savais que dire, j’étais moins dépité que tous les clients du pub où j’étais, mais je n’étais pas fier et n’étais qu’à peine soulagé. A peine. En réalité, j’espérais qu’on ferait rejouer le match. Je répondis méchamment à Barra : « The best team was Ireland, but you prayed for the best to lose, so it’s all your fault! »

Ce qui me rassure un tout petit peu, quand je considère l’événement, c’est que les fautes d’arbitrage vont maintenant à notre avantage. Autrefois, quand j’étais enfant, l’équipe de France était un peu à la place de l’Irlande actuelle, capable de faire des exploits, mais maladroite devant le but. Spécialiste des défaites glorieuses. Les arbitres favorisaient inconsciemment nos adversaires, surtout s’ils étaient allemands (Séville 1982). Depuis 1998, la France a changé de statut et on s’attend à ce qu’elle gagne, même en jouant mal, même avec chance et dans l’injustice. Dans mon esprit, cet horizon d’attente était appliqué à l’Italie surtout, mais aussi à l’Allemagne et au Brésil.

Suspension du temps à Dublin

A Dublin, je sacrifie à l’habitude de dormir chez Tom. Tom est mon grand hébergeur, et l’un de mes bienfaiteurs. Après avoir vécu en colocation avec Barra, quelques années dans une rue cossue des quartiers sud de la ville, il est revenu dans le northside, plus populaire et moins cher. Tom, Barra et moi, nous appartenons au northside, ne nous le cachons pas. Il y a quelque chose de spécial dans ces quartiers populaires du nord de Dublin, une ambiance, une lumière, un bordel relatif, où nous nous sentons plus à notre aise.

Tom vit maintenant dans un petit appartement dont il a peint les murs en orange. Il se souvient du roman A Rebours de Huysmans, où Des Esseinte fait une théorie des couleurs, ainsi que de la reprise de ce thème par Oscar Wilde, mais il prétend ne pas avoir été influencé pour le choix de sa peinture. Sur le mur, il a posé quelques photos de femmes aux longues jambes, qui le suivent depuis des dizaines d’années, ainsi que des photos de ses amis. Il a savamment composé un recueil de portraits individuels et collectifs. J’y apparais deux fois. Certaines femmes que je connais un peu y apparaissent, vingt ans plus jeunes, en beautés éclatantes.

Au milieu de ces portraits d’amis, Tom a mis côte à côte des photo d’identité de lui-même, prise chaque année depuis 1982. Une frise d’autoportraits qui montre un homme étonnamment identique au fil des âges. De même que Dorian Gray, Tom ne vieillit plus depuis qu’il est devenu adulte.

Il avait l’intention d’aller voir The Trial d’Orson Welles à l’Irish Film Institute. Il serait en retard pour le match, alors nous nous sommes donnés rendez-vous au pub, directement. Je quittais son appartement et descendais en direction d’O’Connell street. Je passais le temps dans les musées de la ville. Près de chez Tom se trouve la Hugh Lane Gallery, qui montre une superbe collection de peintures des XIXe et XXe siècle. En ce moment, une grande exposition est consacrée à Francis Bacon, avec de nombreuses images tirées de son atelier, ainsi que des toiles du maître trouées, découpées, mutilées. Mais ce qui a retenu mon attention, c’est le tableau de Manet que j’avais déjà vu quand j’habitais dans le quartier : Musique aux Tuileries (1862). Avant que je ne déménage pour la Chine, le tableau avait été transféré de la National Gallery de Londres à la Hugh Lane Gallery de Dublin. J’ai acheté une carte de ce tableau pour l’envoyer à qui de droit et suis ressorti pour descendre O’Connell street.

Au milieu de cette avenue centrale du northside, à côté de la grande flèche (The Spire) érigée ici autour de l’an 2000, je suis entré dans le grand bureau de poste, le fameux et grandiose General Post Office, où rien n’a changé depuis Pâques 1916, où il fut pris d’assaut par une poignée d’allumés qui déclarèrent l’indépendance de l’Irlande. Les guichets et les comptoirs en bois sont toujours un peu vétustes, c’est d’un charme infini. J’y ai des souvenirs précieux car c’est là que je venais chercher mon courrier, dans les années 90, quand j’étais fraîchement débarqué de ma France natale et que je n’avais pas d’adresse fixe. C’est sur un de ces comptoirs/bureaux surélevés que j’ai écrit ma carte sur Manet à qui de droit.

J’ai voulu aller voir l’exposition Munch à la National Gallery, mais c’était trop tard, il était temps d’aller au pub pour retrouver Fionnbarra.

De son côté, il descendait de sa ville natale, Dundalk, pour suivre le match avec nous, et je dînai avec lui chez O’Neills. De la nourriture de pub, mais de qualité, jugez plutôt : Loup de mer (Seabass en anglais, très populaire en Irlande) , chou, patates, carrotes, purée de panais (parsnip en anglais, très populaire aussi), et je ne sais quelle sauce blanche bien trop crémeuse. Quelques frites aussi, par dessus, pour faire un peu olé olé. Tout cela dans une seule assiette, c’est parfait pour reprendre contact avec un copain aussi complexe que Barra. Les pintes sont outrageusement chères, en revanche. Quasiment le double du prix pratiqué en Irlande du nord. Deux pintes coûtent plus de 10 euros, alors que dans mon pub de quartier, à Belfast, un billet de 5 livres est suffisant pour offrir un coup à un convive. Malheureusement, le prix de la Guinness ne m’a pas empêché de trop boire ce soir-là.

Tom nous rejoignit avec Rob, un Anglais qui travaille dans l’informatique mais qui passe son temps dans la musique électronique. Il anime une émission de radio dans laquelle il ne parle pas, à cause de son accent anglais qu’il ne veut pas exhiber en Irlande, et il est reconnu à Dublin pour sa science en électro, en techno, en Drum’n’Bass et j’en passe. Tom et Rob étaient enchantés du Procès d’Orson Welles. Rob avait trouvé cela perturbant et il voulait rester avec nous, bien qu’il ne supportait aucune équipe. Tom, lui, avait déjà vu le film, il avait dans son ordinateur le programme qui lui permettait de savoir combien de fois, quand et où.

Pendant le match, nous avions chacun notre boisson : Barra Heineken, Tom vin blanc, Rob Beck’s et moi Guinness.

Après le match, perdu par l’Irlande, nous avons continué la soirée dans un pub que j’affectionne, le Central Hotel, où l’on se prélasse sur d’élégants fauteuils, où les serveurs sont en costume de domestique. Une bibliothèque en bois sombre, incrustée dans le mur, expose de vieux livres sans intérêt, et des tableaux de chevaux et de paysage accompagnent les femmes qui boivent des pintes de Guinness. Tom, Barra et moi refîmes le monde et goutâmes la douceur des vieilles amitiés.

La poésie maniaque de Tom

Tom Pius passe le temps de façon à sentir que le monde ne le dépasse pas entièrement. Qu’au moins ce qui dépend de lui, sa vie, ses décisions, ses habitudes, soient harmonieusement cadrées et circonscrites, comme une belle équation mathématique.

Depuis 1989, il garde un compte précis de toutes ses activités, le détail de toutes ses dépenses. L’autre soir, il me parle d’un film de Bertollucci qu’il a revu récemment, et qui lui a paru très différent de ce qu’il avait en mémoire. Il y repense un peu longuement puis s’exclame : « Je vais vérifier combien de fois je l’ai vu. » Il pianote sur son ordinateur et une demie minute plus tard : « Tiens, je ne l’ai jamais vu. J’ai dû confondre avec un autre film. » Je lui donne alors le titre d’un film au hasard, et il me sort presque instantanément combien de fois il l’a vu, à quelle date et où. Lorsqu’on en vient au Mépris de Godard, il me dit : 24 octobre 1999, et c’est tout. Je lui rappelle qu’il l’a vu avec moi et Barra dans les années 2000, à Dublin. Cela le trouble, car il se souvient de l’avoir vu avec moi, mais s’étonne de ne pas l’avoir noté dans ses archives.

Il fait semblant que cela est de la plus haute importance. Il dit que le monde, ainsi, lui paraît relativement ordonné, lorsque sa vie à lui est à peu près rangée dans des catégories. L’ordinateur de Tom est un immense poème de catégories, de listes et de séries. Une poésie concrète, infinie. Mais une poésie qui invite à la mémoire et à la discussion. Il dresse la liste des dix meilleurs films de chaque année depuis 1989. Cela occasionne des voyages dans le temps, et donne une certaine image de la vie culturelle de Dublin à une époque donnée. On se dit, ah oui, je me souviens de ce film, mais c’était en telle année ? On est surpris de certains rapprochements, on se dit que Tom a oublié des chefs d’oeuvre qui n’ont pas dû passer la Manche.

Il collectionne aussi des autoportraits de photomaton depuis 1982. Son ami Rob, qui est venu ce soir-là pour faire une partie d’échec, suggère qu’il en fasse une installation artistique. Nous rions de ses coupes de cheveux et de ses changements de style.

Il range, dans sa comptabilité délirante, toutes ses dépenses en dix catégories : « FOOD », « HEALTH », « IMAGE », « HOUSEHOLD », « TRANSPORT », « COMMUNICATION AND STATIONNERY », « MEDIA », « SOCIAL LIFE », « ACCESSORIES », « INTANGIBLES », « ARTIFICIAL » et « EXTRAORDINARY ». Rien d’autre n’existe dans le monde de Tom, et tout y est – en théorie – quantifiable. Dans la catégorie « food », le voyageur note que Tom a acheté exactement 46 types de choses dans l’année passée. Mais vous pourriez lui demander pour l’année 2000, en un clic il saurait vous dire s’il a mangé une plus grande variété d’aliments, et combien cela a coûté, au centime près. C’est une autre version de la sagesse précaire, comme je l’ai écrit en 2007, une version où la fluctuation des ressources est compensée par une rigidité et une rectitude des représentations.

Dans la catégories « IMAGE », on y voit les vêtements, le coiffeur, mais aussi les produits d’hygiène personnelle et même les factures de blanchisserie. En revanche, la lessive est rangée dans la catégorie « HOUSEHOLD ». C’est ce qui est réjouissant dans les listes, les systèmes et les taxinomies : comme le réel est insaisissable, on arrive vite à des décisions absurdes ou pleines de poésie involontaire. La catégorie « INTANGIBLES » en est une bonne illustration. Tom y a rangé les dépenses suivantes : « charité », « cadeaux », « fleurs ». On pourrait croire que c’est de la frime, mais l’autre soir, j’ai pu remarquer que ces amis les plus proches étaient aussi surpris que moi de toutes ces listes et de leur contenu. Tom travaille à cet archivage dans le silence, dans les heures creuses de sa vie, sans en faire de publicité.

C’est un authentique travail d’artiste que la vie de Tom. C’est une performance et une installation à la taille d’un individu. Il n’y a pas d’un côté un Tom qui vit sa vie quotidienne, et de l’autre un Tom artiste qui écrit et met en scène ses pièces de théâtre. Il n’y a qu’un Tom, mathématicien et artiste, pour qui un équilibre des comptes où pas un euro ne dépasse est une perfection aussi agréable à l’esprit qu’une fugue de Bach.

Précarité à Dublin

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Quelques jours chez Tom et Barra, dans les beaux quartiers de Dublin, c’est une pratique très particulière de la sagesse précaire. Ils colouent un appartement de grande classe. Tom ne travaille presque pas et on se demande comment il fait financièrement. Barra est professeur polyvalent, il enseigne toute sorte de choses dans un lycée professionnel, et se plaint de la chèreté de la vie en Irlande.

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La crise se fait sentir de manière très aigüe en Irlande. Barra qui lit l’Irish Times tous les jours est déprimé par l’amas de mauvaises nouvelles quotidiennes. Dépôts de bilan, chômage, scandales, il n’a plus confiance dans ses dirigeants.

Tom aussi parle désormais politique. Allongé sur un de ses canapés, il blâmait les banquiers et tous les spéculateurs, quels qu’ils soient. Lui qui n’a jamais emprunté un euro à personne, il est outré que des gens aient acheté des maisons sans avoir d’argent au préalable, que des banques aient pris des risques inconsidérés.

Etonné de voir que mes amis ne faisaient pas de feu, j’ai proposé d’aller chercher du bois, ou des briquettes de tourbe. Sur le chemin, je me suis arrêté à des bennes qui contenaient pas mal de planches, de poutres et autres solives. Barra m’a vu revenir avec ces déchets sans grand plaisir. Il n’aime pas beaucoup qu’on se distingue aux yeux du voisinage. Tom, lui, était ravi. Les déchets ça le connaît, il s’en fait des meubles.

Se chauffer avec des détritus procure une vraie joie. D’abord celle d’avoir chaud et s’être dépensé pour cela. Mais aussi la joie d’être dans la gratuité des choses, dans la richesse des poubelles, dans l’écologie des glaneurs. Nous ressentions une satisfaction de gens bizarres, peu fréquentables. Une satisfaction de précaires qui savent qu’il y a moins de plaisir lorsque le feu prend d’un seul coup, sans faire aucun effort. Il y avait enfin le plaisir d’avoir fait oeuvre de nettoyage naturel.

Le feu de cheminée a tout de suite réchauffé l’atmosphère. Nous pensâmes beaucoup moins à la crise. Tom se préparait pour aller à une soirée en l’honneur du poète écossais Robert Burns. C’était le 250ème anniversaire de sa naissance et une jeune Américaine avait invité des amis à manger et à réciter chacun un poème de Burns. Tom choisit par hasard et refusa catégoriquement de répéter devant nous.

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Le lendemain de sa soirée, il eut envie de dépenser de l’énergie : il sortit une petite scie qu’il avait gardé dans ses armoires et scia quelques planches de la façon la plus baroque qui se puisse imaginer: sur la table basse du salon, agenouillé sur les planches.

Je retournais aux bennes et rapportais assez de planches pour tout mon séjour.

La géographie de Fionnbarra

Le père de Fionnbarra parlait Gaélique. C’était sa langue natale. Il a appris l’anglais plus tard, avec les autres garçons de l’école. Il venait de la région de West Cork et il a fini sa vie dans l’est de l’Irlande, une ville entre Dublin et Belfast.  

Fionnbarra, qui se fait appeler Barra, a donc toujours eu une pratique de l’Irlande qui le situait dans le nord de Dublin, et pour ainsi dire dans ce qui étire Dublin vers le nord.

Il y a des années, nous nous promenions en voiture sur les routes de campagne qui étaient les anciennes voies rapides pour Belfast. Nous partagions alors une maison, dans un quartier ouvrier de Dublin. Il me disait, ça te dirait de changer d’air ? Je t’emmène faire un tour de voiture. Et il empruntait ces routes qui mènent à l’aéroport, et nous mangions des sandwiches extraordinaires sur les bas-côtés, les yeux rivés sur les champs. Quelque chose l’attire sur les routes du nord de la capitale, c’est ainsi.

Le père de Barra a travaillé de longues années à la douane. Lui dont la langue natale était le gaélique, s’occupait des passages entre Irlande du nord et République d’Irlande. C’est peut-être pourquoi Barra n’a jamais eu de paroles tranchées sur la question de l’Irlande du nord. Il en parlait souvent, mais les mots « Gerry Adams », « IRA », « Sinn Fein », « Northern Ireland » étaient prononcés à voix basse. Il détestait les Américains, d’ascendance irlandaise, qui, venant à Dublin, criaient dans les pubs leur engagement républicain. « Ils feraient mieux de fermer leur grande gueule ; on ne sait pas sur qui on peut tomber. »

Depuis toujours, il exprime ses sentiments existentiels par des déplacements géographiques. D’une chambre à l’autre, quand la maison en contient plusieurs, d’une maison à l’autre, d’un quartier à l’autre, d’une ville à l’autre. Aujourd’hui, il voudrait peut-être changer de pays.

Il a toujours appartenu au nord de la ville. Les beaux quartiers du sud, pour lui, c’était un peu de la frime. Or, depuis que son père est mort, il habite dans une rue du sud de la ville.

J’y suis allé dormir l’autre jour. Le lendemain matin, il prenait son petit déjeuner debout en écoutant la radio et il me dit : « Ca fait dix ans qu’on se connaît, c’est ça ? »

« Déjà dix ans ? »

« C’était pas en 98 ou 99 qu’on habitait dans la maison de Phibsborough ? »

« Mais oui, c’est ça. Ca fait dix ans qu’on se connaît. »

Il me demanda mon âge. Il se demanda ce qu’on sera devenu dans dix ans. Dans une grimace, il me dit que j’aurai quarante-six ans dans dix ans, puis il partit au travail.

« Fais comme chez toi me dit-il. Assure-toi juste de bien fermer la porte derrière toi. »

Le « cruising » : le nomadisme contre le voyage

A Dublin, mon ami Barra ne tient pas en place longtemps. Souvent, dans l’après-midi, il prend sa voiture et part dans de longues dérives. Il roule sur de petites routes dans la direction de Dundalk. Autour de l’aéroport, il tient compagnie aux planespotters, il regarde les avions. Savez-vous comment on appelle cela ? Le cruising.

Les Américains pratiquent le cruising depuis les années cinquante, paraît-il. C’est Barra qui me l’a expliqué. Les jeunes qui avaient une voiture se déplaçaient sans but, dans les banlieues des villes américaines. Sans but, ce n’est pas toujours exact, souvent on cruisait pour draguer : « Cruising for a girl ». On en est venu à créer des expressions entrées dans la langue commune : « Cruising for bruising ».

Bruce Bégout en fait une théorie, au début du XXIe siècle. Dans sa définition, le cruising est une « virée en voiture qui n’est ni une croisière ni une croisade. » Il dresse dix points qui pourraient devenir les bases de cette (nouvelle) théorie. Il s’agit d’une « dromomanie » pure, où l’ « autonaute » « sait très bien qu’il ne se passe pas plus de choses extraordinaires là-bas qu’ici. Que partout une égale normalité ordonne le monde. »

Ai-je déjà dit que Bégout, avant d’être un écrivain du voyage, était un philosophe spécialiste de phénoménologie ? Il a écrit quelques livres sur Husserl. On comprend mieux d’où lui viennent ses conceptions d’une « égale normalité » qui ordonne le monde, de la « banalité » des choses. Indifférent à tout pittoresque, c’est la vie même, les « choses mêmes » qui remplissent son désir d’expérience.

Voyage du philosophe.

Mon pote Barra, en conduisant sa voiture, comprend très bien l’aspect philosophique de ses glissements autonautiques.

Le cruiser ne doit pas chercher à entrer en contact avec les gens croisés et, « S’il est amené à assister à des scènes troublantes, il ne doit jamais se départir d’un air de réserve qui, mieux que toute protection, le préservera de l’adversité. » Pas de contact avec les indigènes, les autochtones, voilà qui s’oppose radicalement à l’éthique des guides de voyage, et à celle du voyage ethnographique, le plus noble qui fût.

Après avoir clairement précisé que le cruising devait se pratiquer seul, Bégout explique que le but n’est pas d’échapper à l’ennui quotidien. « Au contraire, par la stricte observance des règles, sa pratique s’attache à provoquer un certain ennui. » S’il n’y a aucune connaissance à en espérer, une petite vérité peut en être tirée : « Errer, ce serait moins être dans l’erreur, que se situer en deçà du vrai et du faux, bien et du mal, de l’un et du multiple. »

Enfin c’est à une participation infime au vagabondage universel que le cruising invite : « Pour une nuit, elle (la balade) extrait de l’errance universelle un petit morceau de nomadisme individuel. »    

Pour en savoir plus : Bruce Bégout, L’éblouissement des bords de routes