Attentats du 9 janvier 2015. Une superbe journée de terreur

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Journée de terreur pour le peuple français, vendredi fut une journée de magnifique torpeur pour la sagesse précaire.

Réveillé dans le 16ème arrondissement de Paris, le sage précaire visite le musée Guimet en amoureuse compagnie. Ebloui par ladite compagnie, il ignore tout des terroristes et des prises d’otage. L’ouest de Paris est d’ailleurs extrêmement calme. Le musée d’art asiatique est l’écrin d’une journée d’amour : le beau corps des déesses orientales, les poitrines généreuses des temples indiens, les courbes des danseuses chinoises et les rondeurs des beautés khmères font tourner la tête et nous conduisent à retourner à notre nid provisoire, procéder à une sieste balsamique.

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La sieste balsamique est une invention thérapeutique de la sagesse précaire. Elle consiste en un massage spécial qui évacue les états grippaux d’une personne aimée, après quelques minutes de sommeil.

L’après-midi, je me rapproche du centre de Paris et retrouve une amie qui a passé ces dernières journées sur les chaînes d’info en continu. Autour de la place des Vosges, l’agitation est beaucoup plus palpable que dans le 16ème. Les sirènes de pompier et les véhicules banalisés prolifèrent. J’apprends alors ce qui a tenu mes concitoyens en haleine. Nous buvons un thé en regardant l’action des forces de l’ordre à quelques rues de nous.

Quand les méchants ont perdu, tués sous les balles de nos agents de sûreté, mon amie et moi sortons boire un verre rue de Jouy, dans un bar/restaurant dont la carte des vins présente un étrange tropisme lyonnais. Un choix de quatre rouges : Gamay (le cépage principal du beaujolais), Coteaux du lyonnais et Saint-Joseph. Le patron, apparemment, n’est pas particulièrement originaire de la capitale des Gaules. Il a juste apprécié ces vins, qu’il trouve originaux. C’est drôle, il faut monter à la capitale pour voir respecter le coteau du lyonnais qui, dans ma ville natale, est jugé comme une infâme piquette.

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Pendant que nous sirotons à la terrasse, nous remarquons un doux mouvement dans un atelier en contrebas. Je crois reconnaître une longue silhouette : c’est Jean Rolin himself  qui fait une lecture de son dernier livre dans cette librairie du Marais. Nous demandons aux deux commerçants, la serveuse du bar et la libraire, si nous pouvons joindre la lecture munis de notre verre de vin. Parmi l’auditoire, de bien jolies filles, dont je suppose qu’elles sont journalistes, critiques littéraires, étudiantes et chercheuses en lettres. Des jolies filles et de vieux messieurs.

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Plus tard dans la soirée, mon amie et moi prenons le RER direction Saint-Denis. Nous finissons la journée de terreur dans un collectif d’artistes, dans un immeuble en béton promis à la démolition. Les artistes ont aménagé une petite salle de cinéma, avec des sièges et du matériel de récupération. Ce soir, ils diffusent Le Salon de musique, de Satyajit Ray.

Et là, l’envoûtement de la musique indienne joue à plein. Affalé dans son siège, légèrement enivré de vin fin et sous alimenté, le sage précaire est enveloppé d’une étroite torpeur. Il faut voir ce chef d’œuvre de 1958 tard dans la nuit, après une journée intense, la conscience légèrement, très légèrement altérée. Les scènes de concert vous mettent dans un état de transe, au point que l’on comprend l’attirance des jeunes gens pour les drogues et les violences aveugles.

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Au fond, c’était une journée (d’)halluciné(e).

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Le maire de Lyon : tout pour Charlie Hebdo

Grand salon de l'Hôtel de ville de Lyon, 07 janvier 2015

Hier, les représentants de la presse étaient reçus à l’Hôtel de ville de Lyon pour le déjeuner des vœux du maire. Tout le monde s’attendait que l’on parle de La Précarité du sage, qui avait fait tant couler d’encre en 2014. Gérard Collomb passa entre nous, me serra la main sans me regarder, ce que je pris pour une confirmation qu’il ne pensait qu’à ce blog qui dérange, et prit la parole sur son estrade.

« La tragédie qui a eu lieu ce matin à Paris change bien sûr le contenu de notre réunion. »

Quelle tragédie ? On chuchote dans l’auditoire. J’entends des bribes. Charlie par-ci, Kalash par-là. Evidemment, pas un mot sur la sagesse précaire, qui était a priori le sujet incontournable. Coïncidence ? A mon avis c’est un complot. Ils ont bon dos, les terroristes.

Nous prenons place, chacun à notre table. Moi, j’étais à la table dite « La Confluence », en compagnie de l’adjoint à l’urbanisme. Personne n’était au courant de l’attentat puisqu’il avait eu lieu autour de 11.00 et que nous avions rendez-vous à l’hôtel de ville autour de midi. Nous étions tous en chemin quand l’événement fur relayé par la presse.

C’est en mangeant que nous avons appris le décès de Cabu, de Charb. Les nouvelles venaient petit à petit, et, bien sûr, tout le monde ne parlait que de ça. Tout le monde, sauf le sage précaire et son voisin qui discutaient du prix de l’immobilier dans la ville de Lyon. Quand le maire reprit la parole, entre l’entrée et le poisson, pour nous informer qu’un rassemblement serait organisé sur la place des Terreaux, nous nous transformâmes tous en reporters de guerre.

Descendant verres de Saint-Joseph après verres de Saint-Véran, nous étions suspendus à nos portables, à la pointe de l’info, à échanger des opinions sans pertinence particulière. Pour ma part, je me demandais ce qu’était devenu le dessinateur Luz, que j’ai connu autrefois. Lui aussi est-il une victime ?

Intervention (2) Femmes sujet de l’art

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Deuxième intervention au centre Charlie-Chaplin de Vaulx-en-Velin, à côté de Lyon. Cette fois, je parlais des femmes sujets de l’art.

J’ai voulu commencer avec Sonia Delaunay. Ses rythmes, ses toiles abstraites qui cherchent la cinesthésie, la correspondance entre les sens. Comment rendre le rythme par l’image. Mais surtout, à mes yeux, Sonia Delaunay, c’est la grande dame d’un projet qui me fait rêver : La Prose du Transsibérien, le livre-poème de Blaise Cendrars.

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Là aussi se pose la question du rythme, du voyage, du chemin de fer : comment rendre la vie saccadée des trains en poésie, en peinture, en livre ? Je donnerais cher pour avoir un fac-similé de cette oeuvre de 1913. Il paraît que Cendrars, pour écrire ce texte, n’a jamais mis le pied dans le fameux train.

Or, Sonia Delaunay, c’est encore de l’art moderne. Là où les femmes se sont révélées le plus, c’est dans l’art contemporain. Cela peut paraître paradoxal, mais pas pour ceux qui, comme le sage précaire, pensent que les femmes se distinguent davantage par leur intellectualité que par leur sensibilité. Les femmes ont pris d’assaut les ouvertures de l’art contemporain pour y imposer leurs gestes, leurs concepts, et ont créé des espaces nouveaux pour mettre en scène leurs peurs, leurs désirs, leurs fantasmes.

Louise Bourgeois, par exemple, propose de gigantesques araignées. Leur titre ? Ma mère. Spontanément, on pense que les relations familiales étaient tendues. Or, l’artiste dit un jour : « Ma mère était ma meilleure amie. Elle était aussi intelligente, aussi patiente, propre et utile, raisonnable et indispensable qu’une araignée. »

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Par cette déclaration, on comprend que l’araignée doit être appréhendée avec tendresse et intelligence. Après tout, c’est vrai qu’une araignée est une pure merveille : légère et fragile, elle tisse des chefs d’oeuvre de textile, silencieusement. C’est vrai qu’elle est propre et patiente, l’araignée. Qu’elle est élégante et admirable.

C’est à cela que sert l’art, incidemment, revoir les choses dans une lumière nouvelle. Débarrasser les choses de leur image stéréotypée. Ma mère cette araignée, brodeuse et tricoteuse, nourricière et minutieuse.

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Une autre femme se veut moins minutieuse, et moins patiente. Niki de Saint Palle entre avec fracas dans la carrière avec des oeuvres cibles, des tableaux qui suintent de peinture quand on leur tire dessus à la carabine. Devenue célèbre avec ses peintures-cibles, elle crée de grosses sculptures féministes qu’elle baptise « Nanas ».

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Colorées, monstrueuses, maternelles, provocantes, les Nanas de Saint Phalle bouffent la vie et n’ont pas le temps de chercher à plaire. Elles nous engloutissent et ne nous demandent pas notre avis, comme ces femmes séductrices qui prennent les hommes, et qui n’attendent pas qu’on leur fasse la cour.

Ann Hamilton, le texte du textile

J’ai tenu à mentionner ma préférée de toutes, l’artiste américaine Ann Hamilton, née en 1956. Le Musée d’art contemporain de Lyon (MAC) lui avait consacré une rétrospective en 1997. À cette époque, j’étais employé par le musée comme animateur-conférencier. C’est un de mes plus beaux souvenirs d’art contemporain. Ce fut un véritable privilège de travailler pour cette exposition, même si je fus payé à coups de lance-pierre. Déjà à l’époque, le sage précaire se faisait allègrement exploiter et se donnait sans compter.

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Les trois étages du musée étaient consacrés à l’oeuvre de l’artiste américaine. C’était phénoménal, gigantesque, presque exhaustif. En plus des oeuvres passées et des traces diverses des anciennes performances et autres installations, Ann Hamilton avait aussi créé des installations in situ.

Pour nous, animateurs, c’était un bonheur sans précédent de concevoir ces visites qui étaient autant de déambulations dans l’imaginaire d’une femme. Jour après jour, nous trouvions toujours plus de cohérence et de complexité dans le défilement des oeuvres et leur mise en écho.

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Au deuxièmes étage, elle avait créé Bounded, une installation où elle brodait autour des symboles de la ville de Lyon : la soie, les métiers à tisser Jacquard, l’église catholique. Une grande installation rigoriste et sévère, immaculée de blanc, un espace austère et minimal, où l’on reconnaissait vaguement la forme des métiers à tisser face à un mur blanc.

"Bounden", d'Ann Hamilton. Lyon, 1997.

Or, en s’approchant, on aperçoit des gouttes d’eau qui suintent du mur et dégoulinent. Hamilton avait créé un mur qui pleure, un mur en larme. Les rideaux aux fenêtres ainsi que sur les cadres étaient brodés de textes. Le texte était, je crois, le monologue de Molly Bloom dans Ulysses de James Joyce. Les rayons du soleil servaient de projecteur du texte sur le mur, et la tristesse du texte faisait pleurer le mur.

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Au dernier étage du musée, un seul grand espace sans mur. Entre les spectateurs et le plafond, l’artiste a tendu un ciel de soie orange, tiré par un moteur pour créer un effet de vagues. Au dessus de ce ciel orange, une chaise d’arbitre trône et un personnage déroule une bandelette qui entoure sa main, et fait passer cette bandelette des étages supérieurs aux étages inférieurs.

"Mattering", d'Ann Hamilton. Lyon, 1997.
« Mattering », d’Ann Hamilton. Lyon, 1997.

Le MAC de Lyon étant infiniment modulable, on avait percé un trou dans les planchers pour faire passer la bandelette du plafond jusqu’au rez-de-chausée, où elle s’entassait en un gros tas qui s’agrandissait au fil de l’exposition.

Quand nous faisions visiter nos groupes, les gens s’interrogeaient sur ce gros tas de bande bleue, qui n’était rien d’autre que la bande encrée des machines à écrire. Nous en parlions avec les visiteurs d’une oeuvre abstraite qui se suffisait à elle-même, sans dévoiler que nous retrouverions ce fil bleue au second et au troisième étage.

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Aucun artiste ne m’a marqué autant qu’Ann Hamilton. L’exposition était d’une richesse infinie, et les installations étaient toutes ludiques, sensibles et intelligentes. J’ai tout appris de l’art à cette époque, dans cette exposition.

J’ai terminé ma conférence avec les oeuvres de mon amie Chen Xuefeng, qui était présente dans le public. J’ai déjà beaucoup écrit sur son travail. Par pudeur, je n’en dirai rien ici.

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"Mimi", de Markus Raetz, dans le parc de la Cerisaie.
« Mimi », de Markus Raetz, dans le parc de la Cerisaie.

Au Parc de la Cerisaie, le coureur aime dessiner des boucles dans le paysage. Pour éviter la monotonie, il est bon de faire plusieurs fois le tour du parc, mais en empruntant des chemins variés, et, si possible, ne jamais emprunter deux fois le même itinéraire.

Arrivé vers la fin de la grande boucle, le coureur passe le long d’une sculpture qui m’avait toujours paru abstraite. Il s’agit de 14 blocs de granit disposés à même le sol.

Markus Raetz, "Mimi", 1982
Markus Raetz, « Mimi », 1982

Enchevêtrés et juxtaposés, ils se sont révélés parfaitement figuratifs le jour où j’ai lu le titre de l’œuvre : Mimi, du sculpteur suisse Markus Raetz. Quand on évolue tout autour, la perception de a sculpture se transforme et oscille entre abstraction et figuration.

Markus Raetz, "Mimi" de dos.
Markus Raetz, « Mimi » de dos.

Il s’agit évidemment d’une femme couchée sur le côté. Une femme ou un homme. A deux pas de la Villa Gillet, l’œuvre est située dans un sous-bois, comme une châtelaine qui s’isolerait une minute pour aller faire une sieste.

Markus Raetz, Mimi, 1982

Jogging au parc de la Cerisaie

La Villa Gillet et le parc de la Cerisaie
La Villa Gillet et le parc de la Cerisaie

Le matin, il est loisible de descendre à petites foulées la rue Jacquard, jusqu’à la rue Bony, pour aller au parc de la Cerisaie, en direction de la Saône. Ce parc est l’enceinte de la Villa Gillet, où se déroulent les Assises du roman chaque année.

Jean-Pierre Raynaud, "Autoportrait", 1980
Jean-Pierre Raynaud, « Autoportrait », 1980

Dans le parc, outre de très beaux arbres, un nombre impressionnant de sculptures contemporaines. Des sculptures des années 80. Les descendants de la grande famille lyonnaise Gillet collectionnent des artistes parce qu’il faut bien faire quelque chose de son argent, surtout quand ce n’est pas soi qui l’a gagné.

Le joggeur tourne ainsi autour d’un autoportrait en carrelage blanc de Jean-Pierre Raynaud, isolé dans un sous-bois, en contraste absolu avec son environnement.

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En face, un Signal Oblique d’Alain  Lovato, qui ressemble  une fusée démodée.

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C’est  l’avantage de la course au parc, sur la marche en musée. Le promeneur n’a pas à s’attarder devant chaque oeuvre, et surtout, il revient plusieurs fois autour de la même, au point de s’en imprégner un peu. A force, on finit par apprécier certaines sculptures qui nous laissaient froid au départ.

Les œuvres en métal rouillé de Gérald Martinand, par exemple.

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J’ai fini par m’y faire, et même à les trouver agréables.

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Surtout Duplex, qui prend tout son sens quand les deux modules, placés de part et d’autre d’un terrain en pente, se retrouvent face à face, et qu’on peut les voir l’un encastré dans l’autre.

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Plus loin, mais pas très loin, le joggeur aperçoit la sculpture d’un homme debout, qui se trouve avantageusement encadré par deux beaux arbres.

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Seule œuvre des années 1960, Hommage à Léon, de César, quand il était encore sous l’influence de Giacometti et de Germaine Richier, avant ses compressions.

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Vu de derrière, il semble surveiller un banc public. De devant, Léo pourrait donner une conférence.

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La plupart de ces œuvres on été créées in situ, donc ce sont les artistes qui ont choisi leur emplacement, quand ils n’ont pas conçu leur module en fonction du lieu lui-même. Gérard Michel, par exemple :

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Son œuvre au titre énigmatique, La nuit du 29 mai 1980, il l’a conçue et placée là, en découvrant le parc lui-même. Il l’a découvert une nuit, en 1980. Le 29 mai, pour être précis. D’où le titre de l’œuvre, qui, à première vue, donc, paraissait énigmatique.

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Sur les deux blocs, l’un en pierre l’autre en métal, des motifs eux aussi énigmatiques, qui ne sont autres que le plan du parc lui-même. On ne peut pas faire plus in situ.

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L’été à la Croix-Rousse

Selon Michelet, la Croix-Rousse était la « colline qui travaille ». En face, de l’autre côté de la Saône, la « colline qui prie » avec sa basilique de Fourvière. Entre les deux collines lyonnaises, on s’observe, on se jauge, on se méfie.

Un siècle après Michelet, Paul-Jacques Bonzon inaugurait sa série de romans pour enfants avec Les Six compagnons de la Croix-Rousse. Les moins jeunes se souviennent de l’histoire : un enfant quitte sa Provence natale pour suivre ses parents à Lyon, dans l’affreux quartier de la Croix-Rousse. Son chien ne peut pas suivre la famille en ville, alors l’enfant s’organise avec sa bande de petits citadins pour retrouver le berger allemand.

Il a fallu attendre longtemps, donc, pour l’autre colline de Lyon, celle qui travaille, fasse partie de l’aire urbaine de Lyon. Pendant longtemps, ce n’était que des champs et des polissons. Ce n’est devenu urbain qu’avec la révolution industrielle, quand l’industrie de la soie est devenue mécanique, grâce notamment au métier à tisser Jacquard.

Au centre de la Croix-Rousse, c’est justement Jacquard lui-même qui est célébré, avec la grande statue qui orne la place principale. En plein mois d’août, le sage précaire s’assoit sur le large piédestal et regarde étonné les nombreux passants.

Petit à petit, des bords de Saône jusqu’au plateau, les ouvriers et les entrepreneurs ont colonisé les pentes de la Croix-Rousse pour couvrir un grand territoire manufacturier, artisan et bigarré.

Se promener aujourd’hui dans les rues de ce quartier renvoie encore à une respiration d’ouvrier. La place Tabareau, moins fréquentée que la place des Tapis, opère sur moi une attraction indéfinissable. Je n’ai pas forcément envie de m’y arrêter, ni d’y boire l’apéro, mais l’ouverture soudaine que produit la percée de l’avenue Cabias me coupe le souffle, ou retient mon souffle. Ouverture sur le ciel, et hauteur de vue sur les vieux immeubles. Sur la place Tabareau, on joue d’autant plus aux boules que les jeunes s’y mettent. De leur côté, les artisans continuent de s’y donner rendez-vous avec les entrepreneurs et les promoteurs immobilier.

Il est de bon ton, à Lyon, de railler la Croix-Rousse et son ambiance de village. Cette frime de jeunes familles adeptes des terrasses, ces parcs parsemés d’œuvres d’art, ce marché quotidien de légumes bio. Ce faisant on raille un quartier qui a perdu son authenticité ouvrière et qui n’en gardé que le décor. On méprise la fatalité qui a amené les nouveaux venus pleins de fric à racheter les appartements de Canuts, et à imposer leurs valeurs et leur mode de vie.

Le sage précaire laisse railler, et regarde passer la caravane. Pour lui, passer quelques semaines à la Croix-Rousse est une vraie cure de jouvence, de promenades et de courses, de rencontres et de retrouvailles. J’y ai vécu mes années 90, alors les critiques acerbes n’ont que peu de poids sur moi. Mon ancienne amoureuse est restée sur la bordure du plateau, et est à la tête d’une belle galerie d’art, construite par un grand architecte. Elle contribue à faire revivre la Croix-Rousse de sa nouvelle existence post-manufacturière.

Sur la terrasse du grand café de la Soierie, établissement moral qui a peu changé depuis un siècle, un équilibre est trouvé entre anonymat et familiarité. Le sage précaire aime y parcourir les journaux après avoir travaillé quelques heures. Installé à sa table, il lit Le Progrès, Le Monde ou L’Equipe, et distingue fréquemment de vieilles connaissances à des tables voisines. La beauté de cette ambiance « de village » vient du fait qu’on ne se sent pas obligé de bouleverser le cours de son existence pour si peu : on se salue de loin, on se claque des bises furtives, et on retourne à son journal.

Mais on ne s’interdit pas non plus de se parler comme si on n’avait jamais quitté le quartier. À la Croix-Rousse, on se revoit, on se donne rendez-vous, on discute business et art, on fait des affaires en buvant du Beaujolais. C’est la vie, la vie authentique des gens qui ne sont plus ouvriers.

 

Splendeur du Forez

Aimer une femme du Forez doit être extrêmement doux. On doit pouvoir lui dire des paroles d’amour d’une grande finesse. « Ma nymphe des eaux et Forez », des choses comme ça.

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J’étais de passage à Montbrison, capitale du Forez. Mo ami Ben, de retour du Tchad, m’invitait à passer un petit weekend avec sa famille décomposée, recomposée et reconfigurée. Des promenades au centre ville, sur les hauteurs de la ville et dans les vieilles rues, ont enchanté le Lyonnais que je suis.

Qui parle de Montbrison ? Qui parle du Forez ?

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Il y a mille ans, le Forez était dirigé par les Comtes de Lyon. Quand l’Eglise a vu son pouvoir augmenter, Lyon est devenu la chasse gardée des Archevêques et les Comtes se sont concentrés sur le Forez seulement. Vu d’aujourd’hui, on pourrait croire que les Comtes se sont fait avoir et que les gens d’église ont touché le Jackpot. Parce que Lyon, évidemment, ça a une autre dimension que Montbrison.

Or, se promener à Montbrison revient à remonter le temps à une époque où le Forez était flamboyant, et faisait jeu égal avec le Lyonnais. J’ai aimé mettre mes pas dans ceux des fameux Guy IV, Jean 1er, les Comtes d’un fastueux XIIIe siècle.

Ah ! Guy IV, mon héros. Orphelin, il est élevé par Renaud de Forez, archevêque de Lyon. Il fait édifier la principale église de la ville, la Collégiale Notre-Dame-d’Espérance, où je suis allé dimanche dernier, le cœur serré. Engagé dans la 6ème croisade en Terre Sainte, il meurt en Italie lors du trajet de retour, en 1241. Il n’a que 45 ans.

Son gisant, sculpté dans un beau marbre, peut se voir au fond de la Collégiale. Entouré d’anges, Guy IV repose dans l’affection des siens. Je le contemplais quand l’orgue fit flûter de douces mélodies. Les cloches sonnaient au dehors. Je me retournais et vis avec surprise que l’église s’était remplie de fidèles. J’assistais à la messe avec une certaine émotion, une émotion obscure à moi-même.

Un restaurant qui domine la plaine

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Depuis la mort de mon père, j’ai décidé d’être un bon fils. C’est un peu tard, me dira-t-on, mais il n’est jamais trop tard pour commencer à être bon.

Il me reste une mère. Or, comme cette mère est douce et gentille, ma grande résolution s’avère assez facile à tenir.

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Pour son anniversaire, je l’ai invitée dans un beau restaurant de Lyon. Sur la colline de Fourvière, Christian Têtedoie a fait construire un écrin magnifique pour sa cuisine. Dans une architecture limpide aux lignes épurées, le chef étoilé veut rapprocher l’expérience culinaire et le plaisir musical. Tête d’oie est un chant gastronomique, idéal pour les hommes d’affaire du XXIe siècle. C’est là que les Lyonnais décontractés vont parler business, tandis que les vieux politicards préfèrent l’ambiance confinée de la Mère Brazier, près de l’Hôtel de Ville.

A Lyon, l’homme politique est un humaniste centriste, un peu pourri, amoureux de bonne bouffe et pétri de culture lettrée : Edouard Herriot était un spécialiste de musique classique. Aujourd’hui, l’agrégé de lettres Gérard Collomb récite du Saint-John Perse par cœur.

Si vous voulez séduire un Lyonnais, finalement, ce n’est pas très compliqué : un peu de patience, du gras délicat au niveau du palais, et surtout, beaucoup de poésie.

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Après avoir essayé plusieurs grandes tables lyonnaises, ma mère et moi pouvons commencer à esquisser une certaine préférence. Nous préférons être à l’aise, avoir de l’espace autour de nous. Nous préférons un service simple, mixte si possible, et surtout peu obséquieux.

À choisir, nous aimerions bien que les serveurs parlent un peu plus fort. Parfois, la jeune femme (aux yeux admirables, orange perçant), nous donnait les explications d’une voix si douce que ma mère n’entendait rien. Les chips de fenouil, les décompositions de ratatouille, les « gastriques », les gouttes de concentrés d’agrume et autres beurre au citron auraient mérité une voix de stentor, fleurie et suave.

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Viens chez moi (j’habite chez une copine)

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Catherine m’a donné les clés de son appartement à la Croix-Rousse, le temps d’un séjour en Asie du sud-est.

 

 

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Elle m’a fait promettre de ne pas y accueillir de prostituées, ce que je trouve très injuste vis-à-vis de ce corps de métier méritant et parfois déconsidéré. Par amitié pour Catherine, j’ai promis.

 

 

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L’appartement en question est élégant et confortable. Haut de plafond, il permettait aux ouvriers de la soie d’y introduire un métier à tisser, d’où l’appellation d’immeuble « canut ». Les poutres sont apparentes et le sol est en parquet. Enfin le quartier est le grand centre urbain pour bobos, le plateau de la Croix-Rousse.

 

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Je devais y passer de temps en temps, pour arroser les plantes, mais finalement je m’y sens si bien que j’y ai installé mon ordinateur et c’est là que je passe le plus clair de mon été pour travailler dans la fraîcheur et le calme.

 

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Chez Bocuse

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Je m’en souviendrai toute ma vie. Quand on aime la bouffe, qu’on aime Lyon, qu’on aime sa mère, qu’on aime les fleuves, qu’on aime les mythes, qu’on aime l’histoire, qu’on aime les institutions, les traditions, les impressions, on ne peut être que bouleversé par l’arrivée chez Bocuse. Dans la vieille Twingo noire, nous longeâmes la Saône jusqu’à Collonges au Mont d’Or.

Paul Bocuse, je le rappelle à tout hasard, est un chef qui a atteint le sommet de son art dans les années 60 et qui est considéré comme un des plus grands chefs du XXe siècle par toutes les instances internationales. Bref, son nom est synonyme de gastronomie, de grande table. Les organes de presse et les chaînes de télévision se tiennent prêtes, car quand il mourra, nous allons crouler sous les reportages, les hommages, les portraits, les témoignages. Je préfère, pour ma part, glisser mon témoignage dès maintenant. Juste avant sa disparition.

Un portier d’origine africaine nous a accueillis dans le lobby, un portier qui semblait n’avoir d’autre fonction que d’être noir, et de dire bonjour. Rappel de l’époque impérialiste, peut-être, pour flatter l’humeur des plus réactionnaires d’entre nous.

Ma mère et moi avons été placés sur une grande table ronde. Très confortables, près d’une fenêtre, nous avions une vue imprenable sur toute la salle. Sur notre droite, un couple d’Anglais qui travaillaient à Lyon. Sur notre gauche, une famille d’Italiens qui étaient venus soutenir la Juventus de Turin la veille. Ils étaient venus jouer, au stade de Gerland, le match aller des quarts de finale de la Ligue Europa. Tout le monde était content du résultat. Nous, parce que nous n’avions pas été ridicules. Les Turinois parce qu’ils avaient gagné.

Les serveurs étaient nombreux et très sympathiques. Ils ont su nous mettre à l’aise et n’avaient pas ce côté guindé que peuvent avoir les personnels des grands restaurants. Chez Bocuse, on plane tellement au-dessus du lot que l’on n’a pas besoin de se la raconter. Ils n’ont pas tiqué quand on leur a annoncé qu’on ne prendrait pas de vin, pas d’apéritif, juste une bouteille d’eau minérale, et quelques plats à la carte plutôt que des menus. Tout cela leur a paru naturel alors même que nos voisins de table avaient commandé les menus les plus extravagants.

Palme spéciale pour nos Italiens, qui ont commencé avec du champagne et n’ont pas hésité à déboucher du rouge et du blanc, alors qu’il n’y avait que deux adultes à table.

Nous n’avions rien à célébrer, ma mère et moi, notre démarche n’était ni flambeuse, ni petits bras. Or, c’est une chose à savoir, chez Bocuse, faire son choix à la carte est bien plus économique que de prendre un menu. Le menu le moins cher est à 155 euros, alors qu’un plat de résistance tourne autour de 70 euros.

Ma mère a opté pour un plat et un dessert, moi pour une entrée et un plat. Pour nos premiers pas dans la haute gastronomie, nous imprimions un rythme modeste. Si j’ai encore faim, me suis-je dit, je pourrai toujours rajouter un dessert à cette commande.

Première surprise, on nous sert une sorte de mise en bouche exquise. Velouté de petit pois surmontée d’une émulsion de truffe. On nous sert aussi plusieurs types de pains et du beurre délicieux. Ma mère déclare avoir eu son entrée, sans l’avoir sollicitée.

Nos Italiens ne finissent pas leur bouteille de champagne, les enfants n’y trempent qu’à peine les lèvres.

Quand mon entrée est servie, une dodine de canard aux pistaches, accompagné de foie gras et de différentes choses, les serveurs n’oublient pas ma mère et lui apportent une assiette vide, ainsi que des couverts, au cas où je « voudrais lui faire goûter ». Nous avons apprécié cette initiative de leur part, car nous n’aurions pas osé demander.

En plat de résistance, ma mère a commandé un rouget-barbet aux écailles de pommes de terre, et moi un carré d’agneau. Nous fûmes très surpris quand les plats arrivèrent : les portions sont extrêmement généreuses. Loin des clichés sur la nouvelle cuisine aux assiettes immenses et vides, Bocuse a gardé le sens du grand repas copieux, son art est très baroque, très « contre réforme ». Il est aimé par ceux qui ont un bon coup de fourchette, de même que les amateurs de Rubens aiment les femmes voluptueuses. Mon agneau, c’était carrément trois ou quatre côtes que les serveurs coupèrent devant nous, sur une table roulante. Le poisson de ma mère, deux filets entiers. Les légumes, le gratin dauphinois, les sauces et le pain, tout cela vous nourrit pour la semaine.

Mais je ne voudrais pas donner l’impression qu’il n’était question que de quantité. L’agneau que j’ai mangé, j’en garde encore un souvenir ému. Le goût m’a surpris au plus haut point alors même que ce n’était pas une recette complexe. Le silence s’imposait entre ma mère et moi. Nous n’avions pas de mot pour dire ce que nous expérimentions. Je n’avais jamais mangé de viande auparavant, voilà ce qu’il me semblait. Je ne sais pas à quoi c’était dû, sans doute la qualité supérieure de la bête, et l’art de la cuisson. Un goût que je ne saurais restituer par écrit, car ce fut un hapax dans mon existence. Je n’ai pas de référence, pas de point de comparaison.

Les Anglais sont revenus de leur pause clope en disant au serveur que c’était « too much ». Que c’était délicieux, mais qu’il y en avait trop pour eux. Les serveurs attendirent de les voir ressortir fumer pour rire entre eux. Ils sont habitués à ces clients qui n’ont pas pris la mesure d’un repas gastronomique.

Ma mère non plus n’a plus faim et décide de ne pas prendre de dessert. Nous nous félicitons d’avoir eu la main légère lors de la commande. Il me semble que les autres clients de la salle où nous étions n’en pouvaient plus au moment du fromage. C’est une leçon à méditer pour les prochaines sorties gastronomiques, ne manger qu’un tiers de l’assiette si l’on veut tenir jusqu’au bout.

Le serveur comprit immédiatement qu’il n’y aurait pas de dessert, mais il  nous servit quand même, d’office, des petites mousses au chocolat et autres mignardises. Là encore, sans doute une règle tacite de la grande restauration, il convient de donner aux clients plus que ce qu’ils ont demandé.

Nous sommes sortis très satisfaits. Je ne sais pas exactement ce que pensait ma mère, car c’est une femme un peu secrète, mais elle m’a remercié sincèrement. Moi, j’étais doublement, triplement, voire quadruplement heureux : j’avais vécu une expérience sensorielle exceptionnelle, j’avais passé un moment de qualité avec ma mère, et j’avais tenu la promesse de mon père d’emmener sa femme chez Bocuse. En quelque sorte, me dis-je en ouvrant la petite Twingo cabossée, j’ai vaincu la mort et corrigé ses erreurs.