Les Travellers à Lyon

Pecker Dunne, dessin d'Hubert Thouroude

Vendredi 1er juin, la librairie lyonnaise Raconte-moi la terre m’invite à animer une soirée autour de mon livre de voyage ethnologique en Irlande.

Il y a quelques jours, une grosse semaine, j’ai procédé au lancement du livre à Paris, à la Maison d’Europe et d’Orient. Le choix du lieu était délicieusement hors de propos : spécialisée dans l’Europe orientale, cette librairie/centre culturel était assez peu adaptée à un récit de voyage dans l’extrême-Occident du continent. 

A Lyon, la librairie qui m’accueille est consacrée au voyage en général, mais la tendance globale de ses animations, m’a-t-il semblé, penchait vers les conférences « Connaissance du monde », honnies par Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.  

Le libraire m’a demandé de mettre au point une « projection », et de faire une présentation palpitante d’une petite heure. Il ne savait pas, le libraire, que je suis un piètre photographe, et que mes capacités en création de diaporama sont lacunaires. Je me prépare donc à un événement de moyenne amplitude, où la parole devra pallier aux insuffisances de l’image.

Pour ceux qui se trouvent à Lyon, c’est à 19h00, rue du Plat.

L’écrivain de Lyon

André Chamson écrit sur les Cévennes, Pagnol sur la Provence, Dhôtel sur les Ardennes. J’aime bien ces écrivains qui ancrent leur style et leur imaginaire sur un territoire avec lequel ils recherchent une communion intense.

James Joyce et Dublin. William Faulkner et Lafayette County (dans le Mississipi).

C’est un type d’écrivains à part, car la plupart des autres n’ont pas élu un territoire en particulier. Victor Hugo par exemple, parle davantage de Paris que de son lieu d’origine, Balzac parle admirablement de la Touraine mais a écrit sur tous les territoire possibles.

Même Proust, je serais tenté de ne pas voir en lui l’auteur d’un territoire en particulier, car il a profondément fictionnalisé Illiers, Cabourg et Paris. Alors que lorqu’on lit Chamson, on est dans les Cévennes, on ressent physiquement ces sensations tranchées du soleil et de l’air chaud, de l’eau froide des gouffres.

Si j’étais un écrivain, je tâcherais moi aussi d’élire un territoire et de le chanter. Je serais le chantre de Lyon.

Lyon mérite d’être reconnu sur la carte de la littérature mondiale, je ne comprends pas que ce ne soit pas déjà fait. Tous les écrivains lyonnais, et ils sont nombreux, ont préféré partir et parler d’autre chose. Qui se souvient que Saint-Exupéry était lyonnais ? Tout le monde l’imagine dans un désert avec son avion, ou au-dessus des Andes, quel ennui.

Lyon est la nouvelle terre élue de mon coeur. Sa géographie est magique. Verticalement et horizontalement, cette ville inspire un grand effroi : la colline de Fourvière était déjà un lieu de culte pour les Gaulois avant l’arrivée des Romains (Lug-Dunum, « le mont du Dieu Lough »). Horizontalement, au niveau des cours d’eau, Lyon est à un croisement cardinal : la confluence des deux rivières lui amène le nord par la Saône, la Suisse et les Alpes par le Rhône, et la vallée qui en descend souffle sur tout un couloir qui trace jusqu’à la mer méditerranée.

Je pourrais raconter tout un tas d’histoires drôles et mélancoliques dans ce décor mythologique. Des histoires d’amour puériles, des bandes de copains à la dérive, des métiers variés.

Je raconterais des histoires de ramoneurs. Qui mieux qu’un ramoneur connaît une ville ? Il la perçoit depuis les toits et depuis les sous-sols! J’ai des souvenirs magnifiques de ces journées passées avec mon père, où nous allions de chaudière en chaudière. Adolescent, étudiant, je découvrais ma ville natale par ses conduits de cheminées. Parfois j’avais le droit d’aller sur le toit d’une maison, d’une usine ou d’un immeuble, quand c’était nécessaire, et que mon père s’était assuré que je ne courais aucun danger.

Je me souviendrai toute ma vie de ce collège (ou était-ce un couvent ?), qui surplombait la Saône, à Saint-Just. Pendant que mon père cherchait la clé de la chaufferie, moi je me roulais une cigarette et je fumais sur le talus en regardant la vue splendide de fleuve, et de la ville de Lyon qui étincelait au soleil d’un matin d’hiver. Le travail de ramoneur est un des métiers les plus poétiques que l’on puisse imaginer.

Vers l’âge de 17 ou 18 ans, j’étais sur un toit d’usine, et voyais mon père marcher sur la crête du toit. Il avait dû me dire de rester là et de surveiller quelque chose. J’étais tout à ma contemplation esthétique : les lignes du toit, les nuages blancs, la silouhette en ombre chinoise, et soudain la fumée de suie noire qui éclatait de la cheminée à chaque sortie de hérisson. Je me disais que la scène valait d’être filmée, sans même qu’il y ait d’histoire ni d’intrigue. Il fallait faire un film de contemplation pure. Je sortis mon carnet de note pour dessiner la silhouette de mon père qui marchait sur le toit. Les lignes que faisaient les plaques de tôle ondulée donnaient une architecture expressionniste à cette scène. Sur fond de ciel bleu, c’était beau à pleurer.

A cette époque, j’avais commencé un roman pour enfant qui mettait en scène un ramoneur, et un enfant qui fuyait je ne sais qui sur les toits. Mais j’étais encore trop enfant et je n’ai pas poursuivi mon roman.

Quand je suis tombé amoureux de F., j’étais encore ramoneur à temps partiel, et elle, sa peau était si blanche. Son appartement était en haut des pentes de la Croix-Rousse, et avait une vue dégagée sur le centre-ville. Quand je revenais de mes journées de ramonage, même lavé et savonné, mes mains avaient conservé de la suie dans les jointure. Ma vie était à cette époque très contrastée, entre le noir des chaufferies et la blancheur éthérée de F.

Je travaillais aussi au Musée d’art contemporain de Lyon, tout de blancheur lui aussi. Après avoir été viré, j’ai déboulé dans les bureaux habillé en ramoneur. La tête effarée, effrayée de mes anciens supérieurs hiérarchiques en me voyant. Un ouvrier, ils n’avaient jamais vu cela. Eux qui se croyaient de gauche, et qui lisaient Les Inrock le matin, en buvant du café.

Une image m’obsède : ma main noirâtre sur le visage pur et abandonné de F.

Je ferai un livre autour de cette image là, non parce qu’elle est intéressante, mais parce qu’elle concentre toutes les lignes narrratives qu’il y aura dans mon roman : l’amour, le travail, le musée et les toits.

Il y aurait beaucoup de choses à dire, si un écrivain voulait se donner la peine de prendre Lyon pour centre de ses intrigues et de ses errements. En plus, Lyon, quel nom!

De la Confluence à Cécilia

La Saône à Lyon 1

Depuis le quartier de la Confluence, qui se trouve, comme son nom l’indique, à la toute fin de la Saône, juste avant qu’elle ne se fonde amoureusement dans le cours viril du Rhône, le non moins viril sage précaire se prépare à remonter la Saône pour aller retrouver la féminine Cécilia, du côté de Vaise.

La Saône à Lyon 2

Cela constitue une très longue promenade puisqu’il s’agit de traverser la bonne ville de Lyon de part en part. Sans compter que le sage précaire a une valise qu’il traîne derrière lui.

La Saône à Lyon 3

Mais il fait beau, nous sommes au mois de mars, c’est le début du printemps. Et le plaisir de revoir ma ville natale au soleil rasant de fin d’après-midi me donne envie de marcher.

Le plaisir de revoir Cécilia aussi, qui est en train d’enregistrer de nouveaux audio-guides pour le musée des beaux-arts de Lyon. Le studio d’enregistrement se situe Quai Arloing. De là-bas, nous irons manger sur les pentes de la Croix-Rousse et nous irons chez elle, car elle est ma grande bienfaitrice lyonnaise.

Les côteaux de Saône m’ont toujours paru féériques, mystérieux. Ces clairières en terrasse, ces constructions suspendues, cette verdure et ces arbres. Il y a derrière ces espaces mélancoliques des histoires et des musiques déchirantes.

Il se trouve que j’ai ramoné les chaudières de certains de ces internats/couvents. Quand mon père garait la voiture dans la cour, qui donnait sur la Saône, il prenait toujours des minutes et des minutes pour trouver le gars qui avait la clé de la chaufferie, et moi, j’allais me rouler une clope sur un de ces murets, et je contemplais la rivière et la ville.

Un jour peut-être, il me faudra vivre dans une péniche. La vie en péniche me fait penser aux romans d’André Dhôtel, et c’est le métier de marinier que j’ai voulu faire quand j’ai quitté Lyon, dans les années 90. Finalement, j’ai choisi d’émigrer en Irlande, mais c’est passé de peu.

Sous les saules pleureurs du Quai de Saône, chaque Lyonnais a laissé des souvenirs amoureux, a emmené une belle étrangère et s’est permis des acrobaties inavouables.

Pour ma part, une jeune Finlandaise me faisait découvrir l’Europe du nord et cherchait à me persuader qu’il ne fallait pas la juger, que les quais de Saône étaient une exception dans sa vie.

La Saône à Lyon 8

Ce que Cécilia a envie de faire, avant d’aller manger, c’est de prendre « l’apéro ». Ah, cela fait si longtemps qu’on n’a pas pris l’apéro, tout simplement, sur une terrasse.

La Saône à Lyon 9

À partir d’ici, la lumière est si belle sur les façades et sur le fleuves que je vais me taire. Je laisse les images parler de cet après-midi de mars.

La Saône à Lyon 10

La Saône à Lyon 11

Quai Pierre-Scize

L'homme de la RocheL’homme de la RocheL’homme de la Roche
L'homme de la Roche

La Saône à Lyon 12

La Saône à Lyon 13

Deux tours pour faire une porte

Maquette confluence
Maquette confluence

On sait combien je suis attaché à l’idée de construire des tours, en France.

Assez de ces petits immeubles qui sont prétendument « à taille humaine ».

Assez de cette fichue « taille humaine ». Que les hommes gardent une taille humaine et que les monuments aient une taille monumentale!

Les aménageurs de Lyon-Confluence semblent avoir entendu en partie l’appel de la sagesse précaire. En partie seulement. Si cela n’avait été que de moi, on aurait fait de cette langue de terre un nouveau Manhattan, une jolie forêt de gratte-ciel, un parc urbain de toute beauté qu’on serait venu visiter de Pudong et d’Abou Dabi.

On n’érigera pas de forêt, mais l’intention est de placer, à l’entrée de la ville (où à sa sortie, selon d’où l’on vient) un couple de tours qui figureront à la fois la « porte sud » et l’aspect copulatoire des deux fleuves qui s’unissent.

C’est un pas dans la bonne direction. Nul doute que la présence de deux tours isolées donneront l’envie à des entrepreneurs audacieux d’en faire d’autres à côté. Avec des passerelles aériennes pour les relier les unes aux autres et marcher, ainsi, loin des voitures, dans les hauteurs de la capitale des Gaules.

Rêver de confluences

Une rêveuse devant un chantier de la Confluence
Une rêveuse devant un chantier de la Confluence

 Que deux grands cours d’eau se rejoignent, c’est déjà très beau et mystérieux, mais qu’une ville ait la possibilité d’aménager le quartier qui se situe à la confluence, c’est une chance unique, dans la vie d’un administré.

Qui chantera les rêves et les désirs des administrés ? Les sanglots et les éclats de rire des riverains d’arrondissement ? Qui saura tirer des larmes avec les dilemmes, les remords et les drames intérieurs des fonctionnaires lyonnais ?  

Tout le quartier sud de Lyon, depuis la gare Perrache jusqu’à la confluence du Rhône et de la Saône, sont en chantier. Il s’agit d’en faire un lieu d’habitation, mais aussi de « loisirs urbains » et de culture.

Le bassin, le "parc nautique" ou la "darse"

Ce que je regrette le plus, quand je me promène sur le chantier, et quand je regarde les films documentaires qui exposent le projet, c’est l’absence de création d’emploi. Pourquoi n’avoir pas mis des usines et des ateliers ? Ce quartier était voué au travail autrefois. Il y avait les docks et le marché de gros. C’était un quartier à forte culture ouvrière, dans une ville dont on oublie trop vite qu’elle fut un haut lieu ouvrier de France.

Au lieu de cela, on n’a pensé qu’à loger des familles qui auraient envie de promener leurs chiards et leurs chiens dans des parcs aérés. Je n’ai rien contre les familles, bien au contraire, mais pour qu’elles promènent leur chien et leurs états-d’âme, les familles, il faudrait d’abord leur donner du travail!

Je regrette vivement que les villes contemporaines se projettent comme lieu de loisir et de détente. Il faut pouvoir mélanger le travail et le loisir, je n’en démords pas. Dans ce quartier par exemple, plutôt que de prévoir partout les éternels « restaurants-cinéma-galleries-lieux culturels », qui ne devraient pas avoir cette dimension générique interchangeable, je préconise qu’on installe des usines et des laboratoires de recherche, axés sur les énergies renouvelables, ou sur n’importe quoi d’autre à la mode.

Cela ne signifie pas que je sois contre ce bassin qui a été creusé pour l’occasion.
Au contraire, je croyais que c’était la remise à neuf d’un ancien bassin industriel, comme il y en a dans les villes à canals et à docks. A Dublin par exemple, les bassins, entre le fleuve et les canaux, datent du XIXe siècle et sont de superbes lieux de vie et de travail. C’est sans aucun doute inspirés de ces villes portuaires que les architectes de Confluence ont voulu creuser ce bassin.
Oui, c'est une sorte de bassin
Oui, c'est une sorte de bassin

 On se demande ce qu’on y fera, cependant. J’espère qu’on pourra s’y baigner, parce que les étés à Lyon sont parfois très chauds. C’est peut-être là qu’il faudrait inventer des plages.

En attendant, cela crée un espace lumineux dans le quartier, reflétant le ciel, et il ne faut jamais se priver de réflexion, quand l’occasion se présente.

Ce qui me plaît surtout, c’est que ce bassin étant creusé, il sera toujours possible de reconvertir ce quartier en lieu de travail. En cas de nécessité, les bateaux pourront toujours accoster ici pour que les administrés, redevenus des dockers, ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être au fond de leur coeur, déchargent les marchandises  et chantent des chansons de marins. Lyon redeviendra un haut lieu de l’industrie, du commerce et des échanges. Et par ce biais, la ville redeviendra un lieu de rêve et d’évasion. On repensera à la mer, à l’Italie, à la Bourgogne et à la Suisse, on se retrempera dans l’aventure, mais en s’éloignant de cette conception « ville-parc » qui ne profite qu’à ceux qui ont déjà les moyens.

Logements bleus sur fond bleu
Logements bleus sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu

 

Logements gris sur fond bleu
Logements gris sur fond bleu

Cadeau de rupture

Quand il sut que je m’apprêtais à acheter un téléphone portable, un ami des Balkans me sourit d’un air paternel : « C’est ton premier mobile ? » Si tu savais, camarade balkanique.

Non seulement je fus un des premiers Français à posséder un téléphone portable, mais la téléphonie mobile est liée intimement à mon éducation sentimentale. Voici comment cela se passa.

C’était les années 1990 et les gens s’habillaient encore très mal, sauf la femme que j’aimais et moi, qui formions un couple plein d’élégance. La femme en question avait un appartement sur les hauteurs de la Croix-Rousse, qui dominait la ville de Lyon. Nous nous approchions de la fin de nos études. Nos boulots d’étudiants étaient variables sur l’échelle du prestige : je ramonais des chaudières pendant qu’elle enseignait le droit constitutionnel.

J’avais un pied à terre dans la même rue qu’elle, un petit studio sans cuisine, mais avec une fenêtre qui donnait, elle aussi, sur les toits en cascade et sur un méandre de la Saône. En face de moi s’élevait la « colline qui prie » couronnée par la basilique de Fourvière : les arbres de la colline flamboyaient à l’automne et la Saône scintillait en toute saison. C’était de belles années, et j’en avais conscience.

Je passais la plupart de mon temps chez ma petite amie, et on pouvait me joindre sur son téléphone. Le pied à terre n’était qu’un lieu de rangement et un lieu de retraite, sans télévision, sans musique, sans téléphone : seuls les livres et le matelas témoignaient qu’un étudiant venait de temps en temps passer une nuit ou quelques heures.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu que nous le fassions avec la même élégance que celle qui avait caractérisé notre couple d’extravagants amateurs. J’ai offert à cette amatrice d’art un gros livre sur Nicolas Poussin, dont elle était férue. Quelques jours plus tard, elle m’offrit un téléphone portable. Comme toujours avec elle, ce cadeau était enrobé de narrations. Des symboles et des raisons justifiaient ses cadeaux, alors que les miens étaient muets comme des tombes. Je pouvais à la rigueur écrire des mots d’amour dans les livres pour les faire parler un peu…

Le téléphone portable était une vraie originalité, à l’époque. Sur le versan symbolique, il disait : « Appelle-moi », « restons amis ». Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone. C’était donc un cadeau de rupture qui prouvait une dernière fois combien cette personne était attentionnée à mon égard, car elle avait prévu ce dont j’aurais besoin dans le futur proche : être joint malgré l’incertitude géographique.

Jeunes gens, quand vous voudrez rompre, la prochaine fois, plutôt que de laisser pourrir la situation par lâcheté et par orgueil, reprenez le goût de cette tradition désuète, mais utile pour le deuil, la tradition du cadeau de rupture. La séparation se fera plus nettement, elle cicatrisera mieux, elle laissera de meilleurs souvenirs.

Qui pouvait savoir, à l’époque, que cette rupture amoureuse allait inaugurer dans ma vie une série de voyages, de déplacements et de décrochages sans fin, et que, de déménagements en déménagements, je serais perdu pour les lignes fixes ? Le téléphone portable allait figurer mon destin et, désormais, cet objet rappelle à ma mémoire à la fois l’idée rupture et mon amour de jeunesse.