Faire du vélo à Paris

Depuis que les Parisiens ont piqué aux Lyonnais l’idée de mettre à disposition du public des bicyclettes de location, je ne me sers plus que de ce moyen de transport pour me déplacer dans la capitale. En ces périodes de chocolat et d’excès de boisson, l’exercice physique est plus que bienvenu.

Le court séjour que je fais en ce moment me fait dormir près du Trocadéro et travailler à la Bibliothèque Nationale de France. Si l’on jette un oeil sur un plan de Paris, cela signifie que je traverse la ville d’ouest en est, en longeant la Seine.

Je n’ai pas peur de l’affirmer, et j’attends crânement les critiques et les quolibets : c’est le plus beau parcours cyclable du monde! Pour un provincial comme moi, amoureux de la beauté des choses et impressionné par ce que montrent la télévision et le cinéma, c’est une émotion difficilement exprimable d’avoir sous les yeux la tour Eiffel, l’Obélisque, l’Assemblée nationale, le musée d’Orsay, tout cela en un travelling que je peux accélérer ou ralentir, à ma guise. La tête dans le vent, un peu sous la pluie, je pédale en me demandant si je ne rêve pas.

A la rigueur New York pourrait proposer une piste comparable, si l’on en croit Catherine Cusset, dans son Journal d’un cycle. Mais ici, au moins, la ville est tellement petite que le touriste/chercheur peut, sans se fatiguer, profiter des plus beaux monuments du génie européen des XVII, XVIII et XIXème siècles. J’ai beau chercher, même en considérant l’Italie, je ne vois pas de concurrent pour une promenade d’une telle densité.

La prochaine fois que vous entendrez un ronchon dire que Paris, Paris, ouais bon, Paris, dites-lui de prendre un vélo et d’aller n’importe où, pendant une heure ou deux. En l’attendant, lisez un journal en langue française sur le zinc d’un bistrot, cela vous changera un peu. Si, quand le ronchon est de retour, il vous dit : « Oui, bon, Paris, Paris… » dites-lui qu’il ne sait pas regarder une ville, un point c’est tout.

Vivre en quartier dangereux : The Village

A Belfast, mon logement répond certainement au meilleur rapport qualité prix de la ville, et même peut-être du pays tout entier. A dix minutes de l’université Queen’s, dans une rue calme et dégagée, avec vue sur les montagnes de Cave Hill, non loin de centres commerciaux, de supermarchés importants, ma maison avait tout pour plaire aux habitants d’une ville occidentale. Et les prix sont extrêmement bas car personne ne veut y habiter. Il s’agit d’un quartier à la sinistre réputation. Il a pourtant un joli nom : The Village. A 90 pourcent protestant, le quartier comporte en effet des rues désaffectées, aux immeubles murés, d’autres rues pimpantes, aux maisons couvertes de fresques murales agressives et/ou commémoratives. Sur ces fresques, à deux pas de ma maison, des hommes tiennent en joue les passants ; un portrait de la Reine est légendée par un solennel : This We Shall Maintain ; des scènes historiques rappellent des combats politiques passés et autres exploits sportifs, dont le moindre n’est pas la présence d’un champion du monde de boxe. Le Village a la réputation d’être risqué, d’être un repaire d’activistes et de mafieux.  Ma rue est néanmoins relativement aimable. Je m’y sens en sécurité, aucun bruit ne me réveille jamais, des femmes seules y rentrent chez elles la nuit, les magasins n’y sont jamais braqués en ma présence. A part quelques bris de verre, le matin, des querelles de voisinage entre mégères qui se gueulent dessus, des tatoués qui bricolent dans leur voiture, c’est calme. Mais mes amis de Belfast pensent que j’ai fait exprès d’habiter là, pour faire le malin et le téméraire. On croit que je recherche le danger, la vie électrique des zones sensibles. Peut-être est-ce vrai inconsciemment. Peut-être veux-je faire croire que je suis courageux. Je crois plutôt, mais cela revient peut-être au même, que je ne suis pas conscient du danger qui m’entoure, et que j’évolue légèrement dans un univers de crime, d’églises méthodistes, d’extrémisme assumé, de sectarisme délibéré, d’organisation paramilitaire.

Eloge du « Northside » : Granit et Art moderne

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Le nord de Dublin a mauvaise réputation depuis longtemps, et pourtant c’est là que le voyageur trouvera un des plus grands chefs d’oeuvre de Manet. C’est le paradoxe du northside, qui rend cette partie de la ville si attachante. On la dit délabrée, sale et dangereuse, et pourtant l’architecture y est très intéressante. Elle date du XVIIIe siècle pour beaucoup de ses rues, du XIXe pour d’autres, on y décèle assez facilement un passé riche et intense. La grande époque géorgienne y a construit des maisons en briques ocres, autour de places, comme celle de Mountjoy Square, où j’ai vécu avec satisfaction. Les trottoirs sont encore en granit, rien que cela vaut le déplacement. Trottoirs sur lesquels le voyageur verra des petits couvercles en métal (voir photos). C’était en fait des ouvertures pour verser le charbon et approvisionner les réserves individuelles qui se trouvaient au sous-sol des maisons. Tout ceci pour dire que c’était cossu, autrefois.

C’est pourtant un fait que le nord s’est dégradé à un moment de son histoire. Peut-être après l’indépendance, et du fait de la guerre civile, sans doute à cause de la pauvreté qui a étranglé le pays tout au long du XXe siècle, jusqu’au boom économique des années 1990. Mountjoy square est même devenu synonyme de drogue, d’insalubrité et de délinquance dans l’esprit de beaucoup de gens. J’entendais souvent pousser des cris quand je disais où je vivais.

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Il faut être honnête jusqu’au bout et admettre que le northside est devenu beaucoup plus vivable avec le temps, et que, dans les années 2000, il a combiné tous les avantages pour un sage précaire : loyers modérés, richesse de l’architecture, diversité ethnique, vie populaire, simplicité des manières, intimité variable. Mes amis irlandais étaient des trentenaires qui avaient grandi dans les sombres années 80 et qui avaient développé une vie mi-communautaire, où chacun allait chez l’autre, passer le temps en d’interminables conversations autour d’une tasse de thé. Tom, qui avait gardé l’esprit de cette époque, laissait toujours sa porte entrouverte, et j’allais lui dire bonjour quand je rentrais chez moi, si j’avais le temps. C’est grâce à ces passages chez Tom que notre amitié s’est solidifiée, et cela n’eût pas été possible ailleurs que dans le nord.

J’ai toujours défendu le nord avec force, surtout face aux gens qui habitaient le sud et qui franchissaient rarement le fleuve Liffey. Le nord a aussi de nombreux joyaux, même à deux pas des logements insalubres. Le musée d’art moderne Hugh Lane Gallery en est un exemple.

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Hugh Lane était un collectionneur de la Belle époque, et pas n’importe lequel puisqu’il a acheté les plus grand Français, et qu’il a monté la première galerie d’art moderne du monde. Elle présente de superbes Corot, quelques sculptures de Rodin et des toiles magnifiques de Courbet, de Monet, de Manet, de Renoir, de Pissaro, de Vuillard, et j’en passe. Ces tableaux ne sont pas nombreux, mais ils sont absolument remarquables et centraux dans la carrière de chacun de ces peintres. A côté des impressionnistes français, (mais dans d’autres salles) on trouve des impressionnistes irlandais, tel Roderick O’Connor, qui ont vécu en France dans les années 1910. 

Hugh Lane est mort en 1915, en homme moderne : passager sur le paquebot Lusitania qui fut coulé par un sous-marin allemand, il se noya au large de l’Irlande. Mais le musée qu’il avait créé à Dublin ne s’est pas laissé abattre, si j’ose dire, et a continué d’acquérir, jusqu’au peintre contemporain irlandais Sean Scully, à qui une salle entière est consacrée.

Depuis les années 2000, on y a surtout recréé le Studio de Francis Bacon, qui était situé à Londres, et qu’on a reconstitué à l’identique. Un immense foutoir qui, en effet, est une vraie oeuvre d’art. Ce qui est amusant, et peut-être ironique, c’est que le portrait de Hugh Lane par Mancini, en 1909 (j’écris cette date au hasard, le lecteur vérifiera si cela l’intéresse), répond lui aussi à une certaine logique d’encombrement, d’entassement, de désordre supposément créatif. 

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Le dimanche matin, il y a des concerts de musique classique. J’y allais parfois, et je m’habillais élégamment pour l’occasion. Dans mon souvenir, je ne sais pas pourquoi, je relie ces concerts intimistes à des chagrins d’amour. Cela vient peut-être du fait que je vais parfois au musée quand je suis triste et que je veux me changer les idées.

Je me souviens surtout de mes premières visites, il y a dix ans, et de la fascination qui fut la mienne pour le tableau de Courbet, qui consistait en un paysage de neige dont le premier plan ressemblait à des vagues de mer en furie.

Beauté des murs de Belfast

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En ces temps de commémoration de la chute du mur de Berlin, on s’intéresse avec fruit aux phénomènes des murs en général. Les journalistes cherchent d’autres villes où les murs restent d’actualité : Jérusalem et, donc, Belfast ou Derry.

Il convient de ne pas se précipiter. Il n’est pas pertinent de se lamenter en disant que c’est une honte. Tous les murs ne sont pas automatiquement honteux. Les Irlandais ont des manières ancestrales très intéressantes de construire des murs en pierre. En France aussi, dans les Cévennes par exemple. La Chine, enfin, m’a appris à considérer les murs d’une manière étourdissante de beauté, de profondeur humaine, péripatéticienne et chaleureuse.

A Belfast, les murs et les haies sont appelés des « Lignes de la paix » (Peace Lines), et ils ont été érigées, depuis les années 1970, pour séparer des quartiers catholiques de quartiers protestants. Depuis la fin officielle des Troubles, il y a dix ans, ces murs se sont multipliés : on en compte aujourd’hui plus de 40, et ils seraient longs de plus de vingt kilomètres si on les mettait bout à bout.

Naturellement, cela donne une image peu engageante de la ville, et rares sont ceux qui les voient d’un bon oeil. Moi, leur présence m’intéresse, voire me satisfait. L’érection de ces barrières sont une manière populaire, aveugle, de résister à la pensée unique et touristique qui veut que nous vivions tous dans un même bain de différences tolérées et joyeuses. Bullshit que tout cela ! Nous vivons bien dans un monde difficile, tendu, aux équilibres précaires. Si les intellectuels l’oublient pour se bercer d’illusions, les classes populaires nous le rappellent.

Une cinéaste franco-israélienne est venue à Belfast l’année dernière, à l’occasion d’un festival ; on diffusait un beau documentaire sur le mur qui, en Israël, sépare les Palestiniens de leur famille, des villes, de leur travail. La cinéaste parla de Belfast et traça un parallèle avec Jérusalem. Elle a déclaré qu’il fallait tout faire pour détruire ces murs, qu’il ne fallait surtout pas s’habituer à leur présence. Mais il y a au moins une différence fondamentale entre les Peace lines de Belfast et le mur honteux de Jérusalem : tous les habitants irlandais ont le même accès au centre ville de Belfast, et personne n’est séparé de sa famille.

Ce qui sauve Belfast, peut-être, c’est que les centres commerciaux sont accessibles à tous. (La marchandise et le commerce sont des facteurs de paix depuis la plus haute antiquité).

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En 2008, un débat public a eu lieu sur la question, et quelle opinion prévalut ? Celle des habitants, bien entendu. Et que veulent les habitants, des deux côtés de chaque mur ? Ils veulent conserver ces murs. Ils protestent dès qu’on émet l’idée d’une éventuelle évolution.

Il faut les comprendre, ces murs sont bel et bien efficaces pour réduire le taux de violence. Moi-même j’habite une petite rue qui est solidement ancrée dans un quartier ouvrier protestant, Roden street. C’est une rue très calme et vraiment agréable à vivre. A part quelques querelles de voisinage, je n’entends jamais aucun bruit de violence urbaine. Or, il m’est très difficile de trouver des co-locataires quand une chambre est libre car les gens de Belfast ont une mauvaise image de cette rue. Les gens du quartier m’ont expliqué : il y a encore dix ans, la rue continuait jusqu’à Grosvenor street, et de nombreux affrontements avaient lieu avec les catholiques de là-bas. Maintenant, un gros boulevard périphérique (West link) coupe la rue en deux. On peut traverser ce périph’ grâce à une passerelle grillagée, rouge, conçue et construite dans un grand style militaire, tendance « mirador ».

En plus de la voie rapide, on a érigé une barrière, en brique et en grille, derrière laquelle flottent quelques drapeaux irlandais. Moi, le hasard de la géographie a fait que j’habite du côté protestant de la rue, où flotte l’Union Jack.

roden-street-007.1257593943.JPGPasserelle sur le « West link », Belfast.

Aux premières loges d’une existence sectaire où règne la ségrégation communautaire, je peux témoigner, la main sur la bible, du fait que la séparation des unités d’habitation augmente la sécurité physique des habitants.

Tous ces murs et ces grillages blessent sans doute le paysage de Belfast, mais les blessures et les cicatrices font aussi de beaux visages. La paix ne sera jamais complète tant qu’il y aura des Peace lines, certes, mais je le répète, il ne faut pas se précipiter. On ne fait pas la paix avec de bons sentiments, et encore moins avec des discours sur le multiculturalisme et la réconciliation. On fait la paix avec des armes, des murs, des intimidations, des pots de vin et des liquidations intolérables…

Oups! Je suis allé trop loin… Restons-en à cette métaphore du beau visage de Belfast, couvert de cicatrices mais animé par un regard de braise.

Une promenade avec Jean Rolin

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Le rendez-vous était donné place Stalingrad, entre le bassin de la Villette et la rotonde de Ledoux. Sur le répondeur de Huang Bei, Jean Rolin avait répété bien distinctement : « Le-doux, la rotonde de Ledoux », comme si le nom de l’architecte était une meilleure garantie pour trouver l’endroit que, disons, une station de métro ou le nom d’un bistrot. Huang Bei était en retard, alors nous l’avons rejointe plus loin sur le chemin, à la station Corentin-Cariou, en longeant le canal de l’Ourcq.

Je profitais de la situation, avouons-le tout de suite. Huang Bei avait fait visiter Shanghai à l’écrivain, alors il lui avait promis qu’en échange, il lui ferait découvrir des coins de Paris qu’elle ne connaissait pas. Il choisit de l’emmener vers le boulevard Ney, le périph’ extérieur, les outskirts de Pantin, les friches industrielles du 19ème arrondissement, que sais-je ? tout le théâtre des opérations qui ont donné naissance à son fabuleux livre de 2002, La Clôture. Je n’ai jamais fait mystère qu’à mes yeux, La Clôture était le grand chef d’oeuvre de Jean Rolin.

Dans sa grande gentillesse, Huang Bei a demandé à Rolin s’il était possible d’attendre ma venue à Paris pour effectuer cette promenade. Il n’y a pas vu d’inconvénient, et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de flâner avec l’écrivain que je considère comme le meilleur de langue française. Comme, en outre, son écriture s’inscrit dans des territoires, des itinéraires, des interactions entre les lieux et les hommes, se promener avec Jean Rolin est beaucoup plus significatif que de dîner avec lui, l’écouter donner une conférence ou le croiser lors d’un vernissage. Marcher avec lui, après l’avoir lu, c’est appréhender son oeuvre par les pieds, par un rythme corporel spécifique.

Les paysages urbains ont beaucoup changé depuis 2002, date de publication de La Clôture. La Tour Daewoo n’est plus qu’une tour toute nue, des terrains vagues sont devenus des lieux habitables, et certaines friches sont devenus des chantiers de construction. Surtout, la rue de la Clôture est méconnaissable : il y a bien encore quelques camionettes de prostituées, mais plus personne n’habite dans les piles du pont. Disparus les hurluberlus plus ou moins mythos, plus ou moins clodos, qui s’organisaient une vie mi-légendaire, mi-précaire. Même et surtout Gérard Cerbère n’est plus là, lui qui règnait sur sa pile comme « Mao dans sa grotte de Yenan, en moins grandiose, certes – on n’imagine pas André Malraux s’entretenir avec Gérard Cerbère -, mais en plus rigolo. » (La Clôture, p.66).

Nous avons suivi plusieurs types de chaussées : rues, boulevards (donc trottoirs), mais aussi quais, chemin de halage, voie ferrée désaffectée, et chemins de terre dans les lieux les moins autorisés. Nous sommes passés sous et sur des ponts et avons terminé, comme par enchantement, au parc de la Villette. « Comme par enchantement » car avant de voir apparaître le parc, nous tentions de nous désembourber d’un terrain vague en pente raide ; puis nous tombâmes, presque par hasard, sur un quai où des gens – des Allemands, peut-être – marchaient avec un guide touristique à la main. Nous avions chuté en pleine civilisation touristique, alors que nous évoluions dans un no man’s land désaffilié.

Dans mon souvenir, le grand intérêt de cette balade fut de nous avoir fait entrer dans des mondes très dissemblables, très éloignés les uns des autres, en très peu de temps. Des abords bobos du bassin de la Villette, à l’ambiance populaire de Pantin, à la vie marinière des péniches et des docks, à l’environnement « sans papiers » des confins de Paris, jusqu’à l’atmosphère familiale du parc de la Villette en passant par les squatts tagués et les petits coins cachés où les SDF se reposent et cuvent. Paris se rénovent, c’est entendu, mais il y a encore bien des zones inquiétantes, où vivent des individus dont on se demande comment ils perçoivent la vie et la marche des nations.

Huang Bei posait, comme elle en a l’habitude, des questions nombreuses, pertinentes et auxquelles il était difficile de répondre. Elle prit aussi des photos, et fit preuve de son éternel enthousiasme pour Paris. Nous retrouvâmes Ludovic près de la cité de la musique et déjeunâmes d’un poisson.

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

Taxi catholique à Falls Road

Agathe voulait prendre une douche avant d’aller chez les Brésiliens. Soit, nous hèlerions un taxi pour rentrer plus vite chez moi. Le taxi s’arrête. Je lui dis le nom de ma rue, Rodden street, je précise que c’est sur Donegal Road. Le chauffeur marque un temps d’arrêt ; c’est peut-être mon accent qui est difficile à comprendre.

Nous étions sur Falls road, où je promenais mes amis Ben et Agathe. Peu avant le cimetière de Belfast, le chauffeur tourne à gauche et emprunte Donegal Road. Arrivé à hauteur du centre commercial, avant le grand rond-point qui fait passer les autoroutes M1 et A12 dans la ville, voilà mon chauffeur qui s’arrête et qui me fait signe qu’il veut prendre la parole. « Je dois m’arrêter, dit-il. Vous savez pourquoi ? » Il montre du doigt le quartier de l’autre côté du rond-point : « Protestants », dit-il, tout en soulignant que nous étions, de ce côté-ci, en territoire catholique.  

Il sort de sa voiture et enlève son enseigne d’entreprise attachée sur le toit. Il la range dans son coffre et rentre dans la voiture.

Il nous explique que sa compagnie de taxi n’est pas la bienvenue dans les quartiers protestants et que c’est risqué pour lui et sa voiture de s’y aventurer. Selon lui, les compagnies du centre ville peuvent aller partout, mais pas celles qui opèrent particulièrement sur Falls Road. Je ne sais pas s’il joue un peu la comédie : peut-être veut-il montrer à des étrangers que les Irlandais catholiques sont en état de siège, ou en danger de mort. C’est peut-être une entreprise de communication, ou peut-être une mesure sage, une prudence de bon alois.

En tout cas, l’on voit comment les tensions communautaires se doublent d’une concurrence commerciale qui fait que des compagnies de taxis se constituent des fiefs.

Au cimetière de Belfast

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Les cimetières anglo-saxons sont de formidables lieux de promenades. Ils ont ceci de commun avec les terrains de golf qu’ils épousent les terrains, les montagnes, et qu’ils crèent de véritables paysages.

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J’ai trouvé celui-ci par hasard, en allant courir dans la direction de la montagne. Pour le modeste coureur que je suis, la découverte de ce cimetière, le City Cemetery, était une aubaine car il me permettait d’alterner course et marche avec moins de scrupules et plus de raison que sur un terrain de sport.

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Depuis, j’y retourne de temps en temps, préférant ce lieu à tous les parcs que j’ai, jusqu’à présent, trouvé autour de chez moi. On me dira que c’est un peu lugubre, comme préférence, et je laisserai dire.

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Il y a pourtant peu de parcs qui offrent autant de variété de végétations dans un mélange d’ordre et de désordre, avec un sens de la ruine que possèdent à un haut degrès les Britanniques.

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Au loin s’étend Belfast, sur quoi veillent les morts.

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Comment ne pas avoir envie de visiter l’Angleterre, la médiévale Angleterre, la romantique Angleterre ? Quand la langue internationale ne sera plus l’anglais, on cessera de prendre cette langue pour un code de communication et on reprendra langue avec ses grands romantiques. Et on visitera l’Angleterre plutôt que l’Irlande ou l’Ecosse. Nos fils et nos petits-fils nous diront : mais que diable étiez-vous donc allés foutre en Irlande, alors que vous aviez l’Angleterre à deux pas ? Et nous serons fatigués, et nous ne leur répondrons pas. 

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Belfast n’est borné que par une montagne, au nord et à l’ouest. Autant dire que la ville n’est pas limitée du tout. On peut agrandir le cimetière indéfiniment, et surtout, fabriquer des tas de quartiers, là-haut sur la colline. Moi, je compte déjà aller y faire un potager, en prévision des jours mauvais. Aves ma bande, on pourra devenir les hommes de la montagne et des rivières, et on fera régner la terreur parmi les randonneurs et les écologistes.

BNF : Architecture fin de siècle

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Cela commence par du gris et des lignes droites. Des lignes presque contondantes, tranchantes. Gare à vous, vous entrez dans un sanctuaire.

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Une esplanade surélevée comme un podium majestueux, et battue par les vents, en bord de fleuve. Pour aller à la bibliothèque, il faut donc gravir des marches, sur du bois glissant. Etudier, c’est d’abord avoir conscience d’un risque physique, d’un certain nombre d’obstacles à franchir. Une vénérable professeure d’université irlandaise, s’est, paraît-il, cassée les deux bras sur ces escaliers, il y a quelques années.

Cela commence donc par du gris, des lignes droites, des risques physiques, de la froideur.

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Pendant les mois d’hiver et d’automne, les chercheurs se gèlent sur cette esplanade, et c’est une des belles choses qui montrent l’orgueil de la France éternelle. « Venez chez nous étudier, semble dire l’Etat, mais attention, cela ne sera pas de tout repos. » 

Soudain, des arbres!

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Etonnamment, la verdure et la forêt sont jetées dans un trou immense. Pour les protéger du vent, sans doute, mais aussi pour créer un contraste, pour créer un mouvement dans l’esprit des usagers. Après le gris, le vert ; après les lignes orthogonales qui affrontent la ville, les lignes mouvantes qui viennent réchauffer le coeur de l’édifice.

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Le visiteur croit que les salles seront dans les grandes tours que l’on voit depuis la rue. Il n’en est rien. Dominique Perrault, l’architecte, y a mis les livres. Le chercheur doit, au contraire, descendre de longs escalators, ce qui génère un petit sentiment d’appréhension. L’idée d’aller dans un sous-sol, lorsqu’on étudie à Paris, n’est pas ce qui excite le plus – j’imagine – les étrangers venus de loin pour quelques mois. L’architecte leur dit : « Tant pis pour vous! Descendez donc dans mon antre, et ne dérogez pas aux innombrables règles qui encadrent le privilège que l’on vous accorde de venir étudier ici. »

Et quand les dernières portes s’ouvrent, de lourdes portes coupe-feu, hautes et sombres comme dans un cauchemar gothique, on se retrouve de plein pied avec la forêt. Elle était là pour cela, pour nous, pour les simples usagers.

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C’est alors qu’on s’aperçoit que cette monumentalité inhumaine était en fait entièrement tournée vers les individus, les chercheurs du monde entiers, qui ont besoin de calme, de silence, de lumière, d’efficacité dans la consulation des documents nécessaires. Les arbres ne sont pas là que pour faire joli, ils ont une utilité absolue pour les humains : ils apaisent les lecteurs, ils sont visibles depuis les tables de travail et ils libèrent la respiration qui avait été un peu oppressée lors de la descente par les escalators.

La BNF représente magnifiquement l’architecture de notre temps, ou du temps qui vient de terminer. Si une bombe n’est pas jetée au milieu de la forêt, on pourra visiter ce monstre dans cent ans et on se dira : « c’était la fin du XXe siècle. Les architectes créaient des espaces paradoxaux qui provoquaient des sentiments contradictoires. On passait du métal au bois, du chaud au froid, on fixait des vertiges et on faisait des correspondances. Ils nous faisaient entrer dans leur monde, dans leurs rêves, dans leur conception du monde. »

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nb: Toutes les photos sont de moi, sauf la première, prise sur le site Wikipedia.

Eloge de la BNF

Je vous écris de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

Comme c’est énorme!

Quel gigantisme dans l’architecture et dans la conception de ce monument consacré au savoir et à la recherche! Il fallait une prétention hors du commun, un orgueil à la limite de la folie, pour oser penser, puis mettre en oeuvre, ce pharaonique temple vers lequel les chercheurs du monde entier, de près ou de loin concernés par les « études françaises », ont vocation à se diriger un jour ou l’autre.

Ce n’est pas une tour de babel, mais c’est bien un temple pour tous les francophones du monde. Une monumentalité exacerbée et sure d’elle-même se combine à un art du vide. Quatre tours en L se faisant face, elles encadrent un grand espace libre. Tout en bas de ce vide, une cour recouverte d’arbres et de ronces.

Or, qu’est-ce qu’une bibliothèque ? C’est un bâtiment constitué d’un espace libre pour entreposer les livres à venir et pour les mettre en valeur, les mettre à la disposition d’un propriétaire. A l’époque de Gabriel Naudé, il s’agissait de donner du lustre à un seigneur. A l’époque de François Mitterrand, il faut redorer le blason des Français, dont la culture doit briller d’un éclat insupportable.

J’aime tout dans cette bibliothèque, tout. De cette prétention folle jusqu’au règlement intérieur, jusqu’aux lourdes portes, jusqu’au béton, jusqu’aux lenteurs majestueuses des livres que l’on commande et qui vous arrivent venus de vastes « magasins ».

J’y passe ma dernière heure avant longtemps, avant mon prochain séjour à Paris, et déjà elle me manque. Moi qui n’en avais entendu dire que du mal – à l’exception notable de mon ami Dominique qui aime à y passer des journées entières – je suis maintenant bien décidé à la défendre sur tous les points. Tous les points.