Fête populaire et musique militaire

 

marching-bands-contest-20-june-09-013.1245616816.JPG

Quand je suis rentré d’une longue promenade dans les hauteurs de la ville, j’ai vu du monde dans la rue. Spontanément, j’ai pensé que c’était peut-être un cortège officiel qui était attendu. Après la mort d’Omar Bongo, me suis-je dit, peut-être les gens de Belfast voulaient-ils lui rendre hommage.

C’était plus simple que cela : c’était un défilé de musique militaire. Marching bands, comme on les appelle ici. Quand j’ai demandé pourquoi aujourd’hui, on m’a répondu que c’était un concours. Sans doute un concours pour départager les meilleurs groupes avant les grands défilés du 12 juillet. Ou alors, plus simplement une répétition des défilés en question.

marching-bands-contest-20-june-09-036.1245610041.JPG

Ce dont je voudrais témoigner, avant toute chose, c’est de l’aspect purement festif de cette manifestation. J’ai certes eu un peu peur en voyant tous ces gens boire de la bière et du cidre sur les trottoirs (moins peur, cependant, que mon colocataire pakistanais, qui avouait aimer cette musique, mais craindre « this kind of people »), mais la joie des enfants était réelle et sans une once de sentiment sectaire. Pour les enfants, il s’agit d’une journée de fête avec des costumes colorés et, surtout, beaucoup de percussion dans la musique. Rien n’a autant d’attrait pour un enfant, du point de vue de la musique, qu’un tambour ou une grosse caisse.

marching-bands-contest-20-june-09-031.1245609897.JPG

Certains gamins étaient en transe, c’était magnifique à voir. Je me suis souvenu de moi enfant ; j’aurais été en transe, avec un bruit d’une telle ampleur. BOUM BOUM BOUM BOUM. Et le joueur de grosse caisse qui se démène et se déhanche comme une marionette. C’est le pays de Oui-Oui en plein Donegal Road.

Mais il n’y a pas que les enfants qui étaient sous le charme. Les adolescents se draguaient lascivement, et toute la communauté était dehors, soit en famille soit entre copains. De nombreuse femmes s’étaient mises sur leur trente-et-un, signe que c’est un événement lourd de connotations nuptiales. Talons hauts, cheveux lisses et décolorés, jambes passées aux rayons bronzants, pédicurées et maquillées, elles affichaient leurs charmes avec la même sensualité qu’en boîte de nuit. Voilà qui est bon à savoir pour celles et ceux qui cherchent une âme soeur : la période du 12 juillet pourrait bien être la grande occasion d’une rencontre menée tambour battant.

marching-bands-contest-20-june-09-018.1245610750.JPG

J’insiste sur la joie sans mélange qui régnait dans la rue, car les défilés de ce type sont généralement associés – dans nos esprits – aux grandes oppositions entre les communautés. Quand on parle des « marches orangistes », on mentionne l’arrogance des protestants, la provocation des itinéraires, qui les fait passer dans des quartiers catholiques, les altercations qui y ont eu lieu. On imagine la volonté d’humiliation qui préside à ces marches.

Ricky, un camarade thésard catholique, m’a dit que pendant cette période, avant et après le 12 juillet, il restait chez lui. Il disait cela d’un air satisfait, pas vindicatif du tout. C’était un coup à prendre et il suffisait de laisser passer les célébrations : « On achète des bières au préalable, on fait de la musique avec des copains, on fait des barbecues dans le jardin. » Bref, les catholiques se cloîtrent, si j’en crois Ricky.

marching-bands-contest-20-june-09-020.1245617283.JPG marching-bands-contest-20-june-09-021.1245617580.JPG

De plus, la crise économique étant facteur de repli communautaire et de violence sociale, il n’est pas absurde de penser que cette année, le mois de juillet à Belfast sera très chaud.

Raison de plus pour souligner la joie des rues quand elle s’impose dans un quartier entier. Ambiance de fête foraine, de kermesse, odeur de steack haché et d’oignons frits, maisons ouvertes, grands-pères en cravate, torses bombés et drapeaux au vent. Joie d’être entre soi, et de sifflotter les airs de flûte lancinants qui tournoient dans le ciel nuageux de Belfast.

Les soeurs de Ben

J’ai eu l’immense privilège de me rendre à une soirée, fin mai, où toutes les soeurs de Ben étaient réunies, ainsi que le frère de ce dernier. Avec leurs compagne et compagnons, cela faisait déjà une bonne communauté. Je garde un souvenir enchanté de cette soirée, littéralement enchanté. J’ai été peut-être un peu trop vite éméché pour être conscient de tout, mais l’impressionnisme de mon sentiment vaudra peut-être le réalisme d’autres chroniqueurs mondains.

Dans un appartement typé, un ancien logement de passementiers dont les fenêtres, très hautes, faisaient effet de serre, il faisait une chaleur à crever. A tort ou à raison, je commençais la soirée par du champagne, avec une idée très arrêtée sur l’ordre des choses et le mouvement du monde : il ne faut jamais boire le champagne après d’autres alcools, et surtout pas au dessert, quand on est déjà ivre. Nous bûmes la bouteille avec les premiers arrivés et fûmes secoués de fous rires dont je ne me souviens pas la cause. C’est l’effet euphorisant de Saint-Etienne, que les Français voient comme une cité ouvrière, un peu sinistre, mais qui est en réalité parcourue par une vie de fêtards extrêmement sympathiques. Nous, les Lyonnais, sommes vus comme des bourgeois un peu coincés, ce n’est pas enviable non plus – surtout quand on est fils de ramoneur comme moi. Mais quand nous allons à Sainté, nous y passons toujours de merveilleux moments.

Ben étant en Afrique, avec Agathe et les enfants, c’est sans lui que, pour la première fois, je vis l’ensemble de ses frère et soeurs. Pendant toute la durée de nos études, l’expression « les soeurs de Ben » faisait rêver tout le monde. Il y en avait cinq ou six, et nous les imaginions comme des êtres mythiques, moitié nymphes des bois, moitié déesses urbaines. Nos rêves de jeunes hommes étaient peuplés de cinq ou six filles en robes blanches, en procession médiévale, mêlant messes catholiques et flots de bières, rock rageur et musique baroque. Celles que nous connaissions étaient de magnifiques jeunes femmes et, à leur ombre, grandissaient des gamines qui allaient devenir de mouvantes Foréziennes aux voix puissantes et aux sourires ravageurs.

C’est probablement ce que je retiendrai de cette soirée tourbillonnante : les voix et les sourires. La présence vocale et le charme visuel. Je suis quelqu’un qui parle volontiers un peu fort, on me le reproche parfois ; mais dans les soeurs de Ben, j’ai trouvé mes maîtresses, si j’ose dire. Lorsque le volume sonore était à son comble, il se trouvait toujours une soeur capable de couvrir le brouhaha, pour informer, pour questionner, pour admonester ou pour plaisanter. C’était prodigieux. Mais le prodige ne s’arrêtait pas là car le joyeux capharnaüm des familles nombreuses n’est pas toujours augmenté d’une beauté hypnotisante. Là, la douceur qui se dégageait de leur visage était proportionnelle au bruit provenant de ces mêmes visages. Non, d’ailleurs, je suis injuste, car elles n’ont pas besoin de parler pour avoir, chacune à sa manière, un sourire qui illumine soudainement l’espace autour d’elles.

Au fil du temps, elles regagnèrent leurs pénates, et c’est à six heures du matin que le frère de Ben me ramena à Lyon, où je pus trouver le sommeil, mais où lui, le frère, dut travailler encore toute une journée. Il gara sa voiture près de son logement, et nous empruntâmes des vélos publics, pour traverser la ville jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Il faisait un beau soleil et j’avais le coeur gros. La vie, malgré tout, se devait de continuer.

Quelle éthique pour l’étranger ?

 belfast-shankill-19-avril-09-001.1240486089.JPG

Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

paris-21-et-22-avril-2009-001.1240485923.JPG

Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

Le départ de ma voisine

Ma petite voisine slave est retournée dans son pays.

Elle dormait à côté de moi, dans la chambre voisine de la mienne, et avait toujours peur de me déranger. Me déranger, moi ? disais-je.

Je dis « ma petite voisine slave » car elle vient de Slovaquie, et qu’elle est petite, comparée à moi. C’est une artiste. Elle réalise des films d’animation qui tournent autour du thème du corps, de ses impuretés et de ses gloires potentielles. Elle ne m’a donné à voir ses créations que récemment, juste avant de partir de Belfast. Je crois comprendre pourquoi, maintenant : sur un des films, une femme apparaît nue sous toutes les coutures, si j’ose dire. Il se pourrait bien que cette femme nue soit ma voisine elle-même, la chevelure et une légère scoliose le font en tout cas penser.

Je lui ai offert d’aller voir l’ouest de l’Irlande avant son départ. Elle n’avait rien vu de l’île, en dehors de Belfast, en six mois d’immigration où elle a pris des cours d’anglais et fait la plonge dans un petit restaurant. Nous avons loué une voiture et sommes allés nous recueillir sur la tombe du grand poète W.B. Yeats, dont elle était une lectrice émerveillée.

Sous la bienveillance de l’imposant massif Ben Bulben, célèbre pour sa forme et pour son rôle sacré dans les anciennes pratiques religieuses, le souvenir du poète (que je croyais enterré en France, mais peut-être a-t-il été ramené à Sligo, où il n’est pourtant pas né) est conservé grâce à ces vers gravés dans l’entrée du cimetière :

Je suis pauvre, je n’ai plus que mes rêves.

J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds.

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

sligo-et-westport-mars-09-018.1238282091.JPG sligo-et-westport-mars-09-020.1238282258.JPG

Mon amie slovaque aimait la poésie de Yeats, mais pas beaucoup sa personnalité, qu’elle trouvait trop faible avec les femmes.

Catholique, elle a voulu faire l’ascension du Croagh Patrick, dans le comté Mayo. Je l’ai laissée y aller toute seule. J’avais peu dormi et je l’ai attendue dans un café. Quand elle est descendue du Croagh Patrick, elle m’a dit que c’était décevant, et que c’était dangereux, qu’elle était tombée et qu’elle avait abîmé son appareil photo.

Elle me demandat souvent à quoi je pensais, mais je ne pouvais pas décemment lui dire à quoi je pensais.

Elle est partie pour de prétendues raisons familiales, et ma maison a perdu la seule touche féminine qu’elle possédait.

Que nos motivations touristiques ne sont pas si nobles que nous le prétendons

 sligo-et-westport-mars-09-038.1237936174.JPG

On visite un pays pour des raisons explicites qui sont à l’opposée, souvent, des motivations inconscientes qui nous y poussent.

Ce qui nous attire consciemment, ce sont des paysages, l’histoire, des rencontres humaines, des oeuvres culturelles éternelles, bref, du noble, du précieux, du profond.

Mais il se trouve que dans les faits, ces lieux qui nous attirent pour des raisons nobles, sont en plein boom économique. Inversement, les pays infiniment riches de beautés, de vertus, d’opportunités pour le voyageur, sont boudés inexplicablement lorsqu’ils font face à des difficultés économiques. La France doit être mise à part, car la France est la grande star du tourisme, l’indémodable reine d’Europe, l’incontournable et géniale enjôleuse du monde occidental. Non, parlons des pays normaux, plutôt.

L’Irlande a connu le Tigre celtique qui a donné de la prospérité au pays, et c’est en effet la cause inconsciente d’un déversement de visiteurs (dont votre serviteur) qui avaient en tête les paysages sauvages, les écrivains, Dirty Old Town, tout un pittoresque sympathique menacé par la croissance économique. Le Dublin que j’ai connu et que j’ai aimé, au tournant du siècle, était une ville busy, où le bling bling et la frime étouffaient l’aspect affable, philosophe, bonhomme, que la réputation annonçait. Les services gouvernementaux ont su développer un marketing touristique très intelligent, et ont joué entre les lignes. Au moment où la population pensait endettement, prise de risque financier, fortune foudroyante, les publicités vantaient un pays où il fait bon vivre, où l’on prend le temps de rigoler.

Brillants, les Irlandais.

sligo-et-westport-mars-09-029.1237936085.JPG

La même chose, à quelques nuances près, s’est passée avec l’Espagne.

Inversement, des pays autrement plus importants d’un point de vue objectivement touristique, comme l’Italie et la Grèce, ont plongé dans la même période, les années 1990-2000. Pourquoi les gens leur ont préféré l’Espagne ? Croissance économique et bon marketing furent les stimuli inconscients.

De la réputation des Irlandais

La réputation des Irlandais est parmi les meilleures qu’on puisse imaginer. Ils sont considérés, dans le monde entier, comme des gens affables, drôles et sympathiques.

Je pose la question : depuis quand jouissent-ils de cette réputation et pour quelle raison ? Les lecteurs du Guide du routard répondront que c’est seulement la réalité, que c’est ainsi depuis toujours et qu’il n’y a rien à questionner. C’est ce qu’on appelle en langage savant « essentialiser » les Irlandais. Le sage précaire, lui, questionne, il questionne sans arrêt et sans fatigue, car il se refuse à essentialiser, ce qui le rend pénible aux yeux des lecteurs du Guide du routard.

Don’t get me wrong, je ne pense pas que les Irlandais soient taciturnes, sinistres et antipathiques. Je les aime moi aussi, les Irlandais, mais je n’ai pas senti, dans ma vie quotidienne, plus de loquacité, de gentillesse ni plus d’humour de leur part que de la part des Anglais, des Chinois ou des Français.

Car les réputations et les images qu’on se fait d’un peuple changent avec le temps. Les Français n’ont pas toujours été perçus comme des gens lâches, sales, arrogants et pervers.

Mon hypothèse est que la réputation des Irlandais est un discours récent. Je lance l’hypothèse qu’on se met à voir l’Irlandais comme quelqu’un de nice après la seconde guerre mondiale, et surtout à partir des années 1960/1970, à l’époque où le pays s’enfonce dans la pauvreté et ne profite pas des Trente Glorieuses. La population de la république d’Irlande développe un art de vivre et un mode locutoire fataliste, peu enclin à la vantardise, préférant rire que pleurer, boire que travailler. C’est à cette période, je pense, que s’ancre l’habitude d’arriver en retard aux rendez-vous, de patienter devant des transports en commun désastreux, de se parler les uns aux autres.

Mon hypothèse rebondit. Je propose que c’est sur cette image bonhomme que l’industrie du tourisme des années 1990/2000 s’est appuyée pour réaliser une formidable percée dans le domaine des voyages d’agrément. Un pays qui a moins à offrir, du point de vue des paysages et de l’histoire, que la Grande Bretagne et que le reste de l’Europe, a réussi à attirer des voyageurs du monde entier, qui n’avaient que ce mot à la bouche : « Les Irlandais sont si sympas. »

Pourquoi prétendre que ce discours marketing est si récent ? A grandes lignes, en voici la raison : au XVIIIe siècle, il n’y avait que des Britanniques qui voyageaient là-bas. Au XIXe siècle, même chose, et les voyageurs étaient surtout choqués par la pauvreté de la population. Les luttes pour l’indépendance, culminant en 1916 puis pendant la guerre d’indépendance, ne sont pas propices à une réputation de gens affables, rigolos et fainéants. La guerre civile qui a suivi non plus, puis c’est la deuxième guerre mondiale, pendant laquelle les réputations se font sur des valeurs de courage (Angleterre, Pologne, Russie), de lâcheté (France), ou de neutralité (Suisse, Irlande).

Reste l’après-guerre, qui fut une longue période un peu sombre pour la république d’Irlande. Et je soutiens que c’est dans cette période sombre qu’un mélange s’est fait entre des désirs de touristes contradictoires. Entre ceux qui aspiraient à un catholicisme traditionnel (voyageurs réacs), ceux qui cherchaient une musique et des coutumes folkloriques (hippies), ceux qui voulaient des paysages sauvages et des pays non industrialisés, ceux qui découvraient une vie littéraire étonnamment riche, une sorte de compost a fini par faire suinter une synthèse incarnée dans l’image de l’Irlandais débonnaire, pauvre mais rieur, gentiment moqueur, ayant des principes et le sens de la rigolade.

sligo-et-westport-mars-09-024.1237936532.JPG

Courir dans les marécages

En continuant une de ces promenades-jogging dont j’ai le secret, je me suis retrouvé, en lisière d’autoroute, sur un terrain marécageux que je répugne à nommer « terrain vague ». Il n’est pas vague, mais plutôt réservé. Ce sont des marais qui sont censés laisser libre cours aux activités récréatives et reproductrices de tout un tas d’espèces d’insectes, de canards et d’oiseaux. Pour leur ficher la paix, on a enfermé les joueurs de hurling et de football gaelique.

 La ville a appelé ces marais les Bog Meadows, je le dis pour ceux qui voudraient un peu de nature, en lisière d’autoroute, lors d’un séjour de travail dans la bonne ville de Belfast. Imaginez que vous veniez pour un congrès, en lisière d’autoroute…

Sur les photos que j’ai prises, on ne voit pas d’oiseaux intéressants, mais j’en ai vu de nombreux lors d’autres promenades-jogging où je n’avais d’appareil photo.

Moi, tout espace de nature à l’intérieur d’un ensemble urbain me fait profondément vibrer. Je me reconnais dans ces lieux incultes, sauvages et peuplés.

Au loin, je vois un homme avec des chiens, un homme que j’imagine être un chasseur. Quand il me croise, il me salue, à l’irlandaise, en me disant que c’est un matin bien frisquet. Je le complimente sur ces chiens, trois superbes lévriers.

Ils n’ont pas encore l’âge de courir mais ils sont prêts, et c’est avec eux que cet homme gagne sa vie. Il est éleveur de chiens de course et me dit qu’en France aussi, il y a des courses de lévriers. Je veux bien le croire. Il me demande ce que je fais dans le coin, je lui dis que je venais du cimetière. « -Quel cimetière ? -Mais celui-là, derrière. -Ah, mais il faut que vous alliez au cimetière Milltown, là-bas. -Ah? -Oui, c’est le cimetière des républicains! »

Il m’apprend que les grévistes de la faim de 1981 sont enterrés dans ce deuxième cimetière que je ne connais pas. Il m’explique comment y aller depuis les marécages où nous sommes.

« -Mais alors, ce cimetière-là, c’est pour les protestants ? -Oui, c’est ça. Enfin, maintenant ils y enterrent aussi des catholiques… » Il me sourit avec une dent de devant qui manque, un peu gêné, mais il reprend : « On ne devrait pas vous parler de ces divisions, mais c’est comme ça et puis c’est tout (it’s the way it is and that’s it.) » Il m’indique le chemin à suivre. C’est drôle, ce marécage aménage un chemin de connexion, peut-être involontaire, entre les deux cimetières.

On se présente et on se serre la main avant de se séparer. Il a un nom irlandais qui se pronnonce « conne » ; moi je lui donne mon prénom irlandais. « Ah, j’ai un frère qui s’appelle aussi Liam », dit-il. Comme quoi.

Il me dit que je risque de prendre une averse si je ne me dépêche pas. Mais c’est le propre des promenades-jogging : on peut aller très vite, très soudainement; on peut fulgurer dans les petits chemins boueux, commes les voitures qui nous frôlent sans nous voir, depuis leur autoroute bien tracée.

Le voyage thérapeutique de Nerval

nerval-je-suis-lautre.1234994143.gif

Entre Gérard de Nerval et moi, un parallèle est facile à tracer.

Quand il visite Istanbul, il a 35 ans, moi 36.

6 mois plus tôt, l’amour de sa vie, Jenny, trouve la mort. Il y a 6 mois, je quittais le pays de l’amour et toute idée de mariage.

A Constantinople, Nerval écrit à son père que sa santé est bonne. A Istanbul, je crois avoir écrit à ma mère que ma santé ne donnait pas de signe d’inquiétude.

Nerval venait de subir sa première grande crise de démence. Pas moi.

12 ans plus tard, Nerval allait se pendre à un lampadaire. Dans 12 ans, je doute de mes possibilités d’atteindre le sommet des lampadaires, fût-ce pour me pendre.

Nerval a voyagé pour oublier sa dépression, guérir de sa folie latente. Ici, à Istanbul, il croie sincèrement que sa crise n’était qu’un événement passager ; il se croit tiré d’affaire.

Je confirme : le voyage fait du bien aux dépressifs. Je ne suis pas sûr d’en être un moi-même (je ne crois pas), mais il me semble qu’il n’y a rien de tel qu’un plongeon dans une ville inconnue pour vous remplir, pour vous sentir plein de quelque chose. Donc en bonne santé. Je crois qu’en turc, comme en magyar, l’étymologie du mot « santé » est « plein », « entier ». 

Tout, dans un voyage, est plein de sens, tout fait sens. Ne rien faire est une noble activité du voyageur. Rester des heures, ankylosé, au bord de la Corne d’or, à regarder passer les bateaux, c’est suffisant, c’est glamour, c’est racontable, c’est communicable, c’est actif, c’est gagnant-gagnant, c’est donnant-donnant, c’est littéraire, c’est philosophique, c’est métaphysique, c’est sexy, c’est glamour, c’est suffisant, c’est poétique, c’est répétitif, c’est enjoyable, c’est déroutant, c’est glamour, c’est racontable. C’est bon pour la santé.

Ruines sur le Bosphore

istanbul-fev-09-069.1234694002.JPG
Le billet pour la croisière sur le Bosphore coûte moins de 10 euros. Peut-on parler de croisières ? Le ferry vous transporte de rive en rive, vous passez de côte européenne en côte asiatique jusqu'à l'embouchure de la mer noire, au bout du détroit. Peut-on parler d'embouchure ? 

Il s'agit donc d'aller de la mer de Marmara à la mer Noire, et de passer quelques heures au village d'Anadolu Kavaghi.
istanbul-fev-09-083.1234739378.JPG
Sur ce site, village fringant où l'on peut manger des poissons passables, la hauteur est habitée par les ruines d'un château qui ressemble bien aux châteaux des XIIe et XIIIe siècles. 

Sans être spécialiste, je crois qu'il suffit de comparer ces deux tours, qui devaient constituer l'entrée du château, avec celles de Carrickfergus construites par Hugh de Lacy, pour se convaincre qu'il s'agit d'un vestige du temps des croisades. 
istanbul-fev-09-082.1234739432.JPG
Le paysage proposé depuis le Bosphore a définitivement quelque chose de normand. On se croirait sur la Seine, apercevant le Château Gaillard des Andelys. 

A l'aller comme au retour, le ferry vous promène le long de quelques unes des demeures que les Ottomans fortunés se sont fait construire en dehors de la ville depuis le XIXe siècle. Pamuk dit qu'il n'y avait aucune possibilité pour les étrangers de venir les déranger, car il n'y avait aucun chemin carrossable qui y menait.
istanbul-fev-09-088.1234739656.JPG
Les Turcs d'aujourd'hui sont assez fiers de ces jolies maisons. Ils ne semblent pas en vouloir à la classe dominante de cette époque d'avoir fui la ville plutôt que de la défendre d'une manière ou d'une autre.
istanbul-fev-09-086.1234739599.JPG
La croisière part de l'embarcadère d'Eminonü à 10h30 et revient autour de 16h30. Inutile de préciser que je recommande à tous les visiteurs qui restent plus de deux ou trois jours de faire cette excursions. Pour ceux qui ont plus de temps et d'argent, l'idéal serait de passer quelques nuits sur l'une et l'autre des étapes où le bateau s'arrête.

istanbul-fev-09-085.1234739551.JPG

La chevauchée fantastique de Flaubert

Flaubert a écrit son voyage en Orient sur deux supports qui n’ont jamais eu vocation à être publiés. Ses lettres et ses « notes de voyage ». Les lettres sont beaucoup plus vivantes et détaillées. Les notes, quant à elles, même lorsqu’elles sont reprises et mises au propre à Croisset, sont beaucoup plus plates. C’est d’ailleurs une chose intéressante : il fallait à Flaubert une personne en face de lui pour exciter sa plume.

C’est très net dans l’épisode de la course à cheval, qui s’est déroulée le jour de son anniversaire à Constantinople. Dans ses lettres, il se laisse aller à des développements, des détails qui sont plus précis à mesure qu’il s’éloigne dans le temps de l’événement. Dans le livre posthume appelé Voyage, le même événement est relaté sans relief. Le 15 décembre 1850 à sa mère, et le 19 décembre à Louis Bouilhet (il est alors déjà à Athènes), il se lance dans une véritable scène de roman. Il part « ventre à terre » avec un compagnon polonais, le comte Kosielski, et décrit une course effrayante dans la neige, une scène gothique pleine de monstres, où même la nature fait peur. Flaubert adore ces scènes baroques, même dans Madame Bovary, il ne s’en prive pas, avec les scènes de l’aveugle qui poursuit la voiture « Hirondelle » lorsqu’elle rentre de Rouen. Aveugle qu’on entend chanter horriblement au moment de la mort d’Emma.

Ici, la monstruosité se voit dans les collines, mais aussi dans les personnages de la région : « des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes », dans la vitesse des quatre chevaux passant « à fond de train », « comme un éclair », dans la voix d’un accompagnateur qui « chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. » (Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je confesse que j’y vois l’origine du personnage de l’aveugle de Madame Bovary.) Enfer, encore, dans ces grands chiens qu’il faut éloigner en chevauchant : « Mon compagnon, avec un grand fouet de poste, frappait des chiens … Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. … Le comte Kosielski, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançais de grands coups de fouet… »

Cette fureur est naturellement contrebalancée par des moments de contemplations et de rêveries qui rendent la scène plus vivante encore. Quand Kosielski pense à la Pologne, « je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de Chine, aux grand caravansérails en bois, où le marchand de fourrure arrive le soir, par un crépuscule vert,… » etc. Flaubert cherche, à travers ses lettres, la bonne image, le truc qui donnera la bonne sensation de froid, de sauvagerie. A propos des chevaux : « Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace », « ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. » Sur la neige, « des traces de lièvres et de chacals ».

Dans chaque lettre, cette scène lui inspire une ou deux pages de proses enjouée. Dans Voyages, les détails sont factuels et sans aucun souffle : « La neige couvre les maisons … et ça fait des petits dés blancs. Dans les villages, sentiers glissants… », etc. Ses souvenirs sont moins littéraires, moins effrayants, mais ils sont plus nombreux. Flaubert a été très marqué par cette folle randonnée et il ne veut rien en perdre. Il se la garde de côté pour en faire quelque chose, littérairement. Le plus drôle, ce sont ses souvenirs intimes qui achèvent d’assagir cette course démente : « Me chauffant à cette cheminée, il m’est revenu en mémoire le souvenir de jours d’hiver où j’allais avec mon père chez des malades à la campagne. – Nous mangeons un morceau de viande et des pommes de terre. » Nous sommes loin des lettres au train d’enfer.

La différence entre les deux supports est d’autant plus fascinante qu’il a écrit ce récit bonhomme et l’une des deux lettres le même jour. Ce sera son dernier grand souvenir d’Istanbul, et de l’Orient tout entier.