Curriculum (4) Paris 1961/1962, petits boulots

Vendre, ou plutôt essayer de vendre des aspirateurs tornado , ne fut pas une sinécure !
D’abord je n’ai jamais vu ce que cet appareil avait de révolutionnaire. Ensuite , la rémunération était basée uniquement sur les commissions et enfin ce produit était destiné aux particuliers qu’il fallait contacter directement en tapant à leur porte . Le premier jour , journée de « formation » , j’ai été accompagné par un chef . Lui portait la documentation et le bon de commande et moi l’aspirateur qui pesait son poids. Alternativement, nous frappions aux portes , et , lorsqu’elles s’ouvraient , il fallait débiter rapidement 2 ou 3 formules toute faites qui étaient destinées à rassurer le prospect. Ensuite il fallait s’arranger pour entrer , même sans y être invité . C’était parait-il la méthode américaine! Aprés c’est très simple , il suffit de faire une démonstration (une démonstration égale une vente, disaient-ils…)

Je peux témoigner que ce théorème n’avait rien de scientifique! En effet, après avoir sonné une bonne cinquantaine de fois à des portes qui s’entrouvraient et se refermaient illico, la méthode américaine ayant ses limites , nous avons pu tout de même effectuer 5 démonstrations qui n’ont donné lieu à aucune vente ! Bilan de la journée : quelques centaines de marches montées et descendues avec un aspirateur de plus en plus lourd , la peur de déranger et d’être mal reçu , rien d’amusant et zéro revenu… Un jour sans, commentera le chef! Je veux bien, mais en tout cas le lendemain sera un jour sans moi.

Ainsi se terminera ma brève carrière de vendeur d’aspirateurs.

De bonnes âmes autour de moi , considérant que je présentais bien et avais du bagout , me suggérèrent d’insister et d’essayer des produits plus nobles , genre encyclopédies ou assurances vie. Ce que je fis , mais qui ne fut guère plus concluant. Il était donc écrit que je n’étais pas fait pour ce métier , pas plus que je ne l’avais été pour celui de pilote ou de magasinier.

Qu’à cela ne tienne. Je me replonge dans les annonces de France-Soir. Un grossiste en fruits et légumes aux halles, à 2 pas de chez moi , recherche un manutentionnaire pour 2 mois. Travail : décharger les camions de cagettes et placer ces dernières sur des stands prévus à cet effet . Bon salaire , mais horaires ardus : 4 heures du matin / 9 à 10 heures selon les jours . C’était physique mais agréable , tout cela dans la bonne humeur et un brouaha sympathique. J’ai un grand souvenir de l’odeur des oranges que nous pouvions déguster sans modération . Quelque fois , à la pause , vers 7 heures , le patron nous offrait l’andouillette ou les tripes avec une bonne bouteille de vin blanc, en compagnie des forts des halles qui riaient fort et gras! La première fois , on préférerait un café , et puis on s’habitue et on en redemande !! On repartait au boulot en chantant…

Mon contrat terminé, je passe quelque temps à pérégriner dans Paris et à dépenser une bonne partie de l’argent gagné . Je rencontre dans un bar un type complètement fêlé. Ancien légionnaire viré de l’armée (je ne saurai jamais pourquoi), il est responsable de la sécurité dans une usine de banlieue. Il recherche des agents pour faire des rondes de nuit dans cette usine et pense que je ferais très bien l’affaire. Cela m’amuse et j’ai envie de voir comment cela fonctionne. En plus, ce travail de nuit est bien payé ! Dans l’usine sont installées dans des coins stratégiques, des boîtiers qu’on appelle mouchards. Armé d’une lampe torche et d’une petite clé alors que mon chef dispose d’un gros révolver à la ceinture, mon rôle est de tourner cette clé dans les dits mouchards toutes les 2 heures, et de faire un rapport circonstancié sur d’éventuelles anomalies que j’aurais pu constater lors de ma tournée. Comme vous le voyez , il s’agissait là d’une mission de confiance et à haute responsabilité! Je n’ai jamais repéré d’anomalies et me demande encore ce qu’il pouvait y avoir dans ces petites boîtes… J’ai dû passer une quinzaine de jours à cet endroit. Mon copain légionnaire , un jour , n’est plus revenu et ne m’entendant pas avec le nouveau chef, j’ai demandé mon compte et ne suis plus revenu moi non plus.

C’est ainsi que cela se passait à l’époque. Vous pouviez quitter sans problème votre employeur le soir et vous faire embaucher chez un autre le lendemain.

Bon, je m’aperçois que je suis très bavard ! A ce rythme là , il va falloir beaucoup de temps pour arriver à la retraite. Dans ce que j’écris , n’hésitez pas à lire seulement ce qui vous semble important si tant est etc., etc..

Curriculum (3) Automne 61/Printemps 62, Paris

En compagnie de 3 copains , libérés en même temps que moi des obligations militaires, je débarque à Paris, tout excité par cette nouvelle vie qui commence. Les uns reprennent leurs études , l’autre son métier. Ce dernier me propose de me faire entrer dans sa boîte comme aide magasinier, vous savez , ce fameux métier que j’ai pratiqué à l’armée… Je décline l’offre, car j’ai envie de découvrir d’autres horizons. Et puis , à cette époque , nous sommes en plein dans les « trente glorieuses », et le travail ne manque pas. Mais je ne me précipite pas pour en trouver , je veux d’abord m’imprégner de cette ville que je ne connais pas.

Je me baguenaude la journée entière et découvre avec émerveillement bâtiments et sites célèbres. J’espère toujours rencontrer des gens connus, ce qui m’est arrivé 2 ou 3 fois . Je trouve à me loger dans une chambre d’un hôtel douteux mais pas cher , dont la patronne , Hélène , a une jambe de bois ! Me voici donc un vrai Parisien , avec une vraie adresse à Paris et pas n’importe où : dans le Marais, le ventre de la capitale. J’habite au 4, rue des blancs manteaux dans le 4ème arrondissement. Je côtoie des gens bizarres dans ce quartier . Je découvre un autre monde cosmopolite fait de trafics divers , de prostitution , de proxénétisme . Tout semble louche . Je découvre que ma résidence est un hôtel de passe. Dans ce milieu interlope , je suis un peu perdu et en même temps ravi ! Hélène devient un peu la protectrice de ce jeune homme naïf et inconscient que je suis . Quand elle a trop bu , ce qui n’est pas rare , elle me raconte sa vie , ses illusions perdues , son « Paname », et elle pleure ! C’est émouvant comme une chanson d’Edith Piaf .

Ces quelques mois passés ici resteront parmi les meilleurs souvenirs de mes 20 premières années. J’y aurai découvert la chaleur humaine , l’entraide , la qualité des échanges basée sur la confiance. Beaucoup plus que le séminaire et l’armée réunis , cette période aura été un bel apprentissage de la vie et des vraies valeurs ! Quelques années plus tard , j’ai souhaité faire partager à Marie-Pierre cette tranche de vie. Hélas , tout le quartier avait été rasé , et nous n’avons pu retrouver la trace d’Hélène.

Fin de la séquence émotion.

A cette époque , Paris vivait au rythme des manifestations pour la paix en Algérie et des contre manifestations de l’O.A.S.. Il y eut les morts du métro Charonne , les accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie, les attentats contre le Général. Youri Gagarine s’envolait dans l’espace, brûlant la politesse aux Américains . Johnny chantait et tout le monde twistait. On commençait à entendre parler des Beatles. Et moi , je me décide à chercher du boulot. J’achète France-Soir et me plonge dans les 3 ou 4 pages d’annonces d’offres d’emploi . J’en repère une qui propose un bon salaire pour vendre des aspirateurs révolutionnaires… ça peut être amusant et rémunérateur .

J’ai rendez vous demain chez Tornado .

Curriculum (2)

L’humour n’est pas réservé aux Corréziens. Mon premier patron , bien qu’Alsacien , en était pouvu lui aussi . Il pratiquait en plus une certaine forme d’auto-dérision qui déteignait sur moi et me permettait de ne pas m’apitoyer sur mon sort . Monsieur Wuschlegger ( j’ai retrouvé son nom ) était féru de littérature policière et d’aventures . J’avais accés à sa bibliothéque , et dévorais littéralement les OSS 117 dont j’ai déja parlé mais aussi les séries noires , en particulier les oeuvres de Peter Cheney dont les héros me faisaient rêver.
Callaghan et Lemmy Caution menaient leur vie d’agent secret ou de détective sans se prendre au sérieux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, toutes les femmes leur tombaient dans les bras ! Ca me changeait du latin et du grec, de l’étude des évangiles, de la rhétorique et de la théologie ! Nous discutions de tout cela avec mon hôte qui n’avait pas la foi chevillée au corps . Nos échanges étaient trés enrichissants , pour moi tout au moins , et m’ont permis  d’acquérir un certain libre arbitre et la certitude que la fameuse citation de st Cyprien « hors de l’église , pas de salut », c’était pour le moins de l’embrigadement !

Je me suis un peu éloigné du sujet , mais j’y reviens .

Un jour , je tombe sur un livre intitulé : Jusqu’au bout avec nos Messerschmidt d’ un certain Adolph ( j ‘ai oublié son nom ) . Comme vous vous en doutez, il s’agit de l’histoire vraie d’un pilote de la Luftwaffe pendant la seconde guerre mondiale . Je ne sais plus très bien ce que raconte le livre en vérité , mais  j’ai retenu qu’il parle de ses combats sans haine et même avec respect pour les ennemis abattus . Il compte plus de 100 victoires et fume avec décontraction son cigare en plein vol ! Il devient un héros bien sûr , et comme tous les héros , il gagne toujours . A cette époque , ce genre de personnage me fascine. A lui , aussi je m’identifie…

C’est décidé : mon prochain métier sera pilote de chasse . Je serai l’ Adolf de l’armée de l’air française et vengerai accesoirement nos anciens soldats qui ont eu quelques déboires en 39-40 !

Eté 1958 : Le service militaire est de 27 mois , « événements » en Algérie obligent. A l’époque , ma conscience politique est plus qu’embryonnaire . Je fais part au capitaine du bureau de recrutement qui me reçoit , de mes intentions . Il me pose quelques questions et me dit qu’a priori , je peux prétendre être admis au concours d’entrée à l’école de pilotage. Je biche comme un pou !
« Subséquemment , me dit-il , et a contrario, vous devez prendre un engagement de 5 ans ou de 3 ans minimum , condition sine qua non pour la réalisation de votre projet ! Un peu inquiet tout de même , j’opte pour 3 ans…  Je ne suis pas particulièrement attiré par l’armée , mais il faut bien faire quelque chose , et puis pilote , comme me dit mon capitaine , ç’est pas comme bidasse ou trouffion , vous faites partie de l’élite , vous n’avez pas de contraintes , genre corvée de chiottes ! et en plus vous touchez une prime d’engagement.
Voilà un recruteur qui sait recruter ! Signez là , au bas de la page. Je signe !

Automne 1958 : Me voici donc militaire de carrière !

Aprés un certain temps d’enseignement militaire de base , (qu’on appelait les « classes »), je suis convoqué pour passer les tests préliminaires à la présentation au concours . En dehors des aptitudes physiques pour lesquelles je suis au top , on me demande de répondre à des questions ayant rapport aux mathématiques,  la trigonométrie , la géometrie , toutes disciplines considérées par les bon pères commes des matières mineures… Comment répondre à des questions qu’on ne comprend pas ? Je suis recalé d’office et on me conseille de me tourner vers une autre spécialité. Je ne serai donc pas pilote de chasse et curieusement , je ne suis pas déçu. J’avais rêvé, j’avais visé trop haut , c’est le cas de le dire, et je suis redescendu sur terre . Et puis comme disait mon père, ce héros : « Il ne faut pas péter plus haut que son cul. »

Malgré tout , je reste militaire de carriére puisqu’engagé volontaire. Je vais donc rester 3 ans dans ma nouvelle famille, à attendre que le temps passe . De nouveaux tests démontrérent formellement que mes aptitudes exceptionnelles devaient, pour le bien de tous, être exploitées dans l’intendance !!! Je devins donc fourrier (magasinier), ce qui n’est pas rien.

Ce métier dans le métier , sans me passionner , m’a bien amusé et m’a permis de gagner quelques sous. Mon chef , adjudant et poivrot notoire , s’était constitué un réseau de civils dans les bars proches de la caserne , auxquels il cédait à bas prix des treillis usagés ou des cigarettes non réclamées par les soldats . Il m’a mis dans la combine , et je peux dire que nous formions une sacrée équipe , l’adjudant et moi ! Pas trés moral tout cela , me direz vous. D’accord , mais l’armée, est-ce moral ? Et mettre à la poubelle et brûler des vêtements en état correct et des cigarettes non fumées , est-ce normal ? et moral ?

J’ai appris longtemps après que, la hiérarchie ayant eu vent de ce petit trafic , mon adjudant s’est retrouvé aux arrêts de rigueur ,et qu’on m’a recherché dans le civil , sans doute pour me faire subir le même sort !! Heureusement pour moi , j’étais au fin fond de l’Afrique !

Curriculum (1)

LA VIE PROFESSIONNELLE DE MON PERE PAR LUI-MEME

Mon père nous écrit, par moments, des nouvelles et des souvenirs. Il avait commencé un blog, qu’il a décidé d’arrêter, au profit d’emails collectifs.
J’héberge donc, avec sa permission, ses textes de souvenirs qui m’enchantent.
Pour lire l’ensemble de ses textes mis en ligne sur ce blog, il suffit de cliquer sur la catégorie qui porte son nom, Yves Thouroude.

A la question : « Que faisiez vous avant d’ être à la retraite ? », je suis souvent embarassé de répondre.

Mes interlocuteurs , eux , déclinent sans embarras et avec une certaine fierté leur ancien « métier » : enseignant, comptable, artisan, ingénieur , militaire , coiffeur , cultivateur , banquier , cadre à la sncf , cadre ici , cadre là , etc etc .. plus rarement médecin , notaire , cac 40 et encore plus rarement taxidermiste ou maréchal-ferrant . Pour la plupart , ils ont eu, la vie entière, la même activité, ils l ‘ont aimée et s’y sont épanouis.

Moi , non. Alors, lorsqu’on me pose la question , la réponse n’est pas toujours la même. Elle dépend de la personne demandeuse, de mon humeur. Cela peut être : ramoneur, chef d’entreprise, hydrologue, agent commercial, bûcheron, formateur , agent de renseignements , chasseur de crocodiles… Tout ceci est caïman exact et ces différentes activités m’ont permis en leur temps de me nourrir et plus tard de faire vivoter ma petite famille .

Mais ceci n’est pas très sérieux , et afin de soigner ma réputation , et ne pas faire honte à mes enfants (!) , j’ai décidé  de répondre comme tout le monde à la fameuse question .
J ‘ ai donc entrepris de faire appel à ma mémoire et d ‘ établir un curriculum vitae au sens premier du terme , c ‘est à dire un parcours de vie axé sur les activités et les petits boulots qui l’ont jalonnée jusqu’à ce jour. A partir de là , je trouverai peut-être la réponse satisfaisante qu ‘ attendent mes interlocuteurs , ce qui m ‘étonnerait beaucoup tout de même !
Si vous n’êtes pas trop pressés , je compte inclure dans ce c.v quelques anecdotes et les circonstances qui m ‘ ont amené à exercer telle ou telle activité .

Ma vie « active » à commencé début 1958 . J ‘ai 19 ans. Le contexte : séminariste en voie d’être ensoutanné , ( je vous raconterai un jour mes années séminaire), je prends peur et comprends subitement que la voie écclésiastique n ‘est pas la mienne. Je prends ma première décision d ‘ adulte : je m ‘enfuis ou tout comme et me réfugie dans le « cocon » familial. Mal m ‘en prend… Mon pére , sans doute déçu de ne pas compter parmi ses rejetons un futur prêtre , et qui sait , un évêque ? , me reçoit fraîchement et me dit en substance : « Puisqu’on t’a mis à la porte du séminaire, tu prends celle de la maison ». Dans sa grande bonté , il accepte que je passe la nuit à la maison !

Le lendemain matin , ne sachant que faire, je retourne à Bayeux , au séminaire avec ma petite valise en carton pour quérir de l ‘aide. Les portes ne s ‘ouvrent pas… C ‘est sans doute de cette époque qu ‘est née mon aversion pour les clés en général et les clés de portes en particulier ! Heureusement , parmi les « bons pères », un vrai bon s ‘aperçoit de mon désarroi et me prend provisoirement sous son aile . Il  me donne un peu d’argent et m’adresse à l ‘un de ses amis , directeur d’un collége agricole aux environs de Caen .
Et voilà comment je me suis retrouvé pion dans ce collège et que j ‘ai commencé à découvrir la vie en étant payé pour cela. Le seul souvenir que j ‘aie de cette première expérience, est celui du directeur qui avait un nom et un accent alsaciens , et qui , avec ses cheveux en brosse et sa moustache broussailleuse, ressemblait à Jean Bruce, le prolifique auteur des OSS 117 et de leur héros : Hubert Bonisseur de La Bath, auquel je m ‘identifiais…

Vous voyez, je n’ étais pas bien mûr pour affronter la vraie vie et je pense que je ne le suis toujours pas !
Bon , foin de misérabilisme , les épisodes suivantes sont moins tristes et tiennent plus du vaudeville que de la tragi-comédie…

Les raisons derrière les émeutes de Belfast

On se souvient que les émeutes ont eu lieu il y a exactement une semaine, lundi et mardi soir. Depuis, les journaux ont envoyé leurs reporters pour en savoir plus. Les journaux du dimanche ont donc donné leur version des faits.

Il faut préciser ici que les journaux dits « Tabloïd », qui sont de véritables torchons sous bien des apsects, sont aussi des vrais lieux d’information, si on sait les lire. Le tabloïd Sunday World, par exemple, emploie de vrais reporters, au courage réel et à la plume acérée, dont certains ont reçu des menaces de mort. La mise en page, pleine de photos trash et de gros titres sensationnels, donne à penser que l’article se limite à remuer la merde, mais ce serait une erreur de la penser. Il y a eu de véritables enquêtes, des sources vérifiées, des informateurs rencontrés, des informations croisées. En lisant plusieurs tabloïds, qui ont généralement des résultats un peu différents, le lecteur scrupuleux peut se faire une idée de la marche des événements, à condition de ne pas tout prendre au pied de la lettre.

Je résume donc. On croyait que les émeutes avaient été télécommandées par la « Bête de l’est », un membre du groupe terroriste UVF. Bon, mais est-ce bien vrai, et à quelle fin ? A ce jour, deux motivations principales semblent se dessiner, mais qui ne peuvent être, on le comprendra vite, que des faisceaux d’indices, non des informations définitives.

Premièrement, le gouvernement avait assigné la somme de quatre millions de livres sterling pour venir en aide à des quartiers défavorisés de Belfast. La priorité était donné aux quartiers qui sont à l’interface d’un lieu catholique et de rues protestantes. Mettre le feu à East Belfast permettait à l’UVF de faire pression sur les décideurs pour rediriger cette manne financière et créér les fameux « emplois communautaires » au sein de leur groupe. Il est probable que les groupes paramilitaires appréhendent ces emplois fictifs comme des pensions pour leurs cadres. Des travailleurs sociaux du quartiers ont déjà fait actes de pressions pour qu’ils dégagent, et certains ont purement et simplement démissionné pour laisse la place à des gens de la mafia locale.

Deuxièmement, les groupes protestants les plus radicaux sont en conflit contre la commission officielle des marches et parades. On sait combien les marches orangistes sont importantes dans les quartiers protestants, mais aussi combien elles créent de tensions quand elles passent à proximité des quartiers catholiques. La question des itinéraires est donc cruciale. S’il n’a pas été possible de trouver des itinéraires paisibles, c’est que les groupes les plus radicaux font pression contre cela. Ils ont leurs raisons que je n’exposerai pas ici. Toujours est-il que les émeutes de la semaine dernière seraient une piqûre de rappel violente, à l’approche du 12 juillet, pour que la commission ne se croie pas autorisée à faire ce qui lui semble bon impunément.

Ce sur quoi se rejoignent tous les journaux, jusqu’à présent, c’est que les émeutes vont reprendre et que l’été est promis à de grandes agitations.

Nu dans la maison

Je prends dangereusement l’habitude de vivre seul dans cette maison. Quand je rentre d’une longue balade dans les montagnes de Cave Hill, je me deshabille dans la cuisine, enfourne tous mes vêtements dans le lave-linge, et monte l’escalier, dans la tenue d’Adam, jusqu’à la salle de bains pour prendre ma douche sans autre forme de procès.

Tout ce qu’il faut espérer, c’est que ces habitudes ne perdurent pas, tête en l’air comme je suis, quand une ou deux personnes auront décidé d’emménager.

Mes propriétaires

J’aime voir arriver mes propriétaires. C’est un couple de retraités extrêmement gentils et ingénieux. Ils ont acheté cette maison à l’approche de la retraite, à la fin des années 90, et ils s’en occupent bien.

Au contraire de nombreux propriétaires, dès qu’il y a un problème dans la maison, ils accourent et le règlent. Pour donner un ordre d’idées, quand je suis arrivé, tout était refait plus ou moins à neuf. Or, depuis, les travaux se sont multipliés pour améliorer, bout à bout, le standing de l’habitat : deux chambres ont été repeintes, deux lits et deux moquettes ont été changés, le lino de la cuisine a été remplacé, un réfrigérateur et un lave-linge neufs achetés.

Le carrelage de la salle de bains a été refait, et comme il y a eu une fuite d’eau de la salle de bains vers la cuisine, ils ont travaillé sur la tuyauterie et sont sur le point de refaire le plafond de la cuisine.

Et je ne parle pas du travail de nettoyage qu’abat Florence, la véritable proprio. Elle n’hésite pas à prendre les unités de la cuisinière pour laver tout cela chez elle. Elle revient quelques jours plus tard avec les mêmes éléments si propres que je crois ne les avoir jamais vus tels moi-même. Elle me dit que la graisse accumulée par mes colocataires auraient pu causer un incendie.

Son mari, Philippe, ne possède rien. Il se limite à faire preuve de bon sens et de bonne humeur. Il apporte son flegme, son expertise d’ingénieur et son talent de bricoleur. Il sait tout faire, cet homme-là, dans une maison. Il bourre sa Mercedes d’outils de toutes sortes et il remet une maison en ordre de marche, avec modestie et patience. Quand nous avons assemblé les lits, achetés en pièce, je me suis permis de foutre un peu le boxon, de briser des rivets en bois, et Philippe a réparé mes fautes sans broncher.

Sur le plan du loyer, Florence est très arrangeante. Elle sait que le quartier laisse à désirer et que les colocataires ne se bousculent pas au portillon. Elle n’hésite pas à baisser le montant global du loyer pour que les départs de colocataires de soient pas trop lourds pour moi. Sa dernière trouvaille fut de me proposer de ne pas m’inquiéter pour la chambre du rez-de-chaussée, et de baisser le loyer au point que la maison pourrait bien devenir un petit havre de paix si j’arrive à trouver deux compères (ou deux commères) pas trop pénibles.

Mes propriétaires me donnent une image de ce que pourrait être l’harmonie du couple. Elle est un peu autoritaire, il est un peu dégagé et bonasse, ils sont d’accord sur tout. Ils ne se déprennent pas d’exquises manières britanniques, polies et humoristiques. Lui appelle sa femme « pet » (animal domestique, « mon poussin », « ma chatte », je ne sais ce que dirait un couple bourgeois pour faire l’équivalent ; « Pupuce » ? « Canaris » ?).

Quand ils viennent prendre leur loyer, ils s’assoient dans le salon, et nous parlons un peu. Ils font le détail de leurs soucis de santé. Il y a toujours un petit truc qui cloche. Une fois, c’est Florence qui avait une infection urinaire, et qui dut utiliser mes toilettes d’urgence. Une autre fois c’est Philip qui s’est détruit le genou droit en faisant du jardinage. Une autre fois, c’est l’opération des hanches de Florence.

Pendant que je peignais la chambre du premier étage, Philippe ne pouvait pas trop bouger, à cause de son genou, alors je l’ai interrogé sur son enfance. Philippe est anglais, né dans une ferme du nord, et qui a profité des bourses des années 50 pour faire des études d’ingénieur à Londres. Aujourd’hui, avec les frais d’inscription que connaissent les université britanniques, Philippe ne serait pas en mesure de faire des études au-delà du bac. A l’époque, il suffisait d’être accepté dans une université.

J’ai aussi fait parler Florence. Je leur ai demandé comment ils s’étaient rencontrés. Ils ont pris cette question le plus naturellement du monde, mais intérieurement ils ont dû se demander de quoi se mêlait cet intrusive Frenchman. Elle a répondu avec le plus grand calme : ils avaient des amis en commun qui les ont invités à une sage party le soir de la Saint Patrick. Philip habitait à Belfast à l’époque, c’était avant les Troubles. Un soir de Saint Patrick ? « Comme c’est romantique », me suis-je exclamé.

« Pas vraiment, a rigolé Florence. Mais au moins, nous ne nous sommes pas rencontrés dans un pub. » C’est déjà ça.

Clochard savant

Plus je traîne dans les milieux académiques, plus je vois vivre les universitaires de carrière, plus je désire devenir clochard.

Quand les protestants en appellent au vote catholique

Peter Robinson, premier ministre nord-irlandais

Le premier ministre nord-irlandais ne se contente pas d’arborer une chevelure du meilleur effet, il commet aussi des articles révolutionnaires. Peter Robinson, qui a su rebondir après une sale période de doute (j’avais salué le fait que sa femme avait provoqué ce scandale, par amour pour un adolescent), a retrouvé son siège au parlement de Stormont (après avoir perdu celui de Westminster lors des élections générales de 2010) lors des dernières élections, et jouit aujourd’hui d’une popularité très forte.

Popularité d’autant plus forte que l’un de ses plus importants soutiens, quand il était au creux de la vague, venait du républicain Martin McGuinness, l’ennemi juré avec qui il partage le pouvoir, et qui a refusé de profiter de la situation pour enfoncer Robinson. Les deux hommes se téléphonaient, paraît-il, et leur estime réciproque s’est définitivement affirmée, ce qui, dans cette région du monde où être un gentleman veut dire quelque chose, leur a procuré une aura incomparable.

Robinson, donc, n’hésite plus à annoncer qu’il vise maintenant l’électorat catholique!

Lui qui dirige le parti protestant le plus représentatif de l’anti-papisme. Le parti du fameux Iain Pasley. Oublie-t-il, Robinson, que si son parti est au pouvoir, c’est parce qu’il a longtemps été extrêmiste, qu’il a d’abord ratissé parmi les mécontents et les radicaux, avant d’accepter de gouverner en collaboration avec le Sinn Fein ? Que s’il a su attirer une grande majorité de suffrage parmi les protestants, c’est justement parce qu’il manie une rhétorique sectaire, qui « rassure » ceux qui se sentent envahis et menacés par la vague catholique et nationaliste.

Robinson veut donc faire évoluer la tactique de son parti, car il dit vouloir devenir un parti « trans-communautaire ». Il veut capitaliser sur sa bonne image et surtout sur des enquêtes d’opinion récentes qui montrent que la majorité des catholiques sont aujourd’hui préfèrent habiter au Royaume-Uni plutôt qu’en Irlande, et ne demandent plus que l’Irlande soit réunifiée.

Le positionnement de Robinson est simple : il est de droite, libéral, il veut promouvoir la liberté d’entreprise. Or, les catholiques de droite, pour qui peuvent-ils voter ? Les partis perçus comme « pro-catholiques » sont des partis socialistes (SDLP et Sinn Fein) si bien qu’ils sont condamnés à voter soit contre leur communauté, soit contre leur tendance politique. Le même problème, inversé, existe pour les protestants de gauche.

Alors Robinson veut rendre son parti plus ouvert aux catholiques de droite, qui, de plus, sont heureux de vivre au Royaume-Uni. Mais sont-ils « heureux » de vivre au Royaume-Uni ? Ces résultas de sondage ne sont-ils pas l’effet de l’état catastrophique de l’économie irlandaise ? Dans la situation actuelle, il est naturel de préférer vivre en Irlande du nord qu’en Irlande, mais cela va-t-il durer ? David Cameron, le premier ministre anglais, a déjà fait savoir que des provinces telles que l’Irlande du nord coûtaient trop d’argent aux contribuables britanniques.

Le Sinn Fein va-t-il faire pareil ? Se déclarer ouvert aux protestants qui veulent une politique plus sociale ? On ne les imagine pas tenir ce même discours, car si vous enlevez aux nationalistes le désir de l’Irlande unie, vous leur enlevez beaucoup de leur attrait.

Alors, certains analystes conseillent Robinson d’enlever carrément le mot « unioniste » du parti qu’il préside. Voilà l’aveuglement des centristes. Ce que ne voient pas tous ces modérés, à mon avis, c’est que ce type de discours d’ouverture déplait souverainement aux loyalistes hard core, ceux qui se sentent toujours menacés et envahis par des rebelles catholiques auxquels le pouvoir pardonne tout. Encore un pas dans cette direction, et aux prochaines élections, le DUP ne gagnera pas chez les catholiques ce qu’il aura perdu parmi les plus conservateurs de sa base.

Les conseillers en communication du premier ministre seraient bien inspirés d’aller voir ce qui se passe chez leurs voisins français. Un homme au pouvoir est en train de perdre sur sa droite ce qu’il n’a pas réussi à obtenir sur son centre-gauche.

La « Bête de l’est » : reportage à East Belfast

Après avoir écrit ce billet sur les affrontements des deux nuits dernières, j’ai enfourché mon vélo et suis allé faire un tour sur les lieux des événements, dans l’est de Belfast.

J’ai été surpris de la différence frappante entre l’enclave catholique et le reste de l’environnement. Enclave, c’est vraiment le mot, et ces gens vivent de peu, dans un climat de pauvreté assez étonnant. Des espaces sont clôturés et laissés à l’état de friche, ou de terrain vague, sans raison apparente. Les magasins sont extraordinaires : ils ressemblent à des épiceries d’un pays soviétique, à une autre époque. Les clients sont séparés des articles par des comptoirs qui font un U devant l’entrée, alors il faut demander à être servis et la marchande s’exécute. Les bonbons sont encore présentés dans de grosses boîtes circulaires en plastique transparent, et, ô jeunesse, ô saison ô châteaux, la marchande prend les bonbons avec la main pour remplir les sachets en papier. Un lieu où l’on n’utilise ni les gants hygiéniques, ni les pinces ni les pelles, mais la main nue, il fallait se rendre dans une enclave catholique de Belfast pour voir cela.

Dans la rue, ambiance difficile à décrire, mais beaucoup de jeunes, souriants, détendus. Ils n’ont pas l’air d’être menacés.

Il faut savoir que lundi soir, un groupe de paramilitaires protestants étaient venus dans ce quartier et avaient causé des déprédations, plus ou moins pour se venger d’un cassage de gueule du week-end dernier, mais surtout pour attirer des bandes dans la rue, ce qui fut fait. On pourrait comprendre, ce faisant, que les habitants de l’enclave catholiques se sentent à la merci de l’humeur de la majorité protestante.

Dans le reste des quartiers d’East-Belfast, je suis étonné de voir de nombreux et nouveaux murals loyalistes. J’apprends que le groupe de l’UVF (Ulster Volonteer Force) de ce coin est dirigé par un personnage mystérieux, surnommé « Beast in the East » (La Bête de l’est) et qu’il est out of control. Ce leader serait en situation de rupture avec la hiérarchie du mouvement UVF, qui avait amorcé un changement d’attitude vis-à-vis du pouvoir en place et acceptait de déposer les armes. La « Bête de l’est » ne voulait rien entendre de ce processus de paix qu’il abhorre. Il a recruté, il a aussi fait appel à des extrêmistes dans d’autres quartiers, et il est prêt, semble-t-il, à mobiliser des troupes assez importantes pour des actions d’envergure.

Cela a commencé avec de nouvelles fresques murales, représentant des hommes cagoulés et en armes. Une recrudescence d’images violentes et sectaires, avec des mots d’ordre aussi simples que : « Nous ne voulons rien d’autre qu’exercer ce droit naturel qu’un homme possède quand il est attaqué – Se Défendre! » Les observateurs savaient que des actes violents allaient suivre, mais ils ne savaient ni où, ni quand, ni de quelle ampleur.

Il ne faut pas s’y tromper, si les habitants détestent cette violence, ils ne sont pas tous éloignés des idées de la « Bête de l’est » : l’opinion la plus partagée dans ce quartier populaire est que le « processus de paix » est une escroquerie, que ce n’est qu’un mot élégant pour désigner le fait que l’on a reculé devant les terroristes républicains, et que l’on vend petit à petit l’Ulster au Sinn Fein et à l’IRA. Il n’est pas difficile, dans ces conditions, de recruter des jusqu’au boutistes, surtout dans un contexte de crise économique. 

A voir le nombre de voitures blindées que j’ai vu opérer dans l’est de Belfast cet après-midi, je subodore que cette nuit sera chaude à nouveau. D’après les plus haut responsables de la police, ce groupe dissident de l’UVF est clairement responsable de ces nuits d’émeute, et l’utilisation d’armes à feu ne fait aucun doute sur les intentions de la « Bête de l’est » : tuer un ou plusieurs officiers des forces de l’ordre.  

La saison des marches orangistes vient à peine de commencer, elle culminera le 12 juillet. Cet été va être long à décanter.