Les archives de Nicolas Bouvier

À la bibliothèque de Genève, j’ai manipulé, des jours durant, des carnets de notes de Nicolas Bouvier. Une fois que sa veuve, Eliane, a donné son accord pour que je pose mes sales doigts sur ces reliques, j’ai demandé à la dame en charge des archives de consulter ce qui avait trait aux voyages en Chine de Bouvier, et plus généralement à ce qui était en lien avec l’orientalisme.

J’avais aussi annoncé que je m’intéressais au Rhône, et que tout ce qui pouvait se rapporter aux rivières, aux fleuves, aux montagnes et aux Alpes était bienvenu. En particulier, un texte intitulé « Les Leçons d’une rivière », où l’écrivain était censé avoir évoqué frontalement la question de sa dépression nerveuse. Le fleuve, le Rhône, la montagne et la dépression de l’écrivain voyageur, tout cela me donnait l’eau à la bouche.

Je suis très excité à l’idée de découvrir ces carnets. J’écris dans le mien, à la table d’un café genevois, en pensant à ceux de Bouvier. J’imagine qu’ils sont bien tenus, lisibles, ordonnés, parce que Bouvier est un bon bourgeois, bien élevé, que l’on écrivait à la main tous les jours à son époque. Parce qu’il est suisse, genevois, à l’impeccable éducation et à la prose impeccable. J’imagine des carnets très ordonnés aussi parce que la bibliothécaire qui s’occupe des archives a référencé les carnets de manière extrêmement méthodique.

Je rencontre très vite cette bibliothécaire : très jolie, elle arbore un sourire enjôleur sous l’efficacité helvétique qui m’avait impressionné lors de notre échange de courriels. Elle a préparé les cahiers qu’elle pensait utiles, et joue de sa chevelure courte en souriant beaucoup. Elle fait preuve de douceur et de rigueur, ce qui ne fait que confirmer mon penchant pour les femmes qui travaillent dans ce milieu.

Je dois prendre les carnets un par un, et les feuilleter à ma place, dans une salle d’étude dépeuplée. Je n’ai pas le droit de photographier les documents d’archive, mais je suppose qu’il n’est pas interdit de prendre un cliché de la salle Senebier…

Les cahiers de Bouvier sont faits de pages blanches, non striées. Les mots suivent des lignes plus libres, au gré de l’humeur de l’auteur. Celui-ci se révèle d’ailleurs prodigieusement égal, régulier, harmonieux dans sa tenue des lignes d’écriture.

Je m’amuse à relever les fautes d’orthographe. Non par méchanceté, mais parce que cela me rassure. Même dans les tapuscrits, on note des « appercevoir », « dammassé », « mélancholique », « socièté », « avillissant », etc. C’est un écrivain tellement parfait dans sa prose, tellement minutieux dans la confection de ses phrases, au point qu’elles possèdent quelque chose d’éblouissant, tellement précieux, que c’est pour moi un soulagement de le savoir imparfait, de le voir commettre des fautes de français presque sous mes yeux, en direct.

Voyage à Genève

Après la victoire de Lyon sur Lille, bien éveillé et plein d’énergie, je prends la voiture que l’on me prête et conduis en pleine nuit vers Genève.

J’arrive au bord du lac Léman à deux heures du matin, et dors sur le siège baissé, dans un sac de couchage. Dans la nuit, France Culture rediffuse une émission de 1981 sur et avec Jacques Lacarrière. Celui-ci venait de publier En cheminant avec Hérodote, et il parlait de l’Egypte, des Koptes, des monastères chrétiens le long du Nil. Je suis ébloui par la conversation de Lacarrière, son érudition, son talent d’orateur, son don des langues et ses intuitions d’historien. Entre deux sommes, je me dis qu’en plus de toutes ces compétences, il a renouvelé un genre littéraire. C’était en 1974, avec Chemin faisant, un récit de voyage à pied à travers la France. Il a récidivé en 1976 avec L’Eté grec, un essai sensible, foisonnant d’érudition et de réflexion, qui donne au récit de voyage un lustre éclatant.

Je suis à Genève pour Nicolas Bouvier, et cette émission sur un écrivain voyageur de la même génération que lui (ils sont nés tous les deux avant 1930) se présente comme un signe de bon augure. Je finis par m’endormir en laissant la radio allumée, et je me réveille au matin près du lac brumeux, et contre le parc de la Grange.

Je roule mon sac de couchage, replie le petit matelas d’appoint, me promène un peu pour acheter des francs suisses et boire un café.

Je prends place à une table avec vue sur le lac, commande un café et lis la Tribune de Genève. Ce 12 janvier 2012, j’apprends que la place Bel Air est un raté urbanistique. Je lis aussi ceci qui m’intéresse tout particulièrement : « LONDRES ET EDIMBOURG SONT A COUTEAUX TIRES ». Le Premier ministre anglais veut un referendum sur l’indépendance de l’Ecosse, mais il s’oppose aux indépendantistes sur deux points : il ne veut pas attendre, et il tient à poser une question claire et radicale, dont la réponse soit « oui » ou « non » à l’idée de quitter le Royaume-Uni.

Dans la rubrique « Monde », une page entière sur le couple franco-allemand, et dans les petites annonces, beaucoup de propositions indécentes parmi lesquelles celle-ci, plus indécente, peut-être, que les autres : « Plainpalais, gentille femme poilue, nature, distinguée, embrasse, se laisse caresser, fellation, personnes âgées bienvenues ».

Je reprends la voiture et monte sur la colline de Cologny, où habitait Nicolas Bouvier, dans une maison qui appartenait à la famille de sa femme. J’aurais aimé voir sa maison, la fameuse « chambre rouge », le jardin, des choses comme cela. Je voulais surtout prendre la mesure de l’aspect géographique de sa vie sédentaire. Je suis époustouflé par la richesse des maisons.

Avant d’aller feuilleter ses carnets, je prends un peu conscience de l’incroyable confort matériel dont jouissait le grand écrivain voyageur.

Deuxième récit sur la Liffey

Dans les années 2000, j’ai déjà écrit un récit de voyage le long de la Liffey. Je l’avais conçu comme une descente de la source à la bouche de ce fleuve. C’était l’époque où tout allait bien à Dublin. Aujourd’hui, dix ans plus tard, la crise est passée par là, et tout va beaucoup plus mal.

Il faut tout recommencer, et écrire un récit de voyage déprimant sur Dublin. Mais je dois faire, en quelque sorte, le contraire de ce que j’ai fait dans les années 2000. Ecrire Dublin depuis son fleuve, mais en commençant par la mer où le fleuve se jette, et en remontant le courant, jusqu’à sa source, éventuellement.

S’il est préférable d’aller contre le courant du fleuve, c’est donc parce que Dublin est aujourd’hui sens dessus dessous, que l’Irlande a la tête à l’envers.

Cela tombe bien, la rénovation des Docks est ce qui symbolise le plus la période de croissance économique des vingt dernières années, appelées souvent le Celtic Tiger (« Tigre celte »). On y a construit de nouveaux ponts et passerelles, rénové des entrepôts industriels et élevés des immeubles d’habitation au style international, pour attirer des jeunes familles et des employés de banque.

C’est sur les Docks, enfin, qu’on voit ces squelettes de béton qui forment l’image poignante d’une économie stoppée nette dans son élan.

A partir de là, mon récit pourra se développer comme une involution, jusqu’à la sortie de la ville côté ouest, où le fleuve est campagnard, provincial. Derrière Chapelizod, on se retrouve dans un Dublin presque identique à celui qu’a connu James Joyce.

Mon récit finira sur les rives d’un fleuve qui donnera l’impression que le Celtic Tiger n’a jamais rugi.

Une terrible beauté est née

Ceci est un vers du grand poète irlandais, W.B. Yeats : A terrible beauty is born. Il avait écrit cela en 1916, après le choc que causa en lui le soulèvement de Pâques qui vit un groupe d’insurgés prendre la Poste centrale de Dublin et déclarer l’indépendance de l’Irlande.

Lui, Yeats, est déjà assez vieux et n’est pas exactement un révolutionnaire. Mais il a toujours milité pour une Irlande autonome et culturellement renaissante. Il ne peut donc pas être contre ce soulèvement armé. Mais il ne peut pas non plus se sentir adapté à cette violence. Comment peut-on sacrifier des vies de jeunes gens doués et prometteurs, pour une cause politique ? Yeats traduit cette contradiction, cet effroi qui le prend devant ces insurgés qui sacrifient leur vie par cette formule qui revient à la fin de chaque strophe de son poème : A terrible beauty is born.

Curieusement, ces fêtes de début d’année 2012 sont pour moi sous le signe de ce poème. C’est d’abord le titre qui a été donné à la Biennale d’art contemporain de Lyon, que j’ai visitée pendant quelques jours. Je ne suis toujours pas sûr de comprendre le sens de ce titre.

Ensuite, cela fait écho à des lectures que j’ai faites pendant ces vacances. Retour à Kyllibegs, de Sorj Chalandon (Grasset, 2011, grand prix de l’académie française) est l’histoire d’un responsable de l’IRA qui a été assassiné en 2006, quelque temps après avoir avoué qu’il avait trahi le mouvement pendant plus de vingt ans. Ce que j’ai apprécié dans le travail de Chalandon, c’est qu’il avait déjà écrit un livre, en 2007, qui racontait l’histoire du même bonhomme. Dans Mon traître (2007) l’histoire est racontée du point de vue d’un Français naïf et idéaliste, alors que dans Retour à Killybegs, c’est le traître qui raconte sa vie à a première personne.

Chalandon cite lui aussi le poème de Yeats, en anglais, et donne à un chapitre ce titre : Une terrible beauté est née.

Fatalement, c’est une phrase qui m’a été inspirée par une des photos de la jeune Chinoise dont je parle dans le billet précédent. Sur son profil de réseau social, je la vois arborer un sourire énigmatique, sur fond de chute du Niagara : A Terrible Beauty is Born.

C’est un poème énigmatique que je lis et relis. En anglais, en français, en anglais encore. Je ne suis pas sûr de la traduction française que j’ai, et pourtant elle réussit bien à faire passer le trouble de Yeats :

« Je les ai rencontrés à la tombée du jour,

Qui venaient avec des visages éclatants

De leur comptoir, de leur bureau, parmi les grises

Maisons du dix-huitième siècle.

J’ai passé avec un salut de la tête

Ou des mots polis dépourvus de sens,

Ou bien je me suis attardé un instant et j’ai dit

Des mots polis dépourvus de sens,

Ou avant même d’avoir fini j’ai pensé

A quelque histoire plaisante, ou à un bon mot,

Destinés à distraire une connaissance

Au club, au coin du feu,

Parce que j’étais sûr qu’eux et moi

Nous jouions dans la même farce:

Tout est changé, changé du tout au tout :

Une beauté terrible est née. »

 C’est cela, la beauté terrible qui fait irruption. C’est l’irruption de la réalité dans la farce que nous pensions jouer.

La soif de vie d’une fille de Nankin

Si les réseaux sociaux ne servaient qu’à cela ce serait déjà suffisant. J’ai reçu l’autre jour la demande d’une Chinoise à être mon « amie ». Son nom me disait vaguement quelque chose. Contrairement à tant d’autres qui lancent ces demandes sans commentaire, elle s’est fendue d’un petit message, précisant où l’on s’était rencontré, autrefois, à Nankin. « Tu te souviens de moi ? »

Je regardais la photo de son profil et ce visage me rappelait clairement quelqu’un, mais j’avais besoin d’en savoir plus avant d’en être assuré. J’ai regardé les autres photos de cette jeune femme et je n’eus plus aucun doute. C’était, en 2005, une étudiante en français, dans un établissement supérieur situé dans la banlieue lointaine de Nankin. J’y allais deux ou trois jours pas semaine, pour enseigner, mais elle ne faisait pas partie de mes étudiantes. Elle était beaucoup plus grande que les autres, ce qui lui donnait une image de maturité.

Les photos d’elle, aujourd’hui, montrent une fille qui a beaucoup changé depuis les années où je l’ai connue. Quelques photos, les unes prises à Paris en 2009, d’autres à Pékin en 2010, et de rares autres prises à Montréal et à Toronto en 2011. Elle s’est transformée, et de jolie jeune fille, elle semble être devenue une femme magnifique, au sourire calme et à la pose toujours assurée, modeste.

Elle est donc parvenue à faire ses études en France, puis à les poursuivre au Canada, où elle se trouve aujourd’hui.

Me sont revenus des souvenirs, avec elle, parmi les plus doux qui me restent de mon séjour en Chine. Il est vrai que dans cet établissement lointain, où je passais une partie de la semaine, et où je vivais une existence parallèle à celle que j’avais à Nankin, la présence de cette étudiante a été éclipsée par celle d’une femme qui m’a ébloui et qui a joué un rôle plus important dans ma vie. C’est pourquoi j’ai peu parlé d’elle dans mes blogs chinois, sauf ce texte fondateur (pour moi), où le Lac des Nuages Pourpres entrait dans mon imaginaire, auréolé de raffinement, d’érotisme et de luxuriance subtropicale. 

Mais ce bel après midi au lac n’est que la fin, et l’apogée, de ma relation avec elle. C’était le mois d’août, longtemps après la fin des cours. Les souvenirs qui me reviennent concernent les semaines précédentes, en juin ou en juillet, où elle m’impressionna par son talent, sa débrouillardise et son envie de vivre qui la distinguait radicalement de tous ses camarades.

Je faisais un reportage, avec les étudiants, sur les ouvriers migrants qui travaillaient dans et autour de notre établissement. La plupart des étudiants se sont vite lassés de ce travail, de ces entretiens, de ces investigations, mais elle a continué car elle rêvait d’être journaliste. Je tenais la caméra et elle interviewait les gens. Nous nous répartissions les rôles : je m’approchais des lieux plus ou moins interdits, elle me suivait, puis quand il fallait parler à quelqu’un, c’est elle qui prenait les devants. Je lui donnais des idées de questions à poser, et c’est elle qui avait les gestes et les sourires qui apaisaient.

Nous sommes allés dans les baraquements qui servaient de logements aux ouvriers. Ambiance à mi-chemin entre la colonie de vacance, le gîte de montagne et le camp de concentration. Des hommes en slip se lavaient ou se reposaient, faisaient des blagues. Ma partenaire restait avec moi et ne semblait pas avoir la moindre peur. Moi non plus, je n’avais pas peur. Elle et moi formions un duo parfait, nous nous rassurions mutuellement.

Ayant vu une femme avec son bébé, nous sommes entrés pour l’interviewer, avec son accord. Son mari d’ouvrier était parti de la campagne pour trouver ce travail loin de chez eux, et elle avait décidé de le suivre plutôt que de vivre dans la misère de la campagne. Ils partageaient ce minuscule espace, à trois, et espéraient une vie meilleure, à 50 euros par mois. L’image que j’ai filmée était magnifique. Une petite lampe éclairait cette jeune mère, et mon amie étudiante, assise sur le lit, tenant la main de l’enfant, tout en lui posant des questions d’une voix douce. Cette fille a de l’avenir, pensais-je.

Je lui fis part de mon désir d’aller dans les montagnes que l’on voyait depuis le campus, les monts « Têtes de Bœufs ». J’avais décidé, pour ce faire, d’aller sur le campus à vélo depuis Nankin, afin de visiter un peu la région par mes propres moyens. Cela me prit une petite journée, car en Chine les banlieues d’une ville moyenne sont aussi étendues qu’un département français. Depuis le campus, il semblait que la montagne était moins loin que Nankin elle-même.

Elle voulut m’accompagner dans la montagne. Elle était toujours prête pour l’aventure. Le week-end suivant, nous fîmes les quelques heures de vélo qui nous séparaient de la montagne. Nous marchâmes, les guidons à la main, dans cette nature à moitié cultivée. Dans un champ de fruits que je ne connaissais pas, elle s’accroupit et mordit dans ces fruits pour m’en montrer l’intérieur. Le rouge dégoulinait. Nous étions affamés, nous mangeâmes accroupis, comme des sauvages, nous avions la bouche et le visage empourprés. Elle prenait un plaisir certain à quitter toute retenue, c’était une femme qui ne voulait pas se laisser enfermer dans une belle image de bonne élève. Elle débordait de partout, elle voulait vivre, vivre. Nous avons ri de nous trouver tout crottés, tout colorés par les fruits, épuisés et ensauvagés. Il y eut un moment de suspens où elle s’immobilisa près de moi, en me fixant de ses yeux pétillants. Elle voulait vivre, elle avait une soif de vie que j’ai rarement retrouvée depuis.

Au retour à vélo, elle me chanta la chanson Hélène, je m’appelle Hélène, qu’elle connaissait par cœur, et ne comprit pas pourquoi je trouvais cette chanson ridicule. Les derniers kilomètres étaient de trop pour ma petite amie. Je la tirais par le guidon, et la poussais dans le dos. Elle eut mal aux jambes et aux fesses pendant plusieurs jours, mais elle m’assura être heureuse.

Il y a peu de chance que je la revoie jamais, mais sait-on jamais ? Ce monde des travailleurs migrants, précaires et nomades, qui communiquent sur les réseaux sociaux, c’est un monde plein de promesses cruelles.

 

Biennale de Lyon, bilan et perspectives

Qu’est-ce que ça devient, l’art contemporain ? Qu’y connaît-on, qu’y comprend-on ? Je suis content d’être allé visiter les quatre lieux où la Biennale de Lyon prenait place, juste avant qu’elle ferme ses portes. Cela m’a permis de me rendre compte que ce monde de l’art avait évolué plus vite que celui de la sagesse précaire (lui qui, mutatis mutandis, ne bouge presque pas).

L’intérieur des usines, où se déroulaient les expositions de la biennale, était assez difficile à circonscrire. Moi qui ai travaillé dans la médiation de l’art contemporain de 1997 à 2000, je dois avouer que je me suis senti un peu largué. La plupart du temps, je ne trouvais pas cela déplaisant, mais j’étais incapable d’évaluer ce que je voyais.

De nombreuses œuvres d’artistes d’Amérique du sud. Non pas, comme on pourrait le penser, parce que ce sont de grands pays émergents, mais parce que la commissaire (invitée par Thierry Raspail) vient d’Argentine, et a fait venir celles et ceux qu’elle connaît le mieux. Dans l’esprit de Thierry Raspail, le conservateur du Musée d’art contemporain, l’idée de s’ouvrir à l’Amérique du sud était important après la prégnance de l’Asie il y a deux ans, il y a quatre ans…

J’imagine que les Lyonnais se sont dit qu’il y en avait un peu assez des Chinois, qu’il fallait s’ouvrir à l’Amérique du sud. Il a alors contacté la charmante Victoria Noorthoorn, et ils se sont entendus pour une exposition qui oscille entre folle ambition et classicisme convenu.

La biennale avait commencé dans les années 90 avec une grande exposition sur les monochromes. Au milieu des années 90, il y en avait eu une sur les « nouvelles technologies ». En 1997, le grand Harald Szeemann avait été invité pour concevoir une exposition qui fasse écho aux grandes expériences anarchistes et révolutionnaires des années 70.

Tout cela, donc, était très européen, américain, occidental. En 2000, Jean-Hubert Martin (qui s’était fait un nom avec Les Magiciens de la terre) a fait une exposition critique sur l’exotisme, qui était censé s’ouvrir sur l’Afrique et l’Océanie. Ce fut la dernière exposition pour laquelle je travaillais…

On note donc bien un déplacement géographique chez les responsables lyonnais de l’art conemporain. D’une conception de l’histoire de l’art linéaire, liée à l’idée d’avant-garde et d’historicisme, ils se sont progressivement ouverts à l’idée de créativité artistique venue de n’importe où et n’appartenant plus à un progrès de l’art.

D’où la présence de la peinture, du dessin, de projets qui me rendaient dubitatifs : des choses dont j’aurais dit, dans les années 90, que cela n’avait aucune chance de figurer dans un musée d’art contemporain.

Autrefois, on privilégiait les installations, les créations d’espace, d’où pouvait surgir une poésie renversante. Le travail de l’Américaine Ann Hamilton est pour moi le meilleur exemple de cette forme d’art

Projet 2012 : vivre dans la montagne

L’année que je suis en train de vivre est une année de transition, car après trois ans de luxe doctoral, je termine une thèse sans avoir de financement pour cela. J’enseigne bien quelques heures pour survivre, mais, toute chose égale par ailleurs, je vis la fin de mon doctorat en équilibre au-dessus du vide économique. Il faut donc terminer cette thèse au plus vite, et la publier.

La suite logique d’un diplôme de doctorat serait d’aller travailler dans une université. Je ne manquerai pas de rechercher un établissement à ma mesure, sur le continent américain, lorsque le temps sera venu. Mais pour l’heure j’ai un autre projet. Je compte faire une véritable pause. Me reposer quelque part et arrêter de travailler. Non pas cesser d’écrire, mais échapper aux codes de la vie professionnelle.

Je veux oublier les contraintes du monde administratif pendant quelque temps. Oublier le travail et ses réquisits indiscutables. Prendre du recul avec les compromissions et les ambiguïtés du monde universitaire.

Mon frère aîné possède un bout de terre dans les Cévennes et il accepte que je m’y installe pour une année, à compter du dépot de ma thèse. C’est un vieux projet dont je caresse l’idée depuis des lustres, depuis que j’ai découvert ce terrain, et ce qu’en a fait mon frère. J’en avais déjà évoqué l’idée dans un billet de 2007, après l’avoir fait dans un billet de 2006. En 2012, je profite d’une faille qui s’ouvre dans ma vie pour réaliser ce rêve.

Si tout se passe comme prévu, je soumettrai ma thèse début mars. Puis j’irai à Paris pour donner une conférence à la Sorbonne sur le récit de voyage contemporain mi-mars. Et enfin, à la fin du mois, je serai tout à fait libre d’aller fêter mon quarantième anniversaire, le 29 mars  2012, sur mon nouveau lieu de vie, dans les Cévennes.

Ce sera l’occasion de reprendre contact avec les pierres, car c’est un terrain constitué de terrasses, érigées Dieu sait quand, par les paysans cévenols, avec la pierre sèche des montagnes.

Reprendre contact avec l’eau, car il faut la capter, la stocker, la boire et surtout s’en protéger. Les pluies y sont diluviennes et les glissements de terrain n’y sont pas rares.

Reprendre contact avec la terre, car c’est elle qui me nourrira. Mon frère a fait un superbe jardin, depuis dix ans, et je compte en faire un moi aussi, sur une des terrasses du haut. La terre, dans ce pays, est presque aussi précieuse que l’eau.

Reprendre contact avec les arbres, car ils sont l’âme du terrain : les châtaigners sont un peu l’image des Cévennes, apportés par les dominicains au Moyen-âge. Il me faudra couper du bois, élaguer, jouer avec les arbres du coin, faire d’autres cabanes, d’autres abris pour d’autres habitants, mes amis à plumes et à poils. Les arbres fruitiers seront aussi un motif de joie et de souci.

Reprendre contact avec le ciel et avec l’air de la montagne. Le terrain se termine, en haut, par un sentier antique qui longe la crête. C’est un chemin que j’emprunte, le matin, pour profiter des premiers rayons de soleil de la journée.

Terre, ciel, feu, pierre, eau, soleil, les éléments du cosmos seront l’alpha et l’oméga de ma nouvelle vie, pendant un an. Cette vita nuova sera une manière d’accéder à la dimension élémentaire de la sagesse précaire.

Avant de retourner dans la bagarre et d’aller enseigner je ne sais quoi dans le Nouveau Monde.

La biennale d’art contemporain de Lyon

Vue de la Saône depuis La Sucrière

 

Ce qui impressionne le plus, dans la biennale de Lyon, c’est l’environnement des lieux d’exposition. Que ce soit le Musée d’art contemporain, coincé entre le Rhône et le parc de la Tête d’Or, les anciens docks près de la confluence du Rhône et de la Saône, ou que ce soit l’usine T.A.S.E, en pleine banlieue, chaque espace possède une forte identité et une puissance visuelle extraordinaire.

Je suis allé sur les docks, dans l’ancienne usine de « la Sucrière », autour de 16h30. Le soleil se couchait et éclairait d’ocre les structures industrielles qui se dressaient dans une brume mélancolique de fin de journée. Les poutres métalliques, les ponts suspendus et les silos de la rive gauche de la Saône entraient en résonnance avec les jolies collines boisées de la rive droite, parsemées de maisons de maîtres, de châteaux et de couvents. Sur la rivière elle-même, les péniches offraient au regard des promeneurs des jardins privés et des modes de vie au fil de l’eau.

Un autre jour, je me suis rendu à l’usine T.A.S.E., à Vaulx-en-Velin, une friche industrielle que l’on repère de loin grâce à une espèce de château d’eau peint en rouge. Dans la cour de l’usine, une allée de pelouse, des arbres taillés et des sculptures néo-classiques. Un petit îlot de jardin à la française dans un environnement désaffecté.

 

 C’est ce que j’aime quand je retourne dans la capitale des Gaules. Visiter la Biennale d’art contemporain, c’est visiter Lyon et son passé industriel.

Agnès Varda de ci de là

Ce soir, à 22h30 sur Arte, on pourra voir le film documentaire d’Agnès Varda sur les artistes contemporains qu’elle aime. C’est une série d’émissions très belles, où l’on reconnaît son style – déjà bien rôdé sur Les Glâneurs et la glâneuse dans les années 2000 – et dans lesquelles elle présente, sur un même ton, des artistes célèbres et des créateurs obscurs.

Michel Jeannès est un des créateurs chéris d’Agnès Varda. C’est un artiste dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog. On l’appelle aussi Monsieur Bouton et il se fait photographier dans le monde entier.

Ce soir, l’épisode d’Agnès Varda de ci de là tricote des portraits aussi variés que Monsieur Bouton, le peintre Pierre Soulages et des réparateurs de filets de pêche à Sète.

Comme le dit mon amie Cécilia, Agnès Varda dé-hiérarchise les gens et les travaux.

La sagesse précaire préconise donc la vision de ce programme télé de qualité, pour passer de joyeuses fêtes de noël.

Le sage précaire adepte du « Bikram Yoga »

J’ai tellement entendu parler de yoga ces derniers temps que j’ai décidé de m’y mettre. Plusieurs femme de mon entourage en font régulièrement et en parlent avec un enthousiasme communicatif.

Un type de cours, en particulier, m’intriguait, car une suspicion planait selon laquelle cette forme de yoga se rapprochait d’une secte. À Belfast (Irlande du nord) la rumeur bruissait et la sagesse précaire aime ce qui bruisse. Je demandais ce qu’il en était à Tanya, ma camarade la plus fidèle de ce cours : elle m’a dit qu’il n’y avait rien de sectaire, que c’était juste l’activité la plus satisfaisante, à tout point de vue, qu’elle avait jamais exercée de sa vie…

Oui, cela faisait un peu secte, en effet.

Tanya connaissait d’autres sceptiques comme moi, mais dès qu’ils goûtaient à cette pratique, affirmait-elle, ils y retournaient tous les jours tellement c’était bon et tellement cela vous changeait la vie. Tanya est très jolie, elle est jeune, très populaire parmi les nord-irlandais et les expatriés, je ne sais pas pourquoi elle tient à ce que quelque chose lui « change la vie ». Je regarde et écoute Tanya qui semble vouloir mon bien. Pourquoi ne pas essayer ? Ma vie n’est pas aussi précieuse en l’état qu’il faudrait interdire qu’elle changeât.

Le Bikram est une forme de yoga qui se déroule dans une pièce chauffée pour rappeler le climat tropical de la province indienne où il a été créé. La température monte donc à une quarantaine de degrés, ce qui, paraît-il, augmente de beaucoup la souplesse du corps. En plein hiver, dans un pays humide et froid, c’est de toute façon une caractéristique à prendre en compte sérieusement.

On me dit que c’est une secte pour d’autres raisons. Les « fidèles » paient beaucoup d’argent paraît-il, et le moniteur ne cesse de parler pendant les exercices. Or, l’offre promotionnelle me propose de profiter de deux semaines d’essai pour vingt livres sterling. Il me reste douze ou treize jours avant de rentrer en France ; si je profite de six ou sept séances, le coût aura été amorti énormément. Le seul risque, finalement, est que je devienne moi-même un fidèle parmi les fidèles, que je me convertisse grâce aux paroles ensorcelantes du maître…

Moi qui n’ai jamais cru à rien, qui suis aussi addictif qu’une pierre qui roule, ça me ferait plaisir une fois dans ma vie, d’être pris dans un mouvement mystique et caporalisé, pour voir un peu. C’est décidé, la sagesse précaire va se confronter au Bikram yoga.

Cela fait trois fois que j’y vais, et le résultat est à la fois positif et décevant. Positif parce que cela fait toujours du bien au corps de se contorsionner pendant une heure et demie. Mais décevant dans le sens où je n’ai pas eu de révélation, ou en tout cas pas reçu les informations subliminales qui me séduiraient et me feraient dévier de ma voie.

Le moniteur parle en effet tout le temps, mais c’est un texte appris par coeur, qui accompagne les mouvements, et qui ont pour but de concentrer les élèves sur les efforts à fournir. Le tout est parfaitement dénué de spiritualité, ce qui me convient.

La salle de sport est pleine de jeunes gens (et de moins jeunes) en parfaite santé, et au corps splendide. Nous sommes tous dévêtus, la plupart des rares hommes sont torse nu, et les femmes contemplent leurs belles formes dans le miroir qui nous fait face. Nous sommes encouragés à regarder constamment le miroir, ce qui développe, incidemment, une sorte de fascination pour l’image de son propre corps.

Le sage précaire, sans être difforme, n’a pas un corps extrêmement appétissant. Il se trouve le seul grassouillet dans un groupe d’élégants gymnastes, le seul poilu dans un groupe d’éphèbes effilés.

Mais après tout, qui le sait, peut-être la magie du yoga l’amènera à developper une corporalité harmonieuse et florale ?

Il perd aussi souvent l’équilibre, le sage précaire, lors des poses sur une jambe, déconcentrant par là même les jolies filles qui l’entourent et qui tombent comme des mouches à cause de lui. Il est enfin celui qui transpire le plus, suant à grosses gouttes des litres d’eau, rougissant et grimaçant dans un groupe discipliné de belles personnes graves, élastiques, blanches, synchrones, souples et légèrement décoiffées.

Les vagues tentations de me rincer l’oeil sont donc noyées dans la douleur, dans la sueur et dans les regards noirs des trop jolies blondes qui perdent l’équilibre à cause de moi. J’aimerais dire que c’est là, enfin, que je suis devenu un « tombeur de filles », mais maintenant que je fais du yoga, je me refuse à tout jeu de mots à la con.