J’étais parti pour l’Amérique. C’est au Nouveau monde que je m’étais dirigé!
Quand j’ai décidé de ne pas aller à New York, c’est le Canada que j’avais décidé de connaître un peu.
Finalement, c’est le Québec que j’ai quitté.
J’étais parti pour l’Amérique. C’est au Nouveau monde que je m’étais dirigé!
Quand j’ai décidé de ne pas aller à New York, c’est le Canada que j’avais décidé de connaître un peu.
Finalement, c’est le Québec que j’ai quitté.
J’avais pris rendez-vous avec lui longtemps avant mon départ pour le Canada. Normand Doiron avait publié, dans les années 1990, un très bon livre sur le voyage à l’époque classique. L’Art de voyager, c’était le titre de son livre que j’utilise pour ma thèse. Doiron est un humaniste, spécialiste des XVIe et XVIIe siècles. Comme mon voyage d’étude mène mes pas à Montréal, je lui ai écrit à l’adresse qui apparaissait sur le site de l’université McGill, où il enseigne. Je n’avais d’autre ambition que de le rencontrer pour lui rendre un petit hommage.
Je n’avais rien à lui dire de particulier, rien à lui demander, rien à lui offrir. Je venais à lui, selon mon habitude, les mains vides mais ouvertes.
S’il m’avait dit : « Bon, alors, que me voulez-vous ? Pourquoi voulez-vous me voir ? » Je m’étais préparé à lui répondre : « Je voulais vous dire que j’aimais beaucoup votre Art de voyager. » Point final. Et je serais parti sans autre forme de procès. Je ne risquais pas grand chose.
Il m’a très bien accueilli, au contraire. Il m’a pardonné mon heure de retard (!), et après m’avoir offert son dernier livre, qui vient de paraître chez Vrin, il m’a payé un capuccino dans un café du quartier de l’université.
Son dernier livre s’intitule Errance et Méthode. Interpréter le déplacement d’Ulysse à Socrate, PUL/Vrin, 2011. Quittant provisoirement l’époque classique européenne, Doiron a exploré la Grèce antique en 146 pages dans lesquelles il cite abondamment Homère, Eschyle, Sophocle et Platon. Quatre chapitres relativement courts sur chacun de ces grands ancêtres, dévoilant ce que représentait l’acte de voyager pendant l’antiquité.
Il me sermonne quand je lui dis qu’à mon avis le voyage a quelque chose d’universel ; selon lui le rapport à l’espace et aux territoires diffère tellement d’une époque à une autre qu’il est impossible de traiter du voyage de la même manière pour tous les hommes.
Normand Doiron est un homme charmant qui a conservé de sa jeunesse le côté rock’n’roll. Il porte une paire de jeans, des bottes de cow boy, une chevelure poivre et sel de baroudeur et une voix de fumeur de clopes. J’aime bien. Il me dédicace son Errance et Méthode de quelques mots simples et chaleureux. Le chapitre sur Platon est plus fourni que les autres et je promets à mon intelligence limitée une jolie fête en lisant cette « méthode platonicienne ». Le lecteur y chinera des trouvailles comme cette page 93 :
En des lignes magnifiques, Platon explique dans le Timée que nos « raisonnements » tirent leur « rectitude » de la contemplation des mouvements périodiques du ciel. Pourquoi chercher si haut ? Parce que les périodes ne comportent pas d' »erreurs » tandis que nos pensées ne cessent d' »errer ». Les étoiles redressent les mouvements troublés de notre âme. Le ciel n’est pas qu’un modèle à imiter, c’est un aïeul qu’il faut vénérer. Car son mouvement et celui de l’âme sont « de même espèce ». La période et la méthode sont proches parentes.
Nous discutons de la « culture française ». Normand Doiron pense que si l’éducation des masses n’a rien d’exceptionnel, les « élites » françaises c’est quand même quelque chose. Il compare souvent ce qui se passe en France et ce qui se passe au Québec. Il prononce une phrase que je trouve sibylline sur les lacunes institutionnelles au Québec, mais ne veut pas s’expliquer. Puis il dit que nous, nous avons des institutions telles que l’académie française, que c’est peut-être ridicule mais que cela aide à donner un cap, c’est un repère linguistique : « Quand on défend la langue française, il faut se demander de quelle langue française on parle ».
Plus tard dans la conversation, il reviendra sur la « culture française », chose qui m’étonnait car on n’en entend strictement jamais parler dans les départements de français que je fréquente. (Les universités modernes pensent avoir dépassé cette nationalisation des formes symboliques.) Devant mon air circonspect, dans la Rue de l’Université, et tout en fumant la clope qu’il s’était roulée préalablement, il m’assure que la culture française est une des très grandes qui soient, en matière d' »humanités » (il veut dire les arts et les lettres). Que si ce n’est pas forcément très brillant, il faut garder confiance. Car il y a en France une « permanence dans l’excellence » qui est tout à fait étonnante quand on regarde l’histoire.
En traversant un boulevard, Doiron modère ses propos : « Ce que je n’aime pas dans la culture française, c’est son côté futile, badin, et puis son côté polémique. Les Français sont toujours à contredire pour le seul plaisir de contredire et, si possible, de faire de la polémique. » Je me reconnais assez dans cet aspect de la culture française, autant dans son côté « badin » que dans ses empoignades verbales.
Avant de nous quitter, je lui promets de lire son livre et d’en publier bientôt un compte rendu de lecture. J’espère, pour la réputation de la « culture française » dont nous avons longuement devisé, ne pas trahir cette promesse un peu hâtive.
Le visiteur de ce blog remarque que les billets consacrés à mon voyage au Canada sont vides de photos. Les billets de voyage se prêtaient pourtant à de nombreuses illustrations, mais voilà, je n’en vois aucune à mettre en ligne.
Je pourrais invoquer le manque de temps. Après tout, j’ai une thèse à écrire, etc, etc. Mais ce ne serait pas honnête.
La vérité est que je n’ai pas « vu » grand chose au Canada. Je n’ai rien vu car je voyageais à l’oreille. Parfois on évalue les choses à vue de nez, d’autres fois on se repère à l’oreille.
Visuellement, ce qui me reste, c’est le bus de nuit, l’hôtel Walper, les salles de conférence, les chambres d’hôtel où j’ai lu et écrit, les cafés où j’ai lu et écrit. Sur le plan humain, c’est le visage de Chloé (une femme française), celui de Subha (une Montréalaise de Miami d’origine Sri-lankaise), et évidemment de tous les Québécois adorables que j’ai rencontrés : Marie-Pierre, Jonathan, Catherine, Gontran, les cafetiers…
Mais je n’ai pas pris de photo de tous ces gens. Je n’ai pris aucune photo, alors que j’avais mon appareil photo prêt à emploi. Je n’étais pas inspiré ni motivé pour garder des images. Je n’étais pas dans le visuel.
J’étais dans l’auditif.
C’est cela qui m’a fasciné dans ce voyage : les sons, les accents, les paroles. J’ai été à l’écoute du Québec, j’ai cherché à percevoir des variations, j’ai fixé des ondulations. Mesuré des fréquences. Les images de sourire, d’architectures et de rues sans fin se sont en fait transformés en matière sonore.
C’était dans une auberge de jeunesse de la ville de Québec.
De tout mon séjour au Canada, j’ai dormi deux fois en auberge, donc en dortoir. A chaque fois, on m’a assigné un lit dans un endroit très calme. C’est dû à mon âge, je pense. Les réceptionnistes se disent qu’ils vont m’épargner les dortoirs pleins d’ados bruyants ou de routards frimeurs. C’est la beauté de vieillir : on vous fout une plus grande paix.
Dans mon dortoir, un homme aux cheveux blancs dormait. Je laissais mes affaires et partais en ville pour visiter les superbes bouquinistes de la rue Saint-Jean. J’y ai fait de véritables découvertes, tant en littérature des voyages qu’en poésie.
De retour dans mon dortoir, l’homme dormait toujours, et encore la fois suivante où je m’y rendis. Je commençais à m’inquiéter. Et s’il fallait appeler la réception ?
Finalement, je le vis debout, fringant, cheveux blancs mais longs, casquette américaine et barbe bien taillée. Un homme de petite taille, un peu rond et jovial. Nous avons un peu parlé pour faire connaissance, il avait été tenu éveillé plusieurs jours d’affilée à cause d’un long voyage en bus. Comme moi, il avait pris des bus de nuit, mais il avait acquis l’art de la récupération par de longues séances de sommeil.
Il venait du lac Saint Jean et il allait je ne sais où, car je n’ai pas compris le but de son déplacement.
En fait, je ne comprenais pas beaucoup ce qu’il me disait. C’était prodigieux. J’ai adoré cette conversation en français où nos deux pratiques de la langue étaient très lointaines l’une de l’autre. Entre lui et moi, plusieurs siècles d’habitudes différentes. Moi, le poids des institutions scolaires, médiatiques, politiques, pour élaborer une expression standardisée, centralisée. Lui, des siècles de vie dans les bois, près des lacs, dans une langue ouverte aux influences nombreuses des vagues de migrations, et modelée par les longs hivers de Chicoutimi. Son français était magnifique, comme ses manières de gentilhomme. Il parlait en faisant des gestes sortis d’un autre âge.
Il me remerciait d’avoir respecté son sommeil, et appréciait que je sois calme. Quand je lui dis que je me lèverais tôt le lendemain pour aller retrouver un chauffeur qui faisait du covoiturage, mon compagnon de dortoir m’expliqua pendant cinq à dix minutes comment me rendre au lieu du rendez-vous. Avec force gestes et variations d’intonation dans sa voix chaude.
Jusqu’alors, j’avais entendu dire qu’il existait des « Canadiens français » qu’on ne comprend pas, mais je n’en avais pas rencontré. Enfin, je tenais mon francophone incompréhensible, et j’en étais très heureux. Je hochais la tête et faisais semblant de tout saisir. J’essayais de ne pas avoir l’air condescendant, mais quoi qu’on essaye, quand on est français, on tient toujours le rôle du petit prétentieux qui parle avec un accent pincé. Plutôt que de chercher à m’en faire aimer, j’ai préféré faire parler mon compère, profiter de la mélodie de sa langue, et, malgré tout, en apprendre plus sur sa vie, car le sens général de ses paroles m’était accessible.
Il menait une vie passablement nomade, déménageant toutes les quelques années. Il gagnait sa vie comme ouvrier et guitariste. Il s’appelait M. Blois et demanda confirmation sur le fait que Blois était bien une commune de France.
J’ai conscience que ce que je dis pose problème. On me dira que je prends de haut ce Québécois, que je lui donne le rôle du bon sauvage et que je me donne celui du savant qui s’enchante de l’exotisme charmant des indigènes. Je vois bien que l’on peut me reprocher de pratiquer l’orientalisme du « voyageur » surplombant le « voyagé » innocent (pour reprendre les termes de Mary-Louise Pratt), mais que puis-je faire ? Si je prétends ne pas remarquer les différences linguistiques entre M. Blois et moi, je nie la réalité, je foule au pied mon plaisir et j’occulte une belle part de l’identité québécoise.
Grâce à Facebook, une ancienne élève a su que je me baladais au Canada et m’a proposé de la voir où elle habite en ce moment, dans la capitale.
Chloé était une élève très agréable, dans une classe très agréable. C’était dans les années 2000, j’enseignais la philosophie au lycée français d’Irlande, à Dublin. Une classe de terminale, où se mêlaient les littéraires, les scientifiques et les économistes. L’ambiance était très bonne, même si Chloé m’apprend qu’il y avait parfois de la tension entre eux.
Elle m’a donné rendez-vous à midi et demi dans un quartier sympa, et nous sommes restés ensemble jusqu’à dix heures du soir. Je l’avais quittée adolescente rigolarde, ultra sociable et vive. Je retrouve une jeune femme de vingt-cinq ans, raffinée et affirmée. Souriante, décontractée et ouverte.
Chloé a beaucoup vécu. En quelques années, elle a pris des routes, a rebroussé chemin, a gardé certains caps, en a changé quelques autres. Elle a eu le temps de se marier, de divorcer, de vivre en Afrique, en France et au Canada, d’enseigner et de se reconvertir dans les nouvelles technologies. Elle a même eu le temps de devenir soldat, sergent de l’armée française. Toute fine et féminine qu’elle soit, elle passe ses vacances à diriger des gaillards, dans la boue et les frimas, pour leur apprendre à risquer leur vie pour la patrie. On a du mal à se la représenter en uniforme, quand on la croise, urbaine, dans un café d’Amérique du nord.
Elle avoue n’avoir pas trop apprécié les cours de philosophie de la prépa Saint-Cyr, sans préciser que les miens avaient été meilleurs. Mais elle était déçue car elle avait des attentes. « J’aimais bien la philo », dit-elle de sa voix à la fois voilée et volontaire.
Aujourd’hui, elle vient de terminer un job à Ottawa et se demande ce qu’elle va faire dans l’avenir. Elle songe à monter sa propre boîte dans les « produits » informatiques. Elle lit tout ce qui sort sur les innovations technologiques, et c’est de loin ce qui m’impressionne le plus dans tout ce qu’elle a été capable de faire dans sa jeune vie.
Nous nous sommes réfugiés dans un pub pour boire une pinte de bière locale. Puis nous nous sommes promenés, après avoir mangé italien. Elle m’a emmené à des points de vue de la ville impressionnants. Depuis le pont qui mène à Gatineau, la vue du grand fleuve Outaouais. Surplombés par la statue de Champlain qui regarde vers l’ouest du pays, nous regardions les bâtiments du parlement, qui se dressent sur la colline. Il pleuvait un peu, et la pauvre Chloé avait les doigts gelés. Nous ne savions que penser de cette architecture officielle d’Ottawa. Chloé trouve que cela fait « carton pâte », ou Dysneyland. Il s’agit d’un mélange sans nom entre « style français » et « style anglais », ce qui ne veut rien dire en terme d’architecture. En définitive, ce sont des bâtiments administratifs qui ressemblent à des églises néo-gothiques revisitées par des urbanistes du XIXe siècle. Dire que c’est hideux est certainement exagéré, surtout que le temps gris a influencé ma perception.
Tout ce que nous voulions visiter était fermé. Nous sommes allés boire un thé pas loin de chez elle. A la nuit tombée, elle m’a invité à manger du maïs dans son appartement. Elle vit en colocation avec une anglophone qui, dit-elle, ressemble à Nathalie Portman. Chloé a préparé du pain perdu, dont elle a cherché la recette sur internet. Nous avons sucré le pain avec du sirop d’érable qu’elle et son petit ami (un Canadien), avaient produit à la campagne.
Je repense à Chloé avec émotion et gratitude. C’était gentil de sa part de passer toutes ces heures avec son vieux professeur baroudeur. J’ai vu en elle une belle personnalité, qui cherche sa voie avec sincérité et intelligence. Une fille qui sait, avec le calme et la détermination qu’il faut avoir dans un monde flottant, prendre des risques et trancher dans le vif. Et qui paie le prix avec grâce.
Quand les Québécois me parlent de leur histoire et des problématiques politiques, culturelles, je ne peux pas m’empêcher de voir des similitudes avec la situation des Irlandais en Irlande du nord.
Après tout, les mouvements des droits civiques, en Irlande du nord, avant que cela ne dégénère dans les « Troubles », étaient inspirés par les mêmes sentiments d’injustice. Les catholiques en irlande du nord, comme les francophones du Québec, étaient « considérés comme incompétents » (Jacques Parizeau) par l’élite composée des protestants ici et des anglophones là. Dans les deux cas, la population la plus ancienne sur le territoire était traitée comme inférieure, avait moins de droits et profitait moins que les autres des richesses produites par l’industrie.
Dans les deux cas, la politique continue de se ressentir de ces oppositions. Dans les deux cas, les partis les plus importants sont des partis qui mettent des questions de souveraineté en avant, à la différence des pays « banalisés » où les partis s’opposent sur des questions économiques et sociales.
Quand j’ai dit à Jonathan comment a commencé la lutte du Bogside, à Derry, en 1969, il s’est écrié : « Mais c’est comme au Québec ».
J’ai parlé de cette similitude avec un universitaire, dans l’enceinte de la grande université anglophone de Montréal, la prestigieuse McGill. Il m’a dit : « Ah, vous trouvez là des apparentements ? C’est bien la preuve que nous faisons fausse route, avec ces histoires de souveraineté. » Il me dit que ses opinions, il peut les dévoiler en privé, mais qu’il ne se risquerait jamais à dire ce qu’il pense en public. Similitude, donc, jusque dans l’autocensure.
Cette déclaration de la jeune Ruth Ellen Brosseau exprime sa joie d’être élue députée d’une circonscription du Québec, alors même qu’elle se trouvait à Las Végas pendant une partie de la campagne, qu’elle n’a jamais mis les pieds dans ladite circonscription, et qu’elle a avoué ne pas même parler français.
Elle n’a donc pas fait campagne. Elle n’était qu’un nom, pour que son parti, le Nouveau Parti Démocratique (NPD, gauche), puisse avoir des candidats partout. Il n’y avait aucun espoir que la jeune serveuse d’un café du campus universitaire d’Ottawa soit élue. Mais c’était sans compter la fameuse « vague orange » qui s’est abattue sur le Québec. Orange comme la couleur de ce parti de gauche, qui est devenu à la surprise générale le deuxième parti du Canada (après les conservateurs), et le premier au Québec.
J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs Québécois qui m’ont parlé de politique, pendant mon séjour. Je m’attendais un peu à ce que les gens n’aient pas envie de parler des élections, ou qu’ils rejetassent la classe politique d’un revers de la main, mais il n’en fut rien. Tout ceux que j’ai rencontrés m’ont donné leur sentiment avec grâce, et en prenant le temps de s’expliquer.
Les élections du Canada ont été peu relayé en Europe, mais elles sont très intéressantes. Le conservateur Stephen Harper a été reconduit aux affaires et a obtenu la majorité absolue à l’assemblée (sans avoir eu la majorité des voix). La surprise a été créée par le parti de gauche NPD, comme je viens de le dire, mais aussi, surtout, par le fait que le « Bloc québécois » se soit effondré. La plupart des électeurs du Québec ont reporté leurs voix sur le NPD, dont le leader est charismatique.
Cet événement fait couler beaucoup d’encre, et fait parler, parce qu’on n’est pas encore capable d’en prendre la mesure. Est-ce la fin du souverainisme québécois ? Certains, surtout les anglophones, se réjouissent de voir que le parti le plus fort au Québec soit « fédéraliste », c’est-à-dire qu’il place son action sur l’ensemble du pays, plutôt que de se sconcentrer sur les intérêts du seul Québec.
Mais le paradoxe de ce résultat, c’est que même sans parti souverainiste, le Québec affiche sa différence : seule cette province a voté massivement pour le parti d’opposition de gauche, alors que toutes les autres provinces ont voté conservateur. Le paradoxe est qu’un parti fédéraliste puisse prendre le leadership de l’opposition à l’échelle du pays par la seule grâce de la province francophone.
Comme me l’a dit un cafetier de la vieille ville de Québec, avec cette modestie bonhomme qui donne à nos cousins d’Amérique un charme fou : « Ben c’est ça, on n’a rien contre les Canadiens, t’sais, mais on n’est pas pareils, quoi, on n’a pas la même culture. C’est correct… » Jonathan, un jeune entrepreneur qui m’a conduit de Québec à Montréal, m’a avoué que si les Québécois avaient su à l’avance les résultats, ils n’auraient jamais abandonné le Bloc québécois.
Alors la petite Brosseau, après une semaine de silence où tout le monde lançait des avis de recherche satiriques dans les médias, vient de donner sa première interview, au journal fédéraliste La Presse. Elle se dit très excitée d’aller voir un peu à quoi ressemble sa circonscription, et qu’elle a repris des cours de français pour devenir complètement bilingue.
J'avais toujours cru que les francophones du Canada fomaient une grande famille culturelle. Or, comme les choses sont toujours plus compliquées qu'il n'est nécessaire, c'est tout à fait inexact.
Si j'en crois Estelle et Laurent (je cite des noms, je m'en fous: si je tombe, vous tombez avec moi), avant les années 60, il n'y avait pas trop de différences entre "Canadiens français", jusqu'à ce qu'éclate la "Révolution tranquille".
La révolution tranquille fut un grand mouvement de transformation du Québec, pour une reprise en main de la gouvernance provinciale, contre l'influence de l'Eglise et contre l'hégémonie anglophone. Ce mouvement révolutionnaire combinait une lutte identitaire des francophones, une volonté de modernisation du Québec, une renaissance artistique francophone. Un tournant politique aussi, plus social, plus volontariste sur le plan culturel.
L'idée d'une "nation québécoise" a fini par s'imposer dans tout le Canada. On ne voulait plus être désigné comme "Canadiens français" car les Québécois ne sont pas forcément des descendants de Français. De même que les Américains peuvent venir de partout et parler anglais avec cet accent reconnaissable, de même, un Québécois vient d'Italie, de Grèce, du Sri Lanka, d'Haïti, et il parle français, avec ce joli accent qu'on aime tant chez nous. Il parle anglais aussi, et souvent une autre langue encore.
C'est ce mouvement qui peut faire comprendre que les chanteurs connus en France, tels que Félix Leclerc et Gilles Vigneau, pouvaient parler de "liberté" quand ils pensaient à l'indépendance. Dans les festival de musique populaire, des baba cool arboraient des drapeaux et des pancartes "Québec" : ce n'était pas une fierté fermée sur elle-même, mais un discours d'émancipation. Ce mouvement des années 60 fait aussi comprendre qu'un De Gaulle ait pu déclarer brutalement : "Vive le Québec libre". Dans quelle galère allait-il se fourrer, le général ?
Jonathan, le chauffeur avec qui j'ai fait la route pendant trois heures, (je donne les noms, je vous dis), m'a expliqué que les francophones, avant cette "révolution", étaient en effet des citoyens de seconde zone, que toutes les entreprises étaient possédées par les anglophones, et qu'il fallait un mouvement de révolte pour débloquer la situation. D'où, depuis, une tendance, toujours palpable aujourd'hui, souverainiste et séparatiste chez les Québécois.
Mais les francophones qui ne vivent pas au Québec ? Eux n'ont pas connu de révolution tranquille, et leur culture est, paraît-il, menacée. leur français s'éloigne de plus en plus du français parlé à Montréal et Québec... Ils ont pourtant des écrivains et des chanteurs de talent. Le grand professeur François Paré, qui organisait le colloque, a publié plusieurs livres sur ces écrivains, et développé des théories qui sont devenues très influentes dans les études littéraires canadiennes francophones.
En fin de colloque, nous avons eu le plaisir d'écouter une jeune chanteuse francophone de l'Ontario, Cindy Doire. Elle avait commencé sa carrière en anglais, jusqu'à ce qu'un jour un festival littéraire l'invite à se produire devant des écrivains et lecteurs francophones. Elle s'est dit "mince, je n'ai que des chansons anglaises... je vais "déterrer" ma langue et écrire quelque chose en français". Elle a ainsi commencé une belle chanson country sur son premier amoureux : "Mon premier amant était un bûcheron..."
Ce qui m'amusait, dans ces conférences sur la culture franco-ontarienne, c'était combien les Québécois se complaisaient à dire qu'ils ne comprenaient rien à ce que disaient certains "francophones" des autres provinces. Les Québécois, si j'en crois Jonathan, sont assez peu appréciés par les francophones des autres provinces, car ils reproduisent avec eux le mépris qu'ils ressentent de la part des Français. Dans leurs représentations, les Français se moquent des Québécois et les accusent de "parler mal", alors inconsciemment, ils accusent les Ontariens et les Français des prairies de "mal parler". Quel manège attendrissant.
A mon habitude, je n’ai pas lu le texte de ma conférence, mais je l’ai « parlé », comme un bonimenteur vend des cravates. C’est mon truc, ma marque de fabrique. J’allais dire c’est mon style, mais pour dire le vrai, je commence à douter de mes habitudes.
Jusqu’à ce colloque canadien, ma conviction était que, pour l’auditoire, il était plus agréable que l’on s’adresse à lui et qu’on lui délivre les résultats de ses recherches plutôt qu’on lui fasse une lecture indigeste. Il me semblait qu’il était préférable de rester concentré sur quelques points bien sentis, plutôt que d’entrer dans des détails trop indigestes à l’oral.
Je pensais que la plupart du temps, les conférences lues étaient des exercices trop ennuyeux pour tout le monde. Qu’il lui fallait un coup de jeune, un coup de brosse, pour lui redonner quelque chose d’engagé et de vivant. Et pour que les idées énoncées soient vraiment comprises, intégrées et discutées par les auditeurs, il valait mieux donner l’impression d’improviser. Les conférences lues de manière monocorde me donnaient l’impression de chercher à cacher des lacunes éventuelles sous un flot rapide de paroles. Le double but de ces « lectures », pensais-je, était d’impressionner autrui (plutôt que de partager des idées avec lui) et d’éviter les questions pièges. Les jeunes universitaires, il est vrai, ont parfois une peur bleues des questions, alors qu’il suffit, si l’on est incapable de répondre, d’avouer qu’on n’a aucune réponse.
Cela étant dit, je dois avouer que je commence à douter de la qualité des performances orales dont je m’enorgueillais jusque récemment et que je croyais plus respectueuses du public. Je me demande maintenant si le fait de parler, plutôt que de lire, ne rend pas le propos moins dense et finalement moins intéressant. Il est vrai que dans une phrase écrite, on peut dire plus de choses, et, par des tours rhétoriques, montrer de plus nombreuses options. On peut nuancer davantage.
Et puis je crois qu’en définitive, improviser est perçu comme de la désinvolture, du manque de sérieux. Dans le regard des personnes présentes dans la salle de conférence, c’est ce que j’ai cru lire. « Quand même, pensent-ils, il aurait pu faire l’effort de préparer sa conférence ». Je l’avais préparé, mais je voulais rendre mon propos directement audible.
Il y a, dans l’attitude plus classique qui consiste à lire sa conférence, une forme de modestie qu’il convient de respecter et de comprendre davantage. Rester derrière son papier est aussi un code de politesse que je n’avais pas mesuré jusqu’à présent. Je croyais naïvement que les gens se cachaient derrière leurs feuillets par manque d’aise, ou pire, par manque de maîtrise de leur sujet, mais je me fourvoyais comme d’habitude. C’est au contraire pour eux une manière d’effacer l’ego derrière une prose impersonnelle et une gestuelle minimale, et ainsi, de laisser l’auditoire plus libre d’accueillir comme il le veut les idées prononcées.
Malgré tout, quand j’ai vu, la semaine suivante, un conteur nous parler de la création littéraire contemporaine en lisant un papier, je me suis dit qu’il exagérait. Le sage précaire ne se convertit pas trop facilement.
Grâce à ce colloque, j’ai pu mieux comprendre un ensemble de dogmes et d’idéologies qui informent les façons de penser dans le monde universitaire, un peu partout dans le monde.
La chose a été dite par un Africain à la tribune, a rencontré un assentiment unanime et a été redit comme une vérité absolue ici et là. L’idée qu’il y a une triade idéologique créée au XIXe siècle et qui unit la langue, la littérature et la nation. Depuis cette époque, on perçoit la littérature, et on l’enseigne, comme une émanation de l’esprit d’une nation, son génie, et donc le nationalisme devient inséparable de la littérature.
Malheureusement, si l’on parle et écrit le français dans des endroits différents comme l’Afrique ou les îles de Caraïbe, on est forcément réduit à n’être qu’une marge, une périphérie de la culture nationale française. Il faut donc déconstruire cette triade, déconstruire l’idée même de nation afin de libérer les littératures et décentraliser les usages du français.
Le problème avec cette théorie, c’est que les gens en viennent à croire que la littérature n’existe que depuis le XIXe siècle. J’ai eu une discussion houleuse sur ce sujet dans un pub, avec un jeune professeur français qui enseigne aux Etats-Unis. Il disait que la « littérature » était un projet national qui n’existait que depuis Mme de Stael et qui était mort récemment, disons vers le nouveau roman. Avant le XIXe siècle, il n’y a pas de littérature française, car le mot même de littérature n’existait pas. Pour ce jeune homme, désigner les romans de Chrétien de Troyes, les chansons des Troubadours ou la Chanson de Roland, comme de la littérature était ridicule. C’est moi qui projetais sur ces oeuvres ma conception nationaliste de la littérature. Que je lise le livre de Marco Polo comme un récit de voyage qui appartient à la même tradition que ceux de Nicolas Bouvier est pour l’idéologie dominante actuelle aussi insensé qu’un Africain qui déclamerait « mes ancêtres les Gaulois ». De l’idéologie aveugle, de la propagande culturelle.
Quand j’ai dit à ce sympathique universitaire que la littérature, c’était avant tout l’art de « faire de l’art avec des mots », indépendamment des récupérations idéologiques, politiques et autres, il m’a pris pour un réactionnaire.
Une chercheuse a dit, lors d’une table ronde : « J’ai abandonné le ‘plaisir du texte’ et oui, je crois que la connaissance du contexte est importante pour comprendre les textes. »
Quand j’ai abordé le nom de Proust, un autre chercheur à dit : « Mais qui lit Proust ? »
On se souvient peut-être d’un billet où il était question de la détestation de la littérature, vécue dans la critique postcolonialiste. Ce rejet de la littérature est en fait plus global et plus inquiétant. Inquiétant pour deux raisons : d’abord parce qu’il est daté, il remonte aux recherches narratologiques, textualistes et politiques des années 1960, ensuite parce que je me demande s’il est encore possible, dans ce contexte, de trouver du travail à l’université si l’on a pour objectif premier de communiquer de l’enthousiasme et du désir de savoir.