Plus je traîne dans les milieux académiques, plus je vois vivre les universitaires de carrière, plus je désire devenir clochard.
Quand les protestants en appellent au vote catholique

Le premier ministre nord-irlandais ne se contente pas d’arborer une chevelure du meilleur effet, il commet aussi des articles révolutionnaires. Peter Robinson, qui a su rebondir après une sale période de doute (j’avais salué le fait que sa femme avait provoqué ce scandale, par amour pour un adolescent), a retrouvé son siège au parlement de Stormont (après avoir perdu celui de Westminster lors des élections générales de 2010) lors des dernières élections, et jouit aujourd’hui d’une popularité très forte.
Popularité d’autant plus forte que l’un de ses plus importants soutiens, quand il était au creux de la vague, venait du républicain Martin McGuinness, l’ennemi juré avec qui il partage le pouvoir, et qui a refusé de profiter de la situation pour enfoncer Robinson. Les deux hommes se téléphonaient, paraît-il, et leur estime réciproque s’est définitivement affirmée, ce qui, dans cette région du monde où être un gentleman veut dire quelque chose, leur a procuré une aura incomparable.
Robinson, donc, n’hésite plus à annoncer qu’il vise maintenant l’électorat catholique!
Lui qui dirige le parti protestant le plus représentatif de l’anti-papisme. Le parti du fameux Iain Pasley. Oublie-t-il, Robinson, que si son parti est au pouvoir, c’est parce qu’il a longtemps été extrêmiste, qu’il a d’abord ratissé parmi les mécontents et les radicaux, avant d’accepter de gouverner en collaboration avec le Sinn Fein ? Que s’il a su attirer une grande majorité de suffrage parmi les protestants, c’est justement parce qu’il manie une rhétorique sectaire, qui « rassure » ceux qui se sentent envahis et menacés par la vague catholique et nationaliste.
Robinson veut donc faire évoluer la tactique de son parti, car il dit vouloir devenir un parti « trans-communautaire ». Il veut capitaliser sur sa bonne image et surtout sur des enquêtes d’opinion récentes qui montrent que la majorité des catholiques sont aujourd’hui préfèrent habiter au Royaume-Uni plutôt qu’en Irlande, et ne demandent plus que l’Irlande soit réunifiée.
Le positionnement de Robinson est simple : il est de droite, libéral, il veut promouvoir la liberté d’entreprise. Or, les catholiques de droite, pour qui peuvent-ils voter ? Les partis perçus comme « pro-catholiques » sont des partis socialistes (SDLP et Sinn Fein) si bien qu’ils sont condamnés à voter soit contre leur communauté, soit contre leur tendance politique. Le même problème, inversé, existe pour les protestants de gauche.
Alors Robinson veut rendre son parti plus ouvert aux catholiques de droite, qui, de plus, sont heureux de vivre au Royaume-Uni. Mais sont-ils « heureux » de vivre au Royaume-Uni ? Ces résultas de sondage ne sont-ils pas l’effet de l’état catastrophique de l’économie irlandaise ? Dans la situation actuelle, il est naturel de préférer vivre en Irlande du nord qu’en Irlande, mais cela va-t-il durer ? David Cameron, le premier ministre anglais, a déjà fait savoir que des provinces telles que l’Irlande du nord coûtaient trop d’argent aux contribuables britanniques.
Le Sinn Fein va-t-il faire pareil ? Se déclarer ouvert aux protestants qui veulent une politique plus sociale ? On ne les imagine pas tenir ce même discours, car si vous enlevez aux nationalistes le désir de l’Irlande unie, vous leur enlevez beaucoup de leur attrait.
Alors, certains analystes conseillent Robinson d’enlever carrément le mot « unioniste » du parti qu’il préside. Voilà l’aveuglement des centristes. Ce que ne voient pas tous ces modérés, à mon avis, c’est que ce type de discours d’ouverture déplait souverainement aux loyalistes hard core, ceux qui se sentent toujours menacés et envahis par des rebelles catholiques auxquels le pouvoir pardonne tout. Encore un pas dans cette direction, et aux prochaines élections, le DUP ne gagnera pas chez les catholiques ce qu’il aura perdu parmi les plus conservateurs de sa base.
Les conseillers en communication du premier ministre seraient bien inspirés d’aller voir ce qui se passe chez leurs voisins français. Un homme au pouvoir est en train de perdre sur sa droite ce qu’il n’a pas réussi à obtenir sur son centre-gauche.
La « Bête de l’est » : reportage à East Belfast
Après avoir écrit ce billet sur les affrontements des deux nuits dernières, j’ai enfourché mon vélo et suis allé faire un tour sur les lieux des événements, dans l’est de Belfast.
J’ai été surpris de la différence frappante entre l’enclave catholique et le reste de l’environnement. Enclave, c’est vraiment le mot, et ces gens vivent de peu, dans un climat de pauvreté assez étonnant. Des espaces sont clôturés et laissés à l’état de friche, ou de terrain vague, sans raison apparente. Les magasins sont extraordinaires : ils ressemblent à des épiceries d’un pays soviétique, à une autre époque. Les clients sont séparés des articles par des comptoirs qui font un U devant l’entrée, alors il faut demander à être servis et la marchande s’exécute. Les bonbons sont encore présentés dans de grosses boîtes circulaires en plastique transparent, et, ô jeunesse, ô saison ô châteaux, la marchande prend les bonbons avec la main pour remplir les sachets en papier. Un lieu où l’on n’utilise ni les gants hygiéniques, ni les pinces ni les pelles, mais la main nue, il fallait se rendre dans une enclave catholique de Belfast pour voir cela.
Dans la rue, ambiance difficile à décrire, mais beaucoup de jeunes, souriants, détendus. Ils n’ont pas l’air d’être menacés.
Il faut savoir que lundi soir, un groupe de paramilitaires protestants étaient venus dans ce quartier et avaient causé des déprédations, plus ou moins pour se venger d’un cassage de gueule du week-end dernier, mais surtout pour attirer des bandes dans la rue, ce qui fut fait. On pourrait comprendre, ce faisant, que les habitants de l’enclave catholiques se sentent à la merci de l’humeur de la majorité protestante.
Dans le reste des quartiers d’East-Belfast, je suis étonné de voir de nombreux et nouveaux murals loyalistes. J’apprends que le groupe de l’UVF (Ulster Volonteer Force) de ce coin est dirigé par un personnage mystérieux, surnommé « Beast in the East » (La Bête de l’est) et qu’il est out of control. Ce leader serait en situation de rupture avec la hiérarchie du mouvement UVF, qui avait amorcé un changement d’attitude vis-à-vis du pouvoir en place et acceptait de déposer les armes. La « Bête de l’est » ne voulait rien entendre de ce processus de paix qu’il abhorre. Il a recruté, il a aussi fait appel à des extrêmistes dans d’autres quartiers, et il est prêt, semble-t-il, à mobiliser des troupes assez importantes pour des actions d’envergure.
Cela a commencé avec de nouvelles fresques murales, représentant des hommes cagoulés et en armes. Une recrudescence d’images violentes et sectaires, avec des mots d’ordre aussi simples que : « Nous ne voulons rien d’autre qu’exercer ce droit naturel qu’un homme possède quand il est attaqué – Se Défendre! » Les observateurs savaient que des actes violents allaient suivre, mais ils ne savaient ni où, ni quand, ni de quelle ampleur.
Il ne faut pas s’y tromper, si les habitants détestent cette violence, ils ne sont pas tous éloignés des idées de la « Bête de l’est » : l’opinion la plus partagée dans ce quartier populaire est que le « processus de paix » est une escroquerie, que ce n’est qu’un mot élégant pour désigner le fait que l’on a reculé devant les terroristes républicains, et que l’on vend petit à petit l’Ulster au Sinn Fein et à l’IRA. Il n’est pas difficile, dans ces conditions, de recruter des jusqu’au boutistes, surtout dans un contexte de crise économique.
A voir le nombre de voitures blindées que j’ai vu opérer dans l’est de Belfast cet après-midi, je subodore que cette nuit sera chaude à nouveau. D’après les plus haut responsables de la police, ce groupe dissident de l’UVF est clairement responsable de ces nuits d’émeute, et l’utilisation d’armes à feu ne fait aucun doute sur les intentions de la « Bête de l’est » : tuer un ou plusieurs officiers des forces de l’ordre.
La saison des marches orangistes vient à peine de commencer, elle culminera le 12 juillet. Cet été va être long à décanter.
Sculpture et affrontements

Pendant que les violences éclatent à l’est de Belfast, on érige à la lisière de mon petit ghetto une grande sculpture qui symbolise le soleil qui se lève et l’optimisme de la ville.
« RISE », la sculpture de l’artiste Wolfgang Buttress, basé en Angleterre, prendra place sur le rond-point de Broadway, exactement à l’intersection de deux axes essentiels : l’axe nord-sud de l’autoroute M1, et l’axe est-ouest le long duquel se distribuent les quartiers de Falls Road et du Village. Précisons une fois encore qu’à l’ouest du rond-point, on est catholiques, et de l’autre côté protestants.
Moi, avec mon esprit tordu, quand j’ai vu cette sculpture apparaître petit à petit, j’ai pensé que le but était séparer les communautés par un gros ballon, et de diminuer l’impact des provocations lancées de part et d’autre du rond-point. Mais les journaux et les sites officiels annoncent un tout autre objectif : il s’agira d’accueillir les automobilistes qui entrent dans la ville avec un signe plein de dynamisme, de confiance en l’avenir et de lumière.

Hier soir, par ailleurs, pour la deuxième nuit consécutive, des affrontements ont eu lieu de l’autre côté de la ville, là où je n’habite pas. Dans le quartier de Short Strand, où une enclave catholique subsiste dans un environnement largement dominé par les protestants. Entre 400 et 700 personnes ont participé à des jets de pierre, de cocktails molotov et de dégradations de toutes sortes. Des coups de feu ont été tirés, un journaliste blessé à la jambe. Lundi, deux personnes furent blessées par balles.
Comme à chaque fois que cela se produit, c’est-à-dire chaque été, on feint de s’étonner et on annonce que ce sont les pires violences que l’on ait vues depuis une décennie.
Comme toujours, selon qui donne les nouvelles, les responsables des coups de feu sont les républicains dissidents (pro-irlandais) ou les paramilitaires de l’UVF (Ulster Volonteer Force, pro-britanniques). La première version est celle du Belfast Telegraph, qui accomplit une acrobatie rare : l’article commence en désignant les républicains comme coupables, et termine en avouant que le chef de la police refuse de dire qui sont les responsables des coups de feu.
Nous abordons la troisième génération de combattants communautaires. Dans les années 90, on pensait que le temps de la paix était arrivé car les nouveaux combattants n’étaient même pas nés à l’époque de la Bataille du Bogside en 1969. Aujourd’hui, les plus jeunes de ceux qui lancent des pierres et foutent le feu aux voitures n’étaient pas nés à l’époque des accords de paix de 1998.
Mon maillot de football gaélique
Pour jouer au football, je n’avais qu’un maillot. Un maillot de football gaélique que des amis irlandais m’avaient offert, pour mon anniversaire, à l’époque où j’habitais à Dublin. Depuis, je le porte les rares fois où l’on m’invite à jouer au football, que ce soit en France, en Irlande ou en Chine.
Un maillot bleu, de la marque O’Neill, et dont le design a ce côté un peu démodé des sports gaéliques. La fameuse mention GAA (Gaelic Athletic Association) est là pour témoigner de son ancrage hibernien et quasi nationaliste.
J’aggrave mon cas : le mot IRELAND est écrit en jaune à hauteur du ventre. C’était un cadeau-souvenir, au fond, pour que je me souvienne de l’île d’Erin dans la suite de ma vie. Il n’y avait aucune déclaration politique là-dessous. Or, le même maillot en Irlande du nord ne signifie pas la même chose et n’a pas le même poids émotif.
Qu’est-ce qui m’a pris de sortir de chez moi avec un tel vêtement ? A Belfast, porter ce maillot est aussi controversé que d’arborer le drapeau de l’Irlande ou des affiches du Sinn Fein en plein ghetto protestant. Dans mon quartier par exemple (qui en est un, de ghetto), ce serait considéré comme un acte de guerre. Pourquoi ai-je pensé que ce maillot serait acceptable sur les terrains de Queen’s, alors que je ne le montrerais jamais à mes voisins ?
Ce n’est pas la première fois que je le faisais, en plus, puisque j’avais joué au même endroit, et dans la même tenue, la semaine précédente.
Passé par le bureau collectif de la fac, avant de me rendre au stade, les regards d’un camarade en dirent assez long. Il n’appréciait pas trop la prise de position que ce maillot reflétait. Le problème n’est pas qu’on me soupçonne d’être pro-ceci ou anti-cela, mais c’est le mauvais goût absolu de clamer ses opinions de manière ostensible.
Sur le terrain de foot, alors que mon équipe perdait et que je venais de rater une belle reprise de volée, j’entendis une rumeur que je crus à moi destinée : « Quand même, il peut faire cela en France, mais là il n’est pas chez lui. » Ceux qui parlaient ainsi n’étaient pas des nord-Irlandais, mais des « continentaux ».
Je ne suis pas certain qu’ils parlaient de moi, mais je l’ai pris pour moi. A leur place, j’aurais eu exactement la même réaction. J’aurais regardé ce sage précaire avec une pointe d’agacement et de fatigue, celle inspirée par les grands bavards qui exposent interminablement leurs opinions sur le monde.
Au sortir des terrains de foot, dans le jardin botanique, je croise un anthropologue de Belfast à qui je confesse mon remords. Il me dit de ne pas m’en faire, mais de ne pas recommencer. Quand je lui dis que les nords-Irlandais, à la différence des autres Européens, n’ont pas bronché, il m’explique cela en une phrase : « Les gens d’ici font beaucoup d’efforts pour fermer les yeux sur toutes ces choses. »
Au retour, dans mon quartier, les groupe de musique militaire orangistes défilaient pour préparer tout le monde à la grande fête du 12 juillet. Avec mon maillot pro-irlandais et sur mon vélo, je tâchais de me frayer un chemin à travers des centaines de protestants gorgés de bière. Heureusement que j’avais une veste, un peu trop chaude, pour dissimuler mon cadeau d’anniversaire.
Un match de football
Un ami italien m’a invité à jouer au football avec des joueurs de divers horizons, sur les terrains de l’université. C’est avec plaisir que j’ai accepté, car moi, le football, c’est ma passion.
Le problème est que j’ai vieilli et que j’ai perdu beaucoup de ma superbe, comparé à l’époque où j’étais le rutilant capitaine de l’équipe des poussins de Saint-Just Chaleyssin. Je suis devenu un joueur si limité que toute mon énergie passe à tenter d’être utile sur le terrain, et quand cela s’avère impossible, alors à tout le moins de ne pas être un obstacle à la progression de mon équipe.
J’étais clairement le plus mauvais de tous, et j’entendais des commentaires peu flatteurs dans les rangs de mes coéquipiers. L’un d’eux, en surcharge pondérale, était content qu’on ait trouvé plus nul que lui. Il était soulagé du poids d’être le boulet de son équipe, alors il pavanait et il feignait l’agacement devant mes ratés, selon la règle bien connue que les plus faibles sont les plus chiants.
L’ennui est que personne ne réussissait beaucoup mieux que moi, dans les moments décisifs. Pour ma défense, je dirais que ce n’est pas moi le principal responsable du peu de buts que nous avons marqués, car si j’ai vendangé mes occasions, mes coéquipiers ont manqué le cadre plus souvent qu’à leur tour. De même, si j’ai encaissé des buts, lorsque j’étais gardien, mon bilan n’est pas pire que mes coéquipers qui, regroupés en défense, se faisaient balader par de tranquilles adolescents. Donc, ce n’est pas tout à fait de ma faute si nous avons perdu, comme le confirme ce bruit que j’ai entendu vers la fin du match : « Il pourrait être dans n’importe quelle équipe, ce serait pareil. » Merci les gars.
Quand, à bout de ressources et d’imagination, on tentait le tout pour le tout en me faisant une passe, j’entendais des remarques du genre : « On aura tout essayé ».
Ce qui me plairait, s’il m’est donné de rejouer avec ces jeunes gens, c’est d’évoluer dans l’équipe adverse et de me venger de leur langue de vipère. Ils n’ont pas idée de ma capacité de nuisance. En respectant scrupuleusement les règles du football, je crois pouvoir appuyer sur leurs points faibles pour rendre leur match misérable.
Il faut se réjouir, et non pas se plaindre. L’un dans l’autre, cela a fait une heure de sport, et chaque occasion de taquiner le ballon est bonne à prendre pour retrouver un beau jour le niveau qui me permettra de redevenir le footballeur enthousiaste et visionnaire de mes 8 ans.
Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire
Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.
Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.
A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.
Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla ! » La priorité des paroles revient aussi à la voyageuse française.
C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d’ « engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).
Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.
Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».
Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?
Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain où je marchais moi aussi il y a quelques années.
Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra ! Nous y sommes ! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.
Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.
Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 1970. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.
Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.
Mes derniers colocataires s’en vont
Après le Pakistanais, voilà que les deux Lettons quittent ma maison. Je me retrouve donc seul dans ce logement à deux étages.
J’ai l’impression d’être le vainqueur d’un jeu de téléréalité, où tous les candidats auraient été évincés les uns après les autres, par le décret implacable d’un public omniscient et invisible. J’ai gagné, mais qu’est-ce que j’ai gagné ? Le loisir de me prélasser sans ressentir dans la cage thoracique les boum-boum de la musique techno de mon voisin du dessous.
Le droit de ne pas retrouver la poêle à frire, tous les jours, déborder de frites et de reliefs d’oeufs au plat, sur une cuisinière dégueulasse.
Pour fêter cela, je vais délicatement débrancher le vieux four à micro-onde, et, religieusement, jeter cette merde infâme contre un mur de l’allée, derrière la maison. J’offre à la maison, et aux colocataires futurs, un nouveau four, rien que pour fêter tous ces départs.
Les Lettons ont trouvé une autre maison, dans un quartier plus riant, où ils pensent être heureux. Sans doute est-ce un peu plus cher, mais cela a bien plus de cachet. Ce qu’ils ne savent pas, mais il faut leur laisser la surprise, c’est que les maisons de ce coin sont très froides et bien plus humides que la mienne. Dès le mois d’août, ils seront dans l’obligation de chauffer, ils dépenseront des millions en fuel tout l’hiver, et ils auront la compagnie des limaces.
Et puis surtout, doux Lettons, où que vous mettiez vos pieds, à partir de maintenant, il vous faudra très sûrement laver vos casseroles, tirer la chasse d’eau et passer l’aspirateur.
De la Confluence à Cécilia
Depuis le quartier de la Confluence, qui se trouve, comme son nom l’indique, à la toute fin de la Saône, juste avant qu’elle ne se fonde amoureusement dans le cours viril du Rhône, le non moins viril sage précaire se prépare à remonter la Saône pour aller retrouver la féminine Cécilia, du côté de Vaise.
Mais il fait beau, nous sommes au mois de mars, c’est le début du printemps. Et le plaisir de revoir ma ville natale au soleil rasant de fin d’après-midi me donne envie de marcher.
Le plaisir de revoir Cécilia aussi, qui est en train d’enregistrer de nouveaux audio-guides pour le musée des beaux-arts de Lyon. Le studio d’enregistrement se situe Quai Arloing. De là-bas, nous irons manger sur les pentes de la Croix-Rousse et nous irons chez elle, car elle est ma grande bienfaitrice lyonnaise.
Les côteaux de Saône m’ont toujours paru féériques, mystérieux. Ces clairières en terrasse, ces constructions suspendues, cette verdure et ces arbres. Il y a derrière ces espaces mélancoliques des histoires et des musiques déchirantes.
Il se trouve que j’ai ramoné les chaudières de certains de ces internats/couvents. Quand mon père garait la voiture dans la cour, qui donnait sur la Saône, il prenait toujours des minutes et des minutes pour trouver le gars qui avait la clé de la chaufferie, et moi, j’allais me rouler une clope sur un de ces murets, et je contemplais la rivière et la ville.
Un jour peut-être, il me faudra vivre dans une péniche. La vie en péniche me fait penser aux romans d’André Dhôtel, et c’est le métier de marinier que j’ai voulu faire quand j’ai quitté Lyon, dans les années 90. Finalement, j’ai choisi d’émigrer en Irlande, mais c’est passé de peu.
Sous les saules pleureurs du Quai de Saône, chaque Lyonnais a laissé des souvenirs amoureux, a emmené une belle étrangère et s’est permis des acrobaties inavouables.
Pour ma part, une jeune Finlandaise me faisait découvrir l’Europe du nord et cherchait à me persuader qu’il ne fallait pas la juger, que les quais de Saône étaient une exception dans sa vie.
Ce que Cécilia a envie de faire, avant d’aller manger, c’est de prendre « l’apéro ». Ah, cela fait si longtemps qu’on n’a pas pris l’apéro, tout simplement, sur une terrasse.
À partir d’ici, la lumière est si belle sur les façades et sur le fleuves que je vais me taire. Je laisse les images parler de cet après-midi de mars.
L’homme de la RocheL’homme de la RocheDeux tours pour faire une porte

On sait combien je suis attaché à l’idée de construire des tours, en France.
Assez de ces petits immeubles qui sont prétendument « à taille humaine ».
Assez de cette fichue « taille humaine ». Que les hommes gardent une taille humaine et que les monuments aient une taille monumentale!
Les aménageurs de Lyon-Confluence semblent avoir entendu en partie l’appel de la sagesse précaire. En partie seulement. Si cela n’avait été que de moi, on aurait fait de cette langue de terre un nouveau Manhattan, une jolie forêt de gratte-ciel, un parc urbain de toute beauté qu’on serait venu visiter de Pudong et d’Abou Dabi.
On n’érigera pas de forêt, mais l’intention est de placer, à l’entrée de la ville (où à sa sortie, selon d’où l’on vient) un couple de tours qui figureront à la fois la « porte sud » et l’aspect copulatoire des deux fleuves qui s’unissent.
C’est un pas dans la bonne direction. Nul doute que la présence de deux tours isolées donneront l’envie à des entrepreneurs audacieux d’en faire d’autres à côté. Avec des passerelles aériennes pour les relier les unes aux autres et marcher, ainsi, loin des voitures, dans les hauteurs de la capitale des Gaules.













