Priscilla Telmon, ou le voyage humanitaire

Cette vidéo est un bon exemple de ce qu’il ne faut plus faire dans le récit de voyage contemporain.

Il s’agit de la bande annonce du film de Priscilla Telmon au Tibet. Comme je ne sais pas comment faire pour introduire des vidéos dans les billets, je me borne à mettre en lien la vidéo ici.

A priori, tout est réuni pour que j’aime ce film. Une femme de mon âge, belle comme le jour, qui aime la solitude, le voyage, la montagne, la marche à pied, l’aventure et l’Asie. Elle est sans aucun doute sympathique et pleine de vie, bref elle a tout pour plaire. Pourtant, je suis mal à l’aise du début à la fin de cette bande annonce.

Dès les premières images, après une courte introduction sur l’itinéraire d’Alexandra David-Néel en 1923, on voit Priscilla Telmon de face parler à une femme autochtone, qui est peut-être chinoise, et qui est filmée de dos. La priorité de l’image, c’est Priscilla elle-même. Et que lui dit-elle, Priscilla, à cette femme indigène ? Elle lui dit : « Priscilla, je m’appelle Pri-Sci-lla. Priscilla ! » La priorité des paroles revient aussi à la voyageuse française.

C’est là une bonne manière, je suppose, de présenter l’héroïne au spectateur, en pleine action, en conversation avec une paysanne. Sauf que la paysanne a l’air d’être importunée par cette touriste envahissante. Surtout que la prononciation chinoise de Priscilla est relativement incompréhensible, car parfaitement incorrecte.

Avec un Tibétain

Ensuite on la voit marcher de sa belle silhouette, et moi cela me va. S’il n’y avait pas de voix off, pas d’action, pas d’ « engagement » politique, pas de quête spirituelle, je me satisferais de regarder Priscilla Telmon marcher, dans des tenues différentes, à des rythmes divers, dans l’eau et sur les crêtes. Je pourrais la regarder pendant des heures, au Tibet ou à Paris (plutôt à Paris).

Malheureusement, on la voit prier. Et ça va de mal en pis.

Arrive le titre, Tibet interdit, avec ce qu’il charrie de clichés sur le Tibet et la Chine. La voix off dit que les peuples de l’Himalaya sont menacés, je cite, « par la marche du monde et l’avancée des armées chinoises ». C’est tout dire. On se demande qui, de l’armée chinoise ou de la marche du monde, est le plus destructeur des « mille peuples de l’Himalaya ».

Elle prétend parler du Dalai Lama avec un Tibétain. Un seul mot est prononcé : « Dalai Lama ». On veut nous faire croire qu’il y a eu rencontre, je crois. L’aventurière lui donne un papier bleu – peut-être une photo du Dalai Lama – qu’il s’empresse de mettre sous son manteau avant de déguerpir. Bien. Il est vrai que la liberté de parole n’est pas plus garantie en Chine qu’au Tibet, mais que cherche-t-elle à montrer, cette voyageuse aux pieds rapides, en faisant comme des millions d’étrangers qui se rendent au Tibet (car ce n’est nullement interdit d’y pénétrer), de leur parler du Dalai Lama et de leur en donner des images ?

Le film est cadré de manière à faire croire que la Française est seule parmi un peuple quasiment intouché, ce qui est une illusion car dans ces lieux grouillent de nombreux touristes, randonneurs, chercheurs et journalistes. Et les jeunes Tibétains n’aiment rien tant que faire sonner leur téléphone portable quand ils marchent dans les montagnes. Je le sais, j’ai dû supporter de la pop indienne dans les montagnes sacrées du Sichuan tibétain où je marchais moi aussi il y a quelques années.

Je ne sais ce qui est le plus embarrassant, dans ces quelques minutes de vidéo. Est-ce d’entendre Priscilla s’exclamer à voix haute : « Alexandra ! Nous y sommes ! » ? Est-ce d’entendre parler d’un itinéraire qui mêle aventure et « cheminement intérieur » ? Est-ce de la voir soigner un vieux ? Est-ce la voir faire des acrobaties comme dans un programme de télé-réalité ? Tout cela galvaude tellement l’idée du voyage.

Quand les « flics » empêchent l’équipe de télévision française de continuer la marche avec les Tibétains, Priscilla pleure devant la caméra en rageant : « Je les hais, putain, je les hais! » Ah oui, en effet, il ne fait pas de doute que notre aventurière ne mâche pas ses mots et qu’elle a le courage de ses opinions.

Il semble y avoir un grand affaiblissement du récit de voyage dans la génération des auteurs/réalisateurs qui sont nés dans les années 1970. Ma génération. Les uns et les autres mettent en avant un objectif humanitaire qui sert de paravent à toutes les putasseries. Du moment qu’on a un combat, qu’on  défend une cause, on prend le rôle de « chevalier blanc » que j’avais critiqué à propos de BHL et on a tous les droits narratifs.

Au fond, ce que fait Telmon au Tibet rejoint tout un courant d’écrivains voyageurs contemporains qui sont guidés par une vision du monde simpliste. Ce que j’ai écrit à propos d’une journaliste française dans le Xinjiang peut être réédité ici. C’est la pauvreté esthétique, historique conceptuelle des voyageurs humanitaires.

Mes derniers colocataires s’en vont

Après le Pakistanais, voilà que les deux Lettons quittent ma maison. Je me retrouve donc seul dans ce logement à deux étages.

J’ai l’impression d’être le vainqueur d’un jeu de téléréalité, où tous les candidats auraient été évincés les uns après les autres, par le décret implacable d’un public omniscient et invisible. J’ai gagné, mais qu’est-ce que j’ai gagné ? Le loisir de me prélasser sans ressentir dans la cage thoracique les boum-boum de la musique techno de mon voisin du dessous.

Le droit de ne pas retrouver la poêle à frire, tous les jours, déborder de frites et de reliefs d’oeufs au plat, sur une cuisinière dégueulasse.

Pour fêter cela, je vais délicatement débrancher le vieux four à micro-onde, et, religieusement, jeter cette merde infâme contre un mur de l’allée, derrière la maison. J’offre à la maison, et aux colocataires futurs, un nouveau four, rien que pour fêter tous ces départs.

Les Lettons ont trouvé une autre maison, dans un quartier plus riant, où ils pensent être heureux. Sans doute est-ce un peu plus cher, mais cela a bien plus de cachet. Ce qu’ils ne savent pas, mais il faut leur laisser la surprise, c’est que les maisons de ce coin sont très froides et bien plus humides que la mienne. Dès le mois d’août, ils seront dans l’obligation de chauffer, ils dépenseront des millions en fuel tout l’hiver, et ils auront la compagnie des limaces.

Et puis surtout, doux Lettons, où que vous mettiez vos pieds, à partir de maintenant, il vous faudra très sûrement laver vos casseroles, tirer la chasse d’eau et passer l’aspirateur.

De la Confluence à Cécilia

La Saône à Lyon 1

Depuis le quartier de la Confluence, qui se trouve, comme son nom l’indique, à la toute fin de la Saône, juste avant qu’elle ne se fonde amoureusement dans le cours viril du Rhône, le non moins viril sage précaire se prépare à remonter la Saône pour aller retrouver la féminine Cécilia, du côté de Vaise.

La Saône à Lyon 2

Cela constitue une très longue promenade puisqu’il s’agit de traverser la bonne ville de Lyon de part en part. Sans compter que le sage précaire a une valise qu’il traîne derrière lui.

La Saône à Lyon 3

Mais il fait beau, nous sommes au mois de mars, c’est le début du printemps. Et le plaisir de revoir ma ville natale au soleil rasant de fin d’après-midi me donne envie de marcher.

Le plaisir de revoir Cécilia aussi, qui est en train d’enregistrer de nouveaux audio-guides pour le musée des beaux-arts de Lyon. Le studio d’enregistrement se situe Quai Arloing. De là-bas, nous irons manger sur les pentes de la Croix-Rousse et nous irons chez elle, car elle est ma grande bienfaitrice lyonnaise.

Les côteaux de Saône m’ont toujours paru féériques, mystérieux. Ces clairières en terrasse, ces constructions suspendues, cette verdure et ces arbres. Il y a derrière ces espaces mélancoliques des histoires et des musiques déchirantes.

Il se trouve que j’ai ramoné les chaudières de certains de ces internats/couvents. Quand mon père garait la voiture dans la cour, qui donnait sur la Saône, il prenait toujours des minutes et des minutes pour trouver le gars qui avait la clé de la chaufferie, et moi, j’allais me rouler une clope sur un de ces murets, et je contemplais la rivière et la ville.

Un jour peut-être, il me faudra vivre dans une péniche. La vie en péniche me fait penser aux romans d’André Dhôtel, et c’est le métier de marinier que j’ai voulu faire quand j’ai quitté Lyon, dans les années 90. Finalement, j’ai choisi d’émigrer en Irlande, mais c’est passé de peu.

Sous les saules pleureurs du Quai de Saône, chaque Lyonnais a laissé des souvenirs amoureux, a emmené une belle étrangère et s’est permis des acrobaties inavouables.

Pour ma part, une jeune Finlandaise me faisait découvrir l’Europe du nord et cherchait à me persuader qu’il ne fallait pas la juger, que les quais de Saône étaient une exception dans sa vie.

La Saône à Lyon 8

Ce que Cécilia a envie de faire, avant d’aller manger, c’est de prendre « l’apéro ». Ah, cela fait si longtemps qu’on n’a pas pris l’apéro, tout simplement, sur une terrasse.

La Saône à Lyon 9

À partir d’ici, la lumière est si belle sur les façades et sur le fleuves que je vais me taire. Je laisse les images parler de cet après-midi de mars.

La Saône à Lyon 10

La Saône à Lyon 11

Quai Pierre-Scize

L'homme de la RocheL’homme de la RocheL’homme de la Roche
L'homme de la Roche

La Saône à Lyon 12

La Saône à Lyon 13

Deux tours pour faire une porte

Maquette confluence
Maquette confluence

On sait combien je suis attaché à l’idée de construire des tours, en France.

Assez de ces petits immeubles qui sont prétendument « à taille humaine ».

Assez de cette fichue « taille humaine ». Que les hommes gardent une taille humaine et que les monuments aient une taille monumentale!

Les aménageurs de Lyon-Confluence semblent avoir entendu en partie l’appel de la sagesse précaire. En partie seulement. Si cela n’avait été que de moi, on aurait fait de cette langue de terre un nouveau Manhattan, une jolie forêt de gratte-ciel, un parc urbain de toute beauté qu’on serait venu visiter de Pudong et d’Abou Dabi.

On n’érigera pas de forêt, mais l’intention est de placer, à l’entrée de la ville (où à sa sortie, selon d’où l’on vient) un couple de tours qui figureront à la fois la « porte sud » et l’aspect copulatoire des deux fleuves qui s’unissent.

C’est un pas dans la bonne direction. Nul doute que la présence de deux tours isolées donneront l’envie à des entrepreneurs audacieux d’en faire d’autres à côté. Avec des passerelles aériennes pour les relier les unes aux autres et marcher, ainsi, loin des voitures, dans les hauteurs de la capitale des Gaules.

Rêver de confluences

Une rêveuse devant un chantier de la Confluence
Une rêveuse devant un chantier de la Confluence

 Que deux grands cours d’eau se rejoignent, c’est déjà très beau et mystérieux, mais qu’une ville ait la possibilité d’aménager le quartier qui se situe à la confluence, c’est une chance unique, dans la vie d’un administré.

Qui chantera les rêves et les désirs des administrés ? Les sanglots et les éclats de rire des riverains d’arrondissement ? Qui saura tirer des larmes avec les dilemmes, les remords et les drames intérieurs des fonctionnaires lyonnais ?  

Tout le quartier sud de Lyon, depuis la gare Perrache jusqu’à la confluence du Rhône et de la Saône, sont en chantier. Il s’agit d’en faire un lieu d’habitation, mais aussi de « loisirs urbains » et de culture.

Le bassin, le "parc nautique" ou la "darse"

Ce que je regrette le plus, quand je me promène sur le chantier, et quand je regarde les films documentaires qui exposent le projet, c’est l’absence de création d’emploi. Pourquoi n’avoir pas mis des usines et des ateliers ? Ce quartier était voué au travail autrefois. Il y avait les docks et le marché de gros. C’était un quartier à forte culture ouvrière, dans une ville dont on oublie trop vite qu’elle fut un haut lieu ouvrier de France.

Au lieu de cela, on n’a pensé qu’à loger des familles qui auraient envie de promener leurs chiards et leurs chiens dans des parcs aérés. Je n’ai rien contre les familles, bien au contraire, mais pour qu’elles promènent leur chien et leurs états-d’âme, les familles, il faudrait d’abord leur donner du travail!

Je regrette vivement que les villes contemporaines se projettent comme lieu de loisir et de détente. Il faut pouvoir mélanger le travail et le loisir, je n’en démords pas. Dans ce quartier par exemple, plutôt que de prévoir partout les éternels « restaurants-cinéma-galleries-lieux culturels », qui ne devraient pas avoir cette dimension générique interchangeable, je préconise qu’on installe des usines et des laboratoires de recherche, axés sur les énergies renouvelables, ou sur n’importe quoi d’autre à la mode.

Cela ne signifie pas que je sois contre ce bassin qui a été creusé pour l’occasion.
Au contraire, je croyais que c’était la remise à neuf d’un ancien bassin industriel, comme il y en a dans les villes à canals et à docks. A Dublin par exemple, les bassins, entre le fleuve et les canaux, datent du XIXe siècle et sont de superbes lieux de vie et de travail. C’est sans aucun doute inspirés de ces villes portuaires que les architectes de Confluence ont voulu creuser ce bassin.
Oui, c'est une sorte de bassin
Oui, c'est une sorte de bassin

 On se demande ce qu’on y fera, cependant. J’espère qu’on pourra s’y baigner, parce que les étés à Lyon sont parfois très chauds. C’est peut-être là qu’il faudrait inventer des plages.

En attendant, cela crée un espace lumineux dans le quartier, reflétant le ciel, et il ne faut jamais se priver de réflexion, quand l’occasion se présente.

Ce qui me plaît surtout, c’est que ce bassin étant creusé, il sera toujours possible de reconvertir ce quartier en lieu de travail. En cas de nécessité, les bateaux pourront toujours accoster ici pour que les administrés, redevenus des dockers, ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être au fond de leur coeur, déchargent les marchandises  et chantent des chansons de marins. Lyon redeviendra un haut lieu de l’industrie, du commerce et des échanges. Et par ce biais, la ville redeviendra un lieu de rêve et d’évasion. On repensera à la mer, à l’Italie, à la Bourgogne et à la Suisse, on se retrempera dans l’aventure, mais en s’éloignant de cette conception « ville-parc » qui ne profite qu’à ceux qui ont déjà les moyens.

Logements bleus sur fond bleu
Logements bleus sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu
Logements verts sur fond bleu

 

Logements gris sur fond bleu
Logements gris sur fond bleu

Nouveautés sur La Précarité du sage

Récemment, lemonde.fr a changé la plateforme et l’administration de ses blog. Je ne doute pas que le but ait été d’améliorer le service. Je ne discute pas ces choses-là, moi.

Ce que je sais seulement, c’est que des billets apparaissent et disparaissent. Quand ils disparaissent, comme celui intitulé « Confluence », c’est qu’ils sont marqués comme étant « privés ». Je vais donc sur le Tableau de bord et je coche la case « public » pour le faire réapparaître. Mais il redevient « privé », faisant fi de ma volonté.

J’ai renouvelé l’opération plusieurs fois, mais rien n’y fit.

Une gentille commentatrice, Telma pour ne pas la nommer, a indiqué ce problème, à quoi j’ai répondu par commentaire. Et c’est mon commentaire qui a disparu lui aussi.

Inutile d’ajouter que je ne sais rien de ce qui se trame. Je suppose qu’il s’agit là d’un problème inévitable et inhérent aux changements de système.

Je prie pour ma part les « éventuels lecteurs » de ce blog (l’expression est de Michel Le Bris, elle m’amuse) de bien vouloir me pardonner pour ces inconvénients, qui ne sauraient durer au-delà d’une durée raisonnable.

Confluence

Situation de Lyon

Lyon n’est pas une ville importante pour la seule raison que j’y suis né. Cela seul suffirait à la placer sur la carte mondiale de la sagesse précaire, mais peu de monde y prêterait une attention soutenue.

Lyon est une ville dont la géographie est sublime et on le dit trop peu, car on dit trop peu de choses sur Lyon.

Lyon Confluence 1

Les rares fois que l’on parle de la géographie de Lyon, on parle de ses deux collines. Jules Michelet disait : la colline qui prie et la colline qui travaille. Celle qui prie, c’est la colline de Fourvière, d’où surgit la romantique basilique, éclairée dramatiquement pour donner à la colline un air de dessin de Victor Hugo. Celle qui travaille, c’est la Croix-Rousse, où les travailleurs de la soie, les « canuts », ont inventé une vie et une culture ouvrières uniques au monde : un art de la propriété, de l’organisation syndicale, de la presse et du divertissement qui mérite d’être étudié. Et je ne parle pas de l’art croix-roussien du soulèvement, de la fuite : les canuts ont su rendre fous des générations de gendarmes, avec leurs « traboules » en pente.

Alors Michelet avait raison, Lyon est bien la ville des deux collines. Mais Michelet était une sorte de génie, alors cela compte moins.

Lyon Confluence 2

Moi, qui ne suis pas un génie, je suis très impressionné par la situation fluviale de Lyon. Le Rhône et la Saône, ce ne sont tout de même pas des petits cours d’eau. Le Rhône, c’est la Suisse, ce sont les grands écrivains suisses, de Rousseau à Cingria, qui le chantent. Et la Saône, la Saône, c’est la magnifique Bourgogne et les Ducs d’Occident. Pour résumer, ces deux cours d’eau font la synthèse de tout le sud-est de la France.

Les docks de Lyon. XXe siècle

Et c’est à Lyon que la Saône et le Rhône se rencontrent, se mêlent et continuent leur route jusqu’à la méditerranée sous le nom de Rhône.

Il faut prendre la dimension de ce que cela représente. Les phénomènes fluviaux déterminent profondément les villes. Saint-Etienne par exemple, n’a pas de grand fleuve, mais son centre est traversé par la ligne de partage des eaux. Quand il pleut sur Sainté, les gouttes de droite vont rejoindre la mer, et les goutte de gauche se dirigent vers l’Atlantique. Des choses comme cela peuvent vous rendre fou.

Et la confluence alors, l’événement géographique de la confluence, cela vous fait devenir quoi ?

Précarité des administrations consulaires

J’ai eu l’occasion d’observer d’assez près comment pouvait fonctionner un consulat, quand je travaillais à l’université chinoise. Il n’y a rien de tel pour faire émerger des réflexion politiques et sociologiques. Comment le pouvoir est dilué, comment les choses sont gérées, comment des projets naissent, comment ils grandissent et comment ils meurent.

Dans une ville comme Shanghai, il y a un consul général, sous les ordres de je ne sais qui, peut-être l’ambassadeur.

Sous les ordres du consul, quelques attachés, à l’économie, à la culture, à la coopération universitaire, etc.

Sous les ordres de chaque attaché, quelques chefs de mission.

Sous la responsabilité des chefs de mission, des stagiaires non payés qui font un travail considérable (non, je n’ai pas dit que ce sont eux qui travaillent le plus, car je n’en sais rien.)

Par définition, le personnel consulaire est temporaire, les cadres restent quelques années et doivent laisser leur place. Dans ce que j’ai vu, les équipes qui se succèdent prennent un grand soin à laisser pourrir les projets mis en place par leurs prédécesseurs. Et le moment venu, leur porter un coup fatal.

Inversement, les équipes arrivantes aiment lancer de nouveaux projets qu’ils pensent meilleurs que les précédents, et dans la plupart des cas, les individus qui les mettent en oeuvre ne seront pas là pour voir s’ils aboutissent vraiment, ni pour en faire un vrai bilan.

En quatre ans, j’ai vu la valse des diplomates, des gens arriver, des gens partir, des programmes s’évanouir sans raison apparente, d’autres émerger sans réelle nécessité.

J’ai dû m’investir dans l’un d’eux, j’étais payé pour cela. Un programme intéressant, avec des étudiants passionnants, qui sont devenus des amis. Mais un programme sans objectifs précis, un programme bricolé, en devenir, ce qui le rendait encore plus attachant. Quelque chose que l’on pouvait façonner pour lui donner tel ou tel avenir.

Puis le consul a changé, mais ça n’a pas eu de conséquence, car l’attaché était toujours là. Puis l’attaché est parti, mais la chef de mission était toujours là pour porter le projet. Puis la chef de mission est partie, alors je me suis retrouvé seul avec mes valeureux étudiants, sans objectifs et sans feuille de route claire. Nous avons travaillé à vue, avec un certain plaisir, entre passion et découragement. Tous ces gens partis, ils ont été remplacés et, un an plus tard, la nouvelle équipe a prononcé l’arrêt de mort de ce programme.

Impression d’avoir travaillé pour rien. Impression de précarité. Me sont restés les étudiants, ce qu’ils m’ont apporté et ce que je leur dois.

Nicolas Bouvier à la télévision

En 1963, Nicolas Bouvier ne trouvait aucun éditeur pour L’Usage du monde. C’est grâce à sa famille et à ses connaissances qu’il va à la fois publier, toucher un prix littéraire et passer à la télévision.

Le « prix des écrivains genevois », Bouvier y soumet son manuscrit avant même d’être publié, et l’argent du prix doit servir à la publication. Dans le jury du prix, des gens qui connaissent Nicolas, dont son ancien professeur Jean Starobinski.

Enfin, la Télévision Suisse Romande (TSR) finit par inviter le gamin, auréolé d’un prix littéraire et d’un long voyage de trois ou quatre ans, de Genève à Tokyo. Cet entretien est superbe. D’une voix grave et lente, l’écrivain-voyageur vend sa marchandise avec énormément de talent. Il se montre un orateur de grande classe, un bagout que le sage précaire le plus « poudre aux yeux » quoi soit ne désavouerait pas. Il parle d’Asie centrale, de déserts, d’Iran, de structures patriarcales « à bien des égards satisfaisantes », et même du grand Hérodote, notre cher Hérodote.

Il baratine bien un peu, et c’est pour cela qu’on l’aime. L’écrivain du voyage doit être une sorte de baratineur, sinon, on n’y croit pas vraiment.

Bouvier était curieux de tout. C’était un esprit très ouvert sur les sciences et les techniques. Sur cette vidéo de 1976, de la TSR toujours, on le voit se soumettre à une expérimentation de laboratoire sur le sommeil. Il est présenté comme « écrivain » sans plus, une sorte d’inconnu qui doit avoir des problèmes de sommeil. On le prévient qu’on le réveillera en plein sommeil pour qu’il raconte ses rêves. « Vous tombez mal, dit-il, je ne me souviens jamais de mes rêves ».

On lui colle des fils électriques munis de capteurs sur toute la tête pour observer, par l’extérieur, les mouvements du cerveau. Les images, tout droit sorties des années 1970, sont horribles et fascinantes. On se croirait en pleine séance de torture.

Les moments de réveil sont atroces. Lumière blanche crue, et voix chuchotée. Bouvier, notre cher Bouvier, souffre le martyre, ne supporte pas la lumière et cherche à cacher sa tête, comme une taupe sortie de son terrier. Ce sont des images d’une violence étonnante. Une scène d’un autre âge.

Mais Bouvier s’exécute et raconte son rêve à voix très basse. Au deuxième réveil, il sera moins résistant et racontera avec plus de détails.

Ce qui frappe le plus, dans cette petite scène, c’est comment Bouvier met des mots, spontanément, sur des images étranges, qu’il faut décrire sans délai. Il fait preuve d’une précision qui laisse pantois. On le trouve là, filmé comme un bagnard, comme un rat de laboratoire, au travail avec les mots, comme il l’a été toute sa vie.

Au fond, cette expérimentation n’apprend pas grand chose sur le sommeil et est sans doute obsolète sur les questions du rêve. Mais elle se révèle un fabuleux et terrifiant agrandisseur de cette bête étrange, l’écrivain au travail.

La vie d’adulte de Neige

 

Le jour de mon anniversaire, Neige a annoncé sur son blog qu’elle était enceinte.

Le 6 mai, elle a annoncé qu’elle s’était mariée.

Tout le monde dit que ce sont de bonnes nouvelles, alors je fais pareil. Je congratule.

Plein de fleurs pour Neige de Nankin.