Nicolas Bouvier, écrivain orientaliste à tendances réactionnaires

Je voudrais ici expliquer un aspect du problème Nicolas Bouvier. L’écrivain-voyageur suisse est célébré à juste titre et La Précarité du sage en a toujours fait une de ses mascottes. Or, comme je lis tout ce qui se publie sur la littérature de voyage contemporaine, j’ai cru découvrir un complexe de problèmes concernant la réception des grands livres de voyage de Bouvier. La critique journalistique tend à paraphraser l’écrivain, la critique universitaire tend à faire fausse route et faire de Bouvier un auteur de gauche, ce qui conduit tout le monde à être aveugle sur le charme indicible qui se dégage de L’Usage du monde.

 Sur le même sujet, lire Nicolas Bouvier et l’aphasie de la critique.

La Précarité du sage, 2 juillet 2011.

Tout s’est révélé à moi quand j’ai lu les lettres qu’il écrivait dans sa jeunesse. Mais ne sautons pas les étapes et lisons les choses avec soin, car il n’écrit pas de la même manière, ni la même chose, à 18 ans, à 28 ans et à 48 ans.

La publication de la correspondance entre Nicolas Bouvier et son ami Thierry Vernet mettent en lumière l’éducation et les influences littéraires qui sont celles de l’écrivain, en dehors des réécritures auxquelles il procèdera à la fin de sa vie. Ce qui étonne le lecteur contemporain, c’est combien Bouvier reste profondément attaché à la littérature des années 1930, et combien peu concerné il se montre par les auteurs marquants de la modernité, que ce soit les Français (Sartre, Camus) ou les traductions étrangères (Kafka, Faulkner, Joyce, Hemingway). Les positionnements existentialistes sur l’engagement en littérature sont ignorés au point qu’il faut attendre 1961 pour que Bouvier découvre et lise Simone de Beauvoir, et peut-être aussi Jean-Paul Sartre.

De la même façon, tout porte à croire qu’il reste indifférent aux grands événements politiques et internationaux de l’après-guerre. La décolonisation passe inaperçu dans la correspondance autant que dans L’usage du monde. Seule une mention y sera faite dans Le poisson-scorpion, écrit dans les années 1980. Cela seul tord le cou à la tendance critique qui veut voir en Bouvier un auteur anti-impérialiste. Dans l’ensemble de son œuvre, Bouvier donne l’impression qu’il traverse des pays qui n’ont jamais été colonisés, et c’est une illusion qui fonctionne jusque chez les critiques postcolonialistes (cf. Siobhan Shilton : « Bouvier seems to avoid zones associated directly with colonialism », Studies in Travel Writing, 13, 4, p.353. Comment peut-elle écrire cela alors qu’il s’agit de l’Afghanistan, de l’Inde, de Ceylan et du Japon ? Ces pays ne sont-ils pas associés directement avec le colonialisme ?)

En revanche, le jeune Bouvier est émerveillé par le lyrisme des années 1930, que ce soit celui de Claudel ou celui de Céline, et il est très influencé par le récit colonial d’Henri Fauconnier, Malaisie (prix Goncourt 1930), auquel on doit en partie l’aspect « aphoristique auto-suffisant » (dixit Charles Forsdick) qui caractérise le style de L’Usage du monde. Il serait intéressant de faire une étude comparative de Malaisie et de L’usage du monde, tant il y a de similitudes dans les thèmes, les dispositifs narratifs, l’idéologie et le style même. Le couple d’amis voyageurs et le rapport à l’Asie « mère de l’Europe » ne sont pas les moindres. La présence des Européens en Asie, dans les deux cas, est perçue comme un mouvement vers le berceau de l’humanité, plutôt qu’en termes d’expansion économique, politique et militaire. Bref, le lecteur attentif perçoit une association avec Fauconnier qui montre chez Bouvier une fibre « année 30 » un peu consternante.

L’ « ailleurs » que cherchait Bouvier était informé par une littérature qui lui a inspiré des scènes et des commentaires où l’on reconnaît l’écho de sa tendance « anarchiste de droite ». Il donne voix à la tradition misogyne de cette tendance, au début de sa vie de voyageur dans son rapport aux féministes serbes : « j’aurais souhaité voir les femmes militer un peu moins et se soucier de plaire un peu plus » (Usage du monde, 92) et ce jusqu’à un colloque nord-américain, à la fin de sa vie, où il affronte « un groupe de bas-bleus dont le saphisme… rendait tout dialogue impossible » sur des questions d’éducation à propos desquels Bouvier se démarque « des auteurs aussi démodés que Frantz Fanon ou obscurs que Derrida » (« Histoires d’une image », in Œuvres, Gallimard, 2004). On ne fait pas moins progressiste.

Son absence d’engagement politique, alliée à son expérience de la guerre en pays neutre et à sa fréquentation assidue d’écrivains tels que Marcel Aymé, le conduisent à adopter une attitude vis-à-vis des victimes de la guerre qui confinent à la désinvolture : dans une auberge de Macédoine, une servante en haillons, que Bouvier compare à une « grosse truie », lui dit en allemand qu’elle a passé trois ans au camps de Ravensbrück. Cela inspire au voyageur une sentence littéraire de moraliste désabusé : « Le temps passe, la déportation devient une forme de voyage » (UM, 131-2). Il est vrai que les récits de déportation peuvent être considérés dans le cadre de la littérature des voyages, et qu’ils peuvent former une catégorie à part avec les récits de captivité et d’évasion, mais ce passage de L’Usage du monde ressortit visiblement à une provocation digne de celles des « hussards », qui partageaient avec Bouvier une même admiration pour Aymé, pour Fauconnier, pour Morand et pour Gobineau.

Pour ce qui est de son rapport à l’ « autre », et plus particulièrement les peuples rencontrés sur la route, Bouvier se révèle néo-orientaliste, ce qui contredit l’idée qui prévaut dans la critique, qu’il est un auteur de « l’anti-exotisme» (cf. Jacques Meunier, Le Monocle de Joseph Conrad, 1987).  Sa grande pérégrination vers l’Asie ne constitue pas seulement un déplacement spatial mais se situe aussi dans le domaine des représentations. Par son voyage, l’ambition de Bouvier est de retrouver une forme de continuité entre l’est et l’ouest, utilisant la figure de la « mère orientale », origine de l’Europe. La figure de « l’Orient » comme « mère de la civilisation » est précisément un topos de l’écriture des voyages depuis au moins Chateaubriand, et ramène Bouvier à l’orientalisme européen romantique. Or, Bouvier ne déroge pas à la règle non écrite des voyageurs orientalistes (tels qu’ils sont analysés par Edward Said), qui dressent, dans de nombreuses scènes hautes en couleur, un portrait de l’ « autre ». Chez Bouvier le « voyagé » s’oppose point par point à l’image que se fait Bouvier de l’ « Occidental », avec les risques d’essentialisation que cela comporte : « l’Asiatique assume son visage avec beaucoup plus de naturel que nous », écrit-il dans un texte tardif.

Il serait injuste et incorrect de désigner la littérature de Bouvier comme coloniale, mais il n’est sans doute pas erroné de relever en elle ce que François Hartog appelle une « rhétorique de l’altérité ». Si l’on s’en tient au premier chapitre de L’Usage du monde, consacré aux Balkans, cette rhétorique se déploie de manière à dépayser le lecteur francophone d’Europe de l’ouest, à le faire entrer dans un espace parallèle, qui soit à la fois un « monde neuf » (UM, 84) et une vie qui nous renvoie à un passé révolu, dont on a la nostalgie. Intitulé « Une odeur de melon », le chapitre commence à Belgrade et se termine à la frontière grecque. Le voyageur nous introduit dans une société non corrompue par l’industrialisation, préservée de notre morale étroite, une « civilisation dans sa fleur » (UM, 107), décrite et mise en scène comme l’inversion des sociétés ouest-européennes : alors que le chez-soi de Bouvier est une Suisse riche, propre, puritaine, où le plaisir est comptabilisé et le corps dévalué, le pays « voyagé » est pauvre, frugal, syncrétique et casuiste, opportuniste et généreux. A Belgrade, la « colline de l’Ukrainien » gravie « par des pieds nus, sondée par des regards brillants » (UM, 88), montre combien la pauvreté des Yougoslave est proportionnelle à l’intensité de leur valeur spirituelle. C’est cette frugalité qui permet aux voyageurs de faire des rencontres apparemment désintéressées : « les amis sortaient de terre sous nos pieds » (UM, 90), et c’est la même « indigence » qui fait considérer l’art avec « gravité », comme un « culte », ou un « exorcisme », à la différence de « chez nous », où l’art se réduit à de la « culture en pot », à du « jardinage intellectuel » (UM, 92). L’opposition binaire du type « nous et eux » est ainsi constamment reproduite, ce qui m’autorise à penser que Bouvier et Vernet veulent délibérément remettre au goût du jour l’orientalisme romantique dont ils sont de fervents lecteurs : « Sur le chemin du retour, j’ai acheté une grosse pâte d’amande, rose et huileuse. L’Orient quoi ! », ainsi s’exprime Vernet dans une lettre que Bouvier inclut dans L’usage du monde. Cette façon de s’exprimer, « L’Orient, quoi! », nous ramène en plein XIXe siècle, où les voyageurs européens étaient confiants, conquérants et inconsciemment colonialistes.

Réac, anar de droite, orientaliste, le tableau n’est pas fameux. Il a fallu que ça tombe sur moi, d’être le porteur d’un tel message. Je vais être critiqué pour cela mais j’ai l’habitude. Ce qu’il reste à faire, en l’occurence, c’est peut-être à déterminer dans quelle mesure ces élément réactionnaires sont à l’origine du charme indéfinissable du style de Nicolas Bouvier. Comme la truffe, si j’ose faire cette comparaison, qui tire son exceptionnelle étrangeté du fait que son goût rappelle des zones érogènes. Ou l’andouillette, qui n’est jamais si délicieuse que lorsqu’elle sent ce que l’on sait. Il y a quelque chose d’inavouable, parfois, à la base de ce qui nous fait rêver.

Nicolas Bouvier et l’aphasie de la critique

Ce qui frappe dans les publications critiques qui traitent de Nicolas Bouvier, c’est la résistance que sa prose semble exercer à la critique et à l’analyse. Dans les études qui lui sont consacrées, on constate que de nombreux critiques désirent rendre hommage plutôt que de rendre raison. Le numéro de la revue Europe dédié à Bouvier fait le constat de cette lacune critique : « de nombreuses lectures de Bouvier finissent par s’apparenter à une manière de paraphrase améliorée, comme si, presque par définition, les récits du Genevois se suffisaient à eux-mêmes ». Paraphrase améliorée, la formule de Daniel Maggetti est douloureuse car elle est très juste, et presque trop bien observée.

Critiquer l’œuvre de Bouvier semble donc tenir de la gageure, tant la parole critique se trouve désarmée, et doit résister à une tendance à l’exercice d’admiration, comme en témoigne cette autre préface, d’Hervé Guyader : « L’écriture de Bouvier est extrêmement travaillée, ciselée, superbement écrite. Maîtrisée, tendue, musicale. Elle nous reconduit au silence de sa lecture et de sa contemplation. » On baigne dans l’approximatif de la vénération, sans rien apprendre ni rien penser de nouveau (Bouvier écrit bien, bon.)

Il existe dès lors un risque de paralysie de la critique. Guyader parle avec raison d’un risque « de voir Bouvier transformé, défiguré, en une sorte de démiurge et de mythe », à quoi Christiane Albert fait écho en faisant de L’usage du monde un « livre-culte », une « Bible du voyageur », un « modèle du genre ». N’en jetez plus!

Nicolas Bouvier, 1987, par Erling Mandelmann

Il existe aussi de très bons articles, entendons-nous, mais à ma connaissance, rien qui éclaire vraiment les livres de Bouvier pour ceux qui, comme votre serviteur, les ont tous lus plusieurs fois, et les apprécient avec précision, si l’on peut dire. La bonne critique littéraire devrait expliquer les oeuvres de manière à faire atteindre au connaisseur un plan d’intelligibilité supérieure. Or, pour ce qui est de Bouvier, rien qui vous fasse voir ses écrits de manière neuve tout en étant indiscutable (comme Deleuze le fait avec Proust), rien qui vous en explique la substance de manière à vous faire comprendre tout un pan de la littérature (comme Todorov le fait de Jan Potocki). Bref, n’accablons pas trop les collègues, car non seulement sont-ils mes supérieurs hiérarchiques, mais en outre, il est peu probable que je sois jamais capable moi-même de faire mieux qu’eux.

Mon but n’est pas de contester l’admiration qu’inspire l’œuvre de Bouvier, bien au contraire. Je me vante plutôt de savoir admirer. Mais je crois qu’il faudrait trouver le moyen de comprendre ce qui déstabilise à ce point le discours critique dans la prose de Bouvier, afin d‘exprimer notre admiration de façon à rendre vraiment justice aux textes. Si on y parvient, alors il sera envisageable de proposer des axes d’analyse utilisables par la critique.

Il convient d’emblée de nuancer une certaine tendance de la critique (surtout là où règnent encore les cultural studies) qui consiste à faire de Bouvier un auteur exagérément progressiste. Autour du cercle de Liverpool, des universitaires de grand talent comme Charles Forsdick, Siobhan Shilton ou Margaret Topping ont pu faire passer les récits de voyage de Bouvier pour des alternatives à la litérature dominante en France, elle-même perçue comme binaire et néocoloniale. C’est à mon avis une grande erreur : Bouvier n’a rien d’un auteur alternatif (j’y reviendrai).

En fait,  une autre division doit être décelée à l’intérieur même du travail de Bouvier. Il s’agit d’une tendance réactionnaire d’un côté, et d’un autre côté, d’une créativité ouverte à ce que Gilles Deleuze appelle des « flux » et des « devenirs ». L’écriture de Bouvier explore des expérimentations littéraires qui exigent, pour les expliquer, la convocation de doctrines philosophiques contemporaines telles que la « visagéité », ou le « devenir-animal », alors même que ses modèles littéraires sont dépassés au moment où il écrit (sur cela aussi je reviendrai).

Il semble que la difficulté critique face à Bouvier provienne de cette paradoxale rencontre, dans le style même et le contenu de ces récits, d’un tropisme « vieille France » et d’une tendance, disons, révolutionnaire. Le lecteur a pourtant l’habitude de ces écrivains à la fois inouïs sur le plan stylistique et conservateurs sur le plan politique (on pense à Céline, que l’auteur de L’Usage du monde admirait), mais il y a chez Bouvier si peu d’outrance, et tant d’empathie pour les personnes et les territoires « voyagés », que le critique tend à occulter ce qui est pourtant récurrent dans l’ensemble de son œuvre : le fait que Bouvier soit un « écrivain de droite ».

Je sais que cette expression va choquer et peut-être même peiner certains lecteurs fervents de Bouvier, mais faites-moi l’honneur de m’écouter, et je ne désespère pas de vous convaincre et de le sauver à vos propres yeux.

Ce n’est pas pour déprécier cet écrivain que je dis cela, car j’adore ses livres, et ne me lasse pas de les relire. Mon but est de le débarrasser d’une aura de candeur et d’angélisme qui traîne autour de lui et qui est une des causes de l’aphasie critique à l’égard de son oeuvre.

Curriculum (5) Adieu Paris

Mon père n’était pas un mécréant, il s’adressait à Dieu toute la sainte journée , et la maison retentissait de ses appels tonitruants : « Nom de dieu de nom de dieu! » Et pour être sûr d’être bien entendu, il ajoutait : « Cré nom de dieu de bordel de merde! » Sans doute à cause de son extraction modestement agraire, il était plein d’admiration pour les gens qui avaient « réussi » et, en dehors de Dieu , il vénérait les notables , les ingénieurs , les patrons. Il parlait de ces gens là avec déférence et non avec familiarité comme il le faisait avec Dieu. Il était entré à la SNCF où il s’était épanoui. Je me demande s’il n’avait pas honte de ses origines paysannes, car lorsqu’il avait un contentieux avec l’un ou l’autre de ses enfants , ce qui n’était pas rare , il menaçait ainsi le fautif : « Si tu continues , tu finiras au tchu des vacs » ( comprenez : au cul des vaches ). Comme le font encore aujourd’hui les immigrés avec leur langue d’origine , mes parents avaient tendance à parler patois à la maison.

La SNCF était sa seconde famille. Il en parlait beaucoup, il connaissait le nom de toutes les gares et des embranchements , les horaires des trains , et plein de détails concernant la vie ferroviaire. Il nous racontait des anecdotes savoureuses , comme celle du père Vivi l’un de ses collègues cheminot à la gare d ‘Isigny , qui , non prévenu de la présence d’un grand chef dans les toilettes , et ayant besoin de la place , le presse de sortir en lui criant : « Alors t’es constipé , t’as bouffé du chocolat ? » Cette histoire, très moyennement drôle , mille fois répétée , faisait rire aux éclats mon père et ma mère ! Et cette autre qui provoquait l’hilarité générale : un voyageur Arabe entendant le contrôleur annoncer au micro : « La Roche Migennes , 3 minutes d’arrêt » , se lève et , très serviable propose ses services pour enlever la roche qui gêne. Ah ! , on savait rire à cette époque ! J’entendais dire que le train avait des problèmes en arrivant à Irun ( ce nom me faisait rêver ) , à la frontière espagnole , car l’écartement des rails était plus petit que chez nous . Je n’osais pas poser la question de peur d’être ridicule , mais je me demandais si c’était le train qu’on raccourcissait ou les rails qu’on allongeait pour que les voyageurs puissent continuer leur route.

C’est en me souvenant de tout cela avec une certaine émotion , que l’occasion me fut offerte au printemps 1962 de devenir cheminot comme mon père et peut-être , comme lui , faire carrière et regagner ainsi son estime.

La gare d’Austerlitz recrutait plusieurs personnes , niveau bac , libérées des obligations militaires. Réunion d’information et sélection des candidats. Vu ma filiation et mes quelques connaissances du milieu, (j’étais un des rares postulants à connaître le nom du directeur général : Louis Armand), je fus admis pour une période d’essai au service des renseignements téléphoniques. Je reçus un chaix tout neuf . Le chaix était notre bible . Ce gros catalogue contenait tous les horaires des trains en France et même en Europe , avec les tarifs selon que le voyage s’effectuait en 1ère , 2ème ou 3ème classe , ainsi que des tas de détails comme les correspondances , les temps d’arrêt , la restauration (wagon restaurant ou vente ambulante) , les réductions possibles , etc. Toutes ces informations correspondaient à des petits logos et des renvois en bas de page. Pas évident de s’y retrouver! Il m’aura fallu quelques jours avant d’être vraiment opérationnel.

Pour venir au travail à Austerlitz , je me déplaçais à pied , en prenant selon mon humeur , les quais rive droite ou rive gauche , après avoir traversé l’île de la cité ou l île St Louis. J’aimais changer de pont pour traverser la Seine ,mais celui qui avait ma préférence , c’était le pont d’Austerlitz car il me conduisait directement au jardin des plantes où je passais beaucoup de temps à flâner et à bouquiner.

Je ne trouvais ce travail ni enthousiasmant ni amusant , sauf à prendre des libertés avec les renseignements comme , par exemple suggérer à un voyageur dont la destination était Lille , d’aller plutôt , pour le même prix , vers une ville du sud où la météo était plus clémente. Quelque fois cela faisait rire , d’autres fois, non ! Contrairement à mon père , je ne m’épanouissais pas à la sncf , ni elle avec moi d’ailleurs . Ce qui devait arriver arriva : un jour , un client totalement dénué d’humour dénonça ma méthode à mes chefs , et pour la seule fois de ma vie , autant que je me souvienne , je fus viré.

Mon père n’en a jamais rien su , je pense qu’il en serait mort de honte !

Depuis mon arrivée à Paris, j’étais à l’affût d’une offre d’emploi en Afrique. Ce continent m’attirait : tout petit , je voulais être missionnaire au Congo, puis explorateur, ethnologue, etc. Hélas ! Je n’avais aucune qualification ni diplôme susceptibles d’intéresser un employeur. Et puis , miracle des miracles, quelques jours aprés mes exploits ferroviaires, me voilà embauché en tant qu’ hydrologue pour la Côte d ‘ Ivoire !

J’ai raconté dans un blog intitulé : « Drôle de bonhomme« , les circonstances rocambolesques dans lesquelles cela s’est passé. Je n’y reviendrai donc pas. Je ressens encore 50 ans après, des moments d’intense émotion , de liberté totale , de joie profonde liés à ce départ! Mon prochain métier sera donc hydrologue , métier que nous découvrirons ensemble , si vous le voulez bien.

Mais , quand même , quelle drôle d’idée d’envoyer un hydrologue dans une région où il ne pleut presque pas !

Curriculum (4) Paris 1961/1962, petits boulots

Vendre, ou plutôt essayer de vendre des aspirateurs tornado , ne fut pas une sinécure !
D’abord je n’ai jamais vu ce que cet appareil avait de révolutionnaire. Ensuite , la rémunération était basée uniquement sur les commissions et enfin ce produit était destiné aux particuliers qu’il fallait contacter directement en tapant à leur porte . Le premier jour , journée de « formation » , j’ai été accompagné par un chef . Lui portait la documentation et le bon de commande et moi l’aspirateur qui pesait son poids. Alternativement, nous frappions aux portes , et , lorsqu’elles s’ouvraient , il fallait débiter rapidement 2 ou 3 formules toute faites qui étaient destinées à rassurer le prospect. Ensuite il fallait s’arranger pour entrer , même sans y être invité . C’était parait-il la méthode américaine! Aprés c’est très simple , il suffit de faire une démonstration (une démonstration égale une vente, disaient-ils…)

Je peux témoigner que ce théorème n’avait rien de scientifique! En effet, après avoir sonné une bonne cinquantaine de fois à des portes qui s’entrouvraient et se refermaient illico, la méthode américaine ayant ses limites , nous avons pu tout de même effectuer 5 démonstrations qui n’ont donné lieu à aucune vente ! Bilan de la journée : quelques centaines de marches montées et descendues avec un aspirateur de plus en plus lourd , la peur de déranger et d’être mal reçu , rien d’amusant et zéro revenu… Un jour sans, commentera le chef! Je veux bien, mais en tout cas le lendemain sera un jour sans moi.

Ainsi se terminera ma brève carrière de vendeur d’aspirateurs.

De bonnes âmes autour de moi , considérant que je présentais bien et avais du bagout , me suggérèrent d’insister et d’essayer des produits plus nobles , genre encyclopédies ou assurances vie. Ce que je fis , mais qui ne fut guère plus concluant. Il était donc écrit que je n’étais pas fait pour ce métier , pas plus que je ne l’avais été pour celui de pilote ou de magasinier.

Qu’à cela ne tienne. Je me replonge dans les annonces de France-Soir. Un grossiste en fruits et légumes aux halles, à 2 pas de chez moi , recherche un manutentionnaire pour 2 mois. Travail : décharger les camions de cagettes et placer ces dernières sur des stands prévus à cet effet . Bon salaire , mais horaires ardus : 4 heures du matin / 9 à 10 heures selon les jours . C’était physique mais agréable , tout cela dans la bonne humeur et un brouaha sympathique. J’ai un grand souvenir de l’odeur des oranges que nous pouvions déguster sans modération . Quelque fois , à la pause , vers 7 heures , le patron nous offrait l’andouillette ou les tripes avec une bonne bouteille de vin blanc, en compagnie des forts des halles qui riaient fort et gras! La première fois , on préférerait un café , et puis on s’habitue et on en redemande !! On repartait au boulot en chantant…

Mon contrat terminé, je passe quelque temps à pérégriner dans Paris et à dépenser une bonne partie de l’argent gagné . Je rencontre dans un bar un type complètement fêlé. Ancien légionnaire viré de l’armée (je ne saurai jamais pourquoi), il est responsable de la sécurité dans une usine de banlieue. Il recherche des agents pour faire des rondes de nuit dans cette usine et pense que je ferais très bien l’affaire. Cela m’amuse et j’ai envie de voir comment cela fonctionne. En plus, ce travail de nuit est bien payé ! Dans l’usine sont installées dans des coins stratégiques, des boîtiers qu’on appelle mouchards. Armé d’une lampe torche et d’une petite clé alors que mon chef dispose d’un gros révolver à la ceinture, mon rôle est de tourner cette clé dans les dits mouchards toutes les 2 heures, et de faire un rapport circonstancié sur d’éventuelles anomalies que j’aurais pu constater lors de ma tournée. Comme vous le voyez , il s’agissait là d’une mission de confiance et à haute responsabilité! Je n’ai jamais repéré d’anomalies et me demande encore ce qu’il pouvait y avoir dans ces petites boîtes… J’ai dû passer une quinzaine de jours à cet endroit. Mon copain légionnaire , un jour , n’est plus revenu et ne m’entendant pas avec le nouveau chef, j’ai demandé mon compte et ne suis plus revenu moi non plus.

C’est ainsi que cela se passait à l’époque. Vous pouviez quitter sans problème votre employeur le soir et vous faire embaucher chez un autre le lendemain.

Bon, je m’aperçois que je suis très bavard ! A ce rythme là , il va falloir beaucoup de temps pour arriver à la retraite. Dans ce que j’écris , n’hésitez pas à lire seulement ce qui vous semble important si tant est etc., etc..

Curriculum (3) Automne 61/Printemps 62, Paris

En compagnie de 3 copains , libérés en même temps que moi des obligations militaires, je débarque à Paris, tout excité par cette nouvelle vie qui commence. Les uns reprennent leurs études , l’autre son métier. Ce dernier me propose de me faire entrer dans sa boîte comme aide magasinier, vous savez , ce fameux métier que j’ai pratiqué à l’armée… Je décline l’offre, car j’ai envie de découvrir d’autres horizons. Et puis , à cette époque , nous sommes en plein dans les « trente glorieuses », et le travail ne manque pas. Mais je ne me précipite pas pour en trouver , je veux d’abord m’imprégner de cette ville que je ne connais pas.

Je me baguenaude la journée entière et découvre avec émerveillement bâtiments et sites célèbres. J’espère toujours rencontrer des gens connus, ce qui m’est arrivé 2 ou 3 fois . Je trouve à me loger dans une chambre d’un hôtel douteux mais pas cher , dont la patronne , Hélène , a une jambe de bois ! Me voici donc un vrai Parisien , avec une vraie adresse à Paris et pas n’importe où : dans le Marais, le ventre de la capitale. J’habite au 4, rue des blancs manteaux dans le 4ème arrondissement. Je côtoie des gens bizarres dans ce quartier . Je découvre un autre monde cosmopolite fait de trafics divers , de prostitution , de proxénétisme . Tout semble louche . Je découvre que ma résidence est un hôtel de passe. Dans ce milieu interlope , je suis un peu perdu et en même temps ravi ! Hélène devient un peu la protectrice de ce jeune homme naïf et inconscient que je suis . Quand elle a trop bu , ce qui n’est pas rare , elle me raconte sa vie , ses illusions perdues , son « Paname », et elle pleure ! C’est émouvant comme une chanson d’Edith Piaf .

Ces quelques mois passés ici resteront parmi les meilleurs souvenirs de mes 20 premières années. J’y aurai découvert la chaleur humaine , l’entraide , la qualité des échanges basée sur la confiance. Beaucoup plus que le séminaire et l’armée réunis , cette période aura été un bel apprentissage de la vie et des vraies valeurs ! Quelques années plus tard , j’ai souhaité faire partager à Marie-Pierre cette tranche de vie. Hélas , tout le quartier avait été rasé , et nous n’avons pu retrouver la trace d’Hélène.

Fin de la séquence émotion.

A cette époque , Paris vivait au rythme des manifestations pour la paix en Algérie et des contre manifestations de l’O.A.S.. Il y eut les morts du métro Charonne , les accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie, les attentats contre le Général. Youri Gagarine s’envolait dans l’espace, brûlant la politesse aux Américains . Johnny chantait et tout le monde twistait. On commençait à entendre parler des Beatles. Et moi , je me décide à chercher du boulot. J’achète France-Soir et me plonge dans les 3 ou 4 pages d’annonces d’offres d’emploi . J’en repère une qui propose un bon salaire pour vendre des aspirateurs révolutionnaires… ça peut être amusant et rémunérateur .

J’ai rendez vous demain chez Tornado .

Curriculum (2)

L’humour n’est pas réservé aux Corréziens. Mon premier patron , bien qu’Alsacien , en était pouvu lui aussi . Il pratiquait en plus une certaine forme d’auto-dérision qui déteignait sur moi et me permettait de ne pas m’apitoyer sur mon sort . Monsieur Wuschlegger ( j’ai retrouvé son nom ) était féru de littérature policière et d’aventures . J’avais accés à sa bibliothéque , et dévorais littéralement les OSS 117 dont j’ai déja parlé mais aussi les séries noires , en particulier les oeuvres de Peter Cheney dont les héros me faisaient rêver.
Callaghan et Lemmy Caution menaient leur vie d’agent secret ou de détective sans se prendre au sérieux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, toutes les femmes leur tombaient dans les bras ! Ca me changeait du latin et du grec, de l’étude des évangiles, de la rhétorique et de la théologie ! Nous discutions de tout cela avec mon hôte qui n’avait pas la foi chevillée au corps . Nos échanges étaient trés enrichissants , pour moi tout au moins , et m’ont permis  d’acquérir un certain libre arbitre et la certitude que la fameuse citation de st Cyprien « hors de l’église , pas de salut », c’était pour le moins de l’embrigadement !

Je me suis un peu éloigné du sujet , mais j’y reviens .

Un jour , je tombe sur un livre intitulé : Jusqu’au bout avec nos Messerschmidt d’ un certain Adolph ( j ‘ai oublié son nom ) . Comme vous vous en doutez, il s’agit de l’histoire vraie d’un pilote de la Luftwaffe pendant la seconde guerre mondiale . Je ne sais plus très bien ce que raconte le livre en vérité , mais  j’ai retenu qu’il parle de ses combats sans haine et même avec respect pour les ennemis abattus . Il compte plus de 100 victoires et fume avec décontraction son cigare en plein vol ! Il devient un héros bien sûr , et comme tous les héros , il gagne toujours . A cette époque , ce genre de personnage me fascine. A lui , aussi je m’identifie…

C’est décidé : mon prochain métier sera pilote de chasse . Je serai l’ Adolf de l’armée de l’air française et vengerai accesoirement nos anciens soldats qui ont eu quelques déboires en 39-40 !

Eté 1958 : Le service militaire est de 27 mois , « événements » en Algérie obligent. A l’époque , ma conscience politique est plus qu’embryonnaire . Je fais part au capitaine du bureau de recrutement qui me reçoit , de mes intentions . Il me pose quelques questions et me dit qu’a priori , je peux prétendre être admis au concours d’entrée à l’école de pilotage. Je biche comme un pou !
« Subséquemment , me dit-il , et a contrario, vous devez prendre un engagement de 5 ans ou de 3 ans minimum , condition sine qua non pour la réalisation de votre projet ! Un peu inquiet tout de même , j’opte pour 3 ans…  Je ne suis pas particulièrement attiré par l’armée , mais il faut bien faire quelque chose , et puis pilote , comme me dit mon capitaine , ç’est pas comme bidasse ou trouffion , vous faites partie de l’élite , vous n’avez pas de contraintes , genre corvée de chiottes ! et en plus vous touchez une prime d’engagement.
Voilà un recruteur qui sait recruter ! Signez là , au bas de la page. Je signe !

Automne 1958 : Me voici donc militaire de carrière !

Aprés un certain temps d’enseignement militaire de base , (qu’on appelait les « classes »), je suis convoqué pour passer les tests préliminaires à la présentation au concours . En dehors des aptitudes physiques pour lesquelles je suis au top , on me demande de répondre à des questions ayant rapport aux mathématiques,  la trigonométrie , la géometrie , toutes disciplines considérées par les bon pères commes des matières mineures… Comment répondre à des questions qu’on ne comprend pas ? Je suis recalé d’office et on me conseille de me tourner vers une autre spécialité. Je ne serai donc pas pilote de chasse et curieusement , je ne suis pas déçu. J’avais rêvé, j’avais visé trop haut , c’est le cas de le dire, et je suis redescendu sur terre . Et puis comme disait mon père, ce héros : « Il ne faut pas péter plus haut que son cul. »

Malgré tout , je reste militaire de carriére puisqu’engagé volontaire. Je vais donc rester 3 ans dans ma nouvelle famille, à attendre que le temps passe . De nouveaux tests démontrérent formellement que mes aptitudes exceptionnelles devaient, pour le bien de tous, être exploitées dans l’intendance !!! Je devins donc fourrier (magasinier), ce qui n’est pas rien.

Ce métier dans le métier , sans me passionner , m’a bien amusé et m’a permis de gagner quelques sous. Mon chef , adjudant et poivrot notoire , s’était constitué un réseau de civils dans les bars proches de la caserne , auxquels il cédait à bas prix des treillis usagés ou des cigarettes non réclamées par les soldats . Il m’a mis dans la combine , et je peux dire que nous formions une sacrée équipe , l’adjudant et moi ! Pas trés moral tout cela , me direz vous. D’accord , mais l’armée, est-ce moral ? Et mettre à la poubelle et brûler des vêtements en état correct et des cigarettes non fumées , est-ce normal ? et moral ?

J’ai appris longtemps après que, la hiérarchie ayant eu vent de ce petit trafic , mon adjudant s’est retrouvé aux arrêts de rigueur ,et qu’on m’a recherché dans le civil , sans doute pour me faire subir le même sort !! Heureusement pour moi , j’étais au fin fond de l’Afrique !

Curriculum (1)

LA VIE PROFESSIONNELLE DE MON PERE PAR LUI-MEME

Mon père nous écrit, par moments, des nouvelles et des souvenirs. Il avait commencé un blog, qu’il a décidé d’arrêter, au profit d’emails collectifs.
J’héberge donc, avec sa permission, ses textes de souvenirs qui m’enchantent.
Pour lire l’ensemble de ses textes mis en ligne sur ce blog, il suffit de cliquer sur la catégorie qui porte son nom, Yves Thouroude.

A la question : « Que faisiez vous avant d’ être à la retraite ? », je suis souvent embarassé de répondre.

Mes interlocuteurs , eux , déclinent sans embarras et avec une certaine fierté leur ancien « métier » : enseignant, comptable, artisan, ingénieur , militaire , coiffeur , cultivateur , banquier , cadre à la sncf , cadre ici , cadre là , etc etc .. plus rarement médecin , notaire , cac 40 et encore plus rarement taxidermiste ou maréchal-ferrant . Pour la plupart , ils ont eu, la vie entière, la même activité, ils l ‘ont aimée et s’y sont épanouis.

Moi , non. Alors, lorsqu’on me pose la question , la réponse n’est pas toujours la même. Elle dépend de la personne demandeuse, de mon humeur. Cela peut être : ramoneur, chef d’entreprise, hydrologue, agent commercial, bûcheron, formateur , agent de renseignements , chasseur de crocodiles… Tout ceci est caïman exact et ces différentes activités m’ont permis en leur temps de me nourrir et plus tard de faire vivoter ma petite famille .

Mais ceci n’est pas très sérieux , et afin de soigner ma réputation , et ne pas faire honte à mes enfants (!) , j’ai décidé  de répondre comme tout le monde à la fameuse question .
J ‘ ai donc entrepris de faire appel à ma mémoire et d ‘ établir un curriculum vitae au sens premier du terme , c ‘est à dire un parcours de vie axé sur les activités et les petits boulots qui l’ont jalonnée jusqu’à ce jour. A partir de là , je trouverai peut-être la réponse satisfaisante qu ‘ attendent mes interlocuteurs , ce qui m ‘étonnerait beaucoup tout de même !
Si vous n’êtes pas trop pressés , je compte inclure dans ce c.v quelques anecdotes et les circonstances qui m ‘ ont amené à exercer telle ou telle activité .

Ma vie « active » à commencé début 1958 . J ‘ai 19 ans. Le contexte : séminariste en voie d’être ensoutanné , ( je vous raconterai un jour mes années séminaire), je prends peur et comprends subitement que la voie écclésiastique n ‘est pas la mienne. Je prends ma première décision d ‘ adulte : je m ‘enfuis ou tout comme et me réfugie dans le « cocon » familial. Mal m ‘en prend… Mon pére , sans doute déçu de ne pas compter parmi ses rejetons un futur prêtre , et qui sait , un évêque ? , me reçoit fraîchement et me dit en substance : « Puisqu’on t’a mis à la porte du séminaire, tu prends celle de la maison ». Dans sa grande bonté , il accepte que je passe la nuit à la maison !

Le lendemain matin , ne sachant que faire, je retourne à Bayeux , au séminaire avec ma petite valise en carton pour quérir de l ‘aide. Les portes ne s ‘ouvrent pas… C ‘est sans doute de cette époque qu ‘est née mon aversion pour les clés en général et les clés de portes en particulier ! Heureusement , parmi les « bons pères », un vrai bon s ‘aperçoit de mon désarroi et me prend provisoirement sous son aile . Il  me donne un peu d’argent et m’adresse à l ‘un de ses amis , directeur d’un collége agricole aux environs de Caen .
Et voilà comment je me suis retrouvé pion dans ce collège et que j ‘ai commencé à découvrir la vie en étant payé pour cela. Le seul souvenir que j ‘aie de cette première expérience, est celui du directeur qui avait un nom et un accent alsaciens , et qui , avec ses cheveux en brosse et sa moustache broussailleuse, ressemblait à Jean Bruce, le prolifique auteur des OSS 117 et de leur héros : Hubert Bonisseur de La Bath, auquel je m ‘identifiais…

Vous voyez, je n’ étais pas bien mûr pour affronter la vraie vie et je pense que je ne le suis toujours pas !
Bon , foin de misérabilisme , les épisodes suivantes sont moins tristes et tiennent plus du vaudeville que de la tragi-comédie…

Les raisons derrière les émeutes de Belfast

On se souvient que les émeutes ont eu lieu il y a exactement une semaine, lundi et mardi soir. Depuis, les journaux ont envoyé leurs reporters pour en savoir plus. Les journaux du dimanche ont donc donné leur version des faits.

Il faut préciser ici que les journaux dits « Tabloïd », qui sont de véritables torchons sous bien des apsects, sont aussi des vrais lieux d’information, si on sait les lire. Le tabloïd Sunday World, par exemple, emploie de vrais reporters, au courage réel et à la plume acérée, dont certains ont reçu des menaces de mort. La mise en page, pleine de photos trash et de gros titres sensationnels, donne à penser que l’article se limite à remuer la merde, mais ce serait une erreur de la penser. Il y a eu de véritables enquêtes, des sources vérifiées, des informateurs rencontrés, des informations croisées. En lisant plusieurs tabloïds, qui ont généralement des résultats un peu différents, le lecteur scrupuleux peut se faire une idée de la marche des événements, à condition de ne pas tout prendre au pied de la lettre.

Je résume donc. On croyait que les émeutes avaient été télécommandées par la « Bête de l’est », un membre du groupe terroriste UVF. Bon, mais est-ce bien vrai, et à quelle fin ? A ce jour, deux motivations principales semblent se dessiner, mais qui ne peuvent être, on le comprendra vite, que des faisceaux d’indices, non des informations définitives.

Premièrement, le gouvernement avait assigné la somme de quatre millions de livres sterling pour venir en aide à des quartiers défavorisés de Belfast. La priorité était donné aux quartiers qui sont à l’interface d’un lieu catholique et de rues protestantes. Mettre le feu à East Belfast permettait à l’UVF de faire pression sur les décideurs pour rediriger cette manne financière et créér les fameux « emplois communautaires » au sein de leur groupe. Il est probable que les groupes paramilitaires appréhendent ces emplois fictifs comme des pensions pour leurs cadres. Des travailleurs sociaux du quartiers ont déjà fait actes de pressions pour qu’ils dégagent, et certains ont purement et simplement démissionné pour laisse la place à des gens de la mafia locale.

Deuxièmement, les groupes protestants les plus radicaux sont en conflit contre la commission officielle des marches et parades. On sait combien les marches orangistes sont importantes dans les quartiers protestants, mais aussi combien elles créent de tensions quand elles passent à proximité des quartiers catholiques. La question des itinéraires est donc cruciale. S’il n’a pas été possible de trouver des itinéraires paisibles, c’est que les groupes les plus radicaux font pression contre cela. Ils ont leurs raisons que je n’exposerai pas ici. Toujours est-il que les émeutes de la semaine dernière seraient une piqûre de rappel violente, à l’approche du 12 juillet, pour que la commission ne se croie pas autorisée à faire ce qui lui semble bon impunément.

Ce sur quoi se rejoignent tous les journaux, jusqu’à présent, c’est que les émeutes vont reprendre et que l’été est promis à de grandes agitations.

Nu dans la maison

Je prends dangereusement l’habitude de vivre seul dans cette maison. Quand je rentre d’une longue balade dans les montagnes de Cave Hill, je me deshabille dans la cuisine, enfourne tous mes vêtements dans le lave-linge, et monte l’escalier, dans la tenue d’Adam, jusqu’à la salle de bains pour prendre ma douche sans autre forme de procès.

Tout ce qu’il faut espérer, c’est que ces habitudes ne perdurent pas, tête en l’air comme je suis, quand une ou deux personnes auront décidé d’emménager.

Mes propriétaires

J’aime voir arriver mes propriétaires. C’est un couple de retraités extrêmement gentils et ingénieux. Ils ont acheté cette maison à l’approche de la retraite, à la fin des années 90, et ils s’en occupent bien.

Au contraire de nombreux propriétaires, dès qu’il y a un problème dans la maison, ils accourent et le règlent. Pour donner un ordre d’idées, quand je suis arrivé, tout était refait plus ou moins à neuf. Or, depuis, les travaux se sont multipliés pour améliorer, bout à bout, le standing de l’habitat : deux chambres ont été repeintes, deux lits et deux moquettes ont été changés, le lino de la cuisine a été remplacé, un réfrigérateur et un lave-linge neufs achetés.

Le carrelage de la salle de bains a été refait, et comme il y a eu une fuite d’eau de la salle de bains vers la cuisine, ils ont travaillé sur la tuyauterie et sont sur le point de refaire le plafond de la cuisine.

Et je ne parle pas du travail de nettoyage qu’abat Florence, la véritable proprio. Elle n’hésite pas à prendre les unités de la cuisinière pour laver tout cela chez elle. Elle revient quelques jours plus tard avec les mêmes éléments si propres que je crois ne les avoir jamais vus tels moi-même. Elle me dit que la graisse accumulée par mes colocataires auraient pu causer un incendie.

Son mari, Philippe, ne possède rien. Il se limite à faire preuve de bon sens et de bonne humeur. Il apporte son flegme, son expertise d’ingénieur et son talent de bricoleur. Il sait tout faire, cet homme-là, dans une maison. Il bourre sa Mercedes d’outils de toutes sortes et il remet une maison en ordre de marche, avec modestie et patience. Quand nous avons assemblé les lits, achetés en pièce, je me suis permis de foutre un peu le boxon, de briser des rivets en bois, et Philippe a réparé mes fautes sans broncher.

Sur le plan du loyer, Florence est très arrangeante. Elle sait que le quartier laisse à désirer et que les colocataires ne se bousculent pas au portillon. Elle n’hésite pas à baisser le montant global du loyer pour que les départs de colocataires de soient pas trop lourds pour moi. Sa dernière trouvaille fut de me proposer de ne pas m’inquiéter pour la chambre du rez-de-chaussée, et de baisser le loyer au point que la maison pourrait bien devenir un petit havre de paix si j’arrive à trouver deux compères (ou deux commères) pas trop pénibles.

Mes propriétaires me donnent une image de ce que pourrait être l’harmonie du couple. Elle est un peu autoritaire, il est un peu dégagé et bonasse, ils sont d’accord sur tout. Ils ne se déprennent pas d’exquises manières britanniques, polies et humoristiques. Lui appelle sa femme « pet » (animal domestique, « mon poussin », « ma chatte », je ne sais ce que dirait un couple bourgeois pour faire l’équivalent ; « Pupuce » ? « Canaris » ?).

Quand ils viennent prendre leur loyer, ils s’assoient dans le salon, et nous parlons un peu. Ils font le détail de leurs soucis de santé. Il y a toujours un petit truc qui cloche. Une fois, c’est Florence qui avait une infection urinaire, et qui dut utiliser mes toilettes d’urgence. Une autre fois c’est Philip qui s’est détruit le genou droit en faisant du jardinage. Une autre fois, c’est l’opération des hanches de Florence.

Pendant que je peignais la chambre du premier étage, Philippe ne pouvait pas trop bouger, à cause de son genou, alors je l’ai interrogé sur son enfance. Philippe est anglais, né dans une ferme du nord, et qui a profité des bourses des années 50 pour faire des études d’ingénieur à Londres. Aujourd’hui, avec les frais d’inscription que connaissent les université britanniques, Philippe ne serait pas en mesure de faire des études au-delà du bac. A l’époque, il suffisait d’être accepté dans une université.

J’ai aussi fait parler Florence. Je leur ai demandé comment ils s’étaient rencontrés. Ils ont pris cette question le plus naturellement du monde, mais intérieurement ils ont dû se demander de quoi se mêlait cet intrusive Frenchman. Elle a répondu avec le plus grand calme : ils avaient des amis en commun qui les ont invités à une sage party le soir de la Saint Patrick. Philip habitait à Belfast à l’époque, c’était avant les Troubles. Un soir de Saint Patrick ? « Comme c’est romantique », me suis-je exclamé.

« Pas vraiment, a rigolé Florence. Mais au moins, nous ne nous sommes pas rencontrés dans un pub. » C’est déjà ça.