Je voudrais ici expliquer un aspect du problème Nicolas Bouvier. L’écrivain-voyageur suisse est célébré à juste titre et La Précarité du sage en a toujours fait une de ses mascottes. Or, comme je lis tout ce qui se publie sur la littérature de voyage contemporaine, j’ai cru découvrir un complexe de problèmes concernant la réception des grands livres de voyage de Bouvier. La critique journalistique tend à paraphraser l’écrivain, la critique universitaire tend à faire fausse route et faire de Bouvier un auteur de gauche, ce qui conduit tout le monde à être aveugle sur le charme indicible qui se dégage de L’Usage du monde.
Sur le même sujet, lire Nicolas Bouvier et l’aphasie de la critique.
La Précarité du sage, 2 juillet 2011.
Tout s’est révélé à moi quand j’ai lu les lettres qu’il écrivait dans sa jeunesse. Mais ne sautons pas les étapes et lisons les choses avec soin, car il n’écrit pas de la même manière, ni la même chose, à 18 ans, à 28 ans et à 48 ans.
La publication de la correspondance entre Nicolas Bouvier et son ami Thierry Vernet mettent en lumière l’éducation et les influences littéraires qui sont celles de l’écrivain, en dehors des réécritures auxquelles il procèdera à la fin de sa vie. Ce qui étonne le lecteur contemporain, c’est combien Bouvier reste profondément attaché à la littérature des années 1930, et combien peu concerné il se montre par les auteurs marquants de la modernité, que ce soit les Français (Sartre, Camus) ou les traductions étrangères (Kafka, Faulkner, Joyce, Hemingway). Les positionnements existentialistes sur l’engagement en littérature sont ignorés au point qu’il faut attendre 1961 pour que Bouvier découvre et lise Simone de Beauvoir, et peut-être aussi Jean-Paul Sartre.
De la même façon, tout porte à croire qu’il reste indifférent aux grands événements politiques et internationaux de l’après-guerre. La décolonisation passe inaperçu dans la correspondance autant que dans L’usage du monde. Seule une mention y sera faite dans Le poisson-scorpion, écrit dans les années 1980. Cela seul tord le cou à la tendance critique qui veut voir en Bouvier un auteur anti-impérialiste. Dans l’ensemble de son œuvre, Bouvier donne l’impression qu’il traverse des pays qui n’ont jamais été colonisés, et c’est une illusion qui fonctionne jusque chez les critiques postcolonialistes (cf. Siobhan Shilton : « Bouvier seems to avoid zones associated directly with colonialism », Studies in Travel Writing, 13, 4, p.353. Comment peut-elle écrire cela alors qu’il s’agit de l’Afghanistan, de l’Inde, de Ceylan et du Japon ? Ces pays ne sont-ils pas associés directement avec le colonialisme ?)
En revanche, le jeune Bouvier est émerveillé par le lyrisme des années 1930, que ce soit celui de Claudel ou celui de Céline, et il est très influencé par le récit colonial d’Henri Fauconnier, Malaisie (prix Goncourt 1930), auquel on doit en partie l’aspect « aphoristique auto-suffisant » (dixit Charles Forsdick) qui caractérise le style de L’Usage du monde. Il serait intéressant de faire une étude comparative de Malaisie et de L’usage du monde, tant il y a de similitudes dans les thèmes, les dispositifs narratifs, l’idéologie et le style même. Le couple d’amis voyageurs et le rapport à l’Asie « mère de l’Europe » ne sont pas les moindres. La présence des Européens en Asie, dans les deux cas, est perçue comme un mouvement vers le berceau de l’humanité, plutôt qu’en termes d’expansion économique, politique et militaire. Bref, le lecteur attentif perçoit une association avec Fauconnier qui montre chez Bouvier une fibre « année 30 » un peu consternante.
L’ « ailleurs » que cherchait Bouvier était informé par une littérature qui lui a inspiré des scènes et des commentaires où l’on reconnaît l’écho de sa tendance « anarchiste de droite ». Il donne voix à la tradition misogyne de cette tendance, au début de sa vie de voyageur dans son rapport aux féministes serbes : « j’aurais souhaité voir les femmes militer un peu moins et se soucier de plaire un peu plus » (Usage du monde, 92) et ce jusqu’à un colloque nord-américain, à la fin de sa vie, où il affronte « un groupe de bas-bleus dont le saphisme… rendait tout dialogue impossible » sur des questions d’éducation à propos desquels Bouvier se démarque « des auteurs aussi démodés que Frantz Fanon ou obscurs que Derrida » (« Histoires d’une image », in Œuvres, Gallimard, 2004). On ne fait pas moins progressiste.
Son absence d’engagement politique, alliée à son expérience de la guerre en pays neutre et à sa fréquentation assidue d’écrivains tels que Marcel Aymé, le conduisent à adopter une attitude vis-à-vis des victimes de la guerre qui confinent à la désinvolture : dans une auberge de Macédoine, une servante en haillons, que Bouvier compare à une « grosse truie », lui dit en allemand qu’elle a passé trois ans au camps de Ravensbrück. Cela inspire au voyageur une sentence littéraire de moraliste désabusé : « Le temps passe, la déportation devient une forme de voyage » (UM, 131-2). Il est vrai que les récits de déportation peuvent être considérés dans le cadre de la littérature des voyages, et qu’ils peuvent former une catégorie à part avec les récits de captivité et d’évasion, mais ce passage de L’Usage du monde ressortit visiblement à une provocation digne de celles des « hussards », qui partageaient avec Bouvier une même admiration pour Aymé, pour Fauconnier, pour Morand et pour Gobineau.
Pour ce qui est de son rapport à l’ « autre », et plus particulièrement les peuples rencontrés sur la route, Bouvier se révèle néo-orientaliste, ce qui contredit l’idée qui prévaut dans la critique, qu’il est un auteur de « l’anti-exotisme» (cf. Jacques Meunier, Le Monocle de Joseph Conrad, 1987). Sa grande pérégrination vers l’Asie ne constitue pas seulement un déplacement spatial mais se situe aussi dans le domaine des représentations. Par son voyage, l’ambition de Bouvier est de retrouver une forme de continuité entre l’est et l’ouest, utilisant la figure de la « mère orientale », origine de l’Europe. La figure de « l’Orient » comme « mère de la civilisation » est précisément un topos de l’écriture des voyages depuis au moins Chateaubriand, et ramène Bouvier à l’orientalisme européen romantique. Or, Bouvier ne déroge pas à la règle non écrite des voyageurs orientalistes (tels qu’ils sont analysés par Edward Said), qui dressent, dans de nombreuses scènes hautes en couleur, un portrait de l’ « autre ». Chez Bouvier le « voyagé » s’oppose point par point à l’image que se fait Bouvier de l’ « Occidental », avec les risques d’essentialisation que cela comporte : « l’Asiatique assume son visage avec beaucoup plus de naturel que nous », écrit-il dans un texte tardif.
Il serait injuste et incorrect de désigner la littérature de Bouvier comme coloniale, mais il n’est sans doute pas erroné de relever en elle ce que François Hartog appelle une « rhétorique de l’altérité ». Si l’on s’en tient au premier chapitre de L’Usage du monde, consacré aux Balkans, cette rhétorique se déploie de manière à dépayser le lecteur francophone d’Europe de l’ouest, à le faire entrer dans un espace parallèle, qui soit à la fois un « monde neuf » (UM, 84) et une vie qui nous renvoie à un passé révolu, dont on a la nostalgie. Intitulé « Une odeur de melon », le chapitre commence à Belgrade et se termine à la frontière grecque. Le voyageur nous introduit dans une société non corrompue par l’industrialisation, préservée de notre morale étroite, une « civilisation dans sa fleur » (UM, 107), décrite et mise en scène comme l’inversion des sociétés ouest-européennes : alors que le chez-soi de Bouvier est une Suisse riche, propre, puritaine, où le plaisir est comptabilisé et le corps dévalué, le pays « voyagé » est pauvre, frugal, syncrétique et casuiste, opportuniste et généreux. A Belgrade, la « colline de l’Ukrainien » gravie « par des pieds nus, sondée par des regards brillants » (UM, 88), montre combien la pauvreté des Yougoslave est proportionnelle à l’intensité de leur valeur spirituelle. C’est cette frugalité qui permet aux voyageurs de faire des rencontres apparemment désintéressées : « les amis sortaient de terre sous nos pieds » (UM, 90), et c’est la même « indigence » qui fait considérer l’art avec « gravité », comme un « culte », ou un « exorcisme », à la différence de « chez nous », où l’art se réduit à de la « culture en pot », à du « jardinage intellectuel » (UM, 92). L’opposition binaire du type « nous et eux » est ainsi constamment reproduite, ce qui m’autorise à penser que Bouvier et Vernet veulent délibérément remettre au goût du jour l’orientalisme romantique dont ils sont de fervents lecteurs : « Sur le chemin du retour, j’ai acheté une grosse pâte d’amande, rose et huileuse. L’Orient quoi ! », ainsi s’exprime Vernet dans une lettre que Bouvier inclut dans L’usage du monde. Cette façon de s’exprimer, « L’Orient, quoi! », nous ramène en plein XIXe siècle, où les voyageurs européens étaient confiants, conquérants et inconsciemment colonialistes.
Réac, anar de droite, orientaliste, le tableau n’est pas fameux. Il a fallu que ça tombe sur moi, d’être le porteur d’un tel message. Je vais être critiqué pour cela mais j’ai l’habitude. Ce qu’il reste à faire, en l’occurence, c’est peut-être à déterminer dans quelle mesure ces élément réactionnaires sont à l’origine du charme indéfinissable du style de Nicolas Bouvier. Comme la truffe, si j’ose faire cette comparaison, qui tire son exceptionnelle étrangeté du fait que son goût rappelle des zones érogènes. Ou l’andouillette, qui n’est jamais si délicieuse que lorsqu’elle sent ce que l’on sait. Il y a quelque chose d’inavouable, parfois, à la base de ce qui nous fait rêver.


