Mon amour des fleurs me rend bavard, c’est ainsi, mais c’est peut-être aussi un effet de la bicyclette. Quand on fait beaucoup de sport, on sécrète je ne sais quelle hormone qui fait penser et qui fait parler.
En fin d’après midi, je suis parti à vélo au parc Dixon, sur les hauteurs du sud de Belfast, sans savoir que c’était si loin. je voulais voir les roses de la « Semaine de la rose ». Comme c’était loin et haut, j’ai beaucoup sécrété.
Au retour, c’était pire, car j’ai suivi la rivière Lagan pour rentrer chez moi. Et comme je me suis trompé de direction, j’ai pédalé, en bon abruti que je suis, jusqu’à la ville de Lisburn, située à une petite vingtaine de kilomètres de chez moi. Il était près de 19h30 quand je m’en aperçus et que je dus faire, sous la pluie, lesdits vingt kilomètres. Je peux garantir que j’ai sécrété infiniment.
Heureusement, mon appareil photo/caméra tomba hors d’état de nuire en déclarant une batterie faible. J’aurais filmé mon retour et j’aurais commenté, au grand damn des lecteurs patients de ce blog.
Notre fête nationale tombe au bon moment. Le 14 juillet, c’est deux jours après les marches orangistes du 12, qui marquent l’attachement des protestants au monarque du Royaume-Uni. Les républicains peuvent en profiter pour leur faire un pied de nez en fêtant la prise de la Bastille et la chute de la monarchie française.
Les nationalistes d’Irlande du nord ne cherchent pas à se rapprocher de la France, mais à célébrer une révolution républicaine, cela est sensé. Vieux pub à la mauvaise réputation, le Kelly’s Cellar organise un 14 juillet très sympathique. Les fanions tricolores sont en fait ceux que les loyalistes mettent dans les rues de leur quartier pour rappeler les couleurs de l’Union Jack. Bel exemple de détournement d’objet culturel et politique. Les gens se déguisent en ce qu’ils imaginent être des Français : pulls marins, bérets basques, moustaches, bas résilles, maquillage outrancier. Vin rouge gratuit, mes amis, et musique des années 40 et 50 toute la nuit.
Du reste, si je puis me permettre de ramener ma science, les premiers républicains irlandais, qui venaient de la province d’Ulster et qui étaient presbytériens, soutenaient la France libérale, et avaient obtenu son soutien pour une révolution, en 1798, qui fut un échec. Quand le leader, Wolfe Tone, fut arrêté, il prétendit servir dans l’armée française.
Quand on y pense, comme le monde eût été différent si cette révolution avait rencontré le succès. L’Irlande serait aujourd’hui une république bien plus proche de la France qu’elle ne l’est. Au XIXe siècle, lors des famines, les émigrants irlandais en Amérique et en Australie auraient parlé français et se seraient alliés aux autres francophones d’Amérique, ceux qu’on appelle les Québécois et que nous avons abandonnés comme des salauds lorsqu’ils avaient besoin de nous.
Bon, je m’emporte sans doute. Le monde n’eût peut-être pas été si différent. En revanche, dans une Irlande républicaine les catholiques n’auraient pas été exclus du pouvoir et n’auraient pas été mis en demeure de se convertir. Le corps de la population serait resté catholique mais à la française, en s’éloignant du pape. La laïcité serait telle que les protestants et les catholiques auraient fini par se retrouver dans la citoyenneté nationale. Le pays serait certainement divisé, mais pour des raisons sociales seulement.
Nous célèbrerions le 12 juillet aussi, non pour souligner la prédominance des protestants, mais pour rappeler le libéralisme de Guillaume d’Orange, que nous verrions comme un proto-républicain… Cela a-t-il du sens, tout ce que j’écris là ?
Pour y voir plus clair, lire l’article de l’ami Pierre dans rue89. Il y était et il a fait des recherches.
Cette année, plutôt que de les appeler les « marches orangistes », les « parades », ils ont voulu donner à cet événement un aspect plus ouvert sur le monde, plus cool, plus jeune, plus international. Ils l’ont marchandisé sous le titre d’Orange Fest. « Fest » comme « festival ». C’est l’époque des festivals, des grands rassemblements populaires où l’on s’amuse, il était donc normal que les orangistes, pour donner une meilleure image d’eux, cherchent à s’y associer.
Les jeunes casseurs de la communauté catholiques, qui se disent républicains par défaut, ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont repris des affrontements avec les forces de l’ordre. En conséquence de quoi, les images qui prévalent dans la presse et les journaux télévisés sont des images de haine et de violence sectaire, non de célébration culturelle familiale.
La presse d’aujourd’hui est dans l’affliction. Il n’y a pas eu de mort, c’est déjà ça. Mais ce qui domine, c’est un ras-le-bol absolu.
C’est ça la politique. Il faut se coltiner la violence de gens qu’on ne sait pas comment maîtriser. On sait d’expérience que la répression violente ne sert à rien et qu’il faudra, malgré la lassitude, reprendre des positions de dialogue.
Quand je suis rentré chez moi, dans la nuit du onze au douze juillet, j’ai compris que le calme qui avait régné n’était qu’illusion. Je n’ai pas filmé ce que j’ai vu, des individus à terre, des hommes qui couraient ignorant les appels de riveraines au calme. Une femme en larme assise sur le trottoir. Les journaux du lendemain me diront que Belfast a encore connu des violences, dans d’autres quartiers, et surtout dans les quartiers dits « interface », où catholiques et protestants tentent de cohabiter.
Le quartier où j’habite est presque entièrement protestant, grâce à quoi il n’y a pas de violence. Il n’y a pas de dialogue non plus. Il n’y a peut-être pas d’issue, en fin de compte. Cette année, sur le site de l’hôpital, le bûcher avait été attaqué et brûlé par des catholiques, à la différence de l’année dernière où ils n’avaient réussi qu’à voler les drapeaux.
Le long de Donegal Road, dans le sud de Belfast, plusieurs sites proposaient des réjouissances sectaires et familiales. Quatre ou cinq bûchers avaient été érigés, plantés de drapeaux irlandais et de messages de haine en direction de l’IRA.
L’ambiance était beaucoup plus calme que l’année dernière, et ce pour plusieurs raisons que nous essayâmes de détailler : la coupe du monde de football venait de se terminer le soir même avec la victoire des Espagnols sur les « oranges » hollandais ; la lassitude de cette célébration ; les violences récentes ; l’absence de diversions organisée par les autorités qui, l’année dernière, avaient essayé de détourner l’attention du peuple et des médias par des bûchers officiels allumés la veille des « vrais » bûchers (machination qui avait peut-être exaspéré les militants loyalistes et mis leur volonté festive en incandescence)…
Au bout de Donegal Road, le rond-point de Broadway marque la fin du Village et le début du quartier catholique Falls. Il y avait des émeutes, ici, la semaine précédente, et la police s’y était installé pour éviter tout contact entre communautés. la fête ici, était un peu lugubre. Tina Turner n’était même pas le pire morceau de musique. Un sommet de vulgarité fut atteint avec une version techno de la Lettre à Elise. Seule une jeune femme à l’ample chevelure noire et à la peau blanche relevait le niveau avec un art de la danse joyeux, harmonieux et exhibitionniste. Le reste de la population essayait de s’amuser, mais quand il y a de la gêne, comme disent les anciens, il n’y a pas trop de plaisir. La gêne venait, non pas de la police et des citoyens qui nous empêchaient d’aller vers le rond-point de Broadway, mais du risque d’affrontement qui pesait sur les épaules de chacun. Tous se souvenaient des violences de la semaine passée. Ils étaient là, ce soir, par militantisme et par devoir, plus que par plaisir. Il était question de démontrer aux républicains qu’on n’avait pas peur, qu’on était toujours maître chez soi, et que rien n’empêcherait de danser sur la Lettre à Elise.
C’est à mon retour que je vis une population passablement en émoi, ce qui n’empêchait pas quelques jeunes couples de se rouler des pelles.
Le rond-point de Broadway a bien été le théâtre d’affrontements, plus tard dans la nuit. Le Belfast Telegraph daté du 12 juillet fait état de projections de cocktails Molotov et même de tirs d’armes à feu, blessant 13 policiers sur le rond-point. Dans l’ensemble de la ville, c’est 27 membres des forces de l’ordre qui ont été blessés, selon le même quotidien.
Dans cette vidéo, les secousses infimes viennent des mouvements intérieurs de mon corps. J’ai posé la caméra sur un livre, lui-même placé sur mon torse. Les rythmes du graphisme de Michaux sont donc redoublés des rythmes de mon coeur.
L’imaginaire enfoui d’un homme défile devant nos yeux, imaginaire capté et mis en brochette. Ni abstraits ni figuratifs, ces dessins font penser à des lettres, des idéogrammes, des signes, des animaux, des insectes. Comme dans les manuels de chinois, des passages sont créés entre des actions d’hommes et des signes. Parfois, ce sont les signes qui redeviennent actions et choses. Michaux se promène à la lisière du sens et de la matière, de l’écrit et du visuel, de l’incorporel et des corps.
On pense à des images de cauchemar, à des dessins de fous, d’enfants, de drogués. On pense à des peintures rupestres, à des classifications d’histoire naturelle, à des alphabets de peuples anciens, à des mouvements de danse.
Dès la première page, l’influence de la culture chinoise se fait sentir. Le trait qui rappelle le chiffre 1 du mandarin, mais aussi les signes posés en lignes, dont l’illettré ne sait s’ils se lisent à l’horizontale ou a la verticale. Si certaines pages sont des lignes horizontales, d’autres s’appréhendent en colonnes, commes les poèmes de chinois classique. Michaux utilise son illettrisme en art.
Lévi-Strauss raconte, dans Tristes tropiques, qu’un chef Nambikwara prit un stylo et traça des lignes compliquées qui ressemblaient à l’écriture de l’ethnologue. Ce dernier faisait semblant de comprendre, et, devant les membres du village impressionnés, le chef montrait qu’il possédait le pouvoir magique du Blanc. Il avait transformé son illettrisme, il n’était plus tout à fait illettré.
Michaux fait de nous des illettrés. Il nous ramène à l’état d’enfance, où nous pratiquions la lecture sans savoir lire. L’époque où nous regardions les images, et suivions les lignes d’écriture du doigt en prétendant savoir ce qu’elles racontaient.
L’été, on aime se déguiser, on aime défiler ensemble, en aime bomber le torse et montrer à la société de quel bois on se chauffe.
J’aime traverser le campus universitaire à l’époque de la remise des diplômes. La bonne société de Belfast vient célébrer la réussite de sa descendance. La bonne société vient surtout se contempler et se rassurer sur sa distinction. On se contemple en majesté dans ce temple qu’est l’université. Prendre des photos de ses enfants, c’est aussi prendre en photo l’ensemble de la classe sociale que l’on se plaît à incarner. Ici, au Royaume-Uni, les frais d’inscription sont très élevés, et faire des études est un luxe. La robe colorée que l’on porte le jour de la remise des diplômes est donc l’équivalent des plumes et des tatouages des Bororo : ils aident l’individu à habiter son rôle, sa fonction et sa place dans le groupe.
Au même moment, dans le quartier populaire du Village les loyalistes défilent aussi, se déguisent aussi, mais sans que le déguisement montre une supériorité de classe. Il s’agit surtout d’un sentiment d’apartenance à un territoire, un quartier, une communauté. Les individus n’habitent aucun rôle, aucune fonction, ils sont sans rang, alors ils se déguisent.
Les uns défilent en silence, les autres au son du tambour et des flûtes. Les uns sont filmés et photographiés par la presse, les autres ignorés et, si possible, dissimulés.
Les roses de Belfast sont magnifiques. Au jardin botanique, qui jouxte le campus de Queen’s, une impressionnante roseraie expose les créations d’un botaniste nord-irlandais qui, après la guerre, s’est déchaîné. Il a excellé, ce me semble, dans l’évolution des couleurs sur la même fleur. Celle de la photo ci-dessus tend vers le rouge à mesure qu’elle s’ouvre. Et en profondeur, elle est d’un doré dont je n’ai pas réussi à rendre l’intensité.
Les fleurs de Queen’s, elles aussi, sortent aussi de leur bibliothèque pour montrer leur robe de lauréat. Elles viennent d’être diplômées de l’université et elles défilent au sein même du campus pour une cérémonie qu’elles se remémoreront toute leur vie.
Elles se font photographier par papa et maman, et elles s’assurent d’avoir un compagnon. Je remarque qu’il y a une espèce d’harmonie familiale qu’on essaie d’exhiber devant le groupe social : les deux parents qui ont financé les études, et une compagne ou un compagnon, qui prennent la fonction, sur la photo, de futur co-géniteur.
Dans le même temps, début juillet, pas si loin des roses des beaux quartiers, les orangistes des quartiers protestants se préparent aux célébrations du 12 juillet. Le bûcher de la rue Donegal a été attaqué récemment, par de jeunes catholiques. Les jeunes protestants se sont remis au travail pour le reconstruire. Sur la photo, des résidus calcinés de l’incendie et des palettes nouvelles pour un ériger le bûcher qui doit allumé dimanche ou lundi prochain. Sur une pancarte, écrit en lettres blanches, cette déclaration : « Dieu a créé le monde en six jours, il nous en faudra cinq pour reconstruire notre bûcher« .
Juste après les marches orangistes et les flammes des bûchers, en priant que les violences connexes soient bien canalisées par les autorités des deux communautés et ne dégénèrent pas, il sera question d’une « semaine de la rose ». Les fleurs seront de nouveau à l’honneur, pour le plus grand bonheur des sages précaires.
Mon cousin Thomas présente la matinale sur I-télé avec une charmante jeune femme dont j’ai oublié le nom. Je n’ai pas le loisir de le voir officier bien souvent, mais quand je passe en France, c’est avec plaisir que je l’admire distiller les informations avec professionnalisme et bienveillance.
Sa carrure d’ancien rugbyman lui donne un côté rassurant. Il peut nous annoncer les pires nouvelles, que Sarkozy a été élu président, que Berlusconi va de succès en succès, que Lyon n’a pas gagné la Champion’s League, on a l’impression qu’il ne peut rien nous arriver malgré tout. Thomas nous regarde de ses yeux sombres et compréhensifs. « Rassurez-vous les gars, je suis là. On s’en sortira. Tout ce qui compte vraiment, c’est que vous vous réveilliez gentiment, et que vous passiez une bonne journée. »
Quand il passe aux sports, il s’amuse avec les journalistes sportifs et cherche à les faire trébucher. Gamin, il était excessivement drôle, et il a gardé un sens de la blague et de la connivence. Son regard pétille à la moindre occasion.
A propos d’yeux qui pétillent, en cherchant une photo de lui sur le ouèbe, j’ai remarqué qu’il était devenu une icône chez les homosexuels de Tétu, qui le classent parmi les plus beaux gosses du PAF. Que la femme de Thomas ne se rassure pas, il est l’idole des filles aussi, au premier rang desquelles ma tante Colette, qui m’a dit être très fan de la matinale.
Quand je dors chez lui, dans une petite rue bobo du sud de Paris, je regarde la télévision et le vois en direct pendant que j’émerge. C’est une expérience étrange. Je le verrai plus tard dans la journée, il sera habillé en jeune homme sans prétention, des baskets violettes aux pieds. Il jouera avec son fils qu’il sera allé chercher à la sortie de l’école. Et malgré la fatigue d’un rythme de travail inconcevable, il ne se sera jamais départi de cette humeur sympathique, cette aura de bonheur qui flotte autour de lui.
« Nous sommes tous à égalité devant l’événement retransmis, à égalité devant le présentateur », dit Régis Debray.
La circonférence est partout, et le centre du monde l’écran où je te vois.
Dans la salle de bains, il étalait le mastique sur le mur, pour faire tenir les carreaux. Je le regardais tracer les lignes grises avec sa spatule édentée, c’était beau comme une peinture contemporaine. J’avais envie de le filmer pour vous montrer, mais vous aussi vous avez une salle de bains, des carreaux, et vous aussi vous avez des carreleurs qui viennent faire de l’art dans votre maison.
Lee est un homme de Belfast qui travaille au noir pour les petits propriétaires. Il parle football avec moi mais n’ose pas aborder la question des Bleus. En général, ici, les gens ne parlent pas de l’équipe de France en présence des Français, par égard, par un réflexe de politesse : ils pensent que c’est inapproprié d’évoquer un tel désastre. Ils se lâchent sur Facebook, en revanche. Lee aime bien l’équipe d’Espagne et l’équipe du Brésil.
Il dit qu’en Espagne, les gens sont très abrupts. Pas rude, si vous voulez, mais abrupts. Il y est allé pour des vacances. Où ? Il ne s’en souvient pas, quelque part sur la côte. Honnêtement, il a trouvé les gens abrupts. Pas méchants, pas mauvais dans le fond, mais enfin, il s’adressent la parole sans ménagement. « Nous, ici, on est beaucoup plus timides. Les gens pensent ‘Belfast /bombe /explosion /attentat’ mais pas du tout, on n’est pas comme ça. Qu’est-ce que vous pensez des gens d’ici ?’
Je dis que j’aime les gens d’ici. Il me rétorque que je peux dire ce que pense. Je dis que je le pense.
Lee est allé en vacances dans de nombreux endroits d’Europe : Espagne, Grèce (Crète), Chypre. Jamais la France. Tiens, c’est la première fois, après un quart d’heure de conversation, qu’il évoque mon pays. La destination qu’il a préférée ? « Ah Chypre ». Oui, beau soleil, il faisait très chaud et la mer était fantastique. Chypre, il y retournerait bien. Le temps y est meilleur qu’à Belfast, oui.