La cuisine de mon colocataire pakistanais

Mon colocataire pakistanais est un formidable cuisinier. Presque tous les jours, il se prépare des curry, des buryani, des plats du Penjab ou de la Swatt Valley. Il en fait toujours trop pour lui seul et exige que j’en goûte ou que je m’en sustente. Je reconnais là la générosité musulmane qui fait de cette religion quelque chose de profondément satisfaisant pour le ventre et l’esprit des hommes.  

Il refuse mes salades, mes crudités ou mes ratatouilles. L’été dernier, cela le faisait beaucoup rire que l’on pût faire quelque chose comme une ratatouille. D’ailleurs il ne comprend pas qu’on mange volontairement sans viande. Dans son pays d’origine, être végétarien, c’est être hindou. Et rien ne lui fait plus horreur que les hindous. Déjà qu’il a peu d’affection pour les Pakistanais en général, lui qui appartient à la minorité pachtoune… 

« Tu vois, les hindous croient que les vaches sont sacrées ; alors quand les musulmans égorgent des boeufs, les hindous deviennent fous et commettent des massacres. En conséquence de quoi, les musulmans, pour se venger, égorgent encore plus de boeufs, de manière provocante, sur la place publique, et ça dégénère. Tu comprends pourquoi on ne peut pas vivre ensemble, hindous et musulmans. »

La cuisine de notre maison, à Belfast, est un haut lieu de pédagogie ethnologique. Moi, avec mes salades composées, j’ai peu d’histoires sanglantes à raconter, c’est le problème. Sur ce plan aussi, je fais pâle figure. Pendant six mois, chaque fois qu’il me voyait cuisiner, il riait et prononçait : « Rrrratatouille ».

Il m’a appris à faire des curry, mais je ne lui arrive pas à la cheville. Je répugne à mettre autant d’huile que lui.

Certains soirs, quand je rentre et que j’ai bu, je fouille dans le frigo et, à l’aide d’une tranche de pain, je sauce un plat qu’il a préparé le soir même. Parfois, quand j’ai fait cuisiné un plat du Penjab, je compare nos deux réalisations. Dans un bol, je mets une cuillère de son plat et une cuillère de mon ragoût. Il gagne toujours, le salopard. C’est tellement délicieux qu’il m’arrive d’énoncer, tout bas : « Jesus, it’s fucking beautiful. »

Ce colocataire est un vrai don du ciel, c’est ce que je m’évertue à expliquer à la propriétaire, qui est choquée par l’odeur de renfermé qui imprègne sa chambre, et par la saleté relative qui y règne. Je lui explique que cela est superficiel, comparé à la bonne humeur qu’il instaure dans la maison, les odeurs de nourriture asiatique, la générosité élevée au rang d’art de vivre. Fréquemment, il ramène de son magasin des choses pour moi, des fruits, des légumes, de l’huile.

Cela fait longtemps que je ne suis plus offensé par son dédain vis-à-vis de mes plats. Il prend du plaisir, je crois, à me voir incapable de faire des choses vraiment bonnes à manger. Lui, les fruits et les légumes, ça le dégoûte. Mais je ne sais comment lui rendre tout ce qu’il me donne. Il a l’air d’être content d’avoir un rôle un peu nourricier.

Souvent, je lui dis qu’il est un génie. Mais ce n’est pas pour la bouffe. Je lui dis qu’il est une génie parce qu’il sait réparer internet.

Avez-vous lu Tristes tropiques ?

levi-strauss-003.1277823931.JPG

 

 

 

Je ne pensais pas que Tristes tropiques me fascinerait autant. Comme tout le monde, je croyais connaître ce livre, pour en avoir lu des extraits, pour avoir vu sa fameuse couverture tant de fois, et pour en avoir entendu parler à la radio et à la télévision.

 

levi-strauss-001.1277823826.JPG

 

Pourtant Tristes tropiques est le livre de Lévi-Strauss le moins lu. D’un côté, les gens l’achètent parce qu’il a quelque chose de séduisant et qu’on en dit du bien, mais ils en interrompent la lecture très vite. Loin d’être un livre de baroudeur qui va nous parler de sauvages et de vie au grand air, c’est un projet d’écriture complexe et intriqué, au style classique, tenant certes de l’essai anthropologique, mais tout autant du poème en prose et du collage surréaliste. 

levi-strauss-009.1277824314.JPG

D’un autre côté, les intellectuels le délaissent pour se pencher sur ses traités d’ethnologie et de théorie. Barthes, par exemple, n’a quasiment jamais cité Tristes tropiques. C’est un paradoxe intéressant, comme tous les paradoxes : l’ouvrage le plus connu du penseur le plus influent de ce dernier demi-siècle est celui que les penseurs utilisent le moins. Les grandes années du structuralisme à la française ont délaissé Tristes tropiques pour se consacrer à L’Anthropologie structurale, La Pensée sauvage ou Les Mythologiques. À part Michel Foucault, qui reprend dans Les Mots et les choses  l’idée que “le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui” (dernière page de Tristes tropiques) mais pour lui donner un sens nietzchéen de “mort de l’homme”. Autre exception : Derrida critique la scène dite de « La leçon d’écriture » dans De la Grammatologie. Sinon, il n’y a pas eu beaucoup d’échanges entre ce grand « voyage philosophique » qu’est Tristes tropiques et toutes les théories des années 60 et 70. 

Et au final, peu de gens font l’effort de s’y coller vraiment. Tout le monde pense le connaître assez, et ne s’aperçoit guère de l’immense richesse littéraire de cet ouvrage. Lévi-Strauss en est partiellement responsable qui a répété à l’envi que c’était un livre raté, écrit rageusement dans la précipitation, plein de défauts et sans intérêt. La vérité est qu’il a fait là une superbe oeuvre d’art, très construite, très savamment composée, dont les correspondances et les échos dessinent un mystère précieux, que je n’ai pas encore, tant s’en faut, percé à jour.

Mais je le lis par plongées, sur le qui-vive et la gorge nouée d’émotion.

 

Une idée de sportif écologique

Ma salle de bains étant en travaux, j’ai pris un abonnement à la salle de gym de l’université, afin de pouvoir me doucher tous les jours. J’en profite, mais moderato cantabile, pour faire un brin de sport.

Je cours sur des tapis roulants en regardant les matches de la coupe du monde sur les petits écrans individuels. Cela fait d’une pierre deux coups, si je puis dire.

Une idée de génie me vint pendant que je faisais de l’aviron. Sur un autre petit écran, je voyais défiler les chiffres des calories que j’étais censé brûler. « Toute cette énergie perdue, évaporée », me disais-je.

Je passe sur les étapes de mon raisonnement pour en venir directement à mon idée de génie. Créer une salle de sport en plein centre ville, où toutes les machines seraient reliées à un transformateur afin de créer de l’électricité. Ce serait de l’électricité verte. Les gens feraient du sport, non seulement pour garder la ligne et recouvrer la santé, mais pour l’indépendance énergétique de leur ville et de leur pays, voire pour contribuer à la protection de la planète.

Avec une publicité bien faite, des millions de clients préfèreraient dépenser leur énergie là – ils pairaient même pour cela – que dans les salles de sport où, chaque jour, des milliards de calories sont brûlées pour rien.  

Et cela ferait de moi un chef d’entreprise heureux, à la belle réputation, et entouré de gens en pleine santé.

Voyage chez Lévi-Strauss

levi-strauss.1277713130.jpg 

    Ceci est un chant d’amour à la prose de Claude Lévi-Strauss.

    Je passe un temps infini à le lire, depuis que j’ai acquis ses Oeuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade, c’est-à-dire depuis que j’ai commencé ma thèse sur la théorie du récit de voyage. Je veux rendre hommage aux jeunes universitaires qui ont édité ce volume de la Pléiade (Vincent Debaene, assisté de Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff) car grâce à eux, c’est un vrai et profond bonheur que de s’y promener. Moi, cela fait deux ans que je ne m’en lasse pas. Le choix des oeuvres est très judicieux et renouvelle l’image que l’on se fait de Lévi-Strauss. Mais aussi les introductions, les notices et les notes sont d’une richesse admirable, et opèrent des passages, des rappels, des retours en arrière prodigieux. Cela ouvre à un art de la lecture hautement ludique et stimulant.

    Cela permet, entre autre, de lire Tristes tropiques en relation constante avec les autres ouvrages de l’ethnologue. Plutôt que d’être isolé comme le seul livre « non-scientifique » de l’auteur, il est ici branché sur les théories philosophiques de La Pensée sauvage, sur les analyses de mythes que l’on suit dans La voie des masques ou Histoire de Lynx, ainsi bien sûr (mais c’est moins étonnant, peut-être) que sur les méditations esthétiques de Regarder, Ecouter, Lire.

    En ce qui me concerne, je reste ébloui par le fait que la structure du récit de voyage, Tristes tropiques, puisse être à ce point éclairée par la théorie de la pensée telle qu’elle se développe dans La Pensée sauvage. En effet, Tristes tropiques est selon moi une expérience d’écriture qui cherche à reproduire dans le champs de l’esthétique ce que les groupes humains mettent en place dans l’ordre du sens pour organiser et classifier le réel.

    Exemple extraordinaire d’un lien entre deux livres, qui me donne des frissons : deuxième chapitre de Tristes tropiques, page 12, Lévi-Strauss raconte son exil de 1941, et sa traversée en bateau de Marseille à la Martinique. À bord, il rencontre André Breton, qu’il admirait depuis longtemps : « Entre nous, une durable amitié allait commencer par un échange de lettres qui se prolongea assez longtemps au cours de cet interminable voyage, et où nous discutions des rapports entre beauté esthétique et originalité absolue. » Cela, on le savait, mais le lecteur se dit qu’il aimerait en savoir davantage sur ces échanges entre le grand surréaliste et le jeune chercheur. Or, à la fin du volume, dans Regarder, Ecouter, Lire, aux pages 1580-5, Lévi-Strauss revient sur ces échanges et publie les lettres qu’il a échangées avec Breton. Le lecteur se sent alors privilégié, il a le sentiment de faire partie des Happy few mis dans la confidence d’une conversation entre deux grands esprits.

Il y a beaucoup d’autres occurrences, d’échos et de reprises, aussi plaisantes qu’excitantes. Quand il parle de Rousseau ici et quand il relit Diderot là-bas. Quand il rappelle l’exploration de Villegaignon au Brésil en 1556 et qu’il intitule un chapitre d’ Histoire de Lynx : « En relisant Montaigne », dont un paragraphe renvoie encore à une autre page d’un autre chapitre d’un autre livre du même volume. On est en plein hypertexte, en pleine promenade.

Lévi-Strauss est un grand rêveur, un grand joueur qui s’amuse avec les mots, les idées, les théories. Mais c’est un joueur grave, un peu triste, dont l’humour est noir. Il manie l’humour juif des Marx Brothers quand il montre l’absurdité de notre monde. Il joue au pessimiste et au vieux réactionnaire, mais il est toujours à fleur d’émotion, et aime par dessus tout la tendresse dont est capable l’humanité. Le chapitre sur les Nambikwara est à ce titre un chant à la tendresse humaine.

C’est tout cela que j’admire tant chez lui. Je prie les lecteurs de me pardonner pour tous les superlatifs qui ont alourdi ce billet. La prose classique demande que l’on s’en passe.

Respect pour les anciens

Je remarque un dédain consternant des jeunes vis-à-vis des vieux. Cela se conçoit dans la société marchande et médiatique, on sait l’arrogance écervelée qui constitue le fond de la jeunesse. Mais à l’université ? L’université devrait être le lieu où l’on respecte le savoir et les savants.

J’entends des paroles et des gestes emprunts d’un grand mépris. On prononce l’expression de « vieille école » pour désigner les façons de faire des plus anciens, on rend responsable ces derniers de tout ce qui ne va pas. Si quelqu’un a mal réussi sa thèse, il dit que c’est à cause de son directeur de recherche qui, étant très « vieille école », ne lui a pas appris à utilisé les théoriciens à la mode.

Il semble que, dans les universités britanniques, les études de lettres aient connu un profond changement entre l’après-guerre et aujourd’hui. Je suppose qu’un usage extensif de théories a commencé à être perçu comme obligatoire dans les années 90, avec le déferlement des Cultural studies venus des Etats-Unis. Ceux que l’on appelle les vieux sont ceux qui n’ont pas pris ce train des Cultural studies en marche. Et la rupture épistémologique entre les générations est telle que ces vénérables savants sont traités comme des membres superfétatoires de la communauté universitaire. On les ignore, on les accepte, mais sans les écouter, comme s’il n’y avait rien à apprendre d’eux.

Ce jeunisme commence très tôt. Moi qui n’ai pas quarante ans, on me condamne déjà. J’ai entendu à trois reprises qu’à mon âge, il n’y avait plus d’espoir de trouver un poste, car les facultés veulent des jeunes. Cela tombe bien, le sage précaire ne désire pas obtenir un « poste ».

Cela me choque peut-être parce qu’en France, les universitaires qui ont aujourd’hui entre 70 et 100 ans sont perçus comme des monstres de savoir. On les admire parce qu’ils viennent d’un temps où la culture était encore transmise et critiquée. Ils connaissent Descartes et Deleuze, il savent le latin et le nom des arbres, ils conversent avec Aristote et ils sont capables de fulgurations intellectuelles à couper le souffle. Le surréalisme et le marquis de Sade n’ont pas de secret pour eux. Les vieux sont ceux qui, soudain, s’arrêtent de parler et font des rapprochements inouïs entre des éléments sans rapports apparents. Nos vieux délirent et font rêver, ils savent écrire et ils savent être à l’écoute.

Je pourrais écrire une chanson, comme Jean Ferrat et Diam’s avec « leur France », qui s’intitulerait « mes vieux ».

Mes vieux à moi savent être indulgents car ils sont dans la fragilité de l’être et la passion des désirs insoumis. Ils ne paniquent pas pour rien, ils ne s’inquiètent pas pour eux-mêmes mais savent se soucier des autres, de loin, sans exercer de pression inutile.

Les jeunes, autour de moi, me paraissent alors respecter plus que tout l’apparence lisse d’un professorat technicien. Les jeunes ne veulent pas être inspirés par des intellectuels qui ont beaucoup médité ; ils veulent être accompagnés par des « profs » efficaces, maîtrisant les projections de powerpoint, et qui leur mâche le travail.

Respect pour les vieux. C’est en eux que je place le mince espoir de voir se lever une espèce de résistance face au projet totalitaire que l’administration met en place dans les universités du monde entier. Au moment où les jeunes obéissent avec zèle et transforment l’enseignement en fonction administrative où tout doit devenir quantifiable, évaluable, les vieux sont les seuls à pouvoir faire souffler un peu d’air frais, un peu d’intelligence et de rêverie, dans des salles de classes de plus en plus endormies.

La France des chanteurs

J’ai découvert cette chanson à l’occasion de la mort de Jean Ferrat. Je la trouve assez jolie quoique comprenant des fautes de style assez lourdes, comme des rimes embrassées là où la mélodie aurait demandé des rimes croisées ou plates, et qui font tomber « Robespierre » comme un cheveux sur la soupe. Mais on pardonnera à Jean Ferrat. Après tout, il a beaucoup apporté à la variété française. En particulier cette voix russe, qui n’existait pas chez nous, avant lui.

Une chanson sur la France, de 1980, écrite par un fils d'immigrés russes, juifs, et pauvres. Sympathisant communiste, Ferrat a quand même envie de faire fausse route à l'internationalisme et de déclarer son amour à une France qui lui paraît valoir le détour.

Contraste avec cette chanson sur le même thème de 2007. Je ne me permettrai pas de juger ni les rimes, ni la voix, ni rien, car j’ai bien trop peur de me faire casser la gueule, ou de me faire traiter de vieux con. Les paroles me laissent perplexe jusqu’au bout, où j’entends : « Alors peut-être qu’on dérange mais nos valeurs vaincront / Et si on est des citoyens / Alors aux armes la jeunesse / Ma France à moi leur tiendra tête / Jusqu’à ce qu’ils nous respectent », chante Diam’s.

On peut se demander ce qu’elle entend par le verbe « respecter », et aussi ce qu’elle entend par « nos valeurs ».

Si j’étais professeur de français langue étrangère, je ferais écouter côte à côte ces deux chansons. 27 ans les séparent. L’âge de Diam’s, peut-être, quand elle écrivit sa France à elle.

D’un côté, un homme qui a le sens de l’histoire, qui s’est approprié la révolution française, et qui croit dans la solidarité politique d’une communauté de travailleurs : « Qu’elle monte des mines, descendent des collines ». Sa France est à la fois rurale et urbaine. Elle se construit sur une terre et des paysages dans lesquels, même sans argent, il est possible d’aimer la vie : « Au grand soleil d’été qui courbe la Provence / Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche / Quelque chose dans l’air à cette transparence / Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche ».

D’un autre côté, une jeune femme qui a le nez collé à son époque, pour qui l’histoire du monde a commencé hier matin. Une jeune personne qui hurlera à vos oreilles qu’elle a des valeurs et qu’elle croit au respect.

Une espèce de mélancolie prend le pauvre type qui écoute les deux chansons. La France est passée d’une geste épique où des révolutionnaires aux cheveux blancs voulaient se battre pour faire triompher un idéal républicain, à un lyrisme de quartier où l’idéal est de ne pas travailler, de « fumer des clopes un peu d’shit, mais jamais de drogues dures ».

On pourrait dire que les deux suivent au fond le même idéal : respect pour tous, égalité et fraternité pour toutes les classes de la société. Ce qui me frappe, au contraire, c’est que l’un ne demande rien et que l’autre exige tout. L’un construit collectivement sa dignité, l’autre rêve, mais je ne sais pas de quoi.

Sartre, écrivain voyageur ?

 sartre.1277554076.jpg

On n’imagine pas forcément que l’intellectuel le plus célèbre du XXe siècle ait pu être aussi un auteur de récit de voyage. Sa théorie de l’engagement, l’image qu’on se fait de la « littérature engagée », donnerait plutôt à penser que le voyage doit se transformer en dénonciation et en discours politique. Il n’en est rien. Certes, Sartre n’aimait pas trop voyager, et il n’était pas à l’aise avec les langues étrangères, mais il avait un rapport très intenses avec les villes et les territoires.

Une autre objection consisterait à penser que Sartre préférait la fiction. Quand il ne faisait pas de philosophie, c’était dans la fiction qu’il s’enfonçait pour expérimenter des destins, des dilemmes, des passions.

Or, dès la Libération, il a effectué deux voyages aux Etats-Unis, et il a écrit des impressions, des descriptions et des réflexions qui furent publiés dans des quotidiens (Le Figaro), des revues (Combat, Les Temps modernes) et même des publications américaines (Town and Country). Il fit de même avec l’Italie dans les années 1950, en doublant ses récits de voyage d’une réflexion sur « le touriste », c’est-à-dire sur les modalités existentielles des déplacements. Dans « Venise de ma fenêtre », comme dans un projet de roman au titre suggestif, La Reine Albemarle ou le dernier touriste, tous deux écrits en Italie en 1952, Sartre use d’un procédé narratif qui n’apparaît nulle part ailleurs dans son œuvre : il dédouble le narrateur en « je » et « le touriste » alors même que ces deux « personnages » sont spatialement inséparables. Sartre opère donc une scission au niveau de la conscience pour distinguer un « voyageur-personnage » et un « voyageur-écrivain » qui habitent dans le même individu mais qui n’appartiennent pas aux mêmes catégories d’être au monde. Ses voyages et sa pensée semblent donc entrer dans une résonnance mutuelle qu’il serait enrichissant de décrire.

Le concept d’« intentionnalité », que Sartre emprunte à Husserl et introduit en France, est certainement un point de doctrine qui fait de lui un penseur du voyage. Dans un court essai de 1939 préparatoire à L’Etre et le Néant, « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl », il rappelle que la conscience étant « conscience de quelque chose », elle ne peut être elle-même qu’en se projetant sur « quelque chose ». 

Je cite cette phrase très célèbre par les bacheliers et les professeurs de philosophie : la conscience « est claire comme un grand vent, il n’y a plus rien en elle, sauf un mouvement pour se fuir, un glissement hors de soi ; si, par impossible, vous entriez « dans » une conscience, vous seriez immédiatement saisi par un tourbillon et rejeté au dehors, près de l’arbre, en pleine poussière, car la conscience n’a pas de dedans. » Sartre délire, c’est ce qui est chouette avec lui, et avec beaucoup de philosophes. Imaginer une seconde la scène qu’il décrit nous emmène en pleine science fiction.

Si la conscience est pure intention, projection dans le monde, alors son mode d’être est fondamentalement nomade, en ceci que, dépourvue de domicile fixe, c’est toujours dans une sortie hors d’elle-même qu’elle se réalise. La mobilité, sinon le voyage, est donc consubstantielle à l’existence.

On pourrait croire que cette théorie de la conscience est encore trop abstraite pour être appliquée à un objet aussi corporel que le voyage, mais la simple lecture des Situations fait apparaître des liens indiscutables entre la théorie de la conscience et les récits de voyage : « Les premiers jours, j’étais perdu. Je n’avais pas l’œil fait aux gratte-ciel et ils m’apparaissaient … comme ces parties mortes du paysages urbain, rochers, collines ». Le premier contact avec les villes américaines provoque une déstabilisation de la conscience car elle n’a pas de prise sur la réalité extérieure. Les choses lui apparaissent mais il ne peut pas les voir, indiquant par là une problématique de la perception.

Sartre concentre donc son attention sur la  projection du regard, à la recherche d’une acclimatation qui sera tentative de captation, de préhension de la conscience : « En même temps, mes yeux cherchaient perpétuellement quelque chose qui les retînt un instant et que je ne trouvais jamais : un détail, une place peut-être ou un monument. » Le voyageur sartrien n’est pas un flâneur qui attend d’être surpris et rempli par le monde, mais un être au travail dans le monde qui cherche un sens aux désordres de ses perceptions. Comme l’écrivain par rapport aux problèmes politiques de son temps, le regard du voyageur est engagé dans son voyage et n’a pas d’autre choix que de donner un sens à ce qu’il découvre. Quand il croit pouvoir s’en dispenser, il ne perçoit plus que des éléments retournés à l’état de nature (« collines », « rochers »).

Une intensité se crée entre le regard et la ville jusqu’à ce que le voyageur trouve un angle de perception qui satisfasse son besoin de compréhension : « Pour apprendre à vivre dans ces villes, … il a fallu que je survole les immenses déserts de l’Ouest et du Sud. » Ce qui compte ici, ce n’est pas seulement la position de surplomb qu’emprunte le regard, mais la tension dialectique entre le dedans et le dehors, « vivre dans » et « survoler ». Le regard change de focale, fait varier les distances entre le sujet et l’objet de la perception, afin de parvenir à une vision.

Et la vision se fait soudainement! Comme une révélation : « il faut regarder les maisons et les villes d’ici par masses », « j’ai compris qu’une ville américaine était, à l’origine, un campement dans le désert », « Tout d’un coup, la ville paraît inachevée, mal ajustée ; tout d’un coup on retrouve le désert », « [La rue américaine] se livre d’un coup ; elle est sans mystère ». Ces épiphanies révèlent à Sartre non seulement une ville, un territoire, mais une façon de vivre qui s’accorde avec le sujet existentialiste lui-même, seul, angoissé et libre : « Mais ces villes légères, si semblables encore… aux campements du Far-West, montrent l’autre face des Etats-Unis : leur liberté. Chacun est libre, ici, non de critiquer  ou de réformer les mœurs, mais de les fuir, de s’en aller dans le désert ou dans une autre ville. Les villes sont ouvertes. Ouvertes sur le monde, ouvertes sur l’avenir. C’est ce qui donne à toutes un air aventureux et, dans leur désordre, dans leur laideur même, une sorte d’émouvante beauté. »  

Sartre utilise un même vocabulaire pour décrire les villes américaines et les structures du « pour-soi » et de l’ « être-pour-autrui » dans L’Etre et le Néant : « liberté », « regard », « courant d’air froid », « provisoires et informes », « dehors ». Cette terminologie sert indifféremment aux deux objets de la prose sartrienne que sont la « conscience » et New York, ce qui amène Gianfranco Rubino à écrire pertinemment : « Sartre avoue aimer New York, où la transcendance de la conscience, véhiculée par le regard, peut se déployer sans rencontrer d’obstacles. » En voyant dans les villes américaines une réalité « provisoire », dont les habitations « ont gardé je ne sais quoi de nomade », et que les Américains aiment pour « tout ce qu’elle n’est pas encore et tout ce qu’elle peut être », c’est-à-dire une puissance d’actualisation du possible, l’auteur des Situations fait du voyage un exercice philosophique propre à appréhender et approfondir les questions de l’ontologie phénoménologique. Et inversement, il fait de la philosophie une pratique nomade propre à mieux voir les villes et les hommes.  

Ces gens qui ont peur des Chinois

Il paraît que cette vidéo a fait rage sur internet et a créé je ne sais quel incident diplomatique entre la France et la Chine. Même avec mon faible niveau de chinois, il me semble que j’aurais remarqué assez facilement que les sous-titres ne correspondaient pas aux paroles prononcées et que c’était une grosse blague.

Ce qui me fait réagir, dans cette affaire, c’est l’image qui est véhiculée des Chinois. Des gens calculateurs, froids, prêts à fondre sur nous, prêts à dominer le monde comme si c’était leur seule ambition. On les imagine à tort comme des êtres inhumains, froids, riant de la misère des autres.

Un jour, je buvais un café avec un ami qui, au détour de la conversation, me dit : « Je n’arrive pas à les trouver sympathiques, les Chinois. »

Il n’y a pas plus éloigné de ce sinistre tableau que les Chinois que j’ai connus et que je continue de fréquenter. Il faudrait que tout le monde ait la chance de rencontrer et de converser avec Huang Bei, Neige, Peng Yuxia, Mimique et Luluc, pour se faire une tout autre idée des Chinois. Une image de personnes affectueuses, drôles, intelligentes et patientes. Une image d’une grande beauté physique aussi.

Il y a cinq ans déjà, dès les premières pages de mon premier blog, je faisais le portrait d’une jolie jeune femme qui était sur le point de partir en France, et j’espérais que mes compatriotes ne ratassent pas l’opportunité d’une belle rencontre.

Il me semble que depuis cinq ans, l’image que les Européens se font des Chinois se soit dégradée, et rien ne me fait plus de peine.

« Filer la métaphore », de Michel Jeannès

michel-couverture-livre.1277286717.gif

Juste un petit mot pour annoncer la parution de ce livre dont j’ai vu la couverture sur internet. Michel Jeannès, c’était un commentateur sur ce blog, qui a joyeusement détourné la fonction bloguesque pour en faire un terrain de jeu rhétorique et bordélique. Dieu sait ce qui serait advenu de La Précarité du sage si je n’avais pas mis le holà à toutes ses acrobaties verbales et ses duos d’équilibristes avec François et leurs innombrables pseudonymes ? Il a tenté un coup d’État avec moi, il a échoué, mais qui ne tente rien n’a rien.

Michel a alors solennellement déclaré qu’il ne reviendrait sur ces pages que lorsque je serai devenu docteur. Chiche.

En attendant, il n’a pas chômé, le Jeannès. Vous vous souvenez peut-être de ce billet où je narrais cette histoire de boutons, de dispositif artistiques, et où j’évoquais une piste de recherche concernant le récit de voyage et le commerce mercier.

D’ailleurs, j’y pense, mercier, c’est un nom beckettien! Mercier et Camier, très beau roman de 1946, où les deux amis essaient de sortir de la ville et n’y parviennent pas. Deux amis qui ne cessent pas d’abandonner le voyage, voilà un magnifique sujet de roman, et une idée certainement fertile pour l’étude du récit de voyage contemporain.

Ce billet, donc, dont vous vous souvenez peut-être, parlait de ces fiches sur lesquelles des gens, des anonymes, votre serviteur, devaient coudre un bouton et raconter l’histoire qui les reliait à ce bouton. Le bouton étant lui-même un objet conçu uniquement pour créer un lien entre deux pièces d’étoffe, le dispositif mis en place ouvrait à une prolifération de liens. Liens, unions, accroches et accrochages, noeuds, relations, tout faisait métaphore et entrait en résonnance avec l’objet bouton.

Une de ces fiches compose la couverture de ce livre, que je n’ai pas encore lu. Je l’achèterai à mon prochain retour en France.

Remember Fontenoy

 460px-map_of_the_battle_of_fontenoy_1745.1277233713.png

Souvenons-nous de ces milliers d’Irlandais qui, au fil des temps, se sont battus dans les rangs de l’armée de France. Loyaux sujets de Jacques II, ils l’ont suivi dans son exil hexagonal et ont formé les importants « Régiments irlandais ».

Le 11 mai 1745, sur les terres de l’actuel Belgique, les Français ont affronté la coalition de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Hollande. A Fontenoy, grosse boucherie des familles. Les Irlandais, cachés dans la forêt de Bary, foncent alors sur les Anglais, et seront cruciaux dans la victoire finale de la France.

battle_of_fontenoy.1277234319.pngLouis XV rend hommage à Maurice de Saxe, vainqueur de Fontenoy (peinture de Pierre Lenfant)

Après, le cri de Remember Fontenoy est devenu un cri de ralliement pour les Irlandais par la suite. On sait comment les symboles se constituent et évoluent : les nationalistes irlandais l’ont réutilisé jusqu’en 1916, où le soulèvement de Dublin a donné de nouveaux héros et un nouvel imaginaire.

On a entendu Remember Fontenoy jusqu’en Amérique du nord, lors de la guerre d’indépendance. C’est dire si cette bataille a symbolisé la lutte et l’esprit de sacrifice pour la liberté.

J’ai appris tout cela dans un musée très intéressant, à Dublin. Près de la gare Heuston, le musée des arts décoratifs et d’histoire. Une salle entière est consacrée à ces Irlandais de France.

Moi, je me sers de ce cri d’appel avec mes amis dublinois quand ils me disent que, par nature, les Irlandais sont des gens pacifiques qui ne se mêlent pas de politique.