Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

La précarité de la traduction

Croyez-le croyez-le pas, tous les jours, ce blog est traduit en anglais par Google. Même les commentaires le sont, je vous prie de vérifier ici.

Je m’en suis rendu compte ce week-end, avec un mélange d’amusement et d’irritation : Google ne m’a rien demandé, rien offert, il a juste décidé de traduire. Pour une raison obscure car qui pourrait bien avoir envie de lire La précarité du sage dans le monde anglo-saxon ? Je les connais, les Anglo-Saxons, les traductions ne les intéressent pas. Et des traductions farfelues, de plus, j’aime autant le dire tout de suite.

« Prière précaire » y est traduit : Please précaire. C’est n’importe quoi! Non seulement « prière » pourrait être traduit avec plus de littéralité (et de correction) par prayer, mais en plus le mot anglais precarious existe, pourquoi le traducteur automatique a-t-il laissé le mot français ?

Car il s’agit d’une traduction automatique, naturellement. Google ne va pas payer un zombie pour traduire mes élucubrations et celles des commentateurs. Vous imaginez la tête du mec qui devrait se taper les commentaires de Michel Jeannès ? Nervous breakdown, direct au Vinatier, le gonze.

Enfin, je finirai par deux remarques. (Inutile de préciser que je finirai, d’ailleurs, car vous le voyez bien, le billet touchant à sa fin.) Deux remarques : (oui mais ça aussi vous le verrez bien, et ça n’apporte aucune substance.)

Je finirai donc par deux remarques : d’un côté il est éclairant de jeter un oeil sur la version anglaise de ce blog pour mesurer les progrès réalisés par la traduction automatique. C’est quand même impressionnant. Il y a bien sûr de nombreux ratés, mais en gros, c’est bien meilleur que ce que l’on pouvait faire avec Babel fish il y a quelques années, comme je l’ai montré dans un billet chinois, autrefois.

D’un autre côté, quid de la volonté des auteurs de ne pas être traduit ? Je ne parle pas seulement des gens comme Beckett qui ne voulaient pas être lus par leur mère, mais plus près de nous, Neige, la jeune Chinoise, qui écrit dans son dernier billet que son blog est un jardin privé, et qu’il ne pourrait pas en être ainsi si son petit copain pouvait lire le français. Si Google traduit le blog de Neige, il n’est pas impossible que cela l’affecte réellement.

Troisième remarque, qui n’était pas prévue mais que je rajoute in extremis : y a-t-il aussi des traductions automatiques en d’autres langues ? Ceci était une question, mais qui valait, pour son poids, une remarque.

Philippe Val, ou la trahison de la satire

Cet ancien comique va rester dans l’histoire, c’est une certitude. Il aura ses thuriféraires et ses contempteurs, mais il restera dans l’histoire. Commencer sa carrière comme chanteur de chansons comiques, puis reprendre un journal satirique moribond, devenir une figure des médias, pour finir par prendre la tête d’une des radios les plus importantes du pays, mais où diable Philippe Val s’arrêtera-t-il ?

Il restera dans l’histoire comme un traître à la satire. Comme un homme qui a brouillé des cartes d’une manière que je trouve abjecte. Je m’explique simplement :

Un journal satirique,  c’est normalement un lieu de liberté et d’excès. Un lieu pour le débordement. Tout y est permis, et surtout le mauvais goût, et surtout ce qui choque les belles âmes. La satire heurte des sensibilités, c’est ainsi, et c’est son utilité anthropologique. Dans une communauté, on a besoin de règles et de respect, de bienséance et de punitions. Or, les sociétés aménagent des lieux de défoulement où tout cela part en couille, les carnavals, les spectacles de grand guignol, certaines fêtes, certains journaux aussi.

Philippe Val dirige Charlie Hebdo et se sert de la réputation impeccablement sulfureuse de ce journal. Drapé dans ce costume de liberté de ton, il est insoupçonnable de lâcheté à l’égard du pouvoir et des puissants de ce monde, puisque Charlie remonte à l’impertinence des années 60 vis-à-vis de l’homme d’Etat français le plus prestigieux du XXe siècle, Charles de Gaulle. Philippe Val procède alors à un renversement que je trouve pernicieux et funeste : il garde l’apparence d’un journal satirique et ordurier, en jouant sur un graphisme particulier, mais il rend le contenu respectable, de moins en moins choquant, et ses éditoriaux deviennent ceux d’une belle âme de centre gauche. De la même façon, ses livres gardent le « packaging » de produits coup-de-poing, avec des titres comme Les crétins et les salauds, mais leur contenu revient à dire : arrêtons avec la gauche, ne cherchons plus la révolution, devenons centristes.

Ce ne sont pas les opinions de Val qui sont en cause. Je suis sûr que si je cassais la croûte avec lui, je serais d’accord avec lui sur de nombreux points. Le problème avec lui est du même ordre que celui que pose Bernard-Henri Lévy : ce sont des imposteurs. BHL usurpe le titre de philosophe pour n’être qu’un journaliste et un observateur stimulant de son temps, et Val usurpe celui de satiriste pour faire la même chose que Bernard-Henri Lévy. Avec des gens comme eux au centre de nos médias, la France se nivelle par le centre, et c’est pour le moins ennuyeux.

Et c’est ainsi que Philippe Val devient, s’il accepte de prendre la tête de France Inter, l’image même du sarkozysme. Homme d’ouverture, il fait de grands gestes pour plaire aux gens de son « camp », et se mêle avec grâce à tout ce qui se fait de riche, de bien élevé, de privilégié dans la société. Il vire Siné, un homme qui était dans le débordement et la satire véritable, de la même façon que Sarkozy se débarrasse d’un préfet ou d’un directeur de journal. Sarkozy et Val ont une même conception de l’exercice du pouvoir, basé sur les rapports de force et sur l’anéantissement de l’adversaire. J’ai déjà écrit dans un autre billet sur la passion de Val pour l’interdiction, le bannisement et la répression.

Val, s’il accepte de diriger France Inter sur recommendation de Sarkozy, restera celui qui a léché les bottes du pouvoir, ce qu’il fait à sa manière depuis longtemps déjà. C’est pourquoi je crois que, dans son propre intérêt, il ferait mieux de refuser, quitte à écrire un livre, comme BHL l’a fait, où il mettra en scène son refus pour montrer qu’il rejette toute collusion entre le pouvoir et les médias. Mais s’il accepte, je n’en serai pas fâché. Il sera peut-être un bon directeur des programmes ; on ne sait jamais, il fera peut-être des merveilles et je ne suis pas contre qu’on tente l’aventure avec des personnalités atypiques comme la sienne. Je dis simplement qu’il risque de commettre une faute qui entachera sa postérité.

Pour moi, sa faute est plus grave et elle est déjà irréparable (car lécher les bottes des puissants, bon, pourquoi pas dans un contexte de crise ? Ce n’est pas un sage précaire qui va donner des leçons de rectitude!) Il est impardonnable pour autre chose : il a vidé la satire de toute sa substance. Il a créé une zone de confusion dans la presse qui lui permet de garder l’apparence de la révolte pour imposer par en dessous un contenu idéologique sain, acceptable et répressif. Il a fait entrer le surmoi dans le royaume du débordement pulsionnel. Il fait entrer la police des moeurs dans le carnaval, après avoir pris la direction du carnaval.

Alors il peut bien accepter ou refuser France Inter, cela ne changera rien à ce mouvement profond de travestissement.

L’avenir de Neige et la cyber-littérature

Je ne suis pas peu fier de ce qui se passe autour de Neige, la blogueuse chinoise dont le Pays de Neige est de plus en plus apprécié par des lecteurs choisis et fidèles.

Au début, si on peut parler de début, elle était mon étudiante à Nankin. Elle me voyait un jour par semaine et, parallèlement, elle avait découvert mon blog Nankin en douce, qu’elle lisait tous les jours sans me le dire. Pendant un an, j’ai donc écrit sans savoir que deux yeux noirs me regardaient. Comme elle avait une bonne petite plume, elle gagnait des concours d’écriture à l’université, elle écrivait des nouvelles, parfois, qu’elle me donnait pour le plaisir. Quand je suis parti de Nankin, elle s’est mise au blog dans un but quasiment privé : me faire comprendre la Chine de l’intérieur. Parce qu’elle trouvait que je ne disais que de grosses bêtises sur son pays, sans aucun doute. Elle était touchée que je m’y intéresse mais j’avais vraiment besoin d’un guide.

Elle fut un guide merveilleux, ses billets me touchaient en plein coeur. Je ne sais si cela venait du fait qu’elle s’était imprégnée de ma façon d’écrire – elle avait tout de même lu plus de trois cents pages en français, en plus des lectures imposées par les cours -, mais son style et son point de vue me touchaient intimement. Un mélange d’ironie, d’humour, de sentiment pudique, de sensualité, de critique et d’allégories, créait une « oeuvre en cours » qui m’enchantait. C’était pour moi le sentiment d’un miracle. Une jeune Chinoise écrivait comme j’aurais voulu écrire. Comme si elle avait compris ce que je désirais obscurément, ce qui me faisait vibrer. C’est évidemment la seule fois qu’une telle expérience s’est présentée à moi.

Petit à petit, d’autres lecteurs se sont greffés, des lecteurs séduits, souvent professeurs de philosophie, que Neige a su fidéliser par la seule grâce de son style. Je crois que c’est très rare.

Tellement rare que Pays de Neige a attiré l’attention de Philippe Lejeune, le grand spécialiste de l’ « écriture du moi ». Il lui a demandé d’écrire un témoignage pour sa revue La faute à Rousseau. Elle s’est exécutée avec la modestie et la précision, la franchise qui caractérisent ces billets de blog. Elle a mis en ligne cet article sous le titre de « Pays de Neige : ma vie et mon ailleurs ». Lejeune ne s’est pas limité à l’accueillir dans sa revue : son association a aussi veillé à archiver le blog de Neige à la BNF. Sage décision car Neige elle-même n’est pas une fille très fiable. Elle peut tout à fait, sur un geste de colère, écraser son blog et faire disparaître de la surface de la terre des années de travail. Elle est comme ça, Neige, elle l’a déjà fait avec son premier blog, Le papillon ou la neige, dont je suis le seul à posséder une copie, pour le bien de l’humanité. Elle est comme ça, colérique, capricieuse, insupportable, et c’est comme ça qu’on l’aime, car elle le reconnaît dans des billets d’un humour renversant. L’humour est renversant car elle sait donner l’impression de ne pas faire exprès d’être drôle (mais je le lui dis depuis trois ans, donc elle ne peut plus l’ignorer). D’ailleurs, elle donne très bien l’impression de ne rien faire exprès, d’être naïve, de ne pas y toucher, alors qu’elle est conduite par une très grande intelligence, un orgueil immense et un désir de vie irrésistible.

J’en parle ici car je crois que son blog fera date. Et que si elle continue à travailler, elle deviendra un écrivain plus intéressant que les Shan Sa et autres Dai Sijie. Ses deux blogs sont déjà des choses qui valent bien mieux que les romans de ces derniers. Je prends les paris : pour beaucoup de raisons que je ne peux pas détailler ici, on étudiera Neige plus que Dai Sijie dans 20 ou 30 ans. Mais il ne faut pas lui dire cela, à elle, car elle prétend mépriser toutes ces choses, les livres, les carrières d’écrivains, les écrivains eux-mêmes, tout cela la dégoûte.

Elle, elle prétend vouloir, plus que tout, un mari, une maison et un enfant. Et c’est de cette image d’Epinal fictionnalisée qu’elle s’élance dans une cyber-littérature qui va conquérir le monde francophone.

Positions du corps (3) L’Agenouillement de la Prière précaire

Je suis allé à la messe dimanche dernier en pensant que pendant la période de Pâques, il y aurait peut-être des choses à voir.

Il y avait en effet un membre de l’église plus important que d’habitude, qui portait une mitre et un bâton très impressionnant. En allant à la cathédrale, j’entendais les cloches sonner de manière désordonnée. Ce doit être un morceau de musique, pensais-je.

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Plus tard, une amie me demanda si j’avais prié.

« Je ne sais pas prier », lui répondis-je.

Quand les autres prient, moi je me concentre et je pense à toutes sortes de choses.

« C’est ça, prier », me dit-elle. Je l’aurais embrassée. Les catholiques sont parfois dotés de cet esprit inclusif et baroque qui leur fait respecter les apparences autant que l’inapparent.

C’est une vraie question : comment prier ? Le sage précaire peut-il ne pas prier ? Précaire, cela vient de precare, prier en latin, selon certaines étymologies. Pour d’autres, cela vient de Prae: avant et de careo, es, ere : manquer de. Pour mettre tout le monde d’accord, posons que ce qui est précaire, c’est ce qui est obtenu « par la prière », d’où son aspect non assuré, imprévisible, à la remorque, à la dérive. La sagesse précaire est une sagesse suspendue au bon vouloir des autres, des circonstances, des remous de la vie. La différence entre un sage précaire et un chef religieux, ou un gourou, c’est qu’il ne peut rien promettre. C’est un peu désespérant, comme sagesse : on est là, et puis… ce qu’on a, on n’est pas certain de le garder… Ce qu’on n’a pas, on trouve normal de ne pas l’avoir… Non la sagesse précaire, il faut prévenir vos enfants, c’est vraiment en dernier recours.

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Pour raccorder la prière à la question des positions du corps qui m’occupe, l’agenouillement est une torture pour moi. Rien n’est moins naturel que de faire reposer le poids de mon corps sur mes genoux. Je ne sais pas si les catholiques en ont contracté une réelle habitude, mais pour moi ce sont des moments intéressants car légèrement douloureux et propices à des prises de conscience : mon corps se retrouve déséquilibré, désarticulé, je me sens devenir marionnette sans colonne vertébrale, sans « assise » véritable. Après l’éloge des assis, il est temps de chanter les agenouillés.

Agenouillé, je ne peux plus penser ni aux pauvres ni aux diacres, ni à personne ni à rien. C’est la prière précaire. La prière de ceux qui essaient seulement de garder l’équilibre en attendant que cela cesse.

paques-a-belfast-002.1239708662.JPGL’orgue de St Peter Cathedral, Belfast.

Si le Dalaï Lama était indépendantiste

S’il voulait vraiment, comme le disent les autorités chinoises, faire sécession, voici comment il pourrait s’y prendre.

Il lui suffirait d’écrire une lettre, une seule, en tibétain, à la main. Sous l’oeil des caméras, il la lirait, ou il la donnerait à un journaliste qui se chargerait de la diffuser. Une lettre qui dirait ceci:

J’ai longtemps oeuvré pour la paix et pour l’obtention de l’autonomie pour le peuple tibétain, mais aujourd’hui je suis désespéré. Je ne vois plus d’espoir dans la survie culturelle de mon peuple et c’est la mort dans l’âme que je crois nécessaire d’entrer en conflit armé avec les forces chinoises qui occupent notre pays.

Dès maintenant, je demande à tous les pays du monde de bien vouloir soutenir notre effort de libération et, dans la mesure où la Chine est devenue une puissance importante pour l’économie mondiale, empêchant les gouvernements d’agir à découvert dans cette affaire, je me tourne vers les individus du monde entier, les organisations, les associations, tous les gens qui ont un coeur etc. 

Je vous laisse imaginer l’engouement d’une telle missive. Avec la popularité dont jouit la cause tibétaine, des millions de gens, des centaines de millions de gens feraient un don de plusieurs dizaines de dollars, des stars du show business feraient tout pour se montrer : presque instantanément, des milliards de dollars seraient générés pour soutenir l’effort de guerre. Le Dalai Lama recruterait des généraux étrangers pour organiser tout cela. Des militaires à moitié mercenaires viendraient aussi de toutes parts, appâtés par les salaires mirobolants ainsi que par l’aventure excitante et médiatique que cela représenterait. Mourir en héros sur fond de montagne enneigée, ce sera le nouveau rêve des adolescents en quête de gloire.

Nous assisterions à la première grande guerre fashion, pour les stars, par les stars. Le temps de cette guerre serait rythmé par les médias. Les Chinois n’auraient quasiment pas une chance de s’en sortir : après quelques milliers de morts, la pression de la communauté internationale et la nécessité économique de voir le calme revenir seraient trop fortes pour une armée chinoise isolée, mal entraînée et souffrant du « mal des hauteurs ».

Voilà ce que ferait le Dalai Lama, s’il était vrai qu’il nourrissait de funestes projets contre la Chine. Mes amis chinois, si le Dalai Lama ne fait pas cela, c’est qu’il ne veut pas de conflit armé et qu’il est certainement sincère lorsqu’il dit qu’il ne cherche pas l’indépendance.

Investissez et détournez Facebook!

Français, faites un petit effort pour devenir enfin américains, comme tout le monde, et investissez Facebook!

Je sais ce que vous vous dites : c’est un site pour adolescents narcissiques, on se montre des photos, on s’exhibe, on communique virtuellement, on passe des heures à tchatter et on y perd son temps.

Cela est vrai, chers amis, pour les adolescents narcissiques, et pour ceux qui aiment tchatter pendant des heures, et pour ceux qui aiment s’exhiber. Mais rien ne vous oblige à faire comme eux. Vous avez bien un ordinateur connecté à internet ? Et vous n’y passez pas tout votre temps à jouer à des jeux ni à échanger des « coucou, c’est moi » ? Vous y avez trouvé un usage intelligent et les sites comme Facebook peuvent aller dans ce sens.

J’ai déjà parlé du groupe « Gilles Deleuze », administré par des universitaires européens. Sur d’autres groupes, on assiste à des discussions qui se font en plusieurs langues, c’est assez amusant : on lit dans la langue étrangère et on s’exprime dans la sienne pour plus de commodité. On imaginait que de tels sites communautaires allaient être le lieu du monolinguisme anglo-saxon, et on se retrouve avec une tour de babel en forme de toile d’araignée. Il faudrait s’étendre là-dessus.

Mais la question n’est pas de discuter pour passer le temps. Le sage précaire, s’il aime perdre son temps, apprécie aussi la notion d’utilité. Certaines de nos actions ont pour but de servir d’outil à d’autres gens, afin qu’un bricolage commun puisse nous servir en retour. Par exemple, je viens d’adhérer au « fan club » (pour dire les choses brutalement) de Jean Rolin. C’est la première fois que je « deviens » fan, sur Facebook, car je n’y avais encore jamais vu l’utilité. Je l’ai découverte en m’apercevant qu’il y avait quelques étudiants qui travaillaient sur ses livres, et que sur la page de l’écrivain il y avait des espaces pour pouvoir échanger des idées, ou poster des documents, conférences, articles, entretiens, etc.

Imaginons que les lecteurs de Rolin, plutôt que de rejeter Facebook comme le diable, y entrent comme les maoïstes entraient dans les usines. Imaginons qu’ils fassent de l’interventionnisme, de l’entrisme, ils pourraient répondre aux questions que je me pose et que j’ai postées sur la page. Les questions que j’y pose, d’ailleurs, prétendent être elles-mêmes des outils de réflexion, car une question bien posée vaut souvent plus que de nombreuses opinions non motivées.

Facebook, je le rappelle pour les situationnistes en herbe, c’est l’essence du détournement et de la dérive.

Position du corps (2) Eloge des assis

Il est indigne d’un sage précaire de critiquer les « assis », comme je l’ai fait, et de qualifier la position assise de « vulgaire ». J’en demande pardon aux lecteurs et je lance ici même les bases d’un éloge de cette position.

C’est d’abord celle du zig-zag, celle qui actualise tous les plis de notre squelette. Assis, l’homme se love dans les inflexions de la courbe que dessine son corps. C’est beau aussi, ces plis et ces zig-zag, et cela nous change de cette droiture toujours valorisée.

La position assise est la position anti-héroïque, et cela convient au sage précaire. Le personnage le plus anti-héroïque de la littérature, c’est Bartleby, d’Herman Melville. C’est en restant assis qu’il résiste au pouvoir écrasant de la machine administrative. C’est, en tout cas, en baissant la tête, en courbant l’échine, en jouant sur les inflexions de son corps, qu’il fait disfonctionner la hiérarchie. Bartleby, mon héros. « Ô, Bartleby. Ô, humanity. » Ainsi se termine la nouvelle de Melville, si étrangement.

Cela ouvre la porte à la grande littérature des assis, Franz Kafka en tête. Chez Kafka, les positions du corps sont très significatives, mais elles n’ont pas cette valeur univoque de symbole, qui voudrait qu’être assis renvoie nécessairement à l’obéissance et à la soumission, alors qu’être debout serait un signe de noble affirmation. La grande scène nocturne du Château où K., l’arpenteur géomètre, est assis sur le lit du grand fonctionnaire, est d’un burlesque délirant : là aussi, une machinerie administrative déraille par l’entremise d’une action maladroite et assise. 

Les nomades sont de grands assis. Wilfred Thesiger parle très bien des Arabes assis, sur le bord de la piste. Dans le chef d’oeuvre qu’est Le désert des déserts, on ne voit que rarement les Arabes autrement qu’assis, sur leur bête ou au bord de feu. Cette phrase, reprise par Arnold Toynbee, puis par Deleuze plusieurs fois, caractérisent puissamment le nomadisme de l’homme assis dans le désert : « Ils ne bougent pas. »

Et puis et puis, il faut le dire, il faut terminer avec cela : tant de femmes sont belles, assises. Qu’elles croisent les jambes, ou qu’elles bombent le torse, ou qu’elles ramènent les pieds sous leurs fesses, ou qu’elles mettent sagement leurs jambes parallèles sur le côté en une torsion codée, elles s’assoient de mille manières. Certaines font l’amour assises, certaines dansent assises, certaines inventent de nouvelles façons de s’asseoir.

Alex « Hurricane » Higgins dans un pub sectaire

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J’avais posé sur la table du pub un livre assez volumineux. Je lisais la conscience tranquille, car c’est un pub où les gens font ce qu’ils veulent. Situé à l’angle de Donegal road et de la fameuse Sandy Row (fameuse pour ses activités paramilitaires à l’époque des Troubles), le Royal n’accueille pas que des poivrots, mais des handicapés aussi, venant peut-être de l’hôpital voisin, des sourds, des muets, et aussi des supporters de football.

Hier soir, Chelsea jouait contre Liverpool, et le pub contenait des supporters des deux équipes, qui s’insultaient et se chambraient allègrement, mais sans dépasser la limite du bon goût populaire.

Parfois je quittais ma table pour m’accouder au comptoir. De là, je regardais le seul écran qui diffusait l’autre match de la soirée, opposant Barcelone à Munich. Plus loin sur le bar, un homme à lunettes et à chapeau donnait l’image idéal de l’écrivain irlandais, tel que la légende l’a construite, dans les guides et les récits de voyage. L’écrivain devisait avec un homme d’une vulgarité rare, mais drôle si j’en crois le rire qui secouait les côtes de ses convives.

Alors que je suis penché sur ma volumineuse étude, concernant les voyages de l’époque classique, un homme se penche vers moi et me demande si mon livre est bien. Il me demande ce que c’est, je lui montre la couverture. Daniel Roche, Humeurs vagabondes: de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages (Fayard, 2003, 1032 pages.) Il lève les sourcils et me demande si j’apprends quelque chose.  

De retour au comptoir, j’admire le jeu de Barcelone. Cette équipe a écrasé Lyon, il y a peu, et mène 4 buts à 0 contre Munich à la fin de la première mi-temps. Un homme s’approche du bar et demande au barman de changer de chaîne pour regarder un autre match. Le barman lui répond que l’Espagnol, là, regarde Barcelone. Le client se tourne vers moi et me regarde avec de grands yeux. Nous nous regardons en silence. « You’re Spanish ? » Je fais non de la tête. Nom de Dieu, il y a deux équipes sur la pelouse, pourquoi ne serais-je pas allemand ? J’ai l’air d’un Espagnol, avec mon grand front nordique ? Le client retourne à sa place, sans que personne ne touche à cet écran, où Lionel Messi brisait la défense munichoise avec l’aisance d’une danseuse qui brise le coeur d’un sage précaire. 

De retour à ma table, je lis un chapitre qui s’intitule : « La production des récits de voyage ». L’écrivain à lunette s’approche de ma table, et, avec des gestes lents, observe mon livre et s’en empare comme si tout lui était permis dans ce pub. Il regarde la couverture et retourne le livre, feuillette un peu. Sans un mot ni un regard pour moi, il lit la quatrième de couverture. Je me demande s’il lit le français ou s’il cherche à épater la galerie. Il repose le livre et écrit sur un journal : « France ? Revolutions ? » Je fais oui de la tête.

Il va s’asseoir à une table et m’écrit ce billet, sur une feuille de facturation : « What bring you to Belfast / The Troubles in regards to French Revolution / Or are you a writer or a dramatist playwright etc. » Il me tend le papier et s’en va. Puis il revient pour avoir sa réponse. Je lui demande s’il m’entend, il fait signe que oui. Il m’invite à sa table, et la conversation s’engage, moi parlant, lui écrivant ou chuchotant. Quand je lui demande s’il est écrivain, comme son apparence le laisse penser, il se lève et me fait signe de le suivre. Dans le fond du pub, des posters encadrés montrent un jeune joueur de billard, entourés d’articles de journaux. Il me chuchote à l’oreille qu’il était champion de je ne sais quoi. Du monde, peut-être. Le jeune homme sur les posters, c’est lui bien sûr.

Avant que je parte, il m’écrit son nom sur une feuille, son numéro de portable. Il me dit de vérifier son nom sur internet.

Je ne l’ai toujours pas fait, mais à présent que je repense à lui, il me vient en mémoire que certaines fresques murales représentent un joueur de billard, dans le quartier. C’est peut-être une vraie gloire locale, on ne sait jamais.

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Du bon usage de Facebook

Tchatter, pour moi, c’est encore difficile, et je suis quelqu’un de trop lent pour préférer cela à des messages écrits, sur papier ou sur écran. Ce n’est donc pas l’usage que je fais de Facebook.

Mais j’aime assez l’aspect « salon global » que ce site présente. On retrouve des amis, on voit des photos, on voit comment les gens se présentent, comment ils se montrent, ou au contraire, comment ils se cachent. J’avais déjà parlé de la schizophrénie induite de Facebook, à l’époque où j’invitais mes amis à m’y rejoindre et qu’ils refusaient. Je n’y reviens pas, mais je note que même chez ceux qui ont accepté, un certain nombre sont restés muets : leur profil montre une blancheur absolue, pas de photo et moi seul comme « friend ». Ils n’y ont trouvé aucun intérêt.

Pendant longtemps, moi non plus je n’en trouvais aucun. Par exemple, je ne comprenais pas l’intérêt de s’inscrire à des « groupes ». Je commence à comprendre. Souvent, c’est pour rire, ou pour afficher ses opinions, ses goûts. Mais je viens d’y trouver un intérêt plus grand, une utilité pour moi, grâce à une personne qui vit à toute vitesse et qui m’explique les choses de la vie entre les lignes.

Puis par moi-même, j’ai tâtonné, et j’ai compris que certains de ces groupes étaient créés et gérés par des gens spécialistes de leur sujet. Exemple : le groupe « Gilles Deleuze » est géré par Ian Buchanan, enseignant à l’université de Cardiff, qui a publié des articles et des livres sur Deleuze et la litérature, Deleuze et l’espace. La deuxième administratrice de cette page s’appelle Leyla Haferkampf, de l’université de Cologne, ce qui nous assure une ouverture sur l’Europe. On y puise des informations, sur l’actualité des recherches deleuziennes, on y suit des discussions, on y apprend des trucs, bref, cela présente un intérêt. Une espèce d’intérêt.

Il ne me reste plus qu’à en trouver d’autres de même niveau, et de déplorer que mes amis, qui sont des gens si intéressants et charmants dans la vraie vie, rechignent à ce point à partager leur vitalité sur les salons virtuels.