La résilience mélancolique du Pakistanais

Voilà des jours que mon colocataire pakistanais traîne une mélancolie qui fait peine à voir. Il dort mal, il rentre à la maison le soir en faisant la gueule. Il est stressé à cause de ses problèmes de visa.

Il n’a plus beaucoup d’espoir de trouver une femme à marier dans ce pays, et il ne compte plus sur moi pour lui en trouver une. Il n’arrive plus à se concentrer sur ses études.

Tous les jours, quand je le vois, il me dit qu’il ne se sent pas bien. Il a beau faire froid, il évolue en chemise ouverte et pieds nus. Je l’exhorte à se couvrir, mais il n’a plus le goût. Il me dit que c’est Dieu qui veut le punir de quelque chose. « A chaque fois qu’un espoir apparaît, Dieu l’anéantit, il ferme la porte, comme si quelqu’un me claquait la porte au nez. » Je lui dis que Dieu cherche peut-être à le ramener près de ses parents et de ses soeurs. « Oui, dit-il, peut-être bien ». Mais cela ne le convainc pas. Sa mère prie pour lui, pour qu’il trouve une solution et reste à Belfast.

Lorsque internet a cessé de fonctionner dans notre maison, ce fut la goûte de poison qui fit déborder le calice. « Mais sans internet, je ne peux pas vivre! » Je lui propose de lire un livre à la place, mais il ne peut pas se concentrer. Je lui propose de discuter sur le Coran dans le salon, mais il me répond par une grimace dégoûtée. Dieu lui a maintenant ôté internet, Dieu lui veut du mal, et on voudrait lui faire parler du Coran ?

N’a-t-il pas d’amis avec qui sortir pour tailler une bavette, autour d’un thé ? « Oui, j’ai des amis, mais je préfère internet. »

Je lui offre d’emprunter des DVD pour lui à ma bibliothèque. Oui, dit-il, bonne idée. Quels films veux-tu, des films pakistanais ? Non. Indiens ? Bollywood ? Non, non. Anglais ? Oui, anglais. Américains ? Oui, américains! Pas anglais, américains ; en anglais, mais pas britanniques. Des films d’action, des histoires d’amour, des comédies, qu’est-ce que tu veux ? Des histoires d’amour!

Je lui ai pris, sans trop savoir, The Age of Innocence de Martin Scorcese. Je lui en prendrai d’autres, avec plaisir, car j’attends avec impatience qu’il me dise ce qu’il en pense.

Malgré tout, ces derniers jours, je l’ai entendu, de bon matin, chanter dans la maison.

Robert McLiam Wilson, une star littéraire de Belfast

Pour moi, Belfast est avant tout la ville d’un jeune écrivain que j’ai lu il y a dix ans, quand j’ai décidé de tenter ma chance en Irlande. Je l’ai lu sans avoir une idée très claire de ce qui distinguait Dublin de Belfast. A mes yeux, tout cela c’était l’Irlande, un petit pays humide et froid, où les bières noires réchauffent le coeur et où l’esprit de la castagne palpite. C’était mes préjugés de l’époque. C’était encore l’époque où l’avion coûtait assez cher, où l’on achetait ses billets dans des agences de voyage, où l’on faisait quelques lectures avant de partir pour une destination aussi lointaine que l’outre-manche.

Je venais de perdre, dans la même semaine, mon travail et ma petite amie. La découverte d’un auteur provocateur, écorché vif et cultivé ne pouvait que m’être réconfortant.

Robert McLiam Wilson fut une introduction roborative à « l’île des saints et des savants » pour le candide voyageur que j’étais. En m’installant dans la province d’Irlande du nord, l’année dernière, je pensais qu’il serait une star absolue, ses deux romans ayant marché du tonnerre, surtout le premier, Ripley Bogle (1989), qui donne de Belfast et de Londres une image très puissante, à la fois burlesque et infiniment poétique. A mon grand désappointement, je n’entends personne me parler de lui, et quand je questionne, je n’obtiens aucune réponse indiquant qu’il soit aussi fameux qu’il ne l’est en France.

Ripley Bogle devrait pourtant être lu car il fait souffler une sacrée bourrasque dans les lettres irlandaises. Il s’agit de l’éducation d’un garçon, né dans les années 60 dans un quartier populaire de Belfast, et qui grandit pendant la guerre civile (the Troubles), developpant des défenses assez baroques pour résister à l’horreur de son quotidien. Jeune homme, il devient bon à l’école et obtient de faire des études de lettres à Cambridge, en Angleterre. Au passage, il parle de Queen’s, l’université de Belfast où j’ai l’honneur de faire ma thèse présentement, en des termes plus que désobligeants. Puis son naturel prend le dessus et il abandonne ses études et devient clochard à Londres. C’est depuis cette situation de clochardise qu’il raconte son histoire, d’où une vision du monde noire et sans concession.

Son deuxième roman, Eureka Street (1996) est d’une facture un peu plus classique, dans le style et la construction, mais les personnages restent épatants, les ressorts dramatiques truculents, et les fils narratifs sont très drôles. On y voit des parodies d’hommes de lettres (Seamus Heaney) et d’hommes politiques (Gerry Adams) d’Irlande du nord, pastiches dont l’irrévérence fait du bien, en ces temps de discours lénifiants sur la réconciliation, l’acceptation de l’autre, le multiculturalisme. L’auteur montre de manière drôlatique comment les efforts pourt la paix se font grâce aux Américains arrosant à vannes grandes ouvertes les mafieux les plus sordides, tout en développant des discours grandiloquents. On y lit le destin de gentils escrocs qui font fortune en profitant de ces fonds tombées du ciel.

McLiam Wilson n’a rien publié depuis 1996, cela explique peut-être qu’on le connaisse moins en ce moment. A l’époque de la publication de ces deux livres, il a reçu de nombreux prix littéraires, en Irlande, au Royaume-Uni et en France. Il préparerait un roman qu’il repousse année après année. On le verrait bien ne pas plus terminer ce roman qu’il n’a terminé ses études.

L’Institut franco-chinois de Lyon (1921-1946)

C’est une histoire palpitante que celle de cet Institut Franco-Chinois.

Mon amie Cécilia m’en avait parlé, pour donner un cadre au tableau de Chang Shu Hong, qu’elle avait utilisé lors d’une exposition sur les liens entre art et santé. Mais ce genre de connaissance prend du temps pour s’intégrer à soi. Cécilia a fait beaucoup pour, petit à petit, me mettre en situation de comprendre de quoi il retourne.

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Malade fiévreuse de Chang Su Hong, Lyon, 1935.

Revenons à la création de l’Institut Franco-Chinois de Lyon. Au départ, il s’agit des activités d’un homme comme je les aime : un peu dingue, un peu foutraque, aventurier, mêlant business personnel et projets généreux. Li Shizeng (1881-1973) a beaucoup fait pour développer les idées anarchistes parmi les ouvriers et les étudiants. Plutôt que de s’égarer dans une philanthropie à l’anglo-saxonne, il monte une usine en France et attire des ouvriers chinois pour les exploiter. Lorsqu’ils sont en France, il cherche un moyen de les éduquer, et il finit par bricoler le concept d’une université chinoise sur le territoire français.

Il va d’abord créer une association, « Travail Etude », pour promouvoir le voyage de Chinois en France afin de leur procurer un emploi et une éducation. Il s’inspire de théories anarchistes sur l’émergence d’un homme nouveau, ayant dépassé les oppositions entre le manuel et l’intellectuel, le travail et les loisirs, le moral et l’immoral, toutes ces oppositions qui structurent le mode de vie bourgeoise.

Tout cela se passe dans les années 1910, c’est-à-dire à l’époque où la Chine connaît le plus grand bouleversement de son histoire. Le système impérial tombe pour laisser place à une république. Le nouveau gouvernement a peu de prise sur son propre pays, mais il soutient ces initiatives d’études à l’étranger. Le but politique est de former une élite nationale dans tous les domaines de la vie culturelle et créatrice. En premier lieu, il s’agit de créer des ingénieurs et des scientifiques. Mais, on n’oublie pas non plus les traducteurs, donc des littéraires, ainsi que des artistes.

Les étudiants ouvriers des années 1915 sont en même temps des gens qui cultivent des idées politiques. Ils sont anarchistes, communistes. Certains deviennent chrétiens. Certains deviendront-ils fascistes ? Je ne le sais pas. Leur politisation va culminer en 1921 avec la « Marche sur Lyon » pour protester contre leur niveau de vie, et pour demander de l’aide de la part des gouvernements français et chinois. Pourquoi « sur Lyon », la marche ? Parce qu’ils ont su que c’est à Lyon que se créait une université chinoise, où les étudiants seront triés sur le volet, admis sur concours. Ceux-là veulent y être admis sans concours. Leur manifestation va leur coûter une expulsion hors de France. Parmi ces révoltés de 1921, un certain Zhou Enlai, futur premier ministre de Mao.

Symbolisme de la marche. Quelques années plus tard, les fascistes italiens feront leur « Marche sur Rome », et les communistes chinois leur fameuse et extraordinaire « Longue Marche ».

Après ces remous, l’Institut franco-chinois ouvrira ses portes avec, pour les étudiants choisis, l’interdiction absolue d’avoir la moindre activité politique. « Patrie des droits de l’homme », disent les Français, et on s’étonne que cela fasse rigoler les gens.

Parmi les étudiants qui sont passés par Lyon, dans les années 20 et 30, notons quelques figures au parcours brillant, pathétique ou palpitant.

institut-fr-ch-su-xuelin.1255015806.jpgSu Xuelin, qui est devenue un écrivain reconnu dans les années trente. Elle s’est convertie au catholicisme à la basilique de Fourvière. Elle semble avoir été très critique vis-à-vis de Lu Xun, ainsi que d’autres écrivains de gauche.

institut-fr-ch-chang-shuhong.1255015790.jpgChang Shu Hong, le fameux peintre de la Malade fièvreuse et du nu que certains trouvent anormalement musclé.

institut-fr-ch-jing-yinyu.1255015774.jpgJin Yinyu, traducteur de Romain Rolland en chinois et de Lu Xun en français. Il s’est jeté dans la rivière Huang Pu à son retour à Shanghai en 1930, rendu dément par une syphillis certainement contractée dans un bordel de Lyon.

institut-fr-ch-pan-yuliang.1255015742.jpgLa glorieuse Pan Yuliang, orpheline vendue comme prostituée dans un bordel à 13 ans, mariée quelques années plus tard (avec un client, j’imagine), elle parvient à être admise à Lyon, où elle perfectionne son savoir-faire, avant d’aller à Paris. Elle fera quelques aller-retour entre la Chine et l’Europe, mais s’installera en France définitivement. Ses toiles sont très représentatives d’un goût féminin et orientalisant des années 30.

Comme aujourd’hui, quand les Chinois vivaient à l’étranger, ils aimaient manger leur propre nourriture, dans leurs propres restaurants. À Lyon ils ont donc ouvert le premier restaurant chinois de France.

Pakistanais cherche Irlandaise pour mariage et plus si affinité

L’autre matin, mon colocataire pakistanais me demanda une forme d’aide inédite. Serait-il dans mes cordes de lui faire rencontrer une femme irlandaise qui serait d’accord pour se marier avec lui. Il rencontre de sérieuses difficultés depuis quelques semaines, à cause de son visa. Le gouvernement britannique refuse de le lui prolonger alors même qu’il n’a pas encore terminé son master, ce pour quoi il est ici.

Naturellement, dit comme cela, abruptement, personne ne courrait le risque d’une entreprise telle qu’un mariage blanc avec un inconnu. Une amie, que j’aime plus que tout au monde, me traita de dingue quand je lui demandai ce qu’elle en pensait. « Et toi, est-ce que tu le ferais ? » J’y ai déjà pensé, mais je reviendrai sur ce point une autre fois.

J’écris trop souvent que je reviendrai sur tel ou tel point : cela m’engage à un nombre de billets à venir proprement ahurissant.

Je vois l’image que le lecteur se fait de cet étranger qui demande à se marier, et elle n’est pas bonne. Mais en parlant de son cas avec mon amie, lui venir en aide m’a paru une nécessité. Non pas pour des raisons de bonté d’âme, car je n’ai pas d’âme, jusqu’à preuve du contraire. Non par charité non plus car on sait combien je rejette la charité. C’est pour des raisons pratiques, economiques, sociales et politiques que son éviction, ou son expulsion, serait à mon avis une vraie perte pour la Grande Bretagne.

Non seulement c’est un garçon charmant et serviable, mais il a une réelle utilité dans le système de la ville de Belfast. Il loge dans une chambre très peu chère, une chambre qu’il est difficile de louer, il comble donc un manque. Il ne demande ni n’obtient aucune espèce d’aide de la part de l’Etat, donc il ne coûte rien à la collectivité. Il travaille, pour un salaire modique, dans un supermarché bas de gamme, donc par sa présence sur le territoire, il est beaucoup plus utile à l’économie locale qu’un nombre très important d’assistés, dont je suis, qui vivent, directement ou indirectement, à la charge de l’Etat britannique.

Cela ne s’arrête pas là. En sa qualité de musulman, dans ce quartier où les protestants forment la quasi totalité de la population, il favorise le multi-culturalisme que tout le monde appelle de ses voeux ici. Sa présence pacifique dans ce quartier populaire à la réputation sulfureuse aide les habitants à voir autre chose que des blancs protestants et participe incontestablement à la lutte contre les discriminations, et la paix entre les peuples.

Par ailleurs, il a beaucoup fait pour apaiser les relations dans la maison elle-même. Par sa bonhomie et son caractère conciliant, il a déminé plusieurs situations délicates, comme l’épisode que nous appelons entre nous « le départ du Slovaque » : il y a peu, le Slovaque qui était le responsable de la maison était furieux contre moi. Avant de partir de la maison, il avait cherché à me fourguer des affaires qu’il avait achetées, et dont le prix ne me convenait pas. Outré de ne pas me soutirer le moindre sou, il s’était énervé et avait proféré des menaces, à plusieurs reprises. Lorsque je dus devenir intraitable et dur avec lui, mon Pakistanais a su lui parler pour le consoler de mon attitude trop ferme. C’est donc en bonne partie grâce à lui que tout ne soit pas parti en fumée dans une guerre de tranchées.

Le Slovaque a plusieurs fois évoqué l’idée de brûler un bureau en bois dans une chambre. Nous en rions, aujourd’hui, cela fait des souvenirs.

En général, le Pakistanais apporte à la maison le liant humain qui lui manque. Ce jeune homme est une sorte de bienfaiteur, et si je devais ne garder qu’un colocataire, je le choisirais les yeux fermés.

Il me dit : « Si j’avais menti, si j’avais prétendu ceci ou cela, on m’aurait étendu mon visa. J’ai dit la vérité car j’avais confiance dans ce pays, et maintenant je souffre. » S’il devait partir de Belfast, et retourner dans la Swatt Valley, il craint pour sa sécurité car les talibans y règnent encore en grande partie, et ils voient d’un très mauvais oeil les « modernes » qui reviennent d’Occident. Ils sont vus, paraît-il, comme des espions doubles.

Je ne comprends pas pourquoi un mariage blanc apparaît soudain comme la seule solution à ses problèmes de visa. Il s’agit peut-être d’un nouvel amendement dans les « Lois de l’hospitalité ».

Malade fiévreuse, 1935. L’histoire mystérieuse d’une peinture franco-chinoise

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Réserves du Musée des Beaux-Arts de Lyon, 2009.

Pour les happy few qui peuvent aller dans les réserves du Musée des Beaux-Arts de Lyon, un tableau de 1935 leur racontera une des belles histoires de l’entre-deux-guerre franco-chinois. Que ceux qui aiment la Chine, la peinture, les belles femmes et les musées prêtent attention à ce petit billet. Les autres, ceux qui n’aiment ni la Chine, ni la peinture, ni les femmes, ni les musées, passent leur chemin et ne reviennent jamais sur ce blog.

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Mon étudiante de l’université Fudan était à Lyon ce jour-là et nous sommes allés ensemble dans les réserves du musée. 2009.

Je suis allé voir ce tableau accompagné d’une amie shanghaïenne. C’est une heureuse coïncidence que le jour même où je fus autorisé à pénétrer les profondeurs du musée, mon ancienne étudiante me rendît visite à Lyon, ville où je n’habite d’ailleurs pas. Elle posa, à ma demande, devant Malade fièvreuse, et son radieux sourire, son regard séduisant, faisaient un joli contraste avec la beauté fatale de cette Dame aux Camélias extrême orientale.

J’y fus toléré grâce à la gentillesse et l’efficacité du personnel du musée, qui m’ont ouvert les portes et les bras. Quand des membres imminents de ce dernier ont appris que s’organisait le colloque « Traits chinois, lignes francophones », en février 2010, ils m’ont parlé de ce peintre chinois qui, dans les années trente, vivait à Lyon et avait fait le portrait de sa femme malade.

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Malade fiévreuse de Chang Su Hong, Lyon, MBA, 1935.

Né à Hangzhou en 1905, diplômé d’art appliqué à l’université du Zhejiang, puis enseignant les beaux-arts au même endroit, 常书鸿 (Chang Shu Hong) est venu à Lyon en 1928 pour  étudier à l’Institut franco-chinois. Quelques années plus tard, il continua sa formation aux Beaux-Arts de Paris, et participa à de nombreuses expositions en France, dans une entre-deux-guerres beaucoup plus sinophile qu’on pourrait l’imaginer aujourd’hui. Il s’est marié avec une autre étudiante de l’Institut franco-chinois, dont il aura une fille, née à Lyon et qui fut, assez récemment la biographe de son père.

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Malade fiévreuse de Chang Su Hong, Lyon, 1935.

C’est le visage de sa femme que l’on voit sur ce tableau, enfiévré dans tous les sens du terme. L’artiste chinois, qui apprit la technique de la peinture à l’huile en France, l’utilisa pour faire briller les yeux de son épouse. Pour le voyageur candide que je suis, le rouge des joues rappelle le maquillage des chanteuses d’opéra de la région du Zhejiang, ou même de l’opéra Kun, dans le Jiangsu.

En dépit de quelques jugements un peu dépréciatifs sur ce tableau, je l’apprécie de plus en plus. Je fais d’ailleurs le pari que le Musée des Beaux-Arts de Lyon lui fera quitter la réserve pour rejoindre les cimaises des salles du XXe siècle. Qui veut parier ? Un repas chez Boccuse!

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Dossier Chang Su Hong dans les archives du Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Dans les archives, on apprend par une lettre de l’artiste qu’il s’agit du premier tableau « chinois » à avoir été acheté par le gouvernement français pour les musées nationaux. Chang est prêt à le vendre « à n’importe quel prix », du moment que l’argent déboursé provient officiellement du denier public.

Nous voici donc au début d’une glorieuse histoire. Celle des artistes chinois en France, en Europe et dans le monde occidental. Soixante-quinze ans plus tard, un Yan Pei-Ming allait offrir à l’art occidental des funérailles nationales. Entre Malade fièvreuse (1935) et Les Funérailles de Monna Lisa (2009), les Chinois ont marqué l’art en France d’une empreinte indélébile et incontournable. Réjouissons-nous : ceci n’est que le début de notre brillante collaboration.

Afrique, Chine, Iran – Errements diplomatiques

 cyrus_ii_le_grand_et_les_hebreux-fouquet.1254163872.jpgFouquet: Cyrus II libère les Hébreux

La politique étrangère de Sarkozy a connu, paraît-il, des succès. Je ne sais pas, c’est bien possible, mais ce qui me frappe, pour ma part, c’est la continuité dans l’erreur. Afrique, Chine, Iran, la France se décridibilise avec acharnement.

AFRIQUE – Le discours de Dakar, prononcé en 2007, est maintenant une archive historique et il suffit de le réécouter, même en partie, pour en être choqué. Venir en Afrique noire pour dire aux gens que « l’homme noir » n’est pas assez « entré dans l’histoire » et que c’est là « son drame », est injustifiable et témoigne, de la part de la personne qui a écrit ce discours, de ce qu’on appelle la connerie dans les bar-tabac des villes de province. L’ensemble du discours prête à rire et aura des conséquences néfastes sur notre rapport à l’Afrique pour longtemps encore. Plutôt que de se tasser, les effets vont apparaître avec le temps car le racisme y est relativement bien dissimulé derrière des citations de Senghor. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce discours est maintenant un document qui fait date dans les études postcoloniales, et l’université le prend et l’analyse comme un symptôme particulièrement parlant et radical, presque pathologique, du néocolonialisme.

CHINE – Après l’Afrique, voilà que notre président se ramasse avec les Chinois. Il parvient à se mettre à dos l’ensemble de la blogosphère chinoise, et pas seulement le gouvernement. Ses gesticulations autour des jeux olympiques n’ont donc servi strictement à rien, je crois que c’est aujourd’hui admis. Aucun dossier bilatéral n’a avancé depuis l’élection de Sarkozy. Rien de positif n’est apparu ; au contraire, on en est encore à tenter de réchauffer les relations diplomatiques pour que les Chinois reviennent à la position normale qui est la sienne, et qui consiste à signer des contrats avec la France autant qu’avec d’autres pays européens. En contrepartie d’un délabrement des relations Franco-chinoise, rien n’a bougé au niveau des droits de l’homme, des prisonniers politiques. Bref, échec total vis-à-vis d’un pays qui était pourtant bien disposé à notre égard, et qui devient, à la faveur de la crise actuelle, un acteur fondamental de la géopolitique.

IRAN – Sarkozy a sur le dossier iranien une position plus dure encore que celle des Américains. Il ne prend prend pas en compte le changement d’approche d’Obama ; il est encore sous Bush et se croit dans son bon droit en se lançant dans un bras de fer avec Téhéran. On croit rêver! A ce niveau, ce n’est plus de l’incompétence, cela ressemble à de la bêtise. Va-t-on se mettre à dos tous les pays émergents ? Je ne veux même pas entrer dans le détail de l’affaire, je veux seulement critiquer l’attitude formelle. Au niveau des formes, le président de la France ne peut pas venir dans des pays étranger et prendre de haut des gouvernements étrangers, c’est juste quelque chose qui ne se fait pas.

Et surtout, la France se décridibilise quand elle exige que l’Iran rentre dans le rang « en cessant immédiatement ces activités destabilisantes et en répondant sans délai aux demandes de la communauté internationale » (lemonde.fr avec AFP, 28 sept. 09), sans pouvoir ni vouloir passer à l’acte pour faire respecter sa demande. On appelle cela des gesticulations à contre-temps, et ça ne peut que réjouir le gouvernement de l’Iran qui voit là une démonstration inespérée de l’idée que les Occidentaux leur refusent l’indépendance.

Ce qui me choque dans ces trois dossiers, c’est l’inculture qui semble présider à tous ces mouvements. Quand Sarkozy pense Iran, à quoi pense-t-il ? Pays pauvre, musulman, anti-occidental, il pense peut-être turban, barbe blanche ? Mais quand on pense Iran, il faut d’abord penser Perse, civilisation ancestrale, culture raffinée, profondeur historique. Nous devons aller à Téhéran avec la grandeur de la Perse à l’esprit et Hérodote dans les valises. Il ne faut jamais oublier qu’à l’époque d’Hérodote, par exemple, l’Asie centrale et toute l’Egypte était sous la domination de la Perse, et que les Iraniens n’oublient pas leur grandeur passée. Nous ne pouvons avoir de bonnes relations avec l’Iran si nous ne connaissons rien de son histoire. C’est aussi important que de savoir ce qu’est devenue la sociologie du pays, sa classe moyenne, le rôle des femmes, les mouvements démographiques. Or, Sarkozy se contrefiche de tout cela.

Plus généralement, je crois qu’il faut en finir avec les effets de manche diplomatiques. Les rapports entre pays ne sont pas une affaire de décisions brutales et de rodomontades, elles sont faites d’un long travail de connaissance mutuelle, d’échanges, de frictions, de négociations, sur un temps long et patient. Avec le temps, je me désolidarise des manifestations pro-tibétaines qui ont eu lieu à Paris en mars 2008, et que j’ai un peu soutenues à une époque. Non seulement elles ne feront jamais rien avancer sur le terrain et elles blessent les Chinois , mais surtout elles enracinent des idées stupides et erronées dans l’esprit de la jeunesse occidentale. L’idée que plus on criera plus on aidera les opprimés. L’idée que le Tibet était un pays indépendant avant l’invasion chinoise des années 1950. L’idée qu’on est pur lorsqu’on traite les Chinois d’assassins. L’idée que la France est un pays qui peut exiger des choses aux autres. Là aussi, l’inculture était essentielle aux manifestations anti-chinoises. Qui, parmi les manifestants de Paris, s’étaient jamais penché sur l’histoire du Tibet ? Pour aider les Tibétains, il y a d’autres leviers, plus discrets, sur lesquels agir.

Et d’abord se cultiver sur les régions du monde qui nous intéressent. Les relations internationales ne devraient-elles pas être le lieu de la connaissance, de la recherche patiente, de la lecture et des traductions des grandes oeuvres ?

L’amour des juifs plutôt que leur crainte

Je voudrais préciser que je suis un grand admirateur de nombreuses personnes de confession juive du monde entier. Non seulement j’ai des amis chers parmi eux, des juifs de France, des Etats-Unis, d’Israel, mais mon respect va beaucoup plus loin. J’ai lu avec passion de nombreux auteurs juifs qui m’ont influencé et m’ont construit. Ce que je leur dois à titre personnel est important. En tant que Français, je tiens pour un motif de fierté le fait que mon pays possède la plus forte communauté juive de tous les pays européens, et j’appelle de mes voeux qu’elle aille s’accroissant car ce que les juifs ont apporté à mon pays et à ma culture est très positif. Ce serait un malheur, une catastrophe, s’ils devaient tous émigrer je ne sais où, au moyen-Orient ou en Amérique.

On ne peut pas faire moins antisémite que moi.

Or, récemment, on a insinué que j’étais antisémite. Qui ? Des amis, qui n’étaient pas contents que je défende le travail de l’humoriste Dieudonné. Ils pensaient que, du fait que je ne trouve pas révoltants ses propos (mais quels propos, je ne le sais toujours pas), je devais être moi-même, quelque part, peut-être un peu antisémite. Ou qu’en tout cas, mon attitude « ambiguë » valait la peine que l’on s’inquiétât pour moi. Ces insinuations sur le fait que je serais, sinon antisémite, du moins compréhensif à l’égard de ceux qui le sont, me sont une douleur et me paraissent répugnantes.

J’ai monté ce blog en juillet 2007, et je l’ai fait héberger par lemonde.fr car c’est le journal en ligne que je lisais chaque jour. De plus, comme j’habitais en Chine, la censure bloquait les sites étrangers et se faire héberger par ce journal permettait de travailler sans se soucier des cyberpoliciers chinois. Pendant plusieurs mois, La Précarité du sage était référencé dans la sélection du monde.fr. Il y figurait quelques semaines, puis il en disparaissait quelques jours, puis il y réapparaissait, bref c’était un habitué de la sélection du journal. Du jour au lendemain, il en fut écarté, et de manière définitive. Cette exclusion a coïncidé avec un billet que j’ai écrit sur un humoriste, intitulé Dieudonné et les « nouveaux médias ». Ce billet date de septembre 2007, il est vieux de deux ans. Depuis cette date, ou plutôt depuis la fin de la discussion auquel il a donné lieu, mon blog s’est plutôt amélioré, pas tant au niveau de l’écriture qu’au niveau des recherches qui y trouvent leur théâtre, et pourtant, les modérateurs du monde.fr n’ont plus eu le goût de lui donner le plus faible écho.

Ils avaient d’abord, à une certaine période, tenté de bloquer quelques commentaires, puis ont décidé, semble-t-il, de ne plus prêter la moindre attention à ce blog. C’est leur droit et je ne leur en veux pas. Je ne fais aucune réclamation ni ne crie à l’injustice. Je souligne un petit fait intéressant qui illustre le climat de terreur qui accompagne toute référence aux juifs, à Israel et à ce qui entre en résonnance avec ces sujets-là. Dieudonné fait partie de ces sujets tabous qu’il est préférable, semble-t-il, de ne toucher que pour en dire le plus grand mal.

Pourtant, je crois n’avoir jamais dit quoi que ce soit sur les juifs, et il me semble bien que tout ce que j’ai jamais écrit sur eux se trouve dans ce billet, sous forme d’hommage sincère et respectueux.

Je ne me sens pas menacé, ni intimidé, ni bâillonné, mais à l’heure où ce même humoriste, Dieudonné M’Bala M’Bala, est tenu de s’expliquer devant la justice, comme le dit un article du Monde de cet après-midi, je rappelle ce micro-événement concernant mon blog car c’est avec une chaîne de micro-événements qu’on crée un climat, puis une influence et enfin un pouvoir. Le pouvoir médiatique a décidé d’effacer Dieudonné du paysage, c’est ainsi. D’abord en en parlant beaucoup et en contrôlant le contenu des paroles, pour le rendre abject, puis en cessant d’en parler, et en réduisant au maximum l’audience de ceux qui en parlent. L’article du Monde auquel je viens de faire référence est déjà retiré de la page d’accueil du monde.fr pour être recalé dans les archives, après deux heures d’existence.

Ce n’est pas avec ces méthodes qu’on va faire apprécier la culture et la communauté juives. Mais j’y pense, le but n’est pas de faire apprécier quoi que ce soit, le but est de propager la crainte. Je comprends le désir de se faire craindre, quand on est menacé, mais je crois que les médias auraient une meilleure carte à jouer, une autre stratégie à adopter, qui privilégierait l’admiration sur la peur, et le partage intellectuel plutôt que la menace et l’insinuation.

Fish Tank, un film sur l’adolescence des corps féminins

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Un film anglais qui raconte l’histoire d’une jeune fille dans une banlieue anglaise, on sait ce que c’est, on a déjà en tête une série de scènes auxquelles on ne coupera pas. On sait par avance que ça va beaucoup gueuler, que ça risque fort de frapper et de violer. On sait qu’il y aura beaucoup d’alcool, et sans doute de la drogue. Beaucoup de bruit, des accents incompréhensibles pour les étrangers, et une lueur d’espoir à la fin.

Pourtant ce film m’a touché, et même dans ses moments stéréotypés. Un des clichés qui m’a énervé au premier abord, fut le cheval blanc, attaché dans un terrain vague, et que l’héroïne essaie de libérer, au risque de se faire agresser par des jeunes caravaniers qui habitent là. Un cheval blanc dans un terrain vague, a priori je dis : « N’en jetez plus ». Ce qui est beau, finalement, n’est pas qu’elle essaie de libérer le cheval. Ca, c’est une ficelle qui a pour unique ambition de raccoler le public de quinze ans. ce qui est beau, ce sont ces quelques plans où l’héroïne caresse la peau de la bête, et les frissons de la bête.

L’attention, la fascination de l’adolescente devant la présence brute d’un corps formé et puissant, voilà autour de quoi tourne le film. Le nouveau cinéma anglais, qu’il soit ou non engagé socialement, est un cinéma des corps, ce qui renvoie à ce que j’avais déjà écrit sur le film Hunger.

D’ailleurs, comme par un fait exprès, l’acteur principal de Hunger est précisément celui qui incarne l’homme que l’adolescente va aimer. Elle le voit dans son appartement, c’est l’amant de sa mère. Elle le trouve cool, sexy, sympa, rassurant. Ecorchée vive, elle l’insulte, elle lui gueule dessus, mais ça ne l’impressionne pas, il a cette calme assurance que les femmes désirent voir chez les hommes. Un soir d’ivresse, il va profiter d’elle, mais il va le faire sans violence, et de la manière dont rêvent les jeunes filles d’aujourd’hui : avec douceur, au bon moment, et en ayant pénétré au préalable dans le monde étouffant de la gamine.

Car le fish tank (l’ « aquarium » en anglais), ce n’est pas seulement la vie des gens de banlieue, leur espace confiné dans lequel ils tournent en rond. L’aquarium c’est avant tout la vie intérieure des adolescents, sans issue, submergée par des soucis stupides et pourtant insolubles, engoncée dans un corps qui grandit n’importe comment. Quand, en plus de cela, se déverse continuellement, dans la vie quotidienne, de la musique populaire, du Hip Hop ou du RnB, il n’y a plus d’espoir de voir se développer une quelconque forme de pensée ou de richesse intérieure. Quand la mère est une jeune femme séductrice qui répond encore au modèle borné de l’adolescence, centré sur la danse et l’apparence, on comprend que le seul salut possible pour la jeune héroïne ne pourra venir que d’un corps étranger, mais un corps ferme, musclé, qui n’évolue plus. Que ce soit le corps d’un homme ou celui d’un cheval.

La scène de l’acte sexuel montre bien qu’il s’agit là d’un film réalisé par une femme, car c’est la conséquence dans la vie de la fille qui compte, ce qu’elle ressent, non l’union illusoire de deux êtres. La fille ne recherche et n’obtient aucun plaisir, elle désire un contact plus profond avec ce corps, elle veut entrer en contact avec son propre corps. (C’est toujours intéressant de sentir les différences de narrations, entre les auteurs, selon qu’ils sont hommes ou femmes. J’avais déjà souligné ce point à propos d’un roman qui n’avait pas pu être écrit par un homme). La motivation de l’homme, dans cette scène du film, n’est pas le désir sexuel, mais l’ivresse et le sentiment de rivalité masculine avec le petit copain de la fille. « Est-ce que ton mec a une bite aussi grosse que la mienne ? » demande-t-il pendant l’acte, ce qui renforce le cliché de l’homme compétitif, dominateur, que beaucoup de femmes croient percevoir dans la réalité. (A mon avis, les femmes qui voient chez nous cet esprit de compétition projettent leur propre volonté de domination sur des êtres qui passent la plupart de leur temps à plaisanter, boire des canons et lire le journal pacifiquement…) 

Et de fait, l’homme, dans cette scène (mais j’y pense, dans tout le film!) n’est qu’un prétexte, qui a pour but de faire passer un cap à la jeune fille. La faire devenir femme. L’homme dans ce film n’est qu’un corps, comme souvent dans les narrations de femmes. Ce n’est pas une critique venant de moi, car être un corps c’est déjà énorme. Et savoir apprécier un corps, savoir regarder un corps, c’est toute une affaire. Les cinéastes britanniques d’aujourd’hui nous y aident.

Hérodote aujourd’hui : Lacarrière et Kapuscinski

Bizarrement, les écrivains voyageurs des siècles passés ne mettaient pas Hérodote au centre de leurs préoccupations. Ils en parlent peu, ne le citent presque pas.

Je suis peut-être le seul bloggeur sur la planète qui voit dans ce non-événement un problème. Ou même une question. Il m’arrive assez fréquemment, depuis toujours je crois, de m’étonner de choses dont tout le monde est en droit de se foutre. Je suis sincère, cependant, et je me demande comment tous les grands auteurs de voyage ont pu lire, voyager et écrire, sans s’imprégner du routard d’Halicarnasse.

A partir de mes étonnements, je me lance dans des hypothèses pour répondre à des questions qui, de toute façon et pour l’éternité, n’ont pas de réponse. Je ne résous donc jamais rien, mais dans le processus de ce questionnement, je me cultive un peu et j’en sors avec un peu plus de connaissance que j’y étais entré.

Hérodote revient en force chez les auteurs de voyage contemporains. Je pense bien sûr à deux des auteurs les plus importants dans l’Europe de la fin du XXe siècle: Jacques Lacarrière et Ryszard Kapuscinski. Le Français a sorti En cheminant avec Hérodote (1981) et le Polonais Mes voyages avec Hérodote (2004). Deux titres étonnamment proches l’un de l’autre, et pourtant, leur contenu est assez éloigné l’un de l’autre.

Pour Lacarrière, il s’agit d’une traduction accompagnée de commentaires. Pour Kapuscinski, de souvenirs de voyage, lorsque, jeune journaliste, il devait couvrir des pays dont il ne savait rien, avec dans ses bagages, la première traduction polonaise d’Hérodote.

Pourquoi ces deux auteurs là ? Pourquoi personne avant, et pourquoi si peu de gens chez les plus jeunes ? Il semble y avoir un lien assez fort entre Hérodote et cette génération de lettrés née dans les années trente. A l’époque même de leur naissance, l’archéologie et l’hellénisme connaissent de profonds bouleversements; on découvrait en Asie d’anciennes civilisations et on s’aperçut qu’Hérodote avait dit beaucoup de choses vraies, alors qu’il traînait jusqu’alors une réputation d’affabulateur et d’arracheur de dents. Lacarrière et Kapuscinski deviennent adultes après la guerre et c’est justement après la guerre qu’on enseigne à l’université ces nouvelles connaissances sur l’histoire, l’antiquité et le style des anciens.

C’est précisément à cette époque qu’on retraduit le grand livre d’Hérodote par L’Enquête, plutôt que par Histoires. C’est-à-dire que c’est à cette époque qu’on voit chez lui un voyageur et un explorateur, un géographe et un précurseur de l’ethnologie, plutôt qu’un historien. Plus généralement, c’est à cette époque qu’on réévalue les mérites respectifs de l’histoire et de la géographie, au profit de la géographie, comme les philosophes de cette même génération en témoignent (Deleuze le dit on ne peut plus clairement).

On comprend dès lors qu’il était seulement temps pour les écrivains du voyage de faire d’Hérodote un compagnon de lecture et de pensée. Je cite Kapuscinski : « L’auteur grec commençait en effet à m’intriguer, il suscitait ma sympathie. Je lui étais reconnaissant de m’accompagner et de m’aider dans mes moments d’incertitude et de désarroi. » (Trad. Véronique Patte, Plon/Pocket, p.60). Il ne se limite pas à en faire un confident et un ami, ce qui est déjà beaucoup. Il voit en lui une source incontournable pour établir le genre littéraire qui est le sien : « Comment travaille-t-il ? Qu’est-ce qui le captive ? Comment s’adresse-t-il aux gens ? Que leur demande-t-il ? Comment écoute-t-il leurs récits ? Pour moi c’est important car je traverse une période où je tente de percer le mystère de l’art du reportage. Or Hérodote représente pour moi une référence utile et précieuse. » (p.220) Pour la raison qu’Hérodote obtient ses informations et décrit le monde à partir de ses rencontres avec les gens. D’Hérodote à Kapuscinski, un genre littéraire est tributaire du contact avec autrui, de l’écoute et de l’échange.

Lacarrière en fait, dans ces traductions, un auteur vivant et théâtral. Il redonne au style des aspects oraux qu’il n’avait pas avec les traductions académiques d’autrefois. Mais surtout il en fait un métèque, un Grec d’origine asiatique, entre deux cultures, apte à comprendre les barbares car à moitié barbare lui-même. Il est Grec par choix et non par naissance. La Grèce pour Hérodote c’est avant une langue, une culture et une certaine appréhension des choses, une capacité d’empathie et de compréhension des autres. Ce faisant, Lacarrière ramène Hérodote à la situation de tous ces gens qui sont entre deux cultures, comme les enfants de l’immigration chez nous, ou comme les voyageurs, les expatriés comme nous, ou comme lui-même, Lacarrière, qui avait décidé un jour de faire de la Grèce sa patrie intime.

C’est ainsi que je m’explique qu’on ne trouve nulle trace d’Hérodote chez Lévi-Strauss, Michaux ou les romantiques, alors qu’ils auraient tous dû lui tresser des couronnes de fleurs. Modestement, je me permets de reprendre le flambeau et de ranimer la flamme qui n’aurait jamais dû s’éteindre entre Hérodote et nous.

Hérodote, le vrai père du récit de voyage

 788px-herodotus_world_map-fr_svg.1253363531.pngLe monde d’Hérodote

Il n’est pas exactement le premier. Avant lui, on connaît la Périégèse d’Hécatée de Milet (qui a inspiré Hérodote), et surtout le Périple d’Hannon de Ctésias de Cnide, écrit en langue punique au VIe siècle avant J.-C., et qui serait le tout premier récit de voyage. Il faut se méfier de ces informations.

Mais c’est Hérodote, grand voyageur grec du Ve siècle avant J.-C., qui fixe la plupart des formes de ce que nous appelons un récit de voyage.

La provocation de cette affirmation ne doit pas nous faire oublier qu’Hérodote a longtemps eu la réputation d’être un historien, et de s’occuper surtout des tenants et des aboutissants de la guerre qui a vu s’affronter Grecs et Perses (Les guerres médiques). Réputation d’historien due aussi aux traductions anciennes de son grand livre. Pendant des siècles on l’a traduit Histoires, et ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale qu’un nouveau courant d’hellénistes l’a traduit par Enquêtes. Car le mot même d’ « histoire », au sens classique, ne dénote pas seulement une recherche de vérité sur le passé, mais aussi une exploration géographique afin de vérifier, d’aller voir sur place et de témoigner. L’idée que l’espace et le temps sont intrinsèquement liés est une histoire aussi longue que la plus longue des routes.

Hérodote a énormément voyagé, on ne sait pas encore exactement pourquoi. Pour faire du commerce ? Pour faire des repérages payés par sa famille, son clan ou sa patrie ? Il connaît mieux le monde que quiconque à son époque, et se propose de témoigner de ses explorations et de ses recherches. La première phrase est à cet égard cruciale :

Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli. (Traduction d’André Barguet, Folio).

Il se présente en son nom propre et propose un pacte au lecteur ou à l’auditeur, un pacte de référentialité : je dis ce que je sais, ce que j’ai vu et je cite mes sources. Il dit en substance : je suis allé moi-même dans ces contrées, j’ai vu et j’ai enquêté, et voici ce que je peux en dire. Ceci est essentiel puisqu’il rompt avec les récits épiques de la tradition homérique et remplace les grands héros et les dieux par un homme simple, vivant, limité, curieux et observateur.

Autre attitude révolutionnaire : il met sur un pied d’égalité les Grecs et les étrangers (qu’en grec on appelle « barbares », sans connotation xénophobe chez Hérodote). Je reviendrai sur ce point, qui fait de lui un auteur quasi ethnologue. Jacques Lacarrière de lui : « Dix siècles avant eux, il était moins raciste qu’un conquistador espagnol et moins borné qu’un jésuite de la Renaissance. »

Sur les deux tomes que les éditions « Folio classique » mettent à disposition du public, le premier est entièrement consacré à une description du monde, des pays, des peuples. Il rapporte des coutumes, des croyances, et décrit d’incroyables monuments. C’est du récit de voyage pur et simple, et non de l’histoire, ni tout à fait de la géographie ; c’est le récit de ce qu’un homme a pu voir et analyser. Il captive son auditoire en parlant au plus près de ce qu’il ignore, « à la pointe de son savoir » (Deleuze). Là où il n’a pas pu aller, trop au nord ou trop à l’ouest, il avoue qu’il ne peut que rapporter ce qu’en disent les gens les plus proches. Il y a donc chez Hérodote, comme chez tous les grands auteurs de voyage, une double exigence de scrupule face au réel et d’enchantement par le style.

Il captive son auditoire car il écrivait pour être lu à haute voix. Il faut imaginer les Grecs, à l’ombre des portiques, écouter avec passion ces récits de voyageurs qui leur racontaient comment on vivait ailleurs. Il faut imaginer leur surprise, leur fascination au récit des moeurs et des paysages étranges. Il était rare, à l’époque de savoir de qui on était environné. La lecture d’Hérodote est donc d’abord quelque chose de dramatique, de poétique, tout en étant documentaire. C’est le récit du réel qui crée le sentiment esthétique de l’auditoire, mais c’est le sentiment esthétique qui est visé à part égale avec la recherche de la vérité. Hérodote pourrait tout à fait avoir sa place dans un spectacle vivant, des metteurs en scène devraient s’intéresser à son texte car il est conçu, à certains moments, pour faire dresser les cheveux sur la tête.