Voyage d’une Chinoise et d’un Français en Bourgogne

À Lyon, nous avons loué une voiture au bord de laquelle nous avons traversé le Beaujolais et la Bourgogne. Cinq jours plus tard, nous étions à Paris. Tout cela s’est déroulé à la fin du mois de juillet 2009.

Ce petit voyage nous a permis de nous arrêter chez plusieurs amis, ou de faire connaissance avec de nouveaux amis.

Près de Villefranche-sur-Saône, Martine et Jean-Paul avaient hébergé Huang Bei pendant quelques jours et je venais la leur enlever, comme dans les films. Impressionnante collection d’art contemporain, occidental et africain.

Belle route de Villefranche à Chauffaille, par la crête de je ne sais quelle montagne.

À Mussy, près de Chauffailles, Ben et Agathe nous accueillirent avec leurs enfants. La soeur de Ben était d’une beauté étourdissante. Promenade sous les étoiles après dîner. Huang Bei lisait Les dix petits nègres d’Agatha Christie.

Visite de Cluny avec la famille de Ben. Peintures monumentales de Yan Pei-Ming et pâtisseries rares pour faire goûter à mon amie chinoise les spécialités du coin. Gaspard et Guillaume, les enfants de Ben, pleurèrent à tour de rôle, soit par lassitude, soit par excessive espièglerie. Guillaume se plaignit de ce que son grand frère voulut faire la course, et que nonobstant son refus d’entrer en compétition, ledit Gaspard fit exprès de gagner la course. « Arrêtez de m’embrouiller », protestait le petit Guillaume, excédé de voir tant de cruauté chez les adultes qui riaient. Ben frappa son fils aîné Jacques, et en retira une bien étrange, mais profonde et sincère, joie. Les trois femmes étaient resplendissantes. De mon côté, j’étais heureux et j’avais la boule au ventre de côtoyer tant de beauté concentrée. Il fallait partir.

Je montrai à Jacques des photos de moi à son âge. Sans nous ressembler, la chevelure de nos quatorze ans présentait des similitudes, ce qui souligne l’inanité de la génération, et l’inutilité de faire des enfants.

La ville de Tournus est très surprenante. C’est bien là qu’est la fameuse église romane ? Ou l’abbatiale ? Biscuits au chocolat et voiture garée le long de la Saône.

Au château de Lusigny-sur-Ouche, c’est la famille de Cécilia qui nous accueillit. Je dormis dans la chambre de Napoléon, et je découvrais d’étonnantes histoires concernant le château où nous logions.

Dans les châteaux de Bourgognes, des pierres creusées sont identiques aux pierres des jardins chinois. Il semblerait que ce ne soit pas des chinoiseries, mais bien une tradition bourguignonne. À vérifier. J’aime le château de Barberey (orthographe à vérifier), dont je trouve le parc sobre et « sans prétention ».

Beaune n’a pas son pareil. Huang Bei aime, Cécilia non. Moi, ce que j’en dis. Moi j’aime tout, alors mon avis ne compte guère. Je trouve que Nicolas Rolin en fait un peu trop avec sa femme, et ses déclarations multiples d’amour unique. On l’aura compris, qu’il n’aime qu’une femme. Beaucoup trouvent ça beau. Je trouve ça suspect. Nous admirons le retable de Rogier Van der Weiden, mais comme c’est l’oeuvre maîtresse, on l’oublie trop vite, à moins de l’étudier spécifiquement.

Huang Bei a adoré Dijon, qu’elle considère comme une des plus belles villes de France. Moi, ce qui m’a abasourdi à Dijon, c’est l’histoire du Duché de Bourgogne, la splendeur de la cour des ducs. Assommé par la chaleur et la faim, j’ai visité au pas de course le musée des beaux-arts et me suis envoyé une andouillette à la dijonaise pendant que Huang Bei continuait consciencieusement la visite. Pour justifier mon absence aux yeux de mon amie, j’avais prétendu que je visitais les musées selon mon propre rythme (ce qui est vrai par ailleurs, quand je n’ai ni faim ni chaud). Quand nous nous sommes retrouvés, nous avons mangé (moi, assez frugalement, et pour cause) et avons devisé doctement sur les oeuvres du musée.

Dijon, l’été, a des airs d’Italie. La place royale (quelle que soit son nom) était éclatante de lumière. Sa forme en demi-cercle et l’étoilement des rues qui partent dans toutes les directions, donnent au centre ville une grande élégance. Mais trop de maisons cossues étouffent un peu la vie collective.

Magnifique boulangerie, dans une petite rue, florentins à la forme triangulaire, bons à tomber à la renverse. Nous vîmes des oeuvres de Rude, le fameux sculpteur d’un des bas relief de l’Arc de Triomphe.

Nous achetâmes des bouteilles de vin, corsé pour certaines et fruité pour d’autres. Le bourgogne perd un peu de son identité sous la pression du commerce international. Il cherche à séduire de nouveaux marchés en devenant moins charpenté, moins reconnaissable, moins puissant. Que va-t-on boire avec le chevreuil, la prochaine fois ?

Près de Sens, nous fîmes notre dernière étape dans une maison excentrique. Une femme centenaire qui fumait clope sur clope, des photos de Chine du XIXe siècle, des histoires de marins ancêtres de nos hôtes. Des histoires de voitures de location.

Huang Bei aimait les paysages de Bourgogne. Je note que beaucoup de gens, dans les villes et les villages, avaient le guide vert à la main, signe de vieillissement de la population touristique. Nous en avions un nous aussi, que Huang Bei avait emprunté dans une bibliothèque de Paris.

Pourtant nous étions jeunes et beaux.

Promenade d’un Français dans l’Irlande

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Du récit de Latocnaye, il ne reste qu’une traduction anglaise de 1917, et encore, je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas épuisée.

Le chevalier de Latocnaye a fait le tour de l’Irlande à pied en 1796 et 1797. Vu d’ici, ce projet a l’air très original, mais je ne suis pas certain que ce le fût tant que cela. C’était un peu la mode, à la fin du XVIIIe siècle, d’aller dormir dans des fossés et de retrouver le sens de la marche. Rousseau le faisait par nécessité, et les poète anglais le faisaient de manière intensive aussi.

Aristocrate ayant trouvé refuge à Londres lors de la révolution française, Latocnaye a déjà fait paraître une Promenade dans l’Angleterre et dans l’Ecosse, et il récidive avec l’Irlande quelques années plus tard.

Son récit devrait être intéressant à lire en français, car son traducteur anglais dit, en préface, que c’est très mal écrit, que l’auteur n’est vraiment pas un écrivain, que les paragraphes sont mal foutus, que la pensée est souvent interrompue par des digressions qui obscurcissent le sens. Que le texte est plein de coquilles aussi, car il fut publié sur une presse de Dublin, par un imprimeur qui ne connaissait pas le français. Que l’auteur avait la fâcheuse habitude de laisser des mots grossiers en anglais et qu’il avait le goût passablement scabreux. Le traducteur, lui, avait le goût victorien et il a coupé, il a taillé comme dans un jardin à la française. Dommage, on aimerait se rapprocher de la personnalité haute en couleur de Latocnaye, ce militaire d’un autre âge, compagnon d’exil de Chateaubriand!

Latocnaye fait un tour complet de l’île et rend compte de tous les aspects de la vie irlandaise. Il fréquente les gens de sa classe, évidemment, mais il est très touché par la présence des pauvres, un peu partout. Il est très curieux de savoir comment on leur vient en aide et déteste les actions spectaculaires de charité, car cela fait « dépendre de la mode » des questions aussi importantes que l’aide aux plus démunis. Méfiance devant le Charity business que je partage encore aujourd’hui.

Il trouve, par ailleurs, que les paysans sont plus hospitaliers que les riches. Cliché. Au moment où il se fait cette réflexion, il se présente chez un seigneur local qui l’invite à partager son petit déjeuner, ce qui dément l’idée énoncée plus haut. Et Latocnaye accepte avec bonhomie de s’être trompé, car c’est un brave homme, joyeux et truculent.

Il dort rarement dans des auberges car il est pourvu de nombreuses lettres d’introduction, qu’on lui a faites à Londres puis à Dublin, par lesquelles il est reçu dans de belles demeures. Mais comme il voyage à pied, il se débrouille pour être routard le jour et aristocrate poudré le soir. Sa garde robe consiste en deux chemises, trois cravates, une culotte de soie, une paire de bas de soie, de la poudre (dans un gant de femme!), une paire de soulier, un rasoir, un peigne, des ciseaux, du fil et une aiguille, tout cela enveloppé dans un mouchoir, pendu en baluchon à un parapluie. Le parapluie, dit Latocnaye, a beaucoup provoqué l’hilarité des filles, sur la route. Il laisse entendre qu’il en a un peu profité, le polisson.

Ce même parapluie, il s’en sert comme d’une voile quand il fait du bateau sur un lac avec Mister Bruce.

Je me rends compte que ce billet donne l’impression que j’invente, et que je rêve d’un sage précaire à l’époque des Lumière, mais le livre existe bel et bien. Je l’ai trouvé à la bibliothèque de l’université Queen’s, à Belfast. Dans l’édition originale de sa traduction, en 1917.

Avant de se présenter devant une maison, Latocnaye rangeait ses effets dans ses poches, qu’il comptait au nombre de six. Il se présentait donc comme un homme seul sans bagage. La classe. Il se retirait dans ses appartements, et redescendait voir ses hôtes, au salon, poudré et en bas de soie, à la grande stupéfaction des autochtones.

A Dublin, il admire littéralement les bâtiments flambant neufs que sont les Four Courts (la cour de justice), la Custom House (le bâtiment des douanes), le Parlement et le Royal Exchange. Il dit que sur ce plan (l’architecture publique), Dublin vaut mieux que Londres. Il dit aussi que nulle part en Europe la Justice n’est rendue dans un plus bel endroit. Les pauvres sont logés dans le quartier qu’on appelle les Liberties. Pour tous ceux qui connaissent Dublin aujourd’hui, cela fait rire.

Sur la côte ouest il visite une colonie agricole allemande. Dans le nord, il discute avec des membres de la société des United Irishmen. Lui qui a fui la révolution française, il entretient des relations cordiales avec des indépendantistes inspirés des principes révolutionnaires (américains et français), signe que cet aristocrate est vraiment un bon bougre. D’ailleurs, ses observations de la vie économique et sociale du pays montrent amplement qu’il est un homme des Lumières, au moins autant qu’un homme de l’ancien régime.

Il ne prend pas parti, dans les luttes politiques qui agitent le pays. Elles sont pourtant extrêmement vives puisque, un an plus tard, en 1798, l’Irlande connaîtra sa révolution libérale. Révolution qui échouera, malgré l’immense misère que connaissait le peuple irlandais.

Mais ne pas prendre parti, c’est souvent quand même un peu prendre parti. Il le dit, il n’invite pas à la révolte, ni à la violence, mais il prophétise que si l’Angleterre ne fait pas preuve d’une plus grande libéralité, d’une réelle modération et d’une parfaite tolérance religieuse (le catholicisme était combattu par le pouvoir anglais), elle ne saura pas « soumettre les quatre millions de fidèles qu’elle à conquis par les armes. »

La « Bataille du Bogside » et le début des Troubles

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Il y a quarante ans exactement, l’Irlande du nord connaissait ses grandes émeutes, à Derry puis à Belfast, qui ont fait de cette province un pays en guerre civile.

On appelle cela la « Bataille du Bogside ». Bogside, c’est le nom du fameux quartier catholique de Derry qui s’est transformé en caserne, en quartier général et en champs de bataille pendant quelques jours en août 1969.Hier, je n’ai trouvé qu’un journal qui commémorait l’événement en première page, le Belfast Telegraph daté du 14 août. Le principal titre de une n’était pourtant pas consacré au quarantième anniversaire des émeutes, mais à la blessure d’un bébé à la suite de l’aggression d’un homme par deux femmes munies d’un club de golf. Il est vrai que l’actualité a ses urgences et ses priorités.Il s’agit pourtant d’un événement considérable pour l’histoire contemporaine du Royaume-Uni et de l’Irlande. La violence et les tensions étaient déjà palpables depuis des mois, mais l’histoire a choisi ces trois jours de bataille, les 12, 13 et 14 août 1969, pour désigner le commencement des Troubles. Les catholiques avaient créé un mouvement dit de « droits civiques », plus ou moins inspiré du Civil rights movement noir américain, destiné à leur garantir de meilleures conditions de vie. De nombreuses raisons présidèrent à la flambée des violences, mais d’après Matthew McCreary, du Belfast Telegraph, c’est le défilé d’une organisation protestante, les Apprentice Boys, prévu aux abords du quartier catholique, qui a mis le feu aux poudres. Les forces de l’ordre furent très vite dépassées, et la violence s’est disséminée dans plusieurs villes d’Irlande du nord, pour aboutir à des scènes invraisemblables de tueries, d’explosions et de vengeances sans fin.Je note qu’on procédait déjà à cette étrange pratique de déloger des habitants. A Belfast, par exemple, plus de mille familles catholiques ont été chassées de leur maison manu militari en août 1969. On retrouve aujourd’hui cette pratique dans les actes racistes commis en direction des Roms et des Polonais, comme je l’ai rapporté en juin dernier.Gerry Adams, le charismatique leader du Sinn Fein, le parti républicain, écrit ses « Souvenirs de 69 » sur son blog. Il avait 21 ans et était déjà un militant très actif. Il raconte la situation de Belfast à cette époque et la manière dont les républicains se sont organisés pour prendre eux aussi part aux événements, et combien tout s’est transformé en « zone de guerre » : « Within a remarkably short space of time, the streets off the Falls Road, and the Falls itself, had been turned into a war zone ». Le 15 août au matin, il découvre, ou il apprend, que « six personne sont mortes, cinq catholiques et une protestante. »Dans un style lyrique, Gerry Adams décrit le paysage de fumée et de désolation qui a marqué la fin de son jeune âge : « A pall of smoke rose over the Falls. The old familiar streetscape was shattered. The environment that I grew up in was gone. »Incidemment, il me semble que ces affrontements de 1969 sont essentiels en ceci que l’opposition communautaire prend alors un nouveau tour. On passe de la revendication pour des droits civiques à la lutte armée pour la réunification de l’Irlande. Ce n’est pas du tout la même chose, et on mesure combien un gouvernement plus souple et plus visionnaire dans les années soixante aurait pu éviter de désastres.Les émeutes ont pris fin avec l’arrivée de contingents de l’armée britannique, qui ont contenu le quartier des émeutiers à Derry, plutôt que de continuer l’affrontement. L’armée de la république d’Irlande, elle, se déployait le long de la frontière, et les unionistes craignaient une invasion militaire de l’Irlande pour accomplir la réunification de l’île par la force. Edward Longwill, spécialiste de questions de sécurité dans Belfast Telegraph, assure qu’il s’agit là d’une guerre d’image et de propagande. En embarrassant les Britanniques et en diabolisant les unionistes, les Irlandais ont clairement gagné cette guerre de la communication.Ces événements sont aussi l’occasion d’une grande libération d’énergie créatrice dans l’activisme politique. En effet, les Irlandais vont utiliser les murs de leurs quartiers pour s’exprimer, pour se raconter, s’intimider ou se mobiliser. A côté des violences réelles, les Irlandais ont aussi investi le terrain symbolique pour entrer dans une lutte des images très complexe et très subtile.

Un mariage, un enterrement et un anniversaire

Les hasards du calendrier m’ont fait assister à un mariage d’amis deux jours avant l’enterrement d’un de mes cousins.

Autant avouer que je me suis sorti de cette période sensiblement diminué. Ou sensiblement remué. Ou même augmenté, finalement…

Mais si l’on peut trouver un point positif à ces événements funestes, c’est naturellement l’occasion de retrouver des membres de sa famille qu’on n’a pas vus depuis vingt ans.

Quand on a une famille nombreuse, comme c’est mon cas, plus de vingt oncles et tantes, des cousins qui vont finir par atteindre la centaine, des frères et des soeurs qui ont tous des enfants, on ne sait plus où donner de la tête et cela devient impossible de garder contact avec tout le monde. Par ailleurs, mon père, qui est un charmant bonhomme, n’est pas très « famille » et n’a pas aidé à ce que nous fréquentions assidûment ses propres frères et soeurs, leur progéniture et leur maison. (Aurait-il été plus « famille », rien ne dit que nous eussions eu assez de temps pour voir tous ceux qui méritaient d’être connus.)  

Alors quand j’ai appris que ce cousin venait de mourir d’une crise cardiaque, à quarante ans, j’avais beau ne pas avoir de souvenirs nets le concernant, j’ai pris le train pour Tours et me suis retrouvé comme un étranger dans la cathédrale, où une foule nombreuse était venue pleurer cet homme qui semblait avoir été très aimé et avoir beaucoup aimé. Plus tard, l’idée coupable m’a traversé que si demain je devais mourir, jamais mes funérailles ne pourraient remplir une cathédrale. Je suggère dès à présent, si cela devait arriver tantôt, qu’on invite les clochards et les squatters du quartier, pour faire masse.

Ma mère était là et, malgré le fait que ce n’était pas sa famille directe, elle me présenta à mes oncles et tantes que j’avais du mal à reconnaître. Certains se plantaient devant moi et me regardaient en souriant : « C’est vraiment un Thouroude, lui. » Certes. « Il a le front de son père, il a les yeux de je ne sais qui. » C’était plaisant de se savoir appartenir à une famille, de se savoir ressembler à des gens. Depuis mon arrivée à Tours, je voyais à tort des Thouroude partout. Pourtant, ce n’est pas un nom qui renvoie à la Touraine, mais bien à la Normandie, et ce depuis des générations. Mon père était là aussi, débarqué d’un vieux camion : c’était peut-être la dernière fois qu’on le verrait à une réunion familiale, car il m’annonça qu’il venait d’acheter un aller simple pour une île lointaine, dans l’ocean indien.

La messe était longue, ce qui était très bien pour avoir le temps de prendre la mesure de l’événement. La mort d’un proche, même si le proche n’a jamais été très proche, provoque un complexe de sentiments difficile à démêler. On se retrouve à pleurer sans vraiment savoir pourquoi, puisqu’on ne connaissait presque pas l’homme que l’on pleure. On a beau ne pas être très sentimental ni tout à fait conformiste, on est bel et bien uni par les liens mystérieux de la famille.  

Nous finîmes la journée chez les parents du défunt, une jolie maison à double terrasse dans le centre de Tours. J’y ai bu et mangé avec excès, mais sans outrance. J’aurais pu boire, ce jour-là, toutes les bouteilles à moi tout seul, je n’aurais pas atteint le stade de l’ivresse. J’ai renoué, par quelques conversations, avec quelques cousine, cousins, tantes et oncle. Des enfants passaient en trombe par moments, une bande d’enfants joyeux qui avaient fait un travail de deuil au préalable. Des enfants de mes propres cousins, on appelle ça comment ? Petits cousins ? Demi neveux ? Les enfants chantèrent en choeur, nous applaudîmes. Mes oncles et tantes répondirent par l’éternel Mi cyclo vidam, en canon s’il vous plaît.

Mi cyclo vidam rouli rouli rou
Mi clo clo vidam vidam froum froum
Tchoumga tchoumga biz biz birette
Ta ka ta ka fao
fao fao fao
Boum boum boum

Une chanson que je suis toujours très surpris d’entendre chantée par d’autres gens que mon père, mes frères et soeur et moi. Mon père m’a demandé des conseils à propos des blogs car il aimerait peut-être en monter un, intitulé Aller simple. Un cousin voulut échanger ses coordonnées avec lui. Mon père lui donna un petit bout de papier, sur lequel traînait déjà un numéro de téléphone, dit au revoir à tout le monde et partit vers d’autres aventures. Le bout de papier resta dans la main de mon cousin. « Faut pas lui en vouloir, il est un peu sauvage. »

Je rentrai en train à Paris avec ma mère. Chez un de ses frères à elle, nous nous enfilâmes une autre bouteille de rouge. Le lendemain, c’était l’anniversaire de ma mère. J’étais heureux de pouvoir le fêter en lui offrant un livre sur les voyageuses du XIXe siècle, avant de prendre l’avion pour l’Irlande.

Au téléphone avec un prix Nobel

Quand j’ai pianoté le numéro de téléphone, je pensais tomber sur un secrétaire d’éditeur, quelque chose comme ça.

C’est la voix de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature de l’an 2000, qui me répond. J’essaie de ne pas trop bafouiller et lui parle des avions qui pourraient l’emmener dans notre université l’hiver prochain. Gracieusement, il accepte ce que je lui propose et se montre intéressé pour visiter la ville de Belfast.

En février 2010, en effet, le département de français de Queen’s university organise un colloque international sur les écrivains et artistes francophones d’origine chinoise. Dans de tels événements, les participants ne sont pas défrayés, ils doivent même, parfois, payer des droits d’inscription pour avoir la possibilité de partager le fruit de leurs recherches. Il y a une personne à qui l’on paye tout, c’est le guest speaker, qui est censé apporter une forme de prestige ou, en tout cas, être assez (re)connu pour attirer du monde.

Nous nous sommes dit que, quitte à parler de la diaspora chinoise, autant viser tout de suite au plus haut, et contacter le seul écrivain-artiste qui ait obtenu le prix Nobel avec cette particularité d’être à la fois français et chinois. On n’y croyait pas beaucoup, mais il a fini par accepter notre invitation. Moi qui avait l’intention de faire une conférence sur son récit de voyage, La Montagne de l’âme, je fais face à la perspective angoissante de, peut-être, la donner en sa présence.

Cette situation sera-t-elle assez extrême pour me contraindre à ne pas inventer ?

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

« Nous demandons le respect »: les violences après le 12 juillet

Je ne sais pas si l’information a été relayée en France. Sans doute pas, à cause des festivités du 14 juillet, et du peu de cas que l’on fait de l’Irlande du nord dans le reste du monde.

De violents affrontements ont eu lieu à Belfast et dans d’autres endroits de la province, à la suite des parades orangistes qui se tenaient le 13 juillet.

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Le défilé que nous sommes allés voir était au centre ville et n’avait rien de particulièrement choquant. Des groupes de musique militaire se succédaient, au milieu d’une foule populaire qui profitait du soleil. Un peu moins d’une heure nous a suffit et nous avons loué une voiture pour nous rendre à la campagne, au cottage qu’un ami nous prête.

Le lendemain, jour de la fête nationale française, les journaux relatent que des groupes de jeunes armés ont affronté les forces de l’ordre dans le quartier chaud d’Ardoyne, dans le nord de Belfast. Dans ce quartier, majoritairement catholique, les orangistes ont tenu à organiser une marche, avec musique militaire et tout le cérémonial, ce qui est vu comme une provocation. Nous apprendrons par les journaux que les violences ont continué les jours suivants, et que d’amères déclarations ont été faites par différents représentants politiques.

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Dans ces cas, j’achète plusieurs journaux, de tendances opposées, pour voir comment l’information est traitée dans les différents camps et afin d’en tirer leur dénominateur commun. Je m’aperçus avec étonnement que l’ordre des Orangistes avait toujours refusé de dialoguer avec les dirigeants du Sinn Fein (le parti indépendantiste qui est pourtant au pouvoir, donc a priori légitime ou du moins légal). Les Orangistes semblent continuer donc de percevoir le Sinn Fein comme un groupement terroriste, et puisqu’il n’entretient aucune relation officielle avec lui, il est délicat d’imaginer qu’ils aient obtenu toutes les autorisations pour défiler dans des quartiers catholiques.

Tout cela est un peu compliqué. Ce qui est amusant, si j’ose dire, c’est la porosité qui semble y avoir entre ce qui est autorisé, ce qui est interdit, ce qui est toléré, ce qui est à demi légal et ce qui est traditionnellement reconnu comme répétitivement néfaste. Il y a des bûchers clean et des bûchers crades, mais montés au vu de tous et allumés au mépris de toutes les autorisations ; des défilés clean et des manifestations plus problématiques.

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Le tout est baigné dans un discours qui globalise l’événement comme faisant partie d’une « culture ». Le mot « culture » revient tout le temps, plus que celui de tradition, qui sonne peut-être un peu trop terroir et repliement sur soi. Partout, les protestants demandent que l’on respecte leur culture, ce qui fait beaucoup rire le voyageur candide qui a assisté aux mise à feu des bûchers du 12 au soir. « Nous brûlons des drapeaux irlandais, nous suggérons aux partis républicains de se sodomiser les uns les autres, et NOUS DEMANDONS LE RESPECT POUR NOTRE CULTURE. » C’est le raccourci que le voyageur peu cultivé est tenté de faire.  

Quelques jours plus tard, on apprend que la police a utilisé des méthodes musclées pour remettre de l’ordre dans les rue d’Ardoyne. Là encore, on se pointe du doigt réciproquement et le voyageur a le sentiment que les responsables politiques cherchent à gagner du temps et espèrent que tout rentrera dans l’ordre, en s’épongeant le front jusqu’à l’année prochaine.

Taxi catholique à Falls Road

Agathe voulait prendre une douche avant d’aller chez les Brésiliens. Soit, nous hèlerions un taxi pour rentrer plus vite chez moi. Le taxi s’arrête. Je lui dis le nom de ma rue, Rodden street, je précise que c’est sur Donegal Road. Le chauffeur marque un temps d’arrêt ; c’est peut-être mon accent qui est difficile à comprendre.

Nous étions sur Falls road, où je promenais mes amis Ben et Agathe. Peu avant le cimetière de Belfast, le chauffeur tourne à gauche et emprunte Donegal Road. Arrivé à hauteur du centre commercial, avant le grand rond-point qui fait passer les autoroutes M1 et A12 dans la ville, voilà mon chauffeur qui s’arrête et qui me fait signe qu’il veut prendre la parole. « Je dois m’arrêter, dit-il. Vous savez pourquoi ? » Il montre du doigt le quartier de l’autre côté du rond-point : « Protestants », dit-il, tout en soulignant que nous étions, de ce côté-ci, en territoire catholique.  

Il sort de sa voiture et enlève son enseigne d’entreprise attachée sur le toit. Il la range dans son coffre et rentre dans la voiture.

Il nous explique que sa compagnie de taxi n’est pas la bienvenue dans les quartiers protestants et que c’est risqué pour lui et sa voiture de s’y aventurer. Selon lui, les compagnies du centre ville peuvent aller partout, mais pas celles qui opèrent particulièrement sur Falls Road. Je ne sais pas s’il joue un peu la comédie : peut-être veut-il montrer à des étrangers que les Irlandais catholiques sont en état de siège, ou en danger de mort. C’est peut-être une entreprise de communication, ou peut-être une mesure sage, une prudence de bon alois.

En tout cas, l’on voit comment les tensions communautaires se doublent d’une concurrence commerciale qui fait que des compagnies de taxis se constituent des fiefs.

Brûler des drapeaux de l’Irlande

polish flag bonfire
Photo BBC

Avant que le feu soit mis au bûcher, j’ai pris conscience qu’on était, tous ensemble, dans une Europe en paix, et que pourtant des drapeaux irlandais allait être brûlés avec des cris de joie. Non seulement des drapeaux d’un pays indépendant, mais l’effigie de personnes réelles, membres du Sinn Fein (parti républicain irlandais) ou du parti social démocrate.

Hier déjà, les petits bûchers subventionnés par les autorités, pour faire diversion, étaient parfois couronnés de drapeaux de l’Irlande. Mais ceux (moins officiels mais plus populaires) de ce soir, étaient beaucoup plus clairement anti-irlandais, frontalement anti-catholiques.

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Des chansons, reprises par la population, étaient diffusées par la sono : « Dublin, Dublin, We’re Comin’ Down the Road« . Des dizaines, des centaines de Britanniques irlandais chantaient cela en levant le poing, et en dansant. C’est une chanson qui a du succès et dont je n’ai pas trouvé les paroles sur internet. Il doit y avoir une histoire sous cette chanson, qui m’échappe.

Une amie, thésarde comme moi, s’est senti défaillir devant ces symboles trop violents. Elle avait les larmes aux yeux et elle a voulu rentrer avant que cela ne soit mangé des flammes. Je lui disais qu’en tant qu’anthropologue, elle pouvait assister à ces réjouissances sectaires, et essayer de comprendre ces gens qui faisaient la fête et se sentaient appartenir à une même communauté. « Mais les anthropologues, me dit-elle, ne sont pas toujours neutres dans leurs observations. Il leur arrive d’interagir avec l’objet qu’ils étudient. »

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Je lui ai alors proposé d’aller interviewer quelques personnes dans la foule, en prétextant un reportage ou une enquête scientifique. « Seriez-vous prêt à aller tuer des catholique, là, si on vous en présentait quelques uns ? » Je parie qu’ils diraient non, qu’ils veulent rester sur le plan du symbole. Mais dans un lieu où de nombreux morts ont été comptés dans les deux communautés, c’est un peu difficile de rester strictement sur le plan du symbole.

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Les flammes ont finalement pris, et la chaleur devint très grande. Nous buvions des canettes de bière pour nous fondre aux populations indigènes. Et aussi parce que nous aimons la bière.

Expérience intéressante car ambivalente. Désapprouver sans nuance ces messages de haine et de guerre que constituent les insultes, les chansons agressives, les photos et les drapeaux brûlés, tout en considérant tous nos convives comme de braves gens qui faisaient simplement une fête de quartier.

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Bûchers orangistes

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Dans la rue qui relie le quartier républicain de Falls au quartier loyaliste de Shankhill, un très bûcher a été monté par de fervents protestants, qui le verront brûler en l’honneur de leur attachement patriotique au territoire d’Irlande du nord.

De tous les bûchers que j’ai vus, celui-ci est de loin le plus beau. Comme c’est un lieu stratégique, entre deux fiefs également engagés dans l’opposition communautaire, on a fait appel à de véritables architectes de rue, avec des rangs de pneus pour le plaisir conjoint des yeux et du nez. Une tour circulaire, comme la tour de Babel. Avec la colline de Cavehill et les Black Mountains en arrière plan, cela promet d’être un spectacle magnifique, pour peu que les habitants catholiques ne répondent à aucune provocation.

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Dans les autres quartiers, en particulier dans ceux qui ne jouxtent pas directement de hauts lieux catholiques, les bûchers ne ressemblent qu’à des piles de palettes de bois.

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Près de l’hôpital, sur Donegal Road, le bûcher est gardé depuis quelques semaines par des jeunes gens qui se relaient. On leur vole des drapeaux, alors ils montent la garde en buvant nuit et jour, non sans avoir écrit en toutes lettres cet appel magnanime : « YOU CAN STEAL OUR FLAGS BUT NOT R BONFIRE » (Vous pouvez voler nos drapeaux mais pas notre bûcher).

Je les ai abordés ce matin pour leur demander des précisions. Ils n’étaient pas encore trop ivres, et ils m’ont répondu que les réjouissances étaient prévues pour dimanche soir, minuit. Une douce musique sera déversée toute la nuit, où les dames seront invitées à danser et où l’on dégustera des spécialités alcoolisées de la région.

Avec l’hôpital en arrière plan, le spectacle promet d’être sans égal.