Nous commençons ce jour le mois sacré du jeûne et de la solidarité.
Le sage précaire a mis le réveil à 4 h 00 pour prendre un petit-déjeuner roboratif, et apporter celui de son épouse restée au lit. Voici le contenu de ce repas nocturne : eau, café, avocat, fromage, œufs, pain et porridge.
L’heure de la prière de l’aube sonnait aujourd’hui à 4 h 38. Demain ce sera quelques minutes plus tôt, et ainsi de suite jusqu’au passage à l’heure d’été qui interviendra au dernier tiers du mois saint.
Quand arrive l’heure de l’aube, on laisse la nourriture et on va faire ses ablutions : on passe à l’eau fraîche ses mains, sa bouche, son nez, son visage, ses oreilles, son crâne, ses avant-bras et ses pieds. On le fait en se concentrant sur la possibilité d’accéder à une forme de pureté, avant de se rendre sur un tapis de prière.
La prière qui ouvre la journée est la plus courte des cinq prières quotidiennes.
C’est le mois de la charité et de la santé. Ne vous étonnez pas si, sur ce blog, le sage précaire se prête moins à la critique et au sarcasme. Il est possible qu’il s’astreigne à des éloges et des paroles de protection.
Entre Bonn, où j’ai visité le musée qui lui est consacré, et Munich où sa musique est jouée à l’Isarphilarmonie, mon séjour allemand se place sous le signe de Beethoven. Le sage précaire, pourtant, a toujours été plus enclin à écouter d’autres compositeurs. Beethoven, il l’écoute depuis l’adolescence mais presque plus par devoir que par attirance instinctive.
C’est la lecture de Kundera (il parle de Beethoven dans presque tous ses livres) qui l’a poussé à écouter en boucle les Variations Diabelli. Sa pratique théâtrale lui a fait découvrir la magnifique septième symphonie (les Baladins de Péranche avaient utilisé le poignant deuxième mouvement comme accompagnement de notre mise en scène du Journal d’Anne Frank en 1990). La « neuvième », qui se termine par l’Ode à la joie, c’est Nietzsche qui l’a convaincu d’aller y voir de plus près (Naissance de la tragédie). Mais à chaque fois, le stimulus vient d’ailleurs. Le sage précaire n’est pas aussi passionné de Beethoven qu’il l’est de Bach, de Berlioz, Schubert ou de Josquin.
C’est pourtant la symphonie n° 5 que nous sommes allés écouter à la salle de concert hyper moderne du complexe culturel Gasteig HP8. Nous fûmes très impressionnés par la salle, son esthétique visuelle etson acoustique. J’étais ému de voir tant de monde payer si cher le billet d’entrée (plus de 40 euros) pour assister à un concert de musique classique. J’ai retrouvé mes Allemands. Les Allemands comme je les aime et les désire, passionnés de musique et de science. Les Allemands bien rangés sur leur siège mais communiant avec la rage échevelée de Beethoven. Les Allemands fous d’amour pour le romantisme, même s’ils nous regardaient d’un sale œil lorsque nous prîmes d’assaut des sièges mieux situés à l’entracte.
Nous savons tous que Beethoven est devenu sourd, mais dans sa maison de Bonn, transformée en musée, sont exposés les instruments de torture que le musicien s’introduisait dans l’oreille, au bout desquels ses visiteurs devaient hurler pour se faire entendre. Ce spectacle est pathétique, et on n’en finit pas de se lamenter sur la malédiction de l’artiste qui perd l’usage du seul sens dont il a besoin. C’est à devenir fou.
Justement, la symphonie numéro 5 est connue dans l’histoire de la musique pour incarner la lutte de l’homme sain avec la folie. Le morceau lui-même, sa composition, avec ou sans exécution orchestrale, faisait vaciller la santé mentale des auditeurs : en 1830, Goethe ne sortait plus au concert, mais il se faisait jouer au piano ce qu’il y avait d’intéressant. Quand Mendelssohn joua au piano la cinquième, le vieux maître reconnut la charge de trouble mental qui habitait la composition :
« Cela le remua étrangement. Il dit d’abord : cela n’émeut en rien, cela étonne seulement, c’est grandiose ! » Il grommela encore ainsi, pendant un long moment, puis il recommença, après un long silence : « C’est très grand, c’est absolument fou ! On aurait peur que la maison s’écroule…
Felix Mendelssohn, cité par J. & B. Massin, dans Ludwig van Beethoven.
Voilà, c’est ça, Beethoven voulait faire s’écrouler la maison. Et les Allemands adorent ça parce que ce sont des gens adorables, qui construisent des maisons bien solides mais qui rêvent d’océans et de tempêtes.
Le site Academia.edu est un réseau social qui réunit les chercheurs universitaires et qui permet de mettre en ligne leurs publications. Par conséquent, on peut trouver de nombreux articles intéressants et beaucoup de chercheurs passent aussi par ce réseau quand ils défrichent un terrain conceptuel.
Je ne sais pourquoi, l’algorithme de ce site opère des classements à partir d’un certain mouvement sur vos publications.
Et j’ai l’honneur de vous annoncer que chez Academia, le sage précaire fait partie du pourcentage le plus élevé : top 1 % !
Qu’est-ce que cela signifie exactement, je n’en sais rien, mais il faut prendre des vitamines là où on les trouve.
Vous n’avez jamais autant reçu de courriers de lecteurs furieux, dites-vous ?
C’est la preuve que vous avez touché juste. Bravo à vous. Dévoiler l’abjection dans des textes de personnes aimées et fétichisées, ça provoque toujours des réactions de scandale. Vous avez touché à un tabou, leur colère est amère parce qu’il y avait quelque chose de sacré dans leur croyance en ce voyageur qui se définissait comme au-dessus de la mêlée.
Les vieux lecteurs de Télérama croyaient en Sylvain Tesson parce qu’ils avaient besoin d’y croire. C’était leur idole. Votre article a accompli une partie du programme philosophique de Nietzsche : penser à coups de marteau pour briser les idoles, percer les croyances creuses. Dégonfler les baudruches.
Les lecteurs sont tellement furieux, dites-vous, qu’ils menacent de se désabonner ?
J’espère que la direction de Télérama comprendra que vous n’avez rien fait de mal, qu’au contraire vous avez seulement fait votre travail, et que vous l’avez fait plutôt mieux que les journalistes conciliants et consensuels.
Croyez-en la vieille expérience du sage précaire. Susciter la polémique, la colère et la confusion n’est pas un mauvais signe. C’est une étape nécessaire d’une vérité qui dans un futur proche sera une évidence pour tous.
À lire dans le numéro de Télérama daté de cette semaine, un reportage sur Sylvain Tesson à l’occasion de l’ouverture du Printemps des poètes.
Youness Bousenna, le journaliste en charge de l’enquête, a réalisé un travail plus fouillé et plus rigoureux que les autres journalistes car il ne s’est pas borné à interviewer deux ou trois personnes. Il est allé lire ce qui se fait dans la recherche littéraire à propos de l’écrivain voyageur. Cela devrait être un réflexe pour tout journaliste littéraire, de faire le lien entre le monde des idées et le grand public, mais à ce jour, seul Télérama l’a fait.
Il a donc lu plusieurs écrits du sage précaire car ce dernier se trouve être, à ce jour et en toute modestie, le meilleur chercheur spécialisé dans la littérature de voyage contemporaine. Le fait est que ce blog fut le premier organe public à montrer la médiocrité littéraire de Tesson, et le livre La Pluralité des mondes, publié en 2017, le premier à proposer une synthèse textuelle et contextuelle sur son œuvre, démontrant son caractère réactionnaire et sa piètre qualité stylistique.
Ce que j’avance ici est outrageusement prétentieux. Cela tombe bien, la sagesse précaire comprend dans ses maximes un usage optimal et modéré de l’arrogance.
Les jugements énoncés plus haut sont néanmoins factuels et vérifiables. Libre à chacun de faire savoir en commentaire de ce billet quelle publication fut plus précoce que celles du sage précaire.
Alors bravo a Télérama pour ce travail de qualité.
Les dernières mesures de cette symphonie que vous aurez tous reconnue ont été filmées par mon épouse à l’Isarphilarmonie de Munich, hier soir.
Impressionné comme toujours par son sens du timing, je lui ai demandé si elle avait sorti son téléphone sachant qu’on entrait dans la dernière minute de la symphonie. Avait-elle eu la volonté de capter les fameuses ultimes mesures ?
Tout à fait. Son oreille musicale est telle qu’elle se repère dans une symphonie romantique comme moi dans la ville de Lyon. Les yeux fermés.
Les oreilles closes plutôt, ce qui est plus adéquat quand on évoque une musique qui fut composée par un homme qui était en train de devenir sourd.
L’édition originale du récit de pèlerinage de Dinet et Sliman à la Bibliothèque Nationale de Bavière, mars 2024.
Table des matières
1) De Bou Saada à Djedda
2) El Madina El Menouora
3) Mekka el Mekerrema
4) Le mont Arafat
5) La vallée de Mina
6) Retour à Mekka
7) De Djedda à Beyrouth
Conclusion
Appendices
A) Observations sur plusieurs récits de pèlerinage à Mekka
B) Le Wahabisme et la famille de Saoud
Arrivés en Arabie, les deux voyageurs insistent lourdement sur le danger qu’encourt Étienne Dinet si des fanatiques découvraient qu’il est européen.
Il faudra que, dans la foule, Dinet s’efforce de passer inaperçu, et que son collaborateur El Hadj Sliman ne le quitte pas une minute.
Le Pèlerinage, p. 21.
La narration, on le voit, se fait d’une manière décentrée. Comme ils sont deux auteurs, ils nomment l’un ou l’autre des narrateurs, et quand ils font les choses ensemble, ils disent « nous ». Il n’y a jamais de « je », ce qui est convenable pour un récit religieux.
Le pèlerinage proprement dit commence à Médine, où le prophète est enterré.
La mosquée du Prophète, toute proche de notre habitation, nous attire à chaque heure de la journée et nous y passons d’inoubliables instants de prière, de contemplation et de causerie avec des pèlerins de toutes races et de tous pays.
P. 51.
La narration fait alterner harmonieusement les descriptions urbaines, les éléments de religion, les sensations et les réflexions d’ordre socio-politique.
Après quelques jours à Médine, les amis prennent leur voiture avec leur chauffeur javanais et retournent à Jedda pour se rendre à La Mecque. La traversée est comique et pathétique à la fois. Les secousses de la route font penser aux aventures de Tintin, sauf qu’ils voient des pèlerins mourir de faim et de soif sur la route.
À la Mecque, en revanche, pas d’humour qui tienne. Ils traduisent en français les invocations, et précisent que les gens qui se pressent sur la pierre noire ne sont pas des polythéistes. Le récit des circumbulations autour de la Kaaba est vivant. Y est souligné le grand mélanges des genres, des races et des classes, avec beaucoup de notes concrètes sur les couleurs et les matériaux. On retrouve parfois le peintre sous le pèlerin :
L’air est d’une limpidité inimaginable ; une ombre diaphane et bleutée voile toute la cour devenue, un parterre de créatures humaines ; la draperie noire du Sanctuaire emprunte au couchant un reflet mystérieux, et, derrière elle, le Djebel Abi Koubeis, avec ses hautes maisons dominées par la blanche mosquées d’Omar, passe par toutes les teintes que projette le soleil au moment de disparaître, non des teintes brutales, comme celles de l’orientalisme pictural, mais des teintes d’une subtilité dont l’irisation de la nacre peut seule donner une idée ; dans le ciel immaculé, couleur d’opale, tournoient des centaines de pigeons, de martinets et de milans…
Pèlerinage, p. 98.
Ils estiment le nombre de pèlerins à 100 000. C’est tellement peu par rapports à nos jours. En 1929 ils notent la modernité de la ville de la Mecque, les prouesses de la logistique hollandaise et l’approvisionnement de l’eau, mais sont fâchés de ne pas voir de présence française dans la ville sainte :
Nous avons pourtant vu des marques d’autres nations ; des cotonnades japonaises, des conserves de fruits américaines, etc., mais chose triste à dire, en dehors de quelques pneus Michelin, nous n’avons rencontré aucune marque française. Or, la France est une des plus grandes puissances musulmanes du monde.
Pèlerinage, p. 106.
La France puissance musulmane ! Voilà une belle expression que l’on devrait ressortir aux identitaires d’aujourd’hui. Quand notre néo-fascisme parle de grand remplacement, rétorquons-lui avec cette phrase écrite avant l’immigration de masse. Nous sommes, de par notre seule volonté colonisatrice, une puissance musulmane, et nous devrions intégrer cette donnée dans notre identité plutôt que de vouloir l’occulter et l’éradiquer.
Les devoirs religieux étant accomplis, notre couple d’amis se rend à l’invitation du roi Saoud, qui vient à la Mecque offrir le couvert à quelques centaines de convives. Le roi montre une grande humilité dans ses manières et la décoration de son palais. Il se lève pour faire la prière du coucher de soleil (maghreb) avec tous les invités, puis mange et prononce un discours sur l’unité des musulmans.
Pour devenir un Hajj, un vénérable, qui a accompli le pilier que représente le pèlerinage, il faut encore aller prier au mont Arafat, ce qui donne l’occasion aux deux auteurs de raconter la légende du prophète et de sa chamelle. Et enfin ils se rendent à Mina pour acheter de la viande d’animaux sacrifiés et fêter l’aïd el Kebir en souvenir du sacrifice d’Abraham.
De là nous nous dirigeons vers l’endroit que les Islamophobes appellent « le charnier de Mina » et décrivent comme une effroyable montagne de charognes sanglantes en putréfaction, envoyant les germes de toutes les épidémies aux quatre coins du monde. Et nous nous préparons à un horrifique spectacle.
En réalité, nous trouvons un vaste enclos servant à la fois de marché et d’abattoir destinés à fournir la viande de boucherie nécessaire pour deux cent mille pèlerins en un jour de fête.
Pèlerinage, p. 141.
J’ai été très étonné de lire le terme « islamophobe », qui revient d’ailleurs plusieurs fois dans les pages suivantes, dans un ouvrage écrit en 1929. On pouvait penser que le mot datait de quelques années, il a au moins un siècle.
Le voyage du retour dure un mois et est très éprouvant. Du fait que le bateau est rempli de musulmans, les vexations et les mises en quarantaine excessives des autorités britanniques se multiplient. Les auteurs prouvent minutieusement qu’on ne traite pas les autres voyageurs aussi mal.
Ce dernier point réapparaît dans la conclusion méthodique de l’ouvrage :
Trois choses nous ont particulièrement frappés pendant notre voyage, à cause de leur importance pour l’avenir ; ce sont : la vitalité prodigieuse de la langue arabe, la puissance formidable de la foi musulmane et la persistence d’une hostilité plus ou moins déguisé de l’Europe pour l’Islam.
Pèlerinage, p. 167.
Ils affirment pourtant que la France est le pays d’Europe le plus aimé en terre d’islam, grâce à sa déclaration des droits de l’homme et à « l’égalité des races et des religions » (175), et qu’il ne lui serait pas difficile de conclure de nombreuses alliances avec les pays musulmans si elle le voulait.
Mais ils terminent leur récit par une synthèse des différentes « islamophobies » qui gangrènent la pensée française et empêchent de voir l’intérêt qu’il y aurait à respecter et aimer les musulmans. Ils dénoncent tour à tour les attaques « pseudo-scientifiques » des orientalistes qui depuis Renan, ne cessent de chercher des arguments dépréciatifs, et les agressions « cléricales » qui tentent de convertir au chritianisme tant d’âmes égarées. C’est pourquoi nos voyageurs terminent en rappelant les paroles de tolérance qu’ils puisent dans le coran, en espérant voir les tensions se tarir.
La toute fin doit se lire dans la dernière note de bas de page, où Dinet certifie que personne n’a fait pression sur lui pour qu’il se convertisse. Comme je ressens la même chose que lui, je termine ce billet en laissant la parole à un témoignage personnel et émouvant :
Les Musulmans n’importunent jamais les « Gens du Livre », c’est-à-dire les Juifs et les Chrétiens, avec leur prosélytisme.
L’orientaliste Dinet peut affirmer que jamais un Musulman ne fit la moindre tentative pour le convertir. S’il est venu à l’Islam, c’est de lui-même, après trente années d’études, de méditations et de contemplation. À leur tour les Musulmans n’ont-ils pas le droit de demander que les missionnaires les laissent tranquilles, eux et leurs familles, et surtout leurs enfants ?
J’ai apprécié de voir ces quelques députés poser des questions, calmement, aux patrons du groupe Canal, de CNews et à trois animateurs d’émissions. L’ambiance de travail était bonne, tendue comme il sied, avec des critiques, des reproches et des remarques acerbes, mais avec politesse et une remarquable tenue des temps de parole.
Le sage précaire a beau être précaire, il est un peu rigide et autoritaire dans son fonctionnement, et il aime que les choses se passent dans la discipline.
Le grand problème est naturellement qu’un homme d’affaire richissime, multi-milliardaire, possède des médias influents, les téléguide et manipule à travers eux l’opinion du peuple. Cet homme, Vincent Bolloré, est possiblement dangereux pour la démocratie et à tout le moins une anomalie dans une république qui se définit comme « démocratique, laique et sociale ». Son
Ils battent leur coulpe à propos d’une émission pro-catholique qui venait de qualifier l’avortement comme première cause de mortalité dans le monde, devant les cancers. À quelques jours du vote sur la constitutionnalisation de l’avortement, cela faisait mauvais effet. De fait, la critique de l’avortement est légitime, mais le comparer à un meurtre de masse vous fait passer pour un réac d’extrême droite, c’est ballot. Alors ils ont présenté leurs excuses et sont venus à cette audition en renouvelant leurs excuses.
Le rapporteur de la commission, député LFI Aurélien Saintoul, en a alors remis une couche en leur disant que l’émission en question était très anti-avortement dans son ensemble et en cohérence avec le graphique incriminé qui associait l’avortement à un meurtre.
Ce député, je ne le connaissais pas et il m’a impressionné. Sur Wikipedia, on apprend que le citoyen Saintoul est agrégé de lettres classiques mais au vu des dates de sa jeune vie, il semble qu’il n’ait pas beaucoup enseigné. En tout cas il a bien tenu son rôle de rapporteur et il a posé de bonnes questions à des vieux loups de mer de la télé. Ces questions les ont tous tellement énervés que la presse de droite ne retient pas ses coups contre Saintoul et ses camarades députés. Les journalistes avaient pensé venir dérouler leurs argumentaires et story-telling pour enrubanner les petits députés, mais ils furent blessés de voir les députés leur demander de répondre aux questions. Ils furent blessés parce que d’ordinaire c’est leur travail d’empêcher les politiques de noyer le poisson.
Cette audition était donc un bon moment d’instruction politique et de divertissement médiatique : l’arroseur arrosé, le gag marche du tonnerre depuis le film des frères Lumière. Pour le coup, les deux vidéos de deux heures de commission parlementaire sont plus marrantes à écouter que nombre d’interviews politiques menées par de hargneux journalistes cherchant bêtement à destabiliser Mélenchon, Zemmour, Villepin ou un macroniste.
J’ai aimé qu’on aborde frontalement les procédures « bâillons » qui consistent à donner de l’argent à des employés pour qu’ils se taisent jusqu’à leur mort concernant l’organisation de l’entreprise. Des centaines de personnes harcelées par Bolloré et ses hommes de main ont été brisées, puis virées, et en échange de cent cinquante mille euros, on leur dénie le droit de parler, de témoigner, d’informer. C’est choquant à bien des égards quand on sait combien les gens ont besoin d’argent. Pour le milliardaire, ces sommes sont des gouttelettes qu’il asperge négligemment sur la populace. Vous voulez cet argent ? Promettez-moi de vous taire à jamais et il est à vous.
Jean-Christophe Thierry : C’est parfaitement légal ! Je suis vraiment surpris par ce type de commentaire.
Aurélien Saintoul : Vous avez le droit d’être surpris. En l’occurrence cela ne change rien à mon propos. Je trouve curieux qu’on puisse se poser comme le principal défenseur de la liberté d’expression et d’utiliser tous les moyens légaux à disposition pour réduire l’expression des journalistes.
Audition de la commission parlementaire, 1:12:00.
Très bien envoyé, la réplique est juste et précise. Et c’est la raison pour laquelle tous ceux qui militent contre la gauche sont furieux et traitent cette commission de tous les noms. On parle de flics, de dictature, d’interrogatoire, etc. J’ai l’habitude de me faire insulter moi aussi quand je découvre et mets au jour des saloperies dans des textes littéraires. Les réactions sont généralement de l’ordre du scandale : mais comment osez-vous, vous qui n’êtes rien, dévoiler une vérité ?
Une autre séquence de cette commission fut pour moi très intéressante. Le député Aymeric Carron, lui aussi habitué aux insultes en dessous de la ceinture, pose des questions au chef de CNews, non pas aux journalistes : combien y a-t-il de morts à Gaza ? Vous ne le savez pas et pourtant le chiffre de 30 000 morts barre toute la une de Libération. « Vous qui dirigez une chaîne d’infos, vous ne lisez pas la presse. »
Ce qui est important ici est de démontrer que CNews défend outrageusement les crimes d’Israel et fait le silence sur la tragédie de Gaza. Position idéologique qu’on a le droit de tenir, mais sur une chaîne d’opinion d’extrême-droite, privée, et non sur une chaîne d’information diffusée gratuitement sur un canal de la TNT.
Carron pose ensuite les questions suivantes : est-ce que vous dénoncez les meurtres de journalistes par l’armée israélienne ? Est-ce que vous dénoncez la censure du gouvernement israélien qui interdit aux journalistes étrangers de couvrir la guerre à Gaza ? Naturellement, le patron de chaîne de répond pas, essaie de noyer le poisson, et passe la parole à un collègue. Mais c’était un coup de génie de demander s’il était capable de dénoncer puisque ce fut la question lancinante pour déstabiliser la gauche, à savoir de demander une dénonciation du Hamas.
Comme Monsieur Nedjar n’a pas répondu, au bout de l’audition, après deux heures et quarante-deux minutes d’échanges, le rapporteur Saintoul repose les questions. Condamnez-vous la censure et les meurtres de jounalistes dont Israel se rend coupable ? Là encore, refus de répondre et gêne. Le député doit s’y reprendre trois fois pour obtenir la réponse que M. Nedjar « condamne la mort de tous les journalistes, et au-delà des journalistes, de tous les êtres humains qui se trouvent d’un côté ou de l’autre de la frontière. » Chacun y verra ce qu’il veut. Moi je décide d’y voir une volonté de ne jamais critiquer Israel, quelles que soient ses exactions et ses crimes. D’autres interprèteront différemment ces paroles.
Ce qui est certain, en définitive, c’est que les députés de tous bords ont su se rendre indispensables aux débats de notre temps. Des choses ont pu être dites ici qu’on n’a jamais entendues ailleurs, et cette audition constitue un document d’archive important pour prendre des décisions sur l’emprise des médias par l’extrême-droite. Chacun peut dorénavant se positionner en fonction de ses biais idéologiques.
Depuis mes premiers pas à Munich, je connais l’existence d’un musée appelé Musée allemand, mais j’imaginais qu’il s’agissait d’un complexe un peu vieillot, dans un jus d’avant-guerre que je désirais visiter en espérant presque me retrouver dans quelque chose de daté et de poussiéreux.
Le voyageur a du mal à se défaire de sa petite condescendance d’homme d’esprit. Le sage précaire a au fond de lui un petit con rigolard qui aime contempler les petites vanités des peuples et des communautés.
C’est la façade nord du musée qui m’inspirait ce léger sourire. Une architecture typique de la première moitié du XXe siècle, à laquelle on peut prêter des caractéristiques d’usine, de caserne, ou encore de caserne. Je trouvais de l’élégance massive à cette façade, mais comme le bâtiment était dans son jus d’époque, je n’imaginais pas l’immensité du lieu que la façade cachait.
Inselmuseum, Munich
En fait il s’agit d’une île en plein cœur de Munich, et le Deutsches Museum la recouvre entièrement, faisant d’elle le plus grand musée des sciences et technique du monde.
Et selon vos promenades, vous prenez un pont ou un autre et vous atteignez une façade complètement différente de celle qui s’est présentée à vous la première fois.
Si bien qu’il m’a fallu plusieurs approches pour comprendre ce qu’était ce bâtiment. Il semble qu’il ne soit pas construit de manière uniforme. Il est même selon moi assez difficile à lire.
Si l’on pouvait croire au début que c’était une friche industrielle rénovée en musée, un clocher central fait au contraire penser à une église, et d’autres points de vue nous racontent des histoires de bateaux.
Si je devais conseiller un seul musée à visiter à Munich, ce serait celui-ci. Un immense bâtiment consacré à la science et aux techniques. De l’astronomie aux ponts et chaussées, en passant par la fission atomique et les instruments de musique, l’Allemagne met en scène ici sa passion pour la recherche scientifique.
Table sur laquelle la fission nucléaire fut découverte en 1931.
Ce musée est mieux que les autres d’un strict point de vue muséographique. Chaque espace est pensé avec soin, des investissements massifs ont permis d’offrir au peuple germanique un outil gigantesque d’éducation et de jeux avec d’innombrables expériences qu’enfants et adultes peuvent réaliser.
Trois chimistes font un spectacle à base d’expérimentations
Par contraste, les musées d’art sont fabuleux mais semblent légèrement vieillots. En visitant le Deutsches Museum, on se rend compte combien les Allemands ont développé un sentiment amoureux pour la science et les techniques. Ils y vont en famille et les femmes n’on pas l’air moins intéressées que les hommes par les moteurs, les engins et les systèmes.
Le sage précaire admire et envie les gens doués en sciences. Il lui manque beaucoup de cette capacité de compréhension qui pourrait lui ouvrir les portes de la passion de la connaissance. Il visite ce musée pendant des heures sans ennui mais avec une sensation mélancolique de ne pas être à la hauteur.
Le plaisir de connaître et de fabriquer reste contagieux et le sage précaire voudrait passer une journée dans chaque section du musée. Arrivé à 9 h 30 du matin, il jette l’éponge vers 15 h sans avoir pu tout visiter.