Perspectives littéraires sur l’oeuvre d’Ibn Battuta

Ibn Battuta en Egypte, ill. de Léon Benett, dans un livre de Jules Verne, 1878.

J’ai le plaisir d’annoncer ma dernière publication dans la belle revue canadienne Études littéraires. Un article de recherche en littérature comparée concernant le grand voyageur médiéval né au Maroc, Ibn Battuta. Je suis bien aise car c’est un travail qui synthétise plusieurs années d’efforts et de promenades mentales.

Dans ce blog, j’écrivais déjà sur la tradition arabe de l’écriture viatique début 2015. Puis je mettais en ligne une série de billets sur la Rihla d’Ibn Battuta, que j’étudiais plus précisément.

La même année, Abdelkader Damani, commissaire d’une biennale d’art au Maroc me commandita un article sur Ibn Battuta pour le catalogue de l’exposition, ce que je fis avec plaisir.

Il y eut aussi un temps de voyage géographique associé à cette recherche. Je fis un court séjour à Fès, au Maroc, pour faire un reportage radio sur le voyageur, car c’est à Fès qu’il finit sa vie et dicta son récit de voyage. Le reportage n’a pu se faire mais mon expérience de Fès m’inspira des idées inédites sur le rapport d’Ibn Battuta avec son mécène, la ville nouvelle de l’époque et le concept d’oeuvre totale propre au sultan berbère qui tenta d’incarner une sorte de renaissance culturelle au XIVe siècle.

Plus tard, pendant l’été 2015, je donnais une conférence sur le même auteur dans un colloque sur la littérature des voyage organisée au Royaume-Uni. Les participants critiquèrent l’usage que je faisais du merveilleux. Leurs critiques bienveillantes me motivèrent à poursuivre mes recherches pour prouver et démontrer que mes intuitions étaient bonnes.

L’année suivante je fus recruté par une université du sultanat d’Oman, pays que visita en son temps le grand voyageur marocain, et dont il parle avec précision. C’est là que j’organisai un colloque intitulé « Arabie et Littérature de voyage », dans lequel je proposai une nouvelle conférence sur les effets de traduction de sa Rihla en français.

Ce dernier article qui vient de paraître est donc le fruit de plusieurs couches sédimentées de recherches différentes sur le même livre. Il faut préciser que le récit de voyage d’Ibn Battuta est une somme considérable et qu’on peut passer sa vie à l’étudier.

La revue à laquelle j’ai soumis l’article a fait relire le manuscrit par des spécialistes d’Ibn Battuta qui n’étaient pas forcément littéraires eux-mêmes. Ils étaient africanistes si je ne m’abuse, si bien que j’ai dû explorer des chercheurs historiens, archéologues et anthropologues spécialistes de l’Afrique médiévale, ce qui me plut infiniment. Les remarques de ces relecteurs éditeurs m’aidèrent considérablement à améliorer l’article dans son ensemble et dans son détail.

Voilà. Cet article enfin publié dans une des revues les plus reconnues sur le plan international est certainement la conclusion de toutes ces années d’explorations diverses. À moins que ce soit l’avant-dernière étape sur le trajet qui mène à la publication d’un livre en bonne et due forme. Qui vivra verra.

Faut-il publier chez L’Harmattan ?

Depuis que j’ai annoncé la parution de mon livre, en novembre 2021, j’ai reçu plusieurs questions de personnes en quête d’éditeur me demandant si les éditions de L’Harmattan proposaient une édition à compte d’auteur ou d’éditeur. Je comprends mieux pourquoi on me demande cela en lisant cet article du Monde selon lequel L’Harmattan profiterait des auteurs, ne leur verserait pas leurs droits d’auteur et les ferait même payer pour éditer leurs livres.

Je voudrais apporter ici mon modeste témoignage sur quelques points précis qui font polémique. Je n’ai pas fait d’enquête, cela est simplement mon vécu, et je rebondis ainsi sur les critiques avancées dans l’article du Monde que j’ai mentionné ci-dessus, et écrites dans la fiche Wikipedia de l’éditeur. Chemin faisant, je voudrais enfin répondre aux préjugés que je nourrissais moi-même à l’endroit de L’harmattan.

Sélection d’ouvrages. J’ai envoyé mon manuscrit par email en version électronique, je n’ai donc rien payé en termes d’impression. J’habitais en Oman et la pandémie mondiale autorisait de passer par des fichiers dématérialisés pour présenter les textes aux éditeurs. Comme je n’ai reçu de réponse positive que de L’Harmattan, j’ai signé avec cet éditeur. Je ne sais pas comment mon manuscrit a été sélectionné, mais je sais qu’il a été accueilli dans une collection spécialisée dans les livres de voyage, existant depuis 2010, et ne publiant qu’un ou deux livres par an, donc ce n’était pas incohérent.

On dit souvent que cet éditeur « publie tout et n’importe quoi », auquel cas je suggère de faire une expérience : envoyer un manuscrit sans queue ni tête, mal écrit et sans forme, et voyons ce qu’il en adviendra.

Cofinancement des frais de publication. Le contrat d’éditeur stipule en effet que l’auteur devra acheter, une fois le livre fabriqué, édité et publié, trente exemplaires du livre au prix réduit de 30 %. Cela m’a un peu surpris et même refroidi car c’est la première fois qu’un éditeur me demandait cela. J’ai finalement accepté et voici les coûts réels engendrés : 378 euros pour l’achat de mes trente livres, en plus des cinq exemplaires d’auteurs offerts. Je me retrouve donc avec 35 exemplaires de mon livre, que je paie une fois publiés. Comme son prix s’élève à 19 euros et que je l’ai payé 13 euros, il me faut vendre 20 livres pour me rembourser entièrement.

Je le répète pour mettre cela en perspective de ce qui est dit par les détracteurs. On lit que des auteurs se plaignent d’avoir dépensé des milliers d’euros pour voir leur livre publié. Ce n’est pas mon cas. Il me suffit aujourd’hui de vendre 20 livres et cette publication ne m’aura pas coûté un centime.

On peut refuser cela, je le comprends très bien. J’ai moi-même publié cinq ouvrages avant celui-ci sans rien dépenser, et certains éditeurs m’ont même payé pour le manuscrit.

Lire sur ce sujet « Comment j’ai publié mon premier livre »

La Précarité du sage, 24 novembre 2023

D’autres éditeurs m’ont versé des droits d’auteurs quand je vendais suffisamment. J’ai aussi publié plusieurs dizaines d’articles, de chapitres et de textes courts dans des revues sans avoir jamais participé aux frais. C’est donc une pratique rare que je ne recommande pas, mais il faut l’appréhender sans mentir : dans mon cas cette dépense s’est élevée à moins de 400 euros, et je déciderai si je veux vendre les livres que j’ai reçus ou si je choisis d’en faire cadeau à celles et ceux qui sont intéressés par ce récit. Selon la qualité du livre et de l’éditeur, c’est en définitive une dépense que je juge raisonnable.

Le travail d’édition. La personne en charge de mon manuscrit ne m’a pas fait de suggestions d’éditeur, elle ne m’a pas conseillé sur le style ni sur le contenu de mon livre. En revanche, elle s’est penchée sur la correction du texte en utilisant des outils informatiques onéreux pour un auteur, type Antidote. S’il y a trop de fautes, elle renvoie le manuscrit à l’auteur pour qu’il revoie sa copie. Cela semble signifier qu’a minima cet éditeur ne publie pas « tout et n’importe quoi », et qu’il ne faut pas compter sur lui pour relire et corriger votre manuscrit.

J’en profite pour remercier ici tous ceux qui on donné de leur temps pour relire mon texte, le corriger et l’améliorer par leurs conseils judicieux. Que vous soyez écrivain reconnu, ingénieur à la retraite, ingénieur.e en activité, professeur admiré ou ami au grand coeur (et souvent vous cochez plusieurs de ces cases), soyez ici remercié et attendez-vous à recevoir très bientôt un exemplaire de Birkat al Mouz dédicacé.

La personne en charge m’a aussi conseillé sur la mise en page et elle a finalisé le manuscrit pour en faire un texte imprimable sur un document intermédiaire. Elle m’a enfin laissé lire les épreuves sur un document PDF pour que je puisse procéder aux dernières corrections (non pas directement sur le document mais en lui indiquant le lieu exact des corrections pour qu’elle les fasse elle-même). Ce travail-là ne se fait pas dans une édition à compte d’auteur.

La couverture. J’ai proposé une photo pour la couverture et ce sont les graphistes de l’éditeur qui ont jugé si la qualité de l’image était suffisamment bonne. De même, il y a eu des échanges entre la personne en charge du manuscrit, le service graphisme et moi-même, pour que la couverture soit satisfaisante.

La promotion, le marketing et la diffusion. Une fois que le livre est publié et annoncé sur le site de L’Harmattan, une dernière personne apparaît dans votre parcours pour vous aider à faire connaître votre ouvrage. Elle s’occupe de la promotion et vous pouvez lui demander d’envoyer des exemplaires en « service de presse » à des journalistes ou des influenceurs qui, on l’espère, feront un compte rendu de lecture et donneront envie à d’autres de vous lire.

Dans ce service de marketing, on vous propose de réaliser une vidéo de présentation qui pourra être diffusée sur les réseaux sociaux et autres sites, en plus du site de l’éditeur. Cette vidéo est réalisée avec le matériel et le personnel de l’éditeur sans frais pour l’auteur. Je ne l’ai pas encore faite, ni même pris contact avec le service en question, donc je ne peux rien dire de plus concernant cette vidéo, mais à l’époque de YouTube et d’Instagram, c’est un service appréciable.

Il y a enfin la possibilité d’organiser une « soirée » signature dans les locaux situés au centre de Paris, où l’on peut inviter quelques dizaines de personnes. Cela non plus, je ne l’ai pas encore fait, mais c’est un service que tous les éditeurs ne sont pas capables de rendre à leurs auteurs.

En définitive, je pense que le bilan général est plutôt positif. En ce qui me concerne, et pour être honnête, j’ai été agréablement surpris car je m’attendais à être traité sans égard dans une immense usine à gaz. J’ai au contraire eu la sensation d’être accueilli poliment dans une entreprise bénéficiaire qui a le sens du profit, et qui me donne des outils pour faire exister et rendre accessible un livre intéressant, attachant et peut-être même utile à certains égards. Je n’ignore pas que L’Harmattan est moins prestigieux que beaucoup d’éditeurs. Je n’ignore pas que pour un certain esprit snob très vivant chez les amateurs de livres, un petit éditeur éphémère vaudra toujours mieux que cette vieille boîte controversée. Cependant, mon expérience me pousse à déclarer qu’il n’y a aucune honte à publier là.

Vous ne ferez pas carrière grâce à L’Harmattan, mais votre carrière ne souffrira pas d’avoir publié chez L’Harmattan.

Lire, ne pas lire. La littérature de Mohamed Mbougar Sarr

Le roman sur ma liseuse

Le roman qui a obtenu le prix Goncourt 2021 est très intéressant et fort bien écrit mais j’avoue avoir dû me forcer pour le lire jusqu’au bout. Passée la joie de voir un Sénégalais remporter le plus beau prix littéraire de France, il fallait rendre le seul hommage valable que l’on peut rendre à un auteur, le lire.

L’histoire de La plus secrète mémoire des hommes a été souvent racontée dans les médias, il s’agit d’une enquête sur l’oeuvre et le destin d’un auteur africain nommé Elimane qui, ayant publié à Paris un roman extraordinaire, a connu la disgrâce et la honte quand il fut accusé de plagiat. L’indignité fit fuir Elimane, lui fit rompre ses attaches, et le narrateur de ce roman de 2021 tâche de retrouver des lambeaux d’existence.

Les chapitres les plus intéressants à mes yeux sont ceux qui racontent la vie des intellectuels africains exilés en France, angoissés mais rigolards, parlant de cul et de littérature, espérant du sexe, de l’amour et de la gloire. Ce groupe ressemble à toutes les bandes d’étudiants, en tout cas celle que je formais avec mes amis à Lyon dans les années 1990.

Les belles pages sur la diaspora d’écrivains noirs font écho à ce billet que j’avais écrit en 2010 sur Célestin Monga, un autre écrivain africain francophone qui affichait complaisamment son dédain pour la France post-coloniale, et qui décrivait les occupations des Africains de Paris comme « un plaisir dégoûtant ». Mbougar Sarr ne tombe heureusement pas dans ces travers stéréotypés.

En revanche, tout l’aspect romanesque de ce Goncourt m’est passé par dessus de la tête. Cela est peut-être dû à ma relation contrariée avec la fiction, je n’ai pas pu m’intéresser à ce personnage de romancier maudit, ni à ses amis, ni à ses ennemis, ni à ses amours. Je ne croyais pas un instant à la vraisemblance d’un roman si exceptionnel qu’il possède des pouvoirs surnaturels. Je n’ai pas non plus trouvé d’intérêt à la présence de Witold Gombrowicz, dont j’aime les livres mais dont la participation fictionnelle à ce roman m’a semblé vaine. Ce genre de choses m’ont paru être du ressort de l’imagination d’un romancier qui cherche à faire avancer son histoire.

En lisant La plus secrète mémoire des hommes, je me disais que la fiction avait quelque chose de trop facile, que je préférais définitivement la littérature du réel. Ou plutôt, je me suis aperçu que la fiction est extrêmement exigeante, qu’il ne suffit pas de décréter qu’un personnage est comme ceci ou comme cela pour qu’il existe vraiment. La modalité de la fiction, au fond, n’est pas une liberté. On ne fait pas ce qu’on veut avec l’imaginaire, et surtout, on n’accroche pas un lecteur avec des annonces de sensations. Il ne suffit pas de dire cent fois « nous avons fait l’amour » pour donner de la sensualité à son histoire. En ce qui me concerne, j’aurais préféré une enquête à la première personne sur l’auteur malien qui a inspiré le personnage d’Elimane. Il s’appelait Yambo Ouologuem et son livre incriminé fut Le Devoir de violence.

Le livre de Mbougar Sarr, de toute façon, ne se présente pas comme un livre dont la diégèse est palpitante. L’auteur rejoue la pièce du génie littéraire qui, comme Flaubert, veut écrire sur rien et aspire à un livre qui ne tienne que par la force de son style. Je cite Mbougar Sarr :

Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est.

Des phrases de ce type, il y en a des brassées dans son roman, je peux en offrir d’autres en piochant presque au hasard :

Il se peut qu’au fond chaque écrivain ne porte qu’un seul livre essentiel, une oeuvre fondamentale à écrire, entre deux vides.

Les clichés sont aussi innombrables concernant les intellectuels africains et la reconnaissance qu’ils cherchent à obtenir en France :

Elimane voulait devenir blanc, et on lui rappelé que non seulement il ne l’était pas, mais encore qu’il ne le deviendrait jamais malgré tout son talent. Il a donné tous les gages culturels de la blanchité ; on ne l’en a que mieux renvoyé à sa négreur. Il maîtrisait peut-être l’Europe mieux que les Européens. Et où a-t-il fini ? Dans l’anonymat, la disparition, l’effacement.

Il est très amusant de lire des phrases prophétiques où l’écrivain sénégalais reproche par avance aux journalistes qu’on s’intéresse à lui pour sa nationalité et sa couleur de peau davantage que pour ce qu’il écrit vraiment :

Ce qui l’a chagriné, c’est que vous ne l’ayez pas vu comme écrivain, mais comme phénomène médiatique, comme nègre d’exception, comme champ de bataille idéologique. Dans vos articles, peu ont parlé du texte, de son écriture, de sa création.

C’est juste et je plaide coupable. C’est bel et bien comme cela que j’ai parlé de Mohamed Mbougar Sarr. Voici d’autres citations sur le même thème dans d’autres chapitres :

Est-ce qu’on parle de littérature, de valeur esthétique, ou est-ce qu’on parle des gens, de leur bronzage, de leur voix, de leur âge (…) Est-ce qu’on parle de l’écriture ou de l’identité, du style ou des écrans médiatiques qui dispensent d’en avoir un ?

W. est le premier romancier noir à recevoir tel prix ou à entrer dans telle académie : lisez son livre, forcément fabuleux.

C’est assez bien vu car, en effet, j’aurais abandonné la lecture de La plus secrète mémoire des hommes si je n’avais rien su de son auteur, ou si j’avais pensé que c’était un trentenaire appartenant au même groupe ethnique que moi. Je me serais dit : « Ok, encore un mec qui n’est pas sorti du XXe siècle. »

Finalement, ce roman se veut une réflexion sur l’écriture, mais une écriture vue par le prisme des manuels scolaires, environnée d’un champ sémantique appartenant à une autre époque : « livre, oeuvre, chef d’oeuvre, littérature, écrire, pureté, création, talent, génie. » Cela appartient aux préoccupations de l’académie Goncourt, dont le prix qu’elle décerne était d’avant-garde au sortir du XIXe siècle. Raison pour laquelle vous aurez fréquemment l’impression de lire un ouvrage qui n’a pas besoin de vous.

À la réflexion, je me demande si cela n’explique pas pourquoi les journalistes spécialisés n’ont pas eu grand-chose à dire de ce livre à part de vagues remarques expéditives du type : « c’est un texte admirable » (France Culture), et pourquoi les libraires sont tout aussi désarmés et laudatifs en même temps, affirmant que c’était « un chef d’oeuvre », et rien d’autre.

Les derniers mots d’un roman sont aussi importants que la première phrase. À mes yeux, la façon dont on finit un livre est encore plus révélatrice que la manière dont on l’ouvre. Proust termine la Recherche avec le mot « temps ». Lévi-Strauss conclut Tristes tropiques par un clin d’oeil qu’un homme échange « avec un chat ». Giono clôture Colline avec le mot « herbe », Camus La Peste avec « cité heureuse », Joyce Ulysses avec « Yes ». Voici les derniers mots de notre roman qui, je vous rassure, ne dévoile nullement je ne sais quel suspens :

Les derniers mots du roman

son fantôme, en s’avançant vers moi, murmurera les termes de la terrible alternative existentielle qui fut le dilemme de sa vie ; l’alternative devant laquelle hésite le coeur de toute personne hantée par la littérature : écrire, ne pas écrire.

Le lecteur du XXIe siècle accompagnera peut-être cette dernière page avec, en écho, une alternative équivalente : lire, ne pas lire.

« Chef d’oeuvre », écrit le libraire

Dans la jolie librairie La Cavale, située dans le quartier Beaux-Arts de Montpellier, les libraires écrivent de petits mots personnels sur des fiches qu’ils coincent sur les livres qu’ils veulent recommander. Cela se fait de plus en plus. Sur La Plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, la fiche est très vite lue. Voici ce que les libraires ont écrit :

Attention, chef d’oeuvre !

C’est court et je ne sais pas si le terme de chef d’oeuvre peut encore convaincre quiconque d’ouvrir un livre. C’est comme quand on dit d’un écrivain qu’il a « du talent, peut-être même du génie » (je tire cela du roman La Plus secrète mémoire des hommes). N’est-ce pas le signe le plus implacable que l’on n’a rien à dire sur un livre, ou un écrivain ?

Comme le libraire savait que c’était paresseux, et même un brin contre-productif, d’annoncer un chef d’oeuvre, il a ajouté, pour donner une dimension humaine et sympathique :

Nan, mais sérieux, c’est vrai.

Je ne sais pas ce qui m’a donné le moins envie de lire, entre la première et la deuxième partie de ce commentaire.

Le bois de chauffage dans les bois

Le bois coupé des forêts que j’entrepose chez Peter, janvier 2022

Comme notre appartement est en travaux, Hajer et moi vivons dans une maison que possèdent nos amis anglais, que je nommerai Patrick and Beatrice pour leur assurer l’anonymat.

Ils nous laissent l’usufruit de leur maison adossée à la colline d’Arrigas et que nous chauffons avec de belles flambées dans la cheminée du salon.

Tous les matins, donc, je monte dans la forêt équipé d’une scie et d’un sac solide pour ramasser du bois de chauffage. Je marche dans la belle campagne des Cévennes jusqu’à ce que je trouve des arbres morts et secs. Cela ne manque pas, je peux l’assurer, les forêts françaises regorgent de bois sec qui ne demande qu’à être ramassé. En effet, la plupart des gens qui se chauffent au bois achètent leurs bûches et se font livrer des stères à la fin de l’été pour préparer l’automne et l’hiver. Ils ne songent pas à aller se promener pour se fournir en énergie gratuite.

Je préfère la méthode ancienne, celle des contes de fées. Sortir dans les bois et glaner. J’ajoute à ce geste auguste les sciage pour ne pas avoir à traîner des troncs entiers. Cela me fait travailler les muscles car j’utilise tantôt le bras gauche, tantôt le bras droit. Pendant que je m’active dans les bois, je ressens aussi la satisfaction de celui qui fait une bonne oeuvre, en l’espèce nettoyer nos sous-bois des détritus qui pourraient prendre feu à la moindre étincelle et provoquer de terribles incendies.

En Oman, il y a encore quelques mois, je faisais mes exercices sportifs en courant sur la plage et en nageant dans l’océan. Aujourd’hui je joue au cache-cache avec les chasseurs et je fais le bûcheron au grand coeur pendant que mon épouse dort. La sagesse précaire s’adapte à tous les climats et à toutes les offres sportives.

Birkat al Mouz, le livre. Une histoire d’amour

Le livre est paru ces jours-ci aux éditions de L’Harmattan.

Il peut se lire comme un récit de voyage ou de séjour au sultanat d’Oman.

Ce que je n’écris pas sur la quatrième de couverture, néanmoins, c’est qu’il peut se lire aussi comme une romance. Chaque chapitre correspond à une année : de 2015 à 2020, un chapitre par an. Mais si on y regarde de plus près, la structure correspond aussi aux étapes principales d’une histoire d’amour.

Chapitre 1 : Solitude du narrateur et donjuanisme vain.

Chapitre 2 : Rencontre, coup de foudre et stratégies de séduction.

Chapitre 3 : Voyage de noce à Mascate.

Chapitre 4 : Vie conjugale dans l’oasis.

Chapitre 5 : Le couple comme machine de guerre.

Le livre paraît opportunément un mois avant les fêtes de fin d’année 2021. Des palmiers au pied des sapins.

Mbougar Sarr, un Prix Goncourt contre la fièvre identitaire

Mohamed Mbougar Sarr, 2021.

Très heureux de voir le prix Goncourt attribué à cet écrivain sénégalais que je ne connaissais pas.

Le Monde affirme qu’il faisait office de favori dans la liste des finalistes. Si cela est vrai, c’est certainement une question politique et idéologique.

Je n’en parlerai donc que sous un angle idéologique. Il était bon de célébrer un écrivain africain pour de nombreuses raisons.

La montée de l’extrême-droite actuelle se doit d’avoir des symboles forts pour contrer son offensive. En effet, ce qu’on voit apparaître avec les Zemmour, les Papacito, les hordes d’influenceurs qui s’autoproclament intellectuels et « défenseurs de la culture française », c’est la mouvance des identitaires. Ils pensent que la France est plus qu’une nation, qu’elle est une identité, c’est-à-dire la race blanche, la religion chrétienne, l’héritage gréco-latin, le pinard et le cochon. Pour eux, un musulman ne sera jamais français.

Pour la droite identitaire, il faut tourner le dos à l’Afrique, ce qui est une aberration du point de vue de la Francophonie, de l’économie, de la rencontre des peuples, des alliances à venir, etc.

Le prix Goncourt à un écrivain sénégalais affirme qu’un lecteur français sera toujours plus proche d’un écrivain noir que d’un polémiste blanc. Un amoureux de la langue française sera toujours du côté de Mohamed Mbougar Sarr.

Fuir les Nazis en Asie. Un visa pour l’éternité

Visa pour l’éternité, de Laurence Couquiaud, Albin Michel, 2021.

Ce roman raconte l’histoire extraordinaire de ce consul japonais qui a offert des visas à des milliers de réfugiés juifs pendant la guerre.

On sait que de nombreux juifs d’Europe ont fui vers l’Amérique, mais on sait moins que l’Asie fut aussi une terre d’accueil. Shanghai bien sûr mais aussi le Japon, grâce à un diplomate japonais au destin romanesque, le consul Chiune Sugihara.

Publié chez Albin Michel, le roman de Laurence Couquiaud retrace le destin de plusieurs personnes qui ont trouvé refuge au Japon, grâce aux visas délivrés par ce consul. Les hasards de l’histoire ont transformé la vie de ce Japonais, ont fait de lui un héros et un juste.

Écrit en de brefs chapitres qui font penser à des scènes de cinéma ou de série télévisée, le récit de Laurence Couquiaud commence et se termine en Israël, où des survivants essaient de construire une vie de bonheur familial. On rencontre le fameux Chiune Sugihara dès la page 69 et on s’attache très vite très fort à ce personnage complexe, diplomate japonais amateur de voitures et de langues étrangères, en poste en Finlande puis en Lithuanie dans les années 1930 et 1940.

Une histoire d’amour entre deux réfugiés polonais se tresse dans le portrait géopolitique de la guerre et fait du livre un page turner vraiment crédible et parfaitement mélodramatique. Je vois d’ici son adaptation sur Netflix ou sur Prime Video avant la fin 2022.

J’ai découvert ce roman en rencontrant son auteure à l’université Paul-Valéry, à Montpellier. Les 21 et 22 octobre 2021, nous participions ensemble au colloque intitulé « Fuir les Nazis. Les exil béni de l’Asie ? », organisé par Philippe Wellnitz et Gérard Siary, pour le compte de l’Institut de Recherche Intersite Études Culturelles (IRIEC).

C’était un bien bel événement qui nous a permis, Hajer et moi, de prendre des vacances par rapport aux travaux que nous entreprenons dans notre appartement des Cévennes. Ce colloque était pour nous une véritable respiration pendant laquelle nous pensâmes à tout autre chose que cloison porteuse, chape de béton, poutres apparentes, plaques de plâtre et gravats.

Hajer fit une belle présentation sur un certain Ernst Heppner, qui fuit avec sa mère et vécut à Shanghai dans les années 1930. Moi, grâce à l’impulsion de Philippe Wellnitz qui me proposa ce sujet, j’ai parlé d’un pianiste juif ukrainien qui a vécu une grande histoire d’amour avec le Japon. Leo Sirota, virtuose et professeur, est allé s’exiler à Tokyo dès 1929, avant que les Nazis ne persécutent les juifs. Il y resta quinze ans, jusqu’après la guerre.

Le pianiste Leo Sirota avec sa femme et sa fille, en chaussettes, attentif à la musique japonaise

Il va sans dire que je me suis personnellement identifié à cet artiste qui est devenu enseignant et qui a trouvé son bonheur dans des pays lointains. Pour reprendre le titre du livre de Laurence Couquiaud, avoir la chance de vivre en Asie quelques années et y être bien accueilli, c’est un peu obtenir un visa pour l’éternité.

Marié depuis cinq ans

Ce mois-ci, le sage précaire et son épouse célèbrent leur cinquième anniversaire de mariage.

Cinq ans, ce n’est pas rien dans une vie. On en aura vécu des aventures, ma moitié et votre serviteur, depuis cinq ans. On en aura vu du pays.

Cinq ans, c’est une façon de compter, car selon notre livret de famille, nous ne sommes mariés que depuis moins longtemps. En septembre 2016, Hajer et moi avons célébré nos fiançailles et notre mariage coutumier, dans la famille et en présence d’un homme de foi qui nous a unis devant Dieu.

Il a fallu plus d’un an pour que notre union soit reconnue officiellement par un pays administré, connu des organisations internationales de type ONU.

La sagesse précaire n’a pas été inventée pour parler de sujets comme le mariage. La sagesse précaire, d’ordinaire, est faites pour traiter du célibat, du suicide, des littératures géographiques, des explorations de terrains vagues.

Mais c’est ainsi. Aujourd’hui, nous célébrons le mariage. Le bonheur existe aussi là, dans les institutions traditionnelles.

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Cet ouvrage collectif est basé sur un colloque qui s’est tenu à l’École Normale Supérieure de Lyon l’année dernière. Voyager en Philosophe a pour but de faire la lumière sur ce qu’est devenu la tradition du « voyage philosophique » à partir du XIXe siècle.

D’après Liouba Bischoff, le voyage philosophique était un genre en vogue aux XVII et XVIIIe siècles et connut une sorte de déclin avec le romantisme qui fit de la littérature de voyage un genre autonome, plus introspectif et plus personnel. Mais ce livre qu’elle dirige « se propose d’interroger le devenir du voyage philosophe à partir du XIXe siècle et les formes de sa résurgence, à la fois du côté de la littérature et de la philosophie, dans un esprit de dialogue entre les disciplines » (quatrième de couverture).

C’est exactement cela que l’on trouve dans Voyager en philosophe. Des articles de chercheurs en philosophie et de chercheurs en littérature qui se penchent sur Nietzsche, Thoreau, les phénoménologues, Sartre, Lévi-Strauss, Maldiney, Foucault, le groupe Tel Quel, jusqu’au philosophe voyageur contemporain Bruce Bégout. (Les liens hypertextes ci-contre ne renvoient pas auxdits articles car il convient d’acheter le livre, mais à des billets que j’ai écrits sur ces auteurs et leur relation au voyage le long de ce blog.)

L’introduction est exquise, comme tout ce qu’écrit Liouba Bischoff. L’article de Raphaël Piguet sur la frontière dans Tristes tropiques et dans L’Usage du monde, se lit tellement bien qu’il nous donne envie de lire Plotin, c’est assez dire. L’article que j’ai signé explore la dimension philosophiques des oeuvres viatiques de Sylvain Tesson, d’Antonin Potoski et de Bruce Bégout.

Les trois noms que je viens de citer, Bischoff, Piguet et Thouroude, incarnent à leur façon l’école francophone des chercheurs en littérature viatique. La plupart des autres contributeurs n’ont pas l’habitude de se confronter à l’idée de voyage concret, à la géographie terrestre ni l’écriture spécifiquement viatique. Ils apportent donc un regard neuf, frais et parfois inattendu sur un genre qui ne demande qu’à redevenir philosophique.

Le climax de ce collectif est évidemment l’entretien final avec Bruce Bégout. Liouba Bischoff et Jérémy Romero l’interrogent sur vingt-cinq belles pages de réflexion. Le philosophe médite sur le sens du voyage et sur l’écriture d’une littérature géographique aujourd’hui. En ce qui concerne sa propre oeuvre, Bégout décrit ses livres comme « des microbiographies d’architecture, non des récits de vie » : « Je suis à l’écoute des ponts, des pylônes, ce sont eux qui me susurrent ce que l’époque dit d’elle-même et fait d’elle-même. »

Enfin, cela pourra paraître secondaire, et même un peu mesquin, mais j’ai été charmé par le fait que Bruce Bégout partage mes goûts littéraires sur le plan des littératures de voyage. On sait qu’une de mes batailles concerne le corpus et la délimitation du corpus, sa valorisation et la constitution d’une certaine échelle de valeur. Je rejette depuis des années l’idée d’une « littérature voyageuse » vague, exotique, apolitique et déshistoricisée, qui ferait rêver les foules avec des concepts vides comme l’autre, l’ailleurs, la liberté ou le « désir de monde ». Au contraire, je m’évertue à faire comprendre qu’il y a des tendances contradictoires dans le genre Voyage, avec des réactionnaires d’un côté qui écrivent du sous Bouvier et jouent les aventuriers explorateurs, et de l’autre des écrivains plus en prise avec la réalité du monde et de la littérature. Je me heurte souvent à des murs d’incompréhension malgré des publications où j’explique les choses en détail. Or, Voyager en philosophe me rassure sur le fait que je ne suis plus seul. Quelle ne fut pas ma satisfaction de lire chez Bruce Bégout une appréciation franche d’auteurs comme Jean Rolin, Philippe Vasset, Olivier Rolin et Patrick Deville, par opposition à une écriture frelatée, incarnée par Sylvain Tesson et la mode des « écrivains-voyageurs » de Michel Le Bris. Sans le dire explicitement, Bégout trace une ligne de démarcation au même endroit que moi.

Quand vous lirez ce livre, il vous viendra de nombreuses idées de voyages philosophiques et de philosophes voyageurs des XXe et XXIe siècles. Vous penserez à Benjamin, à Heidegger, à Deleuze et Guattari, à Glissant, à de nombreux penseurs européens et extra-européens. Et vous aurez alors compris combien ce volume est riche et bien pensé.