De l’élitisme (3) Un souvenir de prise de contact fulgurante

Le souvenir qui m’est venu en mémoire en lisant Richie de Raphaëlle Bacqué est le suivant.

Dans mon bureau de l’université shanghaienne où j’enseignais se trouvaient quelques personnalités du consulat général et de l’université française. Sans doute un chercheur invité par le consulat allait intervenir dans ma classe.

Je m’absente une minute et quand je retourne à mon bureau, un jeune homme m’aborde. Un Français, qui apprend le chinois ici. Je ne sais plus ce qu’il me demande, car j’ai la tête ailleurs et ne peux pas vraiment lui donner satisfaction dans la minute. ll me connaît car je suis le seul prof étranger à cet étage. Il me donne sa carte que je glisse dans la poche de ma chemise.

Déjà, il a une carte de visite. Etonnant pour un étudiant.

Je rentre dans mon bureau et poursuis la conversation avec mes visiteurs. Je pose nonchalamment la carte du jeune homme sur mon bureau et l’un des membres de la délégation jette un oeil intéressé dessus. Il y reconnaît le fameux logo de Science Po ! Je n’y avais pas prêté attention moi-même car je garde au coeur un vieux sentiment égalitaire : pour moi, tout le monde est potentiellement intéressant, je n’accorde aucun privilège à personne. C’est mon côté républicain, et c’est pourquoi ceux qui se croient supérieurs me trouvent arrogant.

Dans mon bureau tout le monde s’en fiche d’ailleurs, et la conversation roule sur des sujets académiques et intellectuels. Le jeune diplomate, lui, ancien élève de Science Po, est immédiatement intrigué. Il me demande qui est cet étudiant, où je l’ai croisé, etc. Il se lève et va voir dans le couloir. Comme par hasard, le jeune homme était resté près de la porte de mon bureau. En me donnant sa carte de visite, il avait lancé un hameçon et attendait à ma porte que cela morde.

Les deux membres de la confrérie Science Po se saluent, s’échangent leur carte et se donnent un rendez-vous pour les jours à venir. Prise de contact fulgurante. Ils ne se quitteront plus et collaboreront à divers projets, tandis que nous, dans mon bureau, nous nous éparpillerons. L’étudiant allait même se voir confier des responsabilités pédagogiques qui s’avéreraient bien trop lourdes pour ses frêles épaules.

Mais c’est ainsi, les mecs de Science Po donnent tout, et pardonnent tout, aux autres gens de Science Po. C’est là la force et la faiblesse de l’esprit de corps.

 

De l’élitisme (2) Quelle valeur pour quelle élite

La lecture du livre de Raphaëlle Bacqué, consacré Science Po et son directeur, remue des souvenirs en moi, des souvenirs et des idées. On pourrait se demander, comment ces trucs d’élitisme peuvent-ils intéresser la sagesse précaire ? Pourquoi le sage précaire, qui nous a habitués aux vraies valeurs de l’existence, à vivre en montagne, à aimer ses proches, à se promener en ville, est-il si fasciné par un récit qui ne parle que de grades, de hiérarchie, d’argent, de cabinet ministériels, de cour des comptes, de conseil d’Etat, de prestige mondain et d’arrogance sociale ?

Fondamentalement, le questionnement que cela remue en moi concerne notre éducation, la valeur de notre formation et le rôle de l’université dans la société. Les gens qui ont des diplômes (le sage précaire les a tous, il sait de quoi il parle) ne sont en rien supérieurs à ceux qui n’en ont pas. Et pourtant le monde de l’emploi continue de les privilégier. Nous ne cessons de juger, de hiérarchiser, de classer par ordre de mérite, or il suffit de se promener pour vérifier que ces classements sont vains.

Sous ce questionnement, la question qui taraude le sage précaire revient toujours sur une opposition simple : l’intelligence d’une part, d’autre part les diplômes. D’un côté le talent, de l’autre la reconnaissance sociale. On peut continuer longtemps comme cela, sur les même fractures : La créativité contre la technique. Le savoir contre l’académie. La recherche contre l’administration.

La valeur intellectuelle contre la valeur mondaine.

Or, toute la tâche de Richard Descoings fut d’augmenter la valeur mondaine de Science Po, non pas tellement sa valeur intellectuelle. Raphaëlle Bacqué en fait un Leitmotiv dans son essai : Descoings veut en faire le « Stanford français », et pour ce faire, il augmente son salaire de manière inconsidérée. Quand on referme le livre, on se dit qu’au fond, sous son règne, tout a augmenté, mais que ce n’est qu’un bilan purement quantitatif.

Le nombre d’étudiants a augmenté, surtout les étrangers.

Les frais d’inscription ont flambé.

Les salaires de la direction sont devenus indécents.

Mais le niveau intellectuel, a-t-il vraiment augmenté ? Tout porte à croire que Science Po est plutôt devenu une école de commerce prestigieuse, dont la valeur tient avant tout dans la constitution d’un esprit de corps et dans les réseaux qu’elle permet de se faire pendant ses années d’étude.

Alors la question que pose le sage précaire est sombre comme le jansénisme. Les élites sont-elles mieux formées pour affronter les défis de demain ? Les étudiants de Science Po seront-ils mieux armés ? Plus imaginatifs, plus créatifs, plus aptes à la recherche ? On peut en douter mais c’est uniquement par leur action qu’ils nous fourniront une réponse.

Et la sagesse précaire n’est pas pressée. Elle attend de voir.

Richie, de Raphaëlle Bacqué. De l’élitisme

A quelqu’un qui s’étonne de voir deux bagues à ses doigts, une en or et une en argent, Richard Descoings répond : « Je suis homo pour ceux qui savent, et hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir. »

Cette scène est rapportée dans le dernier livre de Raphaëlle Bacqué, Richie (Grasset, 2015). Grand reporter au Monde, Raphaëlle Bacqué y raconte la vie de l’ancien directeur de Sciences Po, mort mystérieusement dans un hôtel de New York quatre ans après que le sage précaire tint salon dans son bureau de l’université Fudan, à Shanghai. Tandis que nous regardions la statue de Mao qui marquait l’entrée du campus, un collègue sorti de Sciences Po et un autre plus jeune qui y étudiait encore me racontaient la double vie de leur directeur fastueux. Ils m’apprenaient tout, car je n’étais au courant de rien.

Indifférent au grandes écoles et aux élites qui en sont issues, je me devais pourtant de collaborer à la formation d’une élite franco-chinoise au sein d’un programme d’études financé par le consulat général de France à Shanghai. J’étais donc en lien assez étroit avec Sciences Po et pouvais me rendre compte en direct de combien l’élitisme était bien une construction sociale, loin, très loin des véritables mérites intellectuels. Jamais les paroles de Pascal ne m’ont paru plus justifiées : grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles…

Raphaëlle Bacqué a choisi de raconter la vie de Descoings car elle apprécie les monstres. Elle a écrit sur Chirac, sur Mitterrand et Groussouvre, sur les Strauss-Kahn. Bacqué est une très belle plume qui dresse, livre après livre, une galerie de portraits frénétiques qui à terme donnera un assez convaincant tableau de la société des grands ogres de la république française. Dans Richie, elle raconte par le menu l’éclosion d’un jeune garçon timide et fade sur les bancs de l’ENA, et qui deviendra le plus flamboyant des directeurs d’université. Grandeur et décadence d’un haut fonctionnaire gay qui coupait sa vie en deux, haut fonctionnaire au conseil d’Etat la journée et fêtard déjanté la nuit.

La scène des deux bagues que je cite plus haut est symptomatique de la fabrique des élites : presque tout le monde savait qu’il était gay, mais voilà, il y a encore tous ceux qui « n’ont pas besoin de savoir ». Tout se joue dans cette zone floue où le savoir devient une modalité de la puissance et de la manipulation.

D’être ou non au courant que quelqu’un est gay, certes, on s’en fout. Mais ce qui compte n’est pas l’orientation sexuelle de tel ou tel. L’important, c’est la notion de savoir et son rapport avec le pouvoir. Certains savent, les autres n’ont pas besoin de savoir. Toute la philosophie de l’élitisme tient dans cette expression. Il y a des choses que l’on cache, non par pudeur mais pour accroître son influence. On choisit quelques individus, plus ou moins arbitrairement, et on les met dans le secret de quelques trucs. Généralement des choses sans importance, mais qui concernent des hommes de pouvoir, et cela suffira à en faire des élites.

Toute la fin du livre de Raphaëlle Bacqué tourne autour de cette problématique. Descoings est mort à New York, après avoir fait appel à la prostitution masculine, un an après la chute de DSK dans la même ville. Il faut éviter le scandale, on ne sait pourquoi. Pour éviter le scandale, il faut mentir et surtout cacher, « pour que l’enquête ne vire pas au déballage », « pour préserver la mémoire de Richard ».

Des expressions abondent pour insister sur l’opposition entre savoir et ne pas savoir : « En France comme aux Etats-Unis, personne ne sait encore à quoi s’en tenir sur cette mort mystérieuse » (p. 271). « Il faut verrouiller l’information » (p. 272). « La police, la presse, il faut tout tenir » (p. 273). Raphaëlle Bacqué excelle dans l’art de montrer comment les proches de Descoings ont su manipuler les médias pour donner à ce décès une dimension d’hommage unanime et aux funérailles une image d’union nationale : « Pour faire taire les critiques, la cérémonie avait été conçue comme une démonstration spectaculaire » (p. 279).

Le voisin de ma mère

Ma mère m’appelle. La porte de son garage est cassée, il faudrait faire quelque chose. Je lui promets de venir chez elle demain. Un de ses voisins du dessus, un Martiniquais, lui a proposé de l’aide avec je ne sais quel beau-frère.

Je me pointe le lendemain sans outil et doté d’une compétence modérée en porte de garage. Le Martiniquais n’a pas l’air ravi de me voir. Il se dit, je crois, qu’un grand gaillard comme moi pourrait aider sa chère mère sans l’aide des voisins. Je ne lui donne pas tort, et d’ailleurs, comme il ne dit rien, je ferme ma bouche et tâche de rester bonhomme.

Dans le garage, il me prend un peu pour un demeuré mais il a des circonstances atténuantes : j’ai en effet deux mains gauches. La porte n’est pas cassée, il y a juste un écrou à remplacer.  Mon voisin s’énerve un peu : « Vous n’avez pas d’outils là ? Rien du tout ? » Bon, il va chercher sa caisse à outils dans son garage. Je lui dis de ne pas se déranger, que je vais aller faire des courses dans un magasin de bricolage.

Il trouve un écrou dans un garage ouvert non occupé. Il dévisse l’écrou pour le placer sur la porte du garage de ma mère. Je finis par l’amadouer et nous remontons dans l’immeuble. En passant, il observe scrupuleusement les jardiniers qui taillent bruyamment la haie. « C’est pas trop tôt, dit-il. On les aura attendus, ceux-là ». Ni ma mère ni moi n’avions jamais pensé à ce taillage de haie, ni à ceux qui le font.

Ma mère invite le voisin à boire un café dans l’appartement. Nous lui posons des questions sur son boulot et sur la Martinique. Il s’avère un papa poule qui s’inquiète beaucoup pour l’avenir de ses enfants. Sa dernière, il l’a appelée Cattleya, comme l’orchidée. Est-ce à cause de Proust et des fameux cattleyas d’Odette de Crécy ? « Faire cattleya », chez Proust, c’est un code secret entre Swann et Odette pour désigner l’acte amoureux. Non, dit le voisin, c’est en référence à un film d’action qui se déroule en Amérique du sud. L’héroïne qui porte ce nom est une meurtrière.

Quand il s’apprête à remonter chez lui, je lui promets de lui offrir Un amour de Swann.

De retour au salon, ma mère va chercher son agenda pour noter le prénom des enfants de son voisin. « Alors, il y a Cattleya, Naomie… Tu te souviens des autres ? »

Sage précaire propriétaire

Je tiens à le dire avec force et en m’avançant pour prévenir toutes les critiques. Tout sage précaire que je suis, je ne crains pas d’être propriétaire, le cas échéant. La chose est faite, actée, notariée et payée : vous avez devant vous l’heureux propriétaire des parcelles 376 et 379 entre le Puech Sigal et La Rouvière. Une terre magnifique en pleine montagne, où coule une source d’eau pure. Une terre bénie des Dieux, baignée de soleil.

Terre, eau et soleil. Voilà ce que je viens d’acquérir et personne ne pourra m’en déloger. Je peux désormais faire face à la vie économique, me mettre en danger et narguer la précarité. Si le sort s’acharne sur moi et que je deviens clochard, j’aurai toujours cette terre où trouver refuge. Les Cévennes sont une terre de refuge : les protestants y ont résisté aux armées du roi, les hérétiques de tout poil y ont toujours trouvé une place. L’écrivain cévenol Jean Carrière l’a très bien compris, avec ses écrits sur les Etats-Unis et le Canada : les Cévennes sont l’Amérique des Français. Qui veut pratiquer un culte minoritaire, alternatif, librement et pacifiquement, trouvera sa place dans les rudes montagnes des Cévennes.

Ma terre est sauvage comme les sangliers qui la parcourent, mais elle est déjà empaysagée, car les hommes y ont cultivé l’oignon et la châtaigne autrefois. Il y reste des murs, des ruines de paysage humain. A moi de les remettre au jour.

Et je dis zut à tous ceux qui viennent me chier dans les bottes. Ceux qui me traitent de capitaliste au prétexte que je suis un « possédant », et que j’ai maintenant un « capital ». Ce que je possède est à la fois plus et moins qu’un capital. Ma terre est invendable, elle ne vaut rien en terme financier, mais elle est précieuse à un point tel qu’elle n’a pas de prix. Elle constitue juste un îlot de soleil et d’accueil dans un monde d’horreur économique.

Je les attends, ceux qui me disent que je ne suis pas si précaire que cela. Qui est sans domicile fixe depuis 2012 ? Qui vit de petits boulots en attendant de trouver une université qui veuille enfin de lui ? Qui se voit exclu de toute possibilité d’obtenir ne serait-ce qu’un logement digne ? Qui dort sous les ponts et dans les fossés ? Qui doit toute sa dignité à la solidarité familiale, amicale et nationale ? Qui est entièrement dépendant de l’hospitalité des autres ? Le sage précaire.

Le sage précaire préférerait ne pas être propriétaire. Le monde idéal est une société sans propriété privée. On aimerait dire à celui qui met un enclos autour d’une terre : « ceci n’est pas à toi, on ne possède pas la terre ». Dans le monde idéal, le sage précaire est nomade et va de parcelle en parcelle, sans exploiter bêtement un territoire plutôt qu’un autre.

Mais dans notre monde imparfait, il sécurise un petit espace dans la montagne où il pourra inviter sa famille, ses amis et son amoureuse. Et leur rendre un peu de l’hospitalité dont il a bénéficié.

Mogambo, 1953. Le foyer de l’étrange colonialisme de John Ford

 

Ils passaient Mogambo sur Arte l’autre jour, dans l’après-midi. Comme je me trouvais dans un appartement doté d’une télé, j’ai sacrifié à mon péché mignon : travailler mon manuscrit en cours avec comme fond sonore un classique hollywoodien, que je pouvais zyeuter par moments.

Au vu du programme de la chaîne franco-allemande, ils ont passé Mogambo pour le rôle qu’y tient Grace Kelly. Suivait après le film un documentaire sur le mariage de celle-ci avec le prince de Monaco, et sans doute encore le biopic qui a été fait sur elle l’année dernière. Je ne connaissais pas cette actrice, j’avoue, et si je ne comprends toujours pas comment on peut transformer de simples acteurs en stars, je reconnais que Grace Kelly possède un sourire enchanteur.

Mogambo se déroule quelque part dans une Afrique de pacotille. Une Afrique pleine de clichés, de chants et de danses, de torses musclés, de soumission et de sauvagerie. Une Afrique subsaharienne, la jungle kenyane peut-être, où Clark Gable est un chasseur de bêtes féroces.

Ava Gardner se trouve là, ne me demandez pas pourquoi (j’ai pris le film en cours), ainsi que Grace Kelly qui joue le rôle d’une Anglaise mariée à un anthropologue moins sexy que Clark Gable. Les deux femmes sont amoureuses de Clark qui n’est rien moins que le sage précaire dans vingt ans : aventurier, impitoyable, célibataire, moustachu séducteur, l’oeil qui frise, bardé de diplômes (non, ça c’est uniquement le sage précaire). Pathétique, profiteur, mais amoureux de la vie et prompt à renouer avec d’anciennes amoureuses.

Je n’avais jamais vu ce film. Son colonialisme brutal frappe la vue dès la première seconde. Il n’est pas étonnant que ce soit en réalité une reprise d’un film des années 1930. On n’aurait pas pu inventer, il me semble, un truc aussi effroyable après la deuxième guerre mondiale, en pleine période de décolonisation, et alors que les colonisés  s’émancipaient de toute part. Les tribus africaines y sont filmées de la même manière que les gorilles.

Cela tombait bien, le chapitre que je travaillais était celui consacré aux récit de voyage écrits par les migrants, les postcoloniaux et les francophones de l’après-guerre. J’étais en train de me dépêtrer de tous ces écrivains africains qui ont écrit sur le voyage et la migration, l’exil et le retour, sans avoir jamais sacrifié au genre même du récit de voyage. Les Africains de 1953 étaient bien loin de ressembler à ce que John Ford nous montre dans Mogambo.

J’ai levé les yeux de mon manuscrit pour voir la scène centrale de Mogambo. La plupart des oeuvres d’art possèdent un coeur battant, un foyer rayonnant, autour duquel tout le reste est construit. Le sage précaire n’a qu’un don dans la vie, en plus de jouer au Clark Gable des Cévennes : il capte intuitivement le centre névralgique des oeuvres. Il est comme un médecin des oeuvres : donnez-lui un roman ou un film malade, demandez-lui où est le coeur, et il vous le rendra avec un diagnostique sûr. « Le coeur est là, mais il n’est pas assez rayonnant, il bat trop faiblement, et le récit n’est pas assez irrigué, il part en couille, en eau de boudin. »

Je crois que c’est un don que j’ai. Voulez-vous d’autres exemples de scènes centrales ? Dans Raining Stones, de Ken Loach, la scène où le père de famille va voir le prêtre ouvrier, qui élimine les traces de son forfait et lui dit : « J’écoute ta confession ». Ce moment où le chômeur catholique se met à genoux pour enfin se libérer de ce qui l’angoisse, c’est le coeur du film, si rayonnant que le film en est nimbé d’une aura magnifique.

Dans Mogambo, c’est quelques secondes à peine. Les gorilles sont filmés en train de manger et de grogner. Clark Gable les tient en respect avec son rifle. L’homme et l’animal se jaugent, tous deux grands fauves, mâles dominants sans complexe et prêts à tout. Clark n’est pas tout seul ; à côté de lui, l’anthropologue anglais que Clark cocufie avec Grace Kelly (vous suivez ou pas ?) se fait tout petit et tient sa caméra. Clark Gable est payé pour accompagner cet anthropologue et sa charmante épouse dans la forêt des gorilles afin qu’il puisse enregistrer des images et des sons.

Gros plan sur l’anthropologue qui relève sa caméra et la dirige sur le primate. Ce dernier, ça le rend fou qu’on le filme, il prend cela comme un affront. L’anthropologue sue de peur, mais il bande comme jamais. Il réalise son rêve atroce de voyeur orientaliste.

Tout Mogambo, et toute la littérature coloniale, sont concentrés dans ces quelques secondes où le cameraman, protégé par une arme à feu, enregistre crânement la colère des autres, la nudité des autres, la bestialité des autres, leur vulnérabilité.

 

 

 

Publier sa thèse

« Entendu, on pourra faire paraître votre livre en octobre. »

Je passe un beau printemps à mettre au point le manuscrit de mon prochain livre, basé sur ma thèse de doctorat.

J’aurais dû faire cela bien avant, et la chose aurait dû être publiée en 2013, quelques mois après la soutenance de ma thèse. Dès 2012, les Presses de l’université Paris-Sorbonne l’acceptait dans sa collection dédiée à la littérature des voyages.  Mais je ne connais personne qui publie sa thèse dans la foulée de sa soutenance. Je ne saurais expliquer, il y a comme une décompression qui succède à la soutenance et on se sent l’objet d’un mouvement de rejet, ou de retrait, ou d’inertie, ou de fuite à l’égard de ce travail qu’on vient de terminer.

L’éditeur attend les chapitres, vous attendez des nouvelles de l’éditeur. L’éditeur vous renvoie des corrections, vous attendez je ne sais quoi. Vous êtes sous l’effet d’une espèce de torpeur. Vous agissez comme si tout était déjà réglé. Les quelques heures de travail qu’on attend de vous, vous êtes incapable de les faire.

Ce qui ne vous empêche pas de travailler par ailleurs. Moi, entre la soutenance (juillet 2012) et la publication prévue (octobre 2015), j’ai écrit un livre sur le Brésil, un livre sur une artiste franco-chinoise, des articles de recherche, des conférences… C’est comme si j’avais mis le monde entier entre ma thèse et moi.

Et pourtant, j’ai toujours su que ce livre serait ma publication la plus importante. Pour des raisons professionnelles bien sûr, mais davantage que cela. Quand il sera paru, ce livre donnera une cohérence à l’ensemble de mes activités depuis plus de vingt ans. Ce sera une sorte d’aboutissement, et si Dieu le veut, un nouveau départ.

C’est sans doute parce que je savais que c’était important pour moi que je procrastinais. Je remettais au lendemain et écrivais d’autres choses. Je pourrais trouver cela inquiétant, psychologiquement, si autour de moi, parmi les docteurs qui ont publié leur thèse, tous ne l’avaient fait des années après leur soutenance.

Les yeux se tournent vers le sultanat d’Oman

L’université de Johannesburg qui m’avait sélectionné pour passer un entretien a finalement donné une réponse négative. Je n’enseignerai pas dans l’institution d’Achille Mbembe, au pays d’André Brink.

Autour de moi, on me dit qu’il faut leur écrire pour demander des précisions, les raisons de leur refus. Moi, je traîne un peu des pieds pour faire cela. Il me semble qu’on sait toujours pourquoi les gens vous refusent : parce qu’ils ont quelqu’un de mieux. Et en l’occurrence, dans une institution qui doit absolument faire émerger une élite d’origine africaine, un docteur black est un meilleur profil que celui du sage précaire, tout minoritaire qu’il soit au fond de lui-même.

(D’ailleurs, sur le dossier de candidature, à la première question posée, celle de la race, j’avais coché la case « coloured« , tellement je me sens peu « white » et majoritaire. Et à la case du genre, je refuse toujours de répondre, tellement je me sens peu « homme » et phallocrate.)

Je leur ai quand même écrit et, après un temps assez long, reçu la réponse attendue : « Votre cv était très impressionnant, et vous fûtes l’un des candidats les plus exceptionnels de notre sélection, le choix a été extrêmement difficile à faire, mais un autre candidat possède des qualités plus en adéquation avec notre stratégie, etc. »

Que pouvaient-ils dire d’autre ?

La mort dans l’âme je suis allé me changer les idées entre les bras d’une superbe créature, et au retour d’un déplacement onéreux, je reçois un mail d’une université d’Oman. J’avais postulé dans leur département de français en même temps que dans celui de Johannesburg.

Sélectionné à nouveau pour passer un entretien sur Skype, j’évite cette fois d’utiliser mes ordinateurs et me rends de bon matin chez une autre superbe créature pour passer l’entretien chez elle, sur sa machine.

Sur son invitation, évidemment ! Un sage précaire ne frappe pas à la porte d’une dame, aussi exquise soit-elle, à l’improviste et par surprise. Il faisait cela quand il était étudiant, mais il a mûri depuis.

J’apporte les viennoiserie pour le petit-déjeuner et prends mon amie au saut du lit. Ses jolis pieds nus me conduisent vers la tablette où elle s’est assurée que Skype fonctionnait bien. L’entretien se passe un peu mieux que pour l’Afrique du sud, les questions étant toujours un peu les mêmes. C’est peut-être la présence des femmes qui me porte chance. Peut-être devrais-je toujours me tenir en présence d’une femme.

J’attends toujours la réponse d’Oman. Avec mon profil exceptionnel et les lacunes propres au sage précaire ; en l’espèce, pour le sultanat, celle de n’être pas musulman.

Comment se conduire avec un écrivain qu’on a critiqué

Cette table ronde avait une saveur particulière. J’avais égratigné assez sévèrement le dernier livre d’un des auteurs invités. Je l’avais égratigné pour des raisons que j’avais exposées ici, mais j’avais proposé aux organisatrices qu’elle l’invitent pour la table ronde, car son livre était parfaitement calibré pour notre journée d’étude. Donc sur l’échelle de la méchanceté j’avais été modéré, presque éliquilibré.

J’anime avec Anaïs, une des organisatrices du colloque, cette session de discussion entre les écrivains et le public grenoblois. Tout se passe à merveille dans la belle Librairie du Square, ledit écrivain est charmant avec tout le monde, même avec moi.

Heureusement que j’ai écrit ma critique avant de faire sa connaissance. D’abord parce qu’il est extrêmement sympathique, ensuite parce qu’il est beau comme un demi-Dieu. Blond, baraqué, tatoué, yeux bleus, souriant, il fait craquer les filles et les dames qui se pâment et lui font signer des exemplaires de son récit de voyage.

Si j’avais critiqué son livre après notre rencontre, on aurait dit que c’était par jalousie.

Au restaurant, le soir, voilà mon écrivain voyageur qui m’apostrophe à voix haute : « J’ai bien apprécié ton article très critique« . Je suis surpris et déstabilisé. D’habitude, ceux qui me lisent ne croisent pas ceux que je descends en flèche. Je me récrie : « Oh, critique, comme tu y vas. Ce n’était pas très critique… » C’est la première fois que je me retrouve dans cette situation.

Comment se comporter avec un homme qu’on a critiqué ? Passé ce moment de désorientation, je préconise qu’on reste confiant, sans proférer d’excuses, à moins qu’on ait fait un sale boulot. Je préconise surtout de ne pas se justifier, car se justifier vous amènerait immanquablement à remuer le couteau dans la plaie et à redoubler la critique d’un inutile renforcement.

La France d’ailleurs

Retour de Grenoble, où s’est déroulée une belle journée d’étude sur « La France d’ailleurs ». C’était un colloque sur la littérature des voyages, consacré aux territoires et départements d’outre-mer. Organisée par deux doctorantes qui m’ont contacté sur ce blog même, sur la page de biographie du sage précaire.

Etaient invités des chercheurs venus de la France entière, (et je dis bien la France entière, car il y avait une Réunionnaise et un écrivain originaire de Saint-Pierre et Miquelon) et surtout quelques étrangers de marque, comme Charles Forsdick dont j’ai déjà parlé ici.

Comme d’habitude, j’ai fait une conférence sans lire mes notes pour la rendre vivante, et comme d’habitude je sors de cette performance avec l’idée désagréable que le monde universitaire préfèrerait que l’on lise ses notes. Il va falloir que je travaille mes conférences, à l’avenir, pour trouver un équilibre entre mon désir de divertissement et les exigences de rigueur de l’exercice académique.

Ma conférence portait sur L’Arche des Kerguelen de Jean-Paul Kauffmann. L’ancien otage au Liban (1985-1988) s’était rendu sur l’archipel des terres australes françaises quelques années après sa libération, et le livre qu’il en a tiré est prémonitoire de toute son oeuvre à venir. Historique, sensible, sensualiste, à la recherche de lieux suspendus, à l’identité flottante. Ce qui caractérise les récits de Kauffmann, ce sont les territoires concrets qui sont décrits comme s’ils étaient des régions de l’imagination, de la sensibilité. Ce sont des lieux où le réel se sert de la fiction pour pouvoir exister.

Forsdick a fait une belle conférence sur le bagne de Guyane. J’ai beaucoup appris de sa façon de faire, et je me fais le serment de prendre le chercheur de Liverpool comme modèle. Pour la prochaine conférence que je vais donner, en mai à Oxford ou en juillet à Belfast, je vais suivre exactement son exemple, avec un support powerpoint de même facture. Moi aussi je prendrai une voix suave et arrêterai cette gesticulation d’halluciné qui caractérisent mes interventions.

Ce qui m’émerveille chez Forsdick, c’est sa personnalité sans ombre. Il a su construire une carrière splendide sans se faire un seul ennemi. Je crois qu’il a réussi ce prodige en distinguant très nettement le monde des paroles et le domaine des écrits. En situation mondaine, il est toujours d’accord avec son interlocuteur, il reste pondéré, modéré, et drôle. Par contre, dans ce qu’il écrit, il n’hésite à avancer des idées osées, et même parfois totalement polémiques.

Au fond la sagesse précaire aurait mieux fait d’être représentée sur terre par Charles Forsdick que par Guillaume Thouroude, elle y aurait gagné. Thouroude fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire : il aime la confrontation au moment de prendre un verre, et il est conciliant dans ses prises de position officielles.