Depuis que ce blog n’est plus hébergé par lemonde.fr, il n’est plus référencé par Google. Autrefois, si vous tapiez mon nom sur le moteur de recherche, La Précarité du sage apparaissait automatiquement. Idem si vous saisissiez les mots clés « littérature de voyage », « Nicolas Bouvier », « sage précaire » ou même d’autres contenus plus discutables comme « femme nue » et « comment rompre sans se fâcher ».
Aujourd’hui la situation est grave. Vous pouvez écrire mon nom, mon prénom et le titre du blog, Google vous donnera de nombreuses et pertinentes suggestions sauf le blog lui-même.
En revanche les autres moteurs de recherche que j’ai essayés font leur office régulièrement ; Quant, Opera, Yahoo, Bing et Weibo renvoient à La Précarité du sage sans faire de manières.
Je ne peux pas imaginer que cela vienne d’une quelconque censure. J’ai peut-être effectué une mauvaise manipulation.
Je vis ce qu’on vivait à l’époque où le Web n’était pas encore dominé par les GAFA, et cela me donne un avant goût de ce que sera le Web après le quasi monopole de Google dans le traitement des informations.
Le sage précaire, Cévennes, 2012. Photo Hubert Thouroude
Quand Sylvain Tesson raconte son aventure en Sibérie au journal anglais The Guardian, il dit que vivre dans la nature vous condamne à un état proche de la dépression. Il emploie pour ce faire une expression idiomatique anglaise, « cabin fever ».
The Guardian, 13 mai 2013.
C’est profondément inexact. J’ai vécu en cabane pendant plus d’un an et je peux le certifier. Personne ne tombe dans un état de dépression et il n’existe pas de « fièvre de la cabane ». La différence de perceptions entre nous provient d’une simple variable : la classe sociale.
L’écrivain à succès parle de cette manière car il n’a passé qu’une saison dans une jolie petite hutte construite par un géologue au bord du célèbre lac Baikal. Comme moi, il avait eu peur de s’ennuyer, peur d’avoir peur et peur des bêtes sauvages, mais comme c’est un homme riche il avait emporté avec lui beaucoup de nourriture, beaucoup de livres, beaucoup d’alcool et beaucoup de tabac. Un camion l’avait conduit et avait transporté ses grosses cantines de provisions.
Dans ces conditions, en effet, quand vous êtes seul et que vous avez des réserves de vodka, que le bois sec est là qui vous attend, vous pouvez être tenté de boire comme un trou et de vous laisser vivre. Dans le même journal anglais, Tesson explique que ses journées étaient divisées en deux parties : le matin il faisait des « choses spirituelles », comme lire, fumer et rester au lit ; l’après-midi était consacré à des activités physiques comme marcher en raquettes, creuser des trous, escalader des rochers.
Cela est très éloigné de la vie que j’ai vécue en cabane. L’hiver venu, il faisait trop froid pour goberger toute la matinée. Pardonnez mon arrogance, mais moi, je ne suis pas un parisien sponsorisé par des marques de sport ; quand je vis dans la montagne, personne n’a préparé du bois de chauffage à l’avance pour moi. Je ramasse des branches dans la forêt pour ma consommation personnelle.
Quand je me réveillais, par conséquent, je ne traînais pas au lit : je me levais pour scier du bois, le fendre, et faire du feu. Rien de tel que cette activité matinale pour réchauffer son corps et le réveiller. Tranquillement, l’eau de la source chauffait dans sa casserole posée sur mon poêle. Quel bonheur terrestre, une heure après le réveil, de boire son café noir au soleil froid de janvier.
À ce rythme-là, croyez-vous vraiment que beaucoup de gens se laisseraient aller à la « fièvre de la cabane » ?
Le sage précaire en Cévennes, photo Pierre Guillemot, 2013
Si je pense être quelqu’un de gauche, je n’ai aucun mépris pour la droite. Mieux, si des gens de gauche me traitent d’homme de droite, je demande des explications et, selon ces dernières, selon les définitions que l’on donne à « droite » et « gauche », je peux acquiescer. Je suis peut-être de droite au fond. Mais dans l’absolu, hors du cadre d’une polémique, je me sens de gauche, entendu comme la sensibilité politique qui refuse l’organisation actuelle du monde car trop injuste pour l’immense majorité des hommes.
Cela ne correspond pas, à mes yeux, à la question de la répartition des richesses, mais à la perception que l’on se fait de la vie des gens. Être de gauche signifiait rendre tous les hommes égaux devant la loi, leur donner la liberté d’expression, leur autoriser à n’avoir aucune religion, leur donner des congés payés, leur permettre aisément d’entreprendre, et de changer de vie. Mais ne sont-ce pas aussi des valeurs prônée par la droite ?
Le libéralisme est-il de gauche ou de droite ? Ce qui s’oppose au libéralisme, ce n’est pas vraiment la social-démocratie, ni la protection des individus, mais le conservatisme. Ce à quoi s’oppose le libéralisme, ce n’est pas l’émancipation des peuples, mais les monopoles, le fait que des secteurs de l’économie soit confisqués par quelques uns. Je suis donc opposé à l’existence même des milliardaires, qui ne peuvent être que des assistés et prédateurs. Mais il me semble que les gens de droite devraient être en première ligne sur cette contestation, au nom même du libéralisme.
La sagesse précaire confirme là encore sa précarité et son indécision.
D’abord on ne s’en rend pas compte car on ne sait pas ce qu’est un bullshitter. Puis, quand on s’aperçoit qu’on raconte des bêtises, alors on commence à douter. Mais surtout, c’est en fréquentant d’autres bullshitters que les plus lucides d’entre nous peuvent vraiment faire leur examen de conscience.
Le bullshitter, c’est celui qui dit des choses avec assurance, mais sans en avoir la connaissance ni la compétence. Il y a donc plus de bullshitters chez les intellectuels, dans l’université et les médias, que dans les milieux où le savoir est moins considéré, s’il existe de tels milieux.
C’est aussi celui qui se vante d’aventures qu’il n’a pas vraiment vécues, d’amis qu’il ne connaît pas tout à fait. C’est aussi celui qui flatte ou qui dit ce que les gens veulent entendre. On m’a traité de bullshitter un jour, à Dublin, parce qu’à une femme qui me demandait si ses chaussettes étaient sexy, j’ai répondu : « Very sexy indeed. »
« What a bullshitter », a bougonné mon vieux copain Barra.
C’est lui le bullshitter. J’ai des amis qui sont de grands bullshitters.
Moi-même, je me trouve souvent dans la situation de faire le bullshitter et de m’en rendre compte après coup. C’est très troublant. C’était avec un couple d’amis qui avait de la famille en visite. Nous parlions de la promenade qu’ils voulaient faire dans les montagnes d’Irlande du nord. Je leur conseillais d’aller longer la crête où un très long mur court sur des dizaines de kilomètres. Je leur disais que ce mur avait été construit au XIXe siècle, à l’époque de la famine, pour donner du travail aux pauvres gens, ou pour s’en débarrasser (ce qui revient au même). J’avais lu quelque part que de nombreux ouvriers y étaient morts d’ailleurs, de faim, de froid et de fièvre.
Comme je suis un fameux orateur, les gens m’écoutaient avec des mines très expressives. Je me laissais griser par mes propres paroles, et je finissais par inventer, au début par déduction, puis par soucis de donner des frissons à mon auditoire. Plus tard, je me suis renseigné et j’ai découvert que j’avais raconté de grosses sottises. Le mur avait été construit de 1904 à 1922 pour protéger un immense lac artificiel des désagréments causés par des bêtes. Un demi-siècle après la grande famine. Heureusement, mes amis avaient déjà fait leur randonnée, et ont dû raconter à tout le monde, en leur montrant les photos, des histoires de « mur de la faim », de propriétaires terriens machiavéliques et d’Irlandais faméliques portant leurs pierres comme des Sisyphe hyperboréens.
J’ai envie de dire que les bons élèves ne deviennent pas de bons écrivains. Que les bons écrivains n’étaient pas parfaitement adaptés à l’école.
En même temps, j’ai un peu honte de cette théorie car moi-même je n’étais pas tout à fait adapté au système scolaire. On pourrait penser que je forge cette théorie pour me laisser une chance de devenir un bon écrivain. On n’aurait pas tort de le penser, mais je crois qu’on peut aussi laisser une chance à cette théorie portative.
Voyons un peu : Sartre raconte sa scolarité désastreuse dans Les Mots, et on sait qu’il a raté l’agrégation. Il l’a repassée la même année que Simone de Beauvoir qui, elle, était une bonne élève (je suis mesquin) : elle a été reçue première, devant Sartre.
Proust, pas brillant, excellent par moments, quand il voulait bien se secouer un peu. Prix d’excellence en lettres une fois, ça peut arriver aux élèves bizarres aussi. Mais dans l’ensemble, il était inégal, à la fois souffreteux et dilettante. On lit dans la biographie de Jean-Yves Tadié que quand Proust était jeune, ses amis disaient de lui qu’il est trop superficiel, qu’il n’arriverait à rien. C’est à 42 ans qu’il publie le premier volume d’ À laRecherche du temps perdu.
Samuel Beckett fait de brillantes études, mais ce sont des études de langue étrangère. D’ailleurs, sur le plan des langues, il est une sorte de génie. C’est moins un bon élève qu’un monstre qui apprend l’allemand tout seul, en quelques semaines. Puis la vie universitaire l’ennuie tellement qu’il publie dans une revue prestigieuse un article bidon où il invente des auteurs et des mouvements littéraires.
En revanche des mauvais écrivains au parcours scolaire brillant abondent. Je pense à Marc Lambron dont l’autobiographie est donnée dans le livre du sociologue Bernard Lahire, La Condition littéraire (2006). Cet essai montre combien les écrivains ont tous une double vie, un travail en plus de leur profession d’auteurs. Une grande annexe raconte les vies d’écrivains à travers leurs entretiens avec le sociologue, c’est passionnant.
Dans ce bouquet de portraits, Marc Lambron se démarque car il admet avoir été extrêmement doué à l’école, et même être passionné par l’art de la dissertation. Il confesse avoir su intimement ce qui plaisait aux professeurs, et cela lui a permis de réussir de nombreux concours, jusqu’à celui de l’ENA. Résultats, il écrit des livres fades et sans vie. Ses chroniques hebdomadaires sont sans talent, sans inspiration et sans idée.
Un jour, mon épouse m’appelle et me demande de venir la voir.
Je me lève et me dirige vers son bureau. J’y vois des piles de mon livre La Pluralité des mondes qui vient de paraître. J’attendais mes exemplaires d’un jour à l’autre. Ma femme avait intercepté le colis venu de Paris pour me faire une petite surprise.
Nous sommes en septembre ou octobre 2017. Sont présents quelques collègues et, sur le bureau, sont disposés des dattes, du thé et des gâteaux. Ma joie est intense mais pas encore aussi grande que ma surprise. Il me faut quelques secondes pour comprendre ce qui se passe.
Il me faudra surtout beaucoup de temps encore pour prendre la mesure de l’effet délétère que produira cette publication. Je garde gravé dans la mémoire le visage au sourire forcé de certains collègues. On m’expliquera plus tard qu’en réalité j’avais la réputation de ne pas être un véritable chercheur, que mes publications ne valaient rien et que la promesse d’un livre à paraître aux presses de l’Université Paris-Sorbonne n’étaient que du vent. L’arrivée de ce carton de livres prenait la forme d’un démentis cinglant aux commérages peu amènes sur mon activité de chercheur ; mais par conséquent, elle fut aussi vécue comme une manifestation d’arrogance de ma part, ce qui est regrettable. Il y eut après cela à mon endroit une forme d’hostilité que je n’avais jamais connue auparavant car je n’avais jamais été un très bon élève ni un premier de la classe.
Je retire de ce moment étrange la conclusion suivante. Dans une université où la recherche est indispensable, il convient de faire feu de tous bois pour encourager les publications scientifiques tout en évitant que cela crée un malaise interpersonnel. Les dirigeants devraient mettre en place un système festif qui assure la promotion des accomplissements de ce type de manière telle que la jalousie n’étouffe pas l’atmosphère. Car il faut éviter de tomber dans l’excès inverse de ce qui s’est passé ce jour-là, c’est-à-dire de dissimuler sous une fausse modestie la moindre réussite. Passer sous silence une publication est pire que de s’en montrer fier, là où la fierté est légitime.
Refuser la publicité ne revient pas à inspirer les pairs à travailler modestement, mais au contraire à exhiber son humilité comme un trophée. Cela a pour effet de diriger la lumière sur soi et ses supposées valeurs plutôt que sur le travail accompli et l’oeuvre produite.
L’intuition de ma femme était donc bonne, ses intentions impeccables. Simplement, nous ne savions pas à quel point nous marchions sur des oeufs.
Photo de Tristan Deschamps, prise dans le magazine CNT
Ma ville natale a été décrite en 2016 comme le petit bijou gastronomique qu’il ne faut pas rater si on passe par l’Europe un de ces quatre. Ces magazines américains qui font du voyage un business ne sont pas de mon goût, mais cela permet de dire un mot sur Lyon, alors pourquoi m’en priverais-je ?
J’ai toujours aimé Lyon, et je m’y suis toujours comporté comme un touriste. J’avais grandi dans l’idée, partagée par la France entière, que c’était une ville industrielle et sale, ennuyeuse et grasse d’une gastronomie de tripes. Quand j’étais petit, l’équipe de l’Olympique lyonnais ne faisait rêver personne et j’étais un fervent supporter des Verts de Saint-Étienne. Le fait que mes parents n’étaient pas eux-même des Lyonnais de souche a dû aider dans la fragilité de ma loyauté à l’égard de ma ville, sans compter que je n’ai jamais compris les histoires de rivalité entre cités voisines.
Lyon s’est révélée à moi comme une ville très jolie dans les années 1990. J’étais ramoneur, je travaillais avec mon père sur les toits de la ville pour nettoyer des cheminées et des tuyaux de toutes sortes. Les vues de la ville étaient si belles que je prenais des pauses pour regarder. Parfois je dessinais. Mon père me laissait seul, pensant que je bossais. Quand j’étais vraiment jeune, il m’employait moins pour travailler dur que pour surveiller le matériel, ou pour tenir un poste quelque part, et cela me laissait des heures de contemplation. Quand je suis devenu étudiant, je pouvais m’habiller proprement et la ville me paraissait élégante. Combien de balades avec les copains, combien de promenades avec une fille. Combien de matins, combien de nuits.
Il existe en anglais une expression : the best kept secret, pour parler d’un bon plan. Lyon, c’est l’incarnation du meilleur plan possible que personne ne connaît. Tous mes copains lyonnais pourront témoigner de ce que je vais vous dire maintenant : à chaque fois qu’une copine rencontrée ailleurs dans le monde voulait venir nous voir en France, elle répugnait à venir à Lyon sous prétexte que ce n’était pas une ville réputée pour son romantisme. Les filles préféraient nous rencontrer à Paris, à Nice ou à Cannes. Les rares qui séjournaient à Lyon ont découvert avec surprise un petit bijou de charme et de beauté.
C’est parce que je viens de Lyon que toute ma vie j’ai été attiré par les secrets les mieux gardés. Les endroits que personne ne célèbre, voire que l’on méprise, et que j’élis avec la fermeté d’un connaisseur. C’est mon truc. C’est mon talent. Le Lac des Nuages Pourpres, à Nankin, ça ne vous dit rien ? Ceux qui lisaient mon blog Nankin en douce dans les années 2005 s’en souviennent peut-être. C’était un lac maudit, que tous les Chinois déconseillaient à cause de noyades inexpliquées et de végétations maléfiques. J’en ai fait mon QG et ma villégiature. J’y ai passé les heures les plus douces, dans tous les sens du terme.
Même chose avec Birkat al Mouz, en Oman. Tous les profs de l’université de Nizwa disaient qu’il valait mieux habiter à Mascate ou à Nizwa, mais certainement pas à Birkat al Mouz où, selon la formule consacrée, « il n’y avait rien ». J’y ai découvert le plus bel oasis du monde arabe et je m’y suis installé avec la plus belle femme du monde arabe. On m’a d’abord pris pour un fou, puis des touristes richissimes sont venus et m’ont offert des fortunes pour que je leur fasse visiter ce trou où « il n’y avait rien ».
Et c’est fort de tout cela que Lyon a été élu en 2020 la deuxième meilleure ville du monde, après Kyoto. Ce sont les lecteurs d’un grand magazine américain de voyage et de tourisme qui lui ont fait cet honneur. Ce magazine a créé deux catégories, un palmarès pour les « petites ville », remporté par San Miguel de Allende au Mexique, et un palmarès pour les « grandes villes », dont Lyon a raflé la deuxième place.
Les villes côtières du Golfe persique peuvent être très belles. Mascate, par exemple, est pleine de charme. Une des choses qui me plaît le plus dans la capitale d’Oman est la végétation, les fleurs et les arbres cultivés en bord de route. Autour des rond-points, s’étendent en étoile de véritables parcs avec des pelouses impeccables et des arbres remarquables, certains anciens et tous plantés avec soin, voire avec science.
L’écrivain Jean Rolin, qui est allé dans le Golfe au début du siècle pour écrire son récit Ormuz, se moque dans une vidéo tournée chez son éditeur P.O.L. de tous les pétunias qui ont été plantés dans les villes de cette région. Pour lui, il s’agit d’un gâchis épouvantable. De la minute 8’28 à 9’20, Rolin s’amuse de ces pétunias pour conclure que cela relève d’une « vision caricaturale du monde dans lequel on vit et de celui dans lequel on pourrait être amené à vivre ».
S’il n’y avait que des pétunias, je serais d’accord pour me moquer avec le grand écrivain, mais ce que l’on trouve comme plantes est bien plus divers en Oman. Et surtout, une information d’importance doit être apportée : contrairement à ce que l’on pourrait penser, les autorités omanaises n’utilisent pas d’eau potable pour ces parcs et ces jardins, ni n’épuisent les nappes phréatiques du pays. Les autorités ont mis en place un réseau de stations d’épuration, ainsi que de désalinisation de l’eau de mer, et c’est dans ces ondes à peine dépolluées que l’on puise pour arroser ces milliers de pétunias. Je tiens cette information d’ingénieurs hydrauliques français qui travaillent en Oman.
Quand vous viendrez vous promener en Oman, ne soyez pas surpris par la magnificence des fleurs et des essences. Au contraire, ayez foi dans le fait que, malgré la chaleur des longs été, peut-être verrons-nous pousser de véritables forêts dans l’Arabie heureuse.
Dans une conférence d’une auteure américaine sur l’écriture des voyages, on rencontre immanquablement des portraits de personnes exotiques, hauts en couleur et insupportables. Une femme russe qui est très pauvre et qui emprunte les fringues de la voyageuse et un homme français forcément arrogant.
Inévitablement, le Français va se révéler un mec sympa qui cachait son grand coeur derrière. Et la femme russe va s’occuper de la voyageuse américaine, tombée malade à Moscou, comme jamais personne ne s’était occupée d’elle auparavant.
Le pire des clichés dans cette conférence est peut-être ceci : une fois rétablie, la voyageuse demande à l’autochtone ce qu’elle aimerait recevoir des États-Unis comme cadeau, n’importe quoi. La Moscovite lui demande une édition des oeuvres de Pouchkine pour les lire à sa fille, car elle n’a pas assez d’argent pour acheter des livres. Je me suis demandé en quelle langue cette femme russe voulait le livre de Pouchkine, en anglais ? La conférencière ne le dit pas. Tout ce que l’audience sait, c’est qu’une Russe demande à une Américaine d’offrir un livre russe acheté en Amérique.
Je ne suis pas sûr qu’il soit nécessaire d’apporter une conclusion à ce compte rendu. Je regarde ce type de conférence avec le coeur serré, mais est-ce bien la peine d’expliquer pourquoi ?
Depuis cinq ans que je vis au Sultanat d’Oman, je n’ai jamais vu une main coupée à cause d’un vol. Aucune flagellation n’a été constatée ni aucune lapidation.
D’ailleurs, tous les musulmans à qui j’ai parlé de ce sujet m’ont dit que la lapidation, courante chez les Hébreux de la bible, avait été abolie par l’islam. Ah oui, disais-je, plus malin que tout le monde, et en Arabie saoudite, les lapidations sont le fait d’Hébreux ? Les Omanais me répondaient que l’Arabie saoudite était sous l’emprise religieuse d’une secte apparue il y a trois cents ans et qui constituait une hérésie de la branche sunnite. Dans cette hérésie salafiste, des actes impies étaient recommandés.
L’Oman, donc, qui n’est ni sunnite ni chiite, applique la charia. Il y a des tribunaux avec des avocats et des juges, il y a des prisons. La charia règne et pourtant les juifs, les chrétiens et les nombreux hindouistes y sont bien traités. Ils bénéficient tous de lieux de culte parfaitement tenus.
La charia est le seul code pénal du sultanat d’Oman et pourtant les gens peuvent acheter de l’alcool dans des boutiques spécialisées, ils peuvent consommer de l’alcool dans les hôtels internationaux, les cigarettes sont en vente libre, les couples illégitimes (je veux dire : non mariés) dorment à l’hôtel sans qu’on leur demande leur contrat de mariage.
La loi islamique est observée et pourtant les femmes ne se voilent les cheveux que si elles le désirent. Celles qui veulent se baigner en bikini ont des plages où elles peuvent le faire. La musique y est élevée au rang d’art national, avec des orchestres subventionnés par l’Etat et un opéra qui accueille des productions du monde entier.
Il faudrait faire une étude en France. Demander à un panel de Français ce qui leur vient en tête quand ils entendent le mot « charia ». À mon avis, se bousculeraient des images de violence, de milices de la morale patrouillant dans les rues pour interdire l’alcool, la musique et la joie de vivre. Des hommes barbus antipathiques et des femmes cachées aux regards du monde. Un monde invivable. Or, tous les voyageurs qui viennent en Oman repartent enchantés de ce beau pays où les gens ont plutôt l’air heureux.
Mais au fait, que veut dire le mot « charia » en arabe ? Selon l’islamologue Jacquelin Chabbi, il apparaît une seule fois dans le Coran quand Dieu dit au prophète : tu t’étais perdu et je t’ai mis sur la bonne voie. La charia, cela veut dire simplement la meilleure piste pour atteindre une oasis, par extension cela signifie le plus sûr chemin vers la sagesse. Le chemin le plus court pour se rapprocher de Dieu.