Antonin Potoski, du côté de la minéralité

Antonin Potoski à Birkat al Mouz, Oman, 2019. Photo Hajer Nahdi.

Mon meilleur antidote quand je déprime à cause d’une littérature, c’est une autre littérature, et particulièrement celle d’Antonin Potoski. À la différence de Sylvain Tesson, lui ne s’embarrasse pas de pseudo-connaissances du coran et de jugements à l’emporte-pièce. Ce n’est pas l’islam qui l’intéresse mais les hommes et les femmes qu’il croise et qui se trouvent être (parfois) des musulmans. En 2013, il a fait paraître chez Gallimard un livre de littérature géographique que je tiens pour un chef d’œuvre : Nager sur la frontière. Cette frontière, c’est un cours d’eau qui sépare – et unit – le Myanmar et le Bangladesh.

Quand on lit Potoski, on est exposé à une intelligence du cœur et de la perception qui secoue nos préjugés et nos certitudes. Entre autres choses, il évoque avec profondeur le problème des musulmans de Birmanie qui sont persécutés par les Bouddhistes et qui trouvent refuge dans des camps du Bangladesh. Mais à la différence du discours journalistique, Potoski n’est pas qu’un témoin héroïque qui veut alerter son prochain. C’est un artiste, il prend du plaisir dans ces territoires, il développe des amitiés, il nage, il se balade, il aime et est aimé, il vit et il respire dans un monde irrespirable.

Sans être lui-même musulman, il prend le contre-pied des critiques à la mode qui font d’eux des bouc-émissaires, sans tomber pour autant dans un dogmatisme tiers-mondiste car il se situe toujours ailleurs, dans d’autres conflits, d’autres oppositions : « Je prends aisément le parti des musulmans, face aux bouddhistes : la société musulmane m’est plus immédiate, présente au monde, tactile. » Il cherche un point de vue « tactile », le point de vue de sa peau.

Il dit que dans des pays bouddhistes, il a eu des amis de toutes les confessions mais que, curieusement, c’est avec les musulmans qu’il a gardé des liens d’affection. Il rappelle que les sociétés bouddhistes sont des paradis pour les touristes occidentaux et donne des explications de ce confort que les voyageurs ressentent dans les villages bouddhistes. Mais il fait le travail d’un écrivain voyageur, c’est-à-dire d’un philosophe de terrain, qui déplace les lignes des idées reçues pour secouer nos rigidités idéologiques.

Est-ce bien sûr que les spiritualités orientales, tant vantées par nos aînés hippies, soient si cool et si bienveillantes ? Regardez leurs chiens. Potoski parle des chiens d’Asie, ce qui est rare. Il repère une différence entre les chiens bouddhistes, féroces et agressifs, et les « chiens de l’Islam », timides et évitant les passants : « Derrière le jardin doucereux du bouddhisme, j’ai toujours senti le vivant prêt à mordre ». On se demande d’où il sort ce type de sensation, mais je trouve cela excitant pour l’esprit, même si moi, quand j’ai vécu en Asie, je n’ai jamais senti d’hostilité ni chez les bouddhistes ni chez leurs chiens. Il est difficile de résumer les belles pages où Potoski médite sur les mérites respectifs des musulmans et des bouddhistes, pages qui n’ont pas pour but de préférer une communauté sur une autre mais, par des réflexions et des observations concrètes, de nous faire prendre du recul sur nos certitudes.

Prenez le passage suivant, que j’ai souligné et lu de nombreuses fois. Le comprenez-vous ? Je vous le confesse, moi, je ne le comprends pas. Je ne sais pas, après plusieurs lectures et quelques années, ce que Potoski a vraiment voulu dire mais ces lignes sont l’exemple de ce que l’écriture de voyage apporte de vivant et d’irremplaçable dans la littérature française :

Que la minéralité, les déserts islamiques sont rassurants ! Je n’aime pas les joues bouffies d’alcool des hommes bouddhistes, leurs chiens arrogants, leurs coqs de combat, je n’ai pas de mal à imaginer la brutalité des milices bouddhistes xénophobes qui chassent les familles bengalies à la peau foncée dans les campagnes arakanaises. Je suis, évidemment, du côté de la minéralité, du silicium, des larmes d’encens, de la géométrie, face à la verdure et au sang, aux forêts de bambou, à la dissolution dans le végétal et l’organique !

Tandis que les écrivains voyageurs médiatiques tels que Sylvain Tesson confortent le réactionnaire en nous dans ses peurs et ses jugements de valeur, Antonin Potoski met le lecteur en mouvement. Ce faisant, il réveille le nomade en nous.

Quelques lignes plus loin, Potoski se remet lui-même en cause en avançant qu’il « apprend à être des deux camps » à la fois. Et il continue en nous racontant une histoire singulière vécue là-bas, entre Bangladesh et Myanmar, d’un jeune homme qu’il a aidé à traverser une frontière et qui s’en est trouvé bouleversé.

Sylvain Tesson et la haine des musulmans

Sylvain Tesson écrit sur l’islam, il ne peut pas s’en empêcher. Tesson est l’écrivain voyageur le plus célèbre de France donc, puisque je suis un chercheur en littérature viatique, je ne peux pas occulter ce qu’il écrit, ni ignorer ce qu’il dit quand il s’exprime dans les médias. Il entre dans les prérogatives de mon métier, malheureusement, d’effectuer une veille médiatique sur ce qui se fait dans le domaine des lettres géographiques. Les sottises proférées par les idéologues actuels en faveur d’une guerre civile entre Européens et Africains, ou entre chrétiens et musulmans, je peux encore les souffrir calmement car mon champ de recherche n’est pas associé à leur travail. Mais un écrivain du voyage qui publie un ou deux livres par an et qui a beaucoup de succès, je suis contraint de m’y astreindre, à mon grand dam, et mon dégoût le dispute à l’accablement.

Sur le même sujet : Sylvain Tesson et les écritures réactionnaires contemporaines

Guillaume Thouroude, La Pluralité des mondes. Le récit de voyage de 1945 à nos jours, PUPS, 2017.

Le journal de Tesson de 2014 à 2017 transpire la haine de l’islam et des musulmans. Son titre se veut pourtant fragile et subtil : Une très légère oscillation. Or loin de ressentir une vibration ou un tremblement, le lecteur se prend en pleine figure les certitudes d’un homme très à l’aise avec ses privilèges et ses préjugés. Je ne peux pas lire cela avec détachement, qu’on me le pardonne. Quelque chose en moi est blessé par les envolées de ce « vagabond » autoproclamé qui ne peut supporter l’altérité que lorsqu’elle est exotique, lointaine et décorative. Les musulmans sont trop proches de lui, et en même temps ils résistent trop bien à l’impérialisme de sa culture. Tesson ne peut les supporter alors il les fait passer pour des crypto-terroristes. La méthode est simple, elle comporte quatre étapes :

1. Citer les quelques phrases violentes et choquantes qui figurent dans le Coran, on les connaît tous, les sortir de leur contexte et les interpréter de la manière la plus simpliste qui soit.

2. Prétendre que ces phrases constituent l’essence de l’islam, que les musulmans tendent par définition à devenir aussi violents que le sont ces phrases quand elles sont mal comprises.

3. Décrire les crimes réels qui parsèment la vie des hommes, terrorisme, djihadisme, conflits armés, sans oublier de rappeler autant que possible lesdites phrases du Coran.

4. Laisser reposer. Le résultat vient de lui-même sans avoir besoin de produits additionnels. Le pauvre lecteur, l’innocent auditeur, l’exsangue téléspectateur tirera la conclusion de lui-même : les musulmans sont nos ennemis et nous devons nous en débarrasser.  

Pourtant, on pouvait attendre d’un écrivain du voyage qu’il essaie de dépasser les stéréotypes qui essentialisent des populations. Un voyageur n’a-t-il pas un rôle philosophique dans la société d’où il vient ? N’est-il pas censé ouvrir les yeux sur le réel et faire comprendre les cultures étrangères aux autochtones qui, eux, n’ont ni le temps ni le luxe de voyager ?

Lire sur ce sujet : Ermite limite, Sylvain Tesson en vacances au lac Baïkal

La Précarité du sage, 2013.

Au contraire, Sylvain Tesson incarne une autre figure éternelle du voyageur qui a déjà été longuement dénoncée dans les études postcoloniales notamment : supérieur, ethnocentrique, l’ explorateur sûr de lui qui prend la pose de l’aventurier pour établir des hiérarchies conservatrices entre les hommes, rappelant constamment l’opposition fantasmatique entre un « eux » et un « nous », et se conformant quant à lui, résolument, aux codes du camp du bien et de la civilisation.

Tesson n’est pas seul dans cette galère. C’est au contraire un courant majoritaire dans l’histoire du genre Voyage que j’étudie avec soin depuis vingt ans. Jetez un œil, par exemple, sur ce couple d’aventuriers sympathiques qui ont marché à travers l’Afrique, et qui donnent de l’islam une image de sauvagerie sexuelle.

Sonia & Alexandre Poussin s’emmêlent les pinceaux sur la religion en Afrique

La Précarité du sage, 2020.

En revanche, je vous supplie de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je vous certifie qu’à chaque époque vous pourrez lire des récits de voyage fins et créatifs, informés et généreux. Il convient seulement de ne pas se laisser guider par des médias paresseux.

Du margousier

Le plus bel arbre de Sib, près de Mascate, sultanat d’Oman, 2020.

Pendant longtemps je les aimais, ces arbres de Mascate et de Sib, sans les distinguer, sans connaître leur nom ni rien de leurs propriétés. 

J’ai fini par comprendre que cet arbre était le margousier. Dans le même temps, j’appris que le margousier venait d’Inde et qu’il était exploité de nombreuses façons dans la médecine ayurvédique. Des feuilles dont on fait des cataplasmes, aux racines dont on fait des décoctions, en passant par les fruits dont ont presse « l’huile de Neem », tout est bon dans le margousier. 

Il ne m’en fallut pas davantage pour échafauder la théorie suivante : le margousier est importé des Indes comme tant d’autres produits depuis des millénaires, les épices, le riz, les travailleurs, les textiles. 

La classe aristocratique d’Oman a certainement des médecins et des devins indiens qui les aident à soigner ses maux (c’est toujours la théorie que je continue d’échafauder.) Ces savants ayurvédiques ont recommandé que l’on plante des margousiers et d’autres arbres bénéfiques. 

Au XIXe siècle, les Britanniques, qui dirigeaient le pays sans le dire ouvertement, ont rationalisé certains échanges entre l’Oman et « leurs » Indes. Je pense que ce sont les Britanniques qui, dès qu’ils ont obtenu que la capitale ne soit plus à Zanzibar mais à Mascate, ont fait planter des arbres majestueux pour créer des allées d’ombre fraîche.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est l’éloquence muette de ces vieux arbres. Ils sont les derniers et seuls témoins des siècles passés, et aucun livre d’histoire ne parle d’eux. Les chercheurs en sciences sociales étudient l’économie, la politique, les langues étrangères, mais ne voient pas toujours que les arbres centenaires sont des archives parlantes.

Quel âge ont mes margousiers qui dépassent des vieilles maisons et qui souvent se trouvent à l’entrée des maisons ?  À mon avis, on les a plantés là pour plusieurs raisons : leur ombre permet de prendre le thé dehors, leur propriété chimique chasse les moustiques, 

Margousier à l’entrée d’une maison, Sib, Oman.

leur feuillage habille l’architecture, leur présence souvent dédoublée éloigne les mauvais esprits et les djinns indiscrets, et aujourd’hui leur large frondaison protège les véhicules du soleil.

Qu’on ne me dise plus à propos d’un quartier ou d’un village : « Il n’y a rien là-bas », ni : « Il n’y a rien à y faire ». Du moment qu’il y a de beaux arbres, nul besoin de cafés, de musées, de boutiques ni de théâtre. Le spectacle est assuré par ces vieux acteurs dont le mouvement est simplement ralenti à l’extrême.

Le musée des sciences, GUTech Mascate

Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Quelle émotion de voir la grande carte du monde écrite en arabe, commandée par le roi normand Roger II de Sicile au XIIe siècle. Cela fait des années que j’utilise cette carte, ou des segments de cette carte, dans mes conférences et mes cours. Ici, au musée des sciences de l’université allemande de Mascate, une grande table présente un fac-similé de la mappe-monde créée par le géographe Al Idrissi. Émotion due notamment au fait qu’elle était si grande : je me l’étais confusément représentée comme un poster que l’on punaise sur un mur de chambre d’adolescent. En réalité elle mesure plusieurs mètres de long. Ses couleurs rehaussent l’intérêt que le voyageur lui porte : les mers et océans sont bleus, les fleuves rouges, les montagnes ocres.

Le bâtiment du musée, sur le campus de l’université allemande de Mascate

Et comme le montrent les pliures visibles sur cette image, la carte était contenue dans un livre. Au Moyen-âge, on ne dépliait pas cette carte, on la lisait région par région, agrémentée d’un texte d’Al Idrissi qui expliquait la géographie du monde à la manière d’un guide du routard, basé sur des informations récoltés auprès des voyageurs qui faisaient escale en Sicile. Roger II, roi d’origine normande (il est né près de Coutance, de la Maison de Hauteville), a voulu cette Géographie en langue arabe car au XIIe siècle c’était la langue de science et de culture la plus raffinée, la plus solide. Nul doute qu’à la cour de Roger, à Palerme, on parlait l’ancien français, l’arabe et d’autres dialectes méditerranéens.

Qu’on me laisse rêver sur la Sicile arabophone de mon compatriote Roger. En tant que Thouroude, je me sens toujours affilié à ces anciens Normands qui – tel Jean de Courcy à Belfast – sont partis de chez eux à l’aventure pour fonder des colonies aux quatre coins du monde connu. Mais je m’égare. Retour à Mascate, dans la toute jeune German University of Technology (GUTech).

L’animatrice qui m’a accompagné vers la sortie m’a dit que j’étais le « troisième visiteur » depuis l’ouverture du musée. Je ne suis pas sûr de cette information qui, de toute façon, n’a aucune importance. Toujours est-il que le jour où j’ai effectué cette visite au History of Sciences Centre, j’étais bien le seul. Deux jeunes femmes se sont relayées pour me faire visiter les huit sections du musée. C’est peu de le dire, on se sent bien pris en main dans ce musée. Une femme vous accueille en haut de l’escalier central pour dire ce que vous allez voir, une autre vous parle de mathématique, et la première vous reprend pour vous parler des étoiles. Que demander de mieux ?

Il y avait des disciplines que je connaissais : géométrie, algèbre, géographie, astronomie, optique. Et d’autres que je serais plus en peine de décrire, d’expliquer et même de nommer : la construction navale ? La manière dont les Omanais ont construit leurs bateaux. La cinétique ? Des trucs concernant le mouvement d’autres trucs. La statique ? Des trucs qui ne bougent pas mais qui sont mesurés et qui font bouger d’autres trucs à leur tour.

Dieu que j’aime les musées. Le sultanat d’Oman en compte trop peu, j’ose le dire. Quand on voit le nombre de boutiques qui ferment dans les Malls trop nombreux, on se dit que les Omanais aspirent à autre chose qu’au lèche-vitrine. Qu’on leur offre des lieux de promenade culturelle.

Bravo à GUTech pour cette belle réalisation dont j’espère qu’ils retireront tout le prestige qu’ils méritent. Et que cela inspire les autres universités du pays !

Conversation avec un Bangladais sur l’islam de France

Ok boss, je répète ta commande : un plat de lentilles et des fèves accompagnés de porata. À emporter ?

Oui, à emporter.

Qu’est-ce que tu lis ? Le Coran, en français ? Tu es musulman ?

Et toi ? Tu es musulman ?

Nous, les Bangladais, on est tous musulmans. Tu viens de France alors ? Le président de la France est très mauvais. Les images du prophète, les posters…

Ce n’est pas le président qui les a dessinées, ces images.

Non, mais vraiment, c’est un scandale ces posters du prophète, tu ne crois pas ?

Non, pourquoi ? Ce n’est pas notre problème. Dieu est dans ton coeur ? Eh bien voilà, ça suffit à ton bonheur, on s’en fiche des images du prophète, ce n’est pas un problème du tout. Les vrais musulmans s’en désintéressent complètement.

Quand même, être musulman en France, ça ne doit pas être facile. Ils sont torturés non ?

Pas du tout, la torture est interdite en France. Non, les musulmans sont aussi heureux en France qu’au Bangladesh.

Ils sont combien ? Quelle est leur proportion dans la population française. Quel pourcentage ?

Le pourcentage ? Je dirais 10 %. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Disons 8 % peut-être. Entre 5 et 10 %… Pourquoi tu me demandes cela ?

J’avais lu qu’ils étaient 40 %.

40 % de musulmans français ? Non, c’est impossible. La France est un vieux pays chrétien. Il y a quelques millions de musulmans. Il y a des juifs aussi, et des bouddhistes. Des hindouistes ? Oui mais en plus petit nombre. Beaucoup de gens n’ont pas de religion, tu sais, et tout le monde travaille ensemble.

Ils vivent ensemble ? Ils travaillent dans les mêmes entreprises ? Ils peuvent travailler pour le gouvernement aussi ?

Oui, ils sont fonctionnaires et ils travaillent dans le privé, ça dépend de leurs choix de vie et des études qu’ils ont faites. Dans un restaurant comme celui-ci, par exemple, en France, tu pourrais t’attendre à y voir travailler des Français non-musulmans, des Français musulmans et aussi quelques étrangers comme toi.

Et ils vont à la mosquée sans problème ?

Absolument. Dans ma ville natale, il y a deux ou trois mosquées, quelques dizaines d’églises et une synagogue. Chacun fait ce qu’il veut.

Les mosquées sont gouvernementales ? Non, elles sont privées ? Je vois. J’ai vu des vidéos qui disent que les musulmans sont maltraités en France.

C’est faux. Prier Dieu cinq fois par jour n’est pas interdit, ni le pèlerinage à la Mecque qui est même facilité par les nombreuses vacances dont jouissent les travailleurs français. Faire la charité est encouragé et très bien vu par toute la population. Pour le ramadan, c’est plus dur qu’en Oman car les jours en été sont plus longs qu’en Arabie, mais ce n’est pas la faute des Français. Et en hiver, les jours sont tellement courts que le ramadan est presque trop facile. Mais sinon, non, rien n’empêche les musulmans d’accomplir les cinq piliers de l’islam.

Et les visas touristiques sont faciles à obtenir ? Ah, tes plats à emporter sont prêts, voilà boss. Ce sera 1 rial 900 baisa.

Tiens mon frère. Garde la monnaie. Que Dieu te garde.

Dieu te préserve mon frère.

Des insectes et des hommes : S’organiser et cohabiter

C’est beau qu’il y ait encore des médias où l’on paye des gens pour réaliser des documentaires de longue haleine sur des sujets aussi peu d’actualité que les fourmis, les termites ou les blattes.

« Des insectes et des hommes (1/4) : S’organiser et cohabiter  » sur https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/des-insectes-et-des-hommes-14-sorganiser-et-cohabiter via @radiofrance

Bien sûr, le documentariste tisse des liens entre la vie des hommes et la vie des insectes, donc on trouvera toujours des liens avec l’actualité. Par exemple ici, dans ce premier épisode d’une série de quatre documentaires, on parle de logements, d’architecture, de coopération entre générations et même entre espèces, toutes choses qui nous concernent directement.

Mais ce que j’admire le plus, c’est la possibilité de proposer des programmes où des entomologistes peuvent parler pendant des heures. Et cela arrive dans la France de Macron.

Mon site est bloqué sur Google

Depuis que ce blog n’est plus hébergé par lemonde.fr, il n’est plus référencé par Google. Autrefois, si vous tapiez mon nom sur le moteur de recherche, La Précarité du sage apparaissait automatiquement. Idem si vous saisissiez les mots clés « littérature de voyage », « Nicolas Bouvier », « sage précaire » ou même d’autres contenus plus discutables comme « femme nue » et « comment rompre sans se fâcher ».

Aujourd’hui la situation est grave. Vous pouvez écrire mon nom, mon prénom et le titre du blog, Google vous donnera de nombreuses et pertinentes suggestions sauf le blog lui-même.

En revanche les autres moteurs de recherche que j’ai essayés font leur office régulièrement ; Quant, Opera, Yahoo, Bing et Weibo renvoient à La Précarité du sage sans faire de manières.

Je ne peux pas imaginer que cela vienne d’une quelconque censure. J’ai peut-être effectué une mauvaise manipulation.

Je vis ce qu’on vivait à l’époque où le Web n’était pas encore dominé par les GAFA, et cela me donne un avant goût de ce que sera le Web après le quasi monopole de Google dans le traitement des informations.

Sylvain Tesson et la « fièvre de la cabane »

Le sage précaire, Cévennes, 2012. Photo Hubert Thouroude

Quand Sylvain Tesson raconte son aventure en Sibérie au journal anglais The Guardian, il dit que vivre dans la nature vous condamne à un état proche de la dépression. Il emploie pour ce faire une expression idiomatique anglaise, « cabin fever ».

The Guardian, 13 mai 2013.

C’est profondément inexact. J’ai vécu en cabane pendant plus d’un an et je peux le certifier. Personne ne tombe dans un état de dépression et il n’existe pas de « fièvre de la cabane ». La différence de perceptions entre nous provient d’une simple variable : la classe sociale.

L’écrivain à succès parle de cette manière car il n’a passé qu’une saison dans une jolie petite hutte construite par un géologue au bord du célèbre lac Baikal. Comme moi, il avait eu peur de s’ennuyer, peur d’avoir peur et peur des bêtes sauvages, mais comme c’est un homme riche il avait emporté avec lui beaucoup de nourriture, beaucoup de livres, beaucoup d’alcool et beaucoup de tabac. Un camion l’avait conduit et avait transporté ses grosses cantines de provisions.

Dans ces conditions, en effet, quand vous êtes seul et que vous avez des réserves de vodka, que le bois sec est là qui vous attend, vous pouvez être tenté de boire comme un trou et de vous laisser vivre. Dans le même journal anglais, Tesson explique que ses journées étaient divisées en deux parties : le matin il faisait des « choses spirituelles », comme lire, fumer et rester au lit ; l’après-midi était consacré à des activités physiques comme marcher en raquettes, creuser des trous, escalader des rochers.

Cela est très éloigné de la vie que j’ai vécue en cabane. L’hiver venu, il faisait trop froid pour goberger toute la matinée. Pardonnez mon arrogance, mais moi, je ne suis pas un parisien sponsorisé par des marques de sport ; quand je vis dans la montagne, personne n’a préparé du bois de chauffage à l’avance pour moi. Je ramasse des branches dans la forêt pour ma consommation personnelle.

Quand je me réveillais, par conséquent, je ne traînais pas au lit : je me levais pour scier du bois, le fendre, et faire du feu. Rien de tel que cette activité matinale pour réchauffer son corps et le réveiller. Tranquillement, l’eau de la source chauffait dans sa casserole posée sur mon poêle. Quel bonheur terrestre, une heure après le réveil, de boire son café noir au soleil froid de janvier.

À ce rythme-là, croyez-vous vraiment que beaucoup de gens se laisseraient aller à la « fièvre de la cabane » ?

Droite et Gauche : où se situe le sage précaire ?

Si je pense être quelqu’un de gauche, je n’ai aucun mépris pour la droite. Mieux, si des gens de gauche me traitent d’homme de droite, je demande des explications et, selon ces dernières, selon les définitions que l’on donne à « droite » et « gauche », je peux acquiescer. Je suis peut-être de droite au fond. Mais dans l’absolu, hors du cadre d’une polémique, je me sens de gauche, entendu comme la sensibilité politique qui refuse l’organisation actuelle du monde car trop injuste pour l’immense majorité des hommes.

Cela ne correspond pas, à mes yeux, à la question de la répartition des richesses, mais à la perception que l’on se fait de la vie des gens. Être de gauche signifiait rendre tous les hommes égaux devant la loi, leur donner la liberté d’expression, leur autoriser à n’avoir aucune religion, leur donner des congés payés, leur permettre aisément d’entreprendre, et de changer de vie. Mais ne sont-ce pas aussi des valeurs prônée par la droite ?

Le libéralisme est-il de gauche ou de droite ? Ce qui s’oppose au libéralisme, ce n’est pas vraiment la social-démocratie, ni la protection des individus, mais le conservatisme. Ce à quoi s’oppose le libéralisme, ce n’est pas l’émancipation des peuples, mais les monopoles, le fait que des secteurs de l’économie soit confisqués par quelques uns. Je suis donc opposé à l’existence même des milliardaires, qui ne peuvent être que des assistés et prédateurs. Mais il me semble que les gens de droite devraient être en première ligne sur cette contestation, au nom même du libéralisme.

La sagesse précaire confirme là encore sa précarité et son indécision.

Comment on devient un « bullshitter »

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D’abord on ne s’en rend pas compte car on ne sait pas ce qu’est un bullshitter. Puis, quand on s’aperçoit qu’on raconte des bêtises, alors on commence à douter. Mais surtout, c’est en fréquentant d’autres bullshitters que les plus lucides d’entre nous peuvent vraiment faire leur examen de conscience.

Le bullshitter, c’est celui qui dit des choses avec assurance, mais sans en avoir la connaissance ni la compétence. Il y a donc plus de bullshitters chez les intellectuels, dans l’université et les médias, que dans les milieux où le savoir est moins considéré, s’il existe de tels milieux.

C’est aussi celui qui se vante d’aventures qu’il n’a pas vraiment vécues, d’amis qu’il ne connaît pas tout à fait. C’est aussi celui qui flatte ou qui dit ce que les gens veulent entendre. On m’a traité de bullshitter un jour, à Dublin, parce qu’à une femme qui me demandait si ses chaussettes étaient sexy, j’ai répondu : « Very sexy indeed. »

« What a bullshitter », a bougonné mon vieux copain Barra.

C’est lui le bullshitter. J’ai des amis qui sont de grands bullshitters.

Moi-même, je me trouve souvent dans la situation de faire le bullshitter et de m’en rendre compte après coup. C’est très troublant. C’était avec un couple d’amis qui avait de la famille en visite. Nous parlions de la promenade qu’ils voulaient faire dans les montagnes d’Irlande du nord. Je leur conseillais d’aller longer la crête où un très long mur court sur des dizaines de kilomètres. Je leur disais que ce mur avait été construit au XIXe siècle, à l’époque de la famine, pour donner du travail aux pauvres gens, ou pour s’en débarrasser (ce qui revient au même). J’avais lu quelque part que de nombreux ouvriers y étaient morts d’ailleurs, de faim, de froid et de fièvre.

Comme je suis un fameux orateur, les gens m’écoutaient avec des mines très expressives. Je me laissais griser par mes propres paroles, et je finissais par inventer, au début par déduction, puis par soucis de donner des frissons à mon auditoire. Plus tard, je me suis renseigné et j’ai découvert que j’avais raconté de grosses sottises. Le mur avait été construit de 1904 à 1922 pour protéger un immense lac artificiel des désagréments causés par des bêtes. Un demi-siècle après la grande famine. Heureusement, mes amis avaient déjà fait leur randonnée, et ont dû raconter à tout le monde, en leur montrant les photos, des histoires de « mur de la faim », de propriétaires terriens machiavéliques et d’Irlandais faméliques portant leurs pierres comme des Sisyphe hyperboréens.