Aube de fin 2020 sur la plage de Mascate

Littérature sans fiction pour chanter le Yémen. Quatre saisons à l’Hôtel de l’Univers, de Philippe Videlier.

Photo de Mohammad Hadi sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « Aden, Yemen ».

Cher Philippe Videlier,

C’est grâce à votre collègue du CNRS vivant à Mascate, Laurent Bonnefoy, que j’ai eu vos coordonnées et que j’ai découvert votre oeuvre. 

Je vis moi-même en Oman depuis cinq ans. Laurent sait que je travaille sur la littérature géographique, c’est pourquoi il m’a prêté Quatre saisons à l’hôtel de l’univers. J’ai dévoré ce roman sans fiction et j’ai eu envie de vous le dire pour vous remercier. Je n’ai pas grand chose d’autre à vous dire, en réalité, mais il me semble que les écrivains travaillent suffisamment longtemps tout seuls pour avoir le droit de temps en temps d’entendre la voix d’un lecteur qui a vivement apprécié leur travail.

J’ai particulièrement goûté le projet littéraire qui préside à Quatre saisons, même si le champ qui m’intéresse d’ordinaire est plutôt la prose de ceux qui écrivent à la première personne. Dans votre livre, il est délectable d’être promené sans narrateur d’une archive à une autre, dans le monde arabe, et de voir Aden apparaître petit à petit. C’est un véritable coup de maître que vous avez réussi. J’ai bien sûr adoré voir revivre Rimbaud, Nizan, Soupault, et aussi l’arrivée de Philéas Fogg comme si cet être de fiction avait bel et bien accosté à Aden en 1872. 

La façon dont l’histoire du monde arabe est rendue, à travers le spectre d’un port et d’une ville qu’il a fallu bâtir à partir de rien, est tout à fait fascinante. Vous avez fait de cette histoire, et de son historiographie, un page turner

C’est donc inopinément que j’ai découvert que vous étiez lyonnais, comme moi, et que vous aviez écrit sur Lyon, Villeurbanne et Décines. Il va sans dire que je me jetterai sur ces ouvrages quand je quitterai l’Oman et retournerai dans des régions mieux fournies en livres français. 

Par ailleurs, comme j’ai vécu en Chine pendant quatre ans et que je suis sous contrat actuellement avec une université de Mandchourie, je vais me plonger, une fois les examens finaux corrigés, dans votre texte sur l’Empire du Milieu. 

Je vous souhaite le meilleur ainsi que de très bonnes fêtes de fin d’année.

Guillaume Thouroude

Emmanuel Carrère, décevant mais vainqueur quand même

Le dernier roman d’Emmanuel Carrère est très fort mais pour la première fois, je ne suis pas bouche bée d’admiration du début à la fin. Pour la première fois dans un livre de cet auteur, j’ai lu des pages en diagonale et pour la première fois j’ai trouvé que sa pudeur vis-à-vis des personnes réelles qu’il ne veut pas blesser amoindrit la qualité de son texte.
On voit le narrateur tomber dans une dépression terrible mais on n’en connaît ni les causes ni les effets sur l’entourage. Pour moi, il y a une grande absente dans ce récit, l’éléphant dans la chambre à coucher : la compagne du narrateur. On ne saura rien de ce qu’elle pense, de ce qu’elle dit, de ce qu’elle fait, alors même que son compagnon se retrouve en hôpital psychiatrique et subit des électrochocs…
Du coup le narrateur se sent obligé de raconter d’autres histoires de femmes, et le lecteur sent que ce sont des personnages et des situations fictionnelles, comme pour remplir un vide narratif. Or, chez Carrère comme chez d’autres auteurs, la fiction est plus faible que le documentaire.
Mais ça reste un très grand livre, et Carrère confirme qu’il est l’écrivain de notre temps, bien plus important et plus typiquement français que Houellebecq car on relit ses livres sans fatigue, alors que les romans de Houellebecq vieillissent très mal. Relisez Les Particules élémentaires, vous verrez. Plus rien ne vous fait rire, plus rien ne vous choque ni vous excite, vous voyez toutes les ficelles. Les romans de Carrère, au contraire, on les relit sans cesse en découvrant chaque fois qu’ils irradient d’une pensée profonde, paradoxale, et qui ne s’épuise pas.
Yoga, vous ne le lâchez pas jusqu’à l’avoir terminé. Même si j’ai des réserves, le premier truc qu’il m’a donné envie de faire juste après sa lecture est plus éloquent que tous les discours : j’ai ouvert Il est avantageux d’avoir où aller (son avant-dernier livre, 2016) et me suis plongé dans ses extraordinaires reportages.
Comme toujours, Emmanuel Carrère a gagné.

Mes ruines

Tous les matins, même et surtout en temps de confinement, je me promène sur les collines de Birkat Al Mouz qui entourent ma maison.

Ce qui m’émeut le plus, c’est l’apparition des couleurs dans les anciennes maisons en terre. Les poutres en bois de palmier bien sûr, dont les rouge est toujours éclatant, mais surtout les à-plats de couleurs primaires dans les alcôves et les étagères conçues à-même la structure. Leur dégradé donne une patine extraordinaire et font penser à des paysages marins.

Et que dire de l’apparition soudaine des palmiers de l’oasis ? C’est une véritable explosion de verts tranchants, de verts fringants, de verts dansants.

Au loin, la douceur dorée des collines caressées par le soleil levant encadre le tableau d’une chaleur apaisante.

Je ne connais pas de promenade plus belle et plus spirituelle que l’oasis de Birkat al Mouz, au sultanat d’Oman, où je vis.

Three famous French writers

Au lycée français de Mascate, le brillant professeur de lettres qui officie en classes de collège et de lycée est un spécialiste de l’écrivain égyptien Albert Cossery. Il a terminé sa thèse de doctorat il y a quelques années et ne sait s’il va sacrifier encore du temps et de l’énergie à publier cette dernière, ou sacrifier aux passions paresseuses de son écrivain favori et tout abandonner à l’autel de la plage.

Cyril (c’est son nom), que j’avais dû harceler en 2016 pour qu’il participe à mon colloque sur la littérature des voyages en Arabie, est un faux fainéant dans une vallée fertile. Il a organisé en 2018 un projet de longue haleine avec ses étudiants et des collègues du lycée, sur les questions du portrait et du voyage. Un volet de ce projet pédagogique prévoyait une rencontre avec des « écrivains voyageurs ».

J’étais donc invité en compagnie de deux auteurs que j’aime beaucoup : Nicolas Presl qui crée des bande dessinée sans parole (des romans graphiques, dit-on aujourd’hui), et Antonin Potoski qu’on ne présente plus aux lecteurs de ce blog. Auteur notamment de Nager sur la frontière (Gallimard), de Cités en abîmes (Gallimard) et de L’Hôtel de l’amitié (POL), Antonin Potoski écrit des récits de voyage résolument contemporains, qui ressemblent enfin à la façon de voyager des années 2010-2020. Il est aux antipodes de ces « nouveaux explorateurs » qui veulent nous faire croire qu’ils voyagent comme au XIXe siècle et qui cherchent à écrire comme on le faisait dans les années 1930 (oui, je pense notamment à Sylvain Tesson). Potoski prend en compte ce qui se passe vraiment dans la vie quotidienne des gens qui vivent dans les pays traversés. D’ailleurs ils ne les traversent pas, il y vit. Il vit en transit et passe de points de chute en logements provisoires.

Fin mars 2018, nous fûmes réunis au Lycée français de Mascate pour une soirée littéraire très bien préparée par les élèves, leurs professeurs et d’autres membres du personnel. Les questions fusaient, posées par des étudiants différents à l’un de nous trois. Nous fûmes aussi invités à raconter notre vie en quelques mots, à commenter une image que nous avions choisie, ainsi qu’à lire quelques lignes sur le voyage. Moi, j’ai fait le cabot, car c’est à peu près tout ce que je sais faire quand j’ai un microphone. Mon épouse était là, au premier rang du public, elle rayonnait d’une beauté sombre et je voulais l’impressionner en faisant rire le public composé essentiellement d’élèves du lycée et de parents d’élèves.

Étaient présentes aussi les huiles de la francophonie et de la diplomatie française en Oman, dont l’Ambassadeur lui-même qui avait pris ses fonctions quelques semaines auparavant et qui voyait là l’occasion de rencontrer quelques-uns de ses administrés.

Je lus des extraits d’œuvres de Potoski, pour bien souligner que c’était un grand écrivain, et non juste un ami de la famille. Je fis enfin des commentaires drolatiques et impertinents sur les livres de voyage rassemblés pour l’occasion par la bibliothécaire du lycée. Ce fut l’occasion de brandir Ormuz de Jean Rolin et de clamer une nouvelle fois que si Potoski était un très bon écrivain, Rolin était carrément le meilleur parmi les vivants.

L’ensemble de nos interventions fut un succès culturel et éducatif couronné par un dîner dans un hôtel très charmant de ce nouveau quartier de Mascate, ainsi que d’une nuit avec ma femme passée dans ce même hôtel, offerte par les sponsors pour défraiement.
L’ambassadeur vint nous serrer la main à la fin de notre performance : « J’écris moi aussi, me dit-il. Je vais faire paraître un polar dans quelques jours. » Intéressant. Je me promis intérieurement de lire son livre, même si le genre littéraire adopté par l’ambassadeur n’était pas ma tasse de thé. Il revint vers le livre de Jean Rolin, qu’il prit à son tour à la main : « C’est amusant que vous ayez parlé de Rolin ; dans quelques jours, j’accueille son frère, Olivier, qui vient passer une semaine en Oman. »

Quelques semaines plus tard, des journaux locaux faisaient paraître des articles couvrant l’événement : l’un d’eux nous présentait comme trois écrivains célèbres : https://timesofoman.com/article/famous-french-authors-find-oman-experience-inspiring

Un autre article fut signé par le chroniqueur iconique néo-zélandais Ray Petersen qui, de son côté, rendait compte de cet événement dans l’Oman Observer en termes élogieux, amoureux qu’il est de la littérature française : https://www.omanobserver.om/french-literature-takes-centre-stage/

Littérature des voyages sur France culture

Comme tous les étés, les médias parlent de littérature des voyages. C’est un des thèmes qui revient immanquablement, on voit d’ici les conférences de rédaction, où le patron brandit son agenda : « Bon, cette année, la double page sur le voyage, les aventuriers, tout ça, qui s’y colle ? »

Si j’habitais plus près de Paris et que j’avais de l’entregent, je proposerais bien des dossiers un peu tranchés, mais depuis mon oasis de Birkat al Mouz, je n’ai d’autres ressources que d’écrire des poèmes sur la beauté des choses.

Cette année l’été commence tôt car dès début juin, France Culture lance une série documentaire intitulée Raconter le monde, à écouter en ligne quand vous le désirez et en cliquant ici pour accéder au site de l’émission. A la différence des habituelle enquêtes réalisées par des journalistes qui ne connaissent pas le sujet, et qui l’abordent après avoir fait un sujet sur la chirurgie esthétique et avant de produire quelque chose sur les bars à tapas, ces quatre émissions de radio prennent le temps d’explorer la littérature des voyages et témoignent d’une véritable recherche de la part des auteurs, dont voici les noms tels qu’ils apparaissent sur le site de France culture : « Une série documentaire de Arnaud Contreras, réalisée par Jean-Philippe Navarre, mixé par Alain Joubert« .

Le premier documentaire parle de l’histoire de la littérature des voyages. Le deuxième s’arrête sur la collection « Terre Humaine » de Jean Malaurie chez Plon, celle qui a publié Tristes tropiques de Lévi-Strauss et Le Désert des déserts de Thesiger. Le troisième explore les questions de la colonisation et de la décolonisation des récits. Enfin le dernier part à la rencontre de cinq auteurs d’aujourd’hui, assez peu connus mais qui pourront peut-être former une sorte d’école nouvelle d’écriture du voyage (moi j’en doute, mais les auteurs du documentaire voient les choses ainsi.)

Du fait que je sois devenu, par la force des choses, un spécialiste de cette littérature, je ne peux qu’être insatisfait de son traitement dans un média généraliste. Mais ce n’est pas moi qui suis la cible de ces émissions, ni aucune des personnes qui on passé vingt ans à lire, à écrire et à réfléchir sur le voyage et son écriture.

Plutôt que de partager les réserves et les agacements que je n’ai pas manqué de ressentir ici ou là, je voudrais encourager à écouter ces documentaires car ils sont bien faits, l’arrangement sonore y est très bon, les personnes interviewées ont quelque chose à dire et la littérature viatique y est peinte dans sa variété, sa diversité, son passé lointain, son passé récent, son présent et son avenir. Y sont aussi discutés ses rapports de force, ses formes de diffusion et d’éditions, son dehors et ses limites. C’est assez complet, et ça s’écoute bien en conduisant, en cuisinant ou en faisant la vaisselle.

Bouvier et Cromwell

« Je ne comprends pas que l’Irlande et l’Ecosse n’aient pas en commun une fête nationale où l’on célèbre chaque année la mort de Cromwell. Cet homme a détruit presque autant de belles choses que Gengis Khan. En Irlande, où le tissu historique est moins serré qu’ici, chaque fois que je voyais une ruine, on me disait « Cromwell ». Sa rapacité s’étendait aux rochers. » Nicolas Bouvier, Voyage dans les Lowlands (1988), in Œuvres, Gallimard, 2004, p.907.

J’ai fait ma petite enquête. Une enquête qui consista principalement à traîner mes guêtres dans les rues des villes d’Irlande.

En Irlande du nord, Cromwell est célébré dans les quartiers populaires protestants. Quelques fresques murales rappellent qu’il a combattu avec acharnement le catholicisme, ce qui, pour beaucoup de presbytériens, est un bien égal à la lutte contre le fascisme et contre l’intégrisme islamiste.

Chinois de Liverpool

C’est bien simple, depuis que je suis en Angleterre, je mange chinois. Ce n’est pas que je fuie la nouriture anglaise, bien au contraire, je cours après les frites et les filets de morue, mais je n’ai pas le choix, ce que je vois de plus appétissant, et même de seuls restaurants dans mes prix, ce sont les buffets chinois.
Je mentirais si je disais que cela ne me réjouit pas intimement et ne me ramène pas à de délicieux souvenir dans mon pays d’adoption.
A Liverpool, comme à Manchester, un quartier chinois expose une belle arche colorée et propose au promeneur toutes sortes de restaurants ouverts toute la journée. Pour six livres (à peu près 100 yuan RMB), on peut manger à volonté.
La coquetterie anglaise va jusqu’à traduire les noms de rue en chinois. Je dis que c’est de la coquetterie car, let’s face it, les Chinois savent lire l’anglais, ils n’ont nullement besoin de traduction. Ce signalement est fait en direction des Occidentaux, pour leur montrer que Liverpool a évolué depuis l’infâme et lucrative époque du commerce triangulaire, de la traite des esclaves et du colonialisme.
Par ailleurs, les Chinois, et le mandarin, c’est classe, cela fait ouvert sur le monde, presque lettré. Il n’y a pas de quartier africain, (qui ferait classe aussi, notez bien.) 

Le succès et la polémique du roman de Jokha Al Harthi

Nous fêtons l’anniversaire de Qods avec quelques amies, parmi lesquelles les deux Omanaises non voilées qui étaient venues nous rendre visite à Birkat al Mouz. Elles réagissent à l’installation du pique-nique avec le même enthousiasme qu’elles l’avaient fait à la découverte d’un bananier dans notre oasis. Nous parlons du livre de Jokha Al-Harthi qui est toujours en course pour le prix littéraire si convoité du Man Booker Prize. On en parle de plus en plus dans la presse anglo-saxonne. La fierté du succès littéraire est assombrie par une polémique qui ne tarit pas sur les réseaux sociaux : beaucoup d’Omanais n’apprécient pas l’image de leur pays véhiculée par ce roman. Hajer dit que si l’on veut un succès international, il faut donner une image affreuse de votre peuple, de votre économie et de votre religion. Cela vous donne une aura de réaliste sans concession. Décrire le bonheur ne fait pas recette et vous classe parmi les naïfs et les angéliques.