Soirée irlandaise au Vigan

Pour ceux qui se trouveraient dans le Gard demain vendredi 18 janvier, venez donc dans le Château d’Assas, qui abrite la médiathèque du pays viganais. J’y présenterai mon livre sur Travellers irlandais, accompagné d’une joyeuse bande d’effervescents cévenols.

Des artistes exposeront dessins et peintures illustrant mon livre. J’attends avec impatience de les voir, car une bonne part d’entre ces oeuvres d’art me sont inconnues. Une comédienne lira des extraits du récit de voyage. Des musiciens joueront des morceaux de musique traditionnelle irlandaise.

Le « verre de l’amitié », comme ils l’appellent, verra aussi couler du whisky, et une des bibliothécaires fera des Irish coffees. Voilà ce qu’on appelle, pour reprendre un ancien billet, rendre le livre festif.

Rue des voleurs, de Mathias Enard

C’est un des livres de la rentrée littéraire qui m’attiraient le plus. Des destins d’immigrés, de migrants, connectés aux « printemps arabes », et une écriture qui crée un écho avec le grand voyageur arabe Ibn Battuta (à propos de qui j’ai écrit un billet qui explicite le rapport aux femmes africaines).

Deux amis marocains finiront à Barcelone, l’un cherchant sa voie dans l’intégrisme religieux, l’autre dans la culture et l’amour. C’est une bonne idée de roman contemporain, qui mêle très habilement les grands thèmes qui travaillent notre société.

Le roman est bâti sur une toile de fonds qui, d’ailleurs, est aussi très en phase avec la vie contemporaine, et qui est trop souvent occultée : le tourisme de masse. Ici, toute la narration est provoquée par et dans une réalité au prise avec le tourisme. Les deux villes principales du roman, Tanger et Barcelone, sont de fait des monstres de tourisme. On pense à elles à travers des filtres littéraires, festifs, cinématographiques, elles sont toutes deux des clichés. Or, c’est grâce à ce tourisme devenu massif que les héros rencontrent des Espagnoles en visite, c’est grâce au tourisme que les voleurs vivotent en chapardant des porte-feuilles. C’est grâce au tourisme qu’ils peuvent trouver des petits boulots. C’est grâce au tourisme que des islamistes peuvent se retrouver incognito à Barcelone, pour préparer un attentat sous couvert d’être là pour « voir du pays ».

Une fin décevante, que je vais raconter 

Un des deux héros tue son ami pour lui éviter de commettre le pire. Je dévoile donc la fin, mais comme je ne dis pas qui tue qui, ni pour quelle raison, j’ai l’impression de ne pas… dévoiler la fin.

Le geste de tuer son alter ego, qui est si beau et poignant dans Des souris et des hommes de John Steinbeck, semble ici relever d’un procédé romanesque. A le lire, on sent un peu que le romancier prépare le lecteur à cela en rendant, autant que possible, ce geste fou plausible. Alors oui, c’est plausible, mais, je ne sais pas comment le dire autrement, on y croit comme dans une fiction construite. On reste extérieur.

Tout le roman, d’ailleurs, me paraît ressortir à une série de recettes bien maîtrisées. Tout est bien construit, bien crédible et mesuré, l’ensemble est intelligent, mais, au final, un peu emprunté. J’ai l’impression d’être à la place de l’auteur qui gère le bon équilibre entre narration, description, références littéraires (Ibn Battouta !), et réflexion. Tout est bien calibré, et il manque quelque chose.

Des histoires de docteurs

Je reprends une voiture et monte à nouveau sur le causse de Blandas, mais cette fois pour aller chez mon frère JB, près de Pézenas. Il nous invite chez lui pour célébrer noël, et nous traite comme des rois. Nous sommes logés à l’hôtel, près de son cabinet médical, ce qui est d’un luxe invraisemblable pour un sage précaire. J’apprécie à sa juste valeur de pouvoir faire une sieste dans ma chambre, d’y être seul, et d’y avoir une télévision !

Je profite encore de la qualité de médecin de mon frère pour m’immiscer chez un dentiste qui, par faveur pour son collègue, accepte de me prendre le 24 au matin. Son assistance, en prenant mes coordonnées, me racontent des choses horribles sur les arracheurs de dents d’autrefois. Je la supplie d’arrêter ; elle a l’air surprise : « Pourquoi, vous n’êtes pas docteur ? »  J’ai le réflexe de lui répondre non, pas du tout, bien au contraire, puis je me souviens de mon diplôme récent. « Enfin, je suis docteur, mais pas en médecine. Ces blagues de médecins, moi, ne me font pas rire du tout. »

Son mari me charcute une molaire pendant plus d’une heure, une heure pendant laquelle je me pose des questions : à quoi rêvent les dentistes, tout le jour penchés sur des cavités et des caries qu’il faut creuser et explorer ? Rêvent-ils de crevasses, de montagnes, de spéléologies et de crêtes ? Plus tard, mon frère me dira qu’il s’agit-là de questions idiotes. Qu’on pourrait aussi se demander à quoi rêvent les gynécologues. Eh bien, dis-je, peut-être bien de spéléologie aussi…

Peut-être que la spéléologie est le dénominateur commun de l’onirisme doctoral ?

L’assistante du dentiste – son épouse – se tient près de moi et pose ses mains sur mon épaule et mon bras, ce qui me réconforte beaucoup. Je trouve cette attitude très professionnelle de sa part. Ils me donnent rendez-vous pour un autre charcutage début février. Ce sera l’occasion de rendre une nouvelle visite à mon frère.

A partir de ce moment-là, mes journées sont rythmées par les répercussions douloureuses de ce soin dentaire. Car si le dentiste vous guérit, son action  est traumatisante pour l’ensemble de nerfs, de gencives et d’os qui constitue notre système dentaire. Il faut donc plusieurs jours pour que la douleur se résorbe Je dois faire alterner des prises d’Ibuprofène et de Paracétamol, trois fois pour chaque médicament. Cela fait six occasions dans la journée de calmer la douleur. Alors je calcule mes journées par rapport à ces six plages de bien-être, six moments paradisiaques. Une prise au lever et une au coucher, car souffrir à ces deux moments-là est intolérable. Le reste de la journée doit se partager entre les quatre autres ingestions de médicaments, et c’est un savant calcul, un jeu de cache-cache avec son propre corps.

Il faut ruser avec la douleur, et supporter quelques minutes de plus à chaque fois, en se disant que le répit sera peut-être plus long, et qu’il vaut mieux ne pas gâcher ses munitions trop rapidement.

Puis il arrive que la douleur s’apaise et qu’on se sente enfin à peu près, et provisoirement, guéri.

CV France (2)

Suites des aventures professionnelles de mon père, racontées par lui-même. Dans ce cours épisode, les dernières péripéties qui le menèrent vers le métier que je lui ai toujours connu, le ramonage. Incidemment, on y voit le passage d’un statut de salarié insatisfaisant à celui d’artisan à son propre compte.

Pour lire les textes de mon père publiés sur ce blog, cliquer sur la catégorie qui porte son nom, Yves Thouroude.

Pour en terminer avec ces emplois sans intérêt qui ont jalonné ma vie professionnelle entre 1970 et 1980, il me reste à vous présenter mes deux derniers employeurs : Robimatic s.a , société savoyarde fabriquant des robinets et accessoires hydrauliques. Mon passé africain d’hydrologue  favorisa grandement mon embauche bien que pratiquer des mesures de débit sur les rivières boueuses d’Afrique n’ait strictement rien à voir avec le fait de vendre des robinets aux artisans ardéchois. Ce que je retiendrai de mon bref passage dans cette société , c ‘ est qu’il n’aura rien changé au fait  qu’on entend toujours parler de robinets qui fuient !

Gamlen-Naintré s.a, entreprise normande basée à Vernon, devint mon 6ème et dernier employeur. Le fondateur de cette entreprise, devenue internationale, avait, parait-il, commencé son activité dans le garage de son petit pavillon. Il était féru de mécanique et fabriquait des détergents d’une façon trés artisanale . De ce fait , il lui arrivait d ‘ avoir du mal à se laver les mains , ce que lui reprochait son épouse ! Les différents savons qu’il essayait ne lui convenant pas , il décida d’axer ses recherches et ses mélanges dans cette direction . Aprés moult essais , il pensa avoir trouvé la formule idéale et testa son savon auprés des garagistes . Il rencontra vite un franc succés, car, en plus de son efficacité, ce savon s’ utilisait sans rinçage. Quelques années plus tard , je fus embauché pour développer les ventes auprés des artisans, des entreprises de nettoyage, des services entretien des usines, etc.
Ayant peu de concurrence dans ce domaine, les affaires marchaient bien, mais surtout je découvrais une nouvelle clientéle qui me plaisait beaucoup. Je me sentais très à l’aise au milieu de ces travailleurs manuels qui semblaient  « m’avoir à la bonne » ! J’aimais leur simplicité, l’authenticité du contact, leur langage souvent fleuri et parfois ésotérique… ainsi qu’une certaine forme d’humour et de gaiété dans l’accomplissement de la tâche .
Je sentais que c’était dans ce milieu que je pouvais m’ épanouir. Mais comment faire lorsqu’on n’est pas trés habile de ses dix doigts ?
La réponse me fut apportée le jour où l’un des employés d’une entreprise de ramonage me confia qu’il souhaitait depuis longtemps se mettre à son compte. Il connaissait parfaitement le travail, mais, ayant eu un parcours scolaire cahotique, il avait horreur des  « paperasses » et savait pertinemment qu’il ne suffisait pas dêtre un bon ouvrier pour créer et réussir une entreprise. Il avait une grande confiance à mon égard et c’était bien réciproque . Il me proposa une association à 50-50 , lui s’occupant du côté technique que j’apprendrais à son contact , et moi , du domaine administratif et commercial , domaine  dans lequel j’avais quelque compétence.
Et c ‘est ainsi que vit le jour en février 1978 l’entreprise Thouroude-Ferrandiz, inscrite à la chambre des métiers sous la rubrique
                                                                RAMONAGE FUMISTERIE
Oui , vous avez bien lu : Fumisterie !!!
Décidément, ma nouvelle vie professionnelle se  présentait sous les meilleures auspices.

Adieu l’Irlande, adieu 2012

Ce n’est pas n’importe quel jour, celui où j’ai appris la réponse négative à ma candidature en Irlande. Le 21 décembre, outre les bêtises sur la fin du monde, c’est surtout le grand moment du solstice d’hiver, le jour le plus court de l’année, la fin réelle de l’année en cours.

C’est à ce moment symbolique que j’ai reçu le mail annonçant la mauvaise nouvelle ; ils avaient quelqu’un de meilleur pour le poste. Après tout ce que j’ai donné à l’Irlande, l’Irlande décide de me touner le dos. Après tout ce qu’elle m’a apporté, elle a décidé d’arrêter de porter à bout de bras cette sagesse précaire à bout de souffle. C’est la fin, entre elle et moi, le signe que ma vie se fera ailleurs, en Amérique peut-être.

Ce rejet de ma candidature signe aussi la véritable fin de 2012. Car ce fut pour moi une année très faste où tout me souriait : la sagesse précaire a été sur la crête tout le long du chemin, tous les feux étaient au vert. Cette année qui m’a vu devenir quarantenaire, a été l’une des plus belles de ma vie.

J’y ai gagné le dénouement heureux de ma thèse de doctorat, la publication de deux livres, la promesse de deux livres à venir, l’amour de la plus belle femme du monde, mes premières émissions de radio, un début de vie réussie dans la montagne, la construction d’une maison en pierre, des retrouvailles fraternelles, une solitude joyeuse et un célibat glorieux. Pas si mal pour quelques centaines de jours!

Tout cela s’est donc arrêté net vendredi dernier.  De là à dire que l’année suivante  sera funeste, je ne peux pas le prédire.

Commençons pas hiberner pendant ces fêtes de fin d’année, que je souhaite heureuses et paisibles à toutes les lectrices et tous les lecteurs fidèles de La Précarité du sage.

 

Entretien d’embauche

J’étais en visite chez un ami hier, le jour où mon entretien d’embauche était prévu.

Comme les employeurs sont en Irlande, l’entretien s’est fait au téléphone. Cela tombait mal, je ne suis pas bon au téléphone. Je me suis malgré tout installé dans le bureau de mon ami, pour que le calme et les livres qui l’habitent m’inspirent une certaine sagesse, et j’ai fait ce que j’ai pu.

Les trois professeurs et conservateurs qui composaient le panel étaient parfaitement aimables et respectueux, ils ne posaient pas de questions pièges, et pourtant j’avais l’impression d’être à côté de la plaque tout le long de la discussion. C’est pendant cet entretien que je me suis rendu compte que je n’avais en fait aucune idée précise de ce en quoi le job consistait. Je n’avais pas mesuré l’obscurité dans laquelle je me trouvais.

Quand on m’a demandé de parler de l’aspect bibliothécaire de l’emploi, j’ai brodé autour de mon amour pour la National Library d’Irlande. C’est un lieu magique pour moi, j’y passais des jours, quand j’étais novice à Dublin, en 1998 ou 1999. J’y lisais des trucs sur Beckett, j’y écrivais des lettres à ma correspondante australienne rencontrée à Sligo. J’y communiquais avec James Joyce qui y a mis en scène une scène de Ulysses. Voilà qui a dû leur faire une belle jambe, à mes employeurs irlandais.

Je suis sorti de l’entretien passablement déprimé, mais dans le même temps, je ne suis pas sûr d’être capable d’une meilleure performance que celle-là au téléphone, en langue anglaise. J’ai fait passer une sorte d’enthousiasme, un enthousiasme d’amateur, et c’est là toute ma force. Au fond, pourquoi emploie-t-on un sage précaire ? Certes pas pour une adéquation parfaite de l’impétrant avec l’administration et l’université, mais plutôt pour la créativité présumée d’un enthousiaste généraliste.

Si j’échoue, et il n’y aurait rien d’injuste à cela, je n’aurai rien de fondamental à me reprocher, et c’est le principal. Si c’est un succès, par contre, j’irai vivre quelques mois à Galway, dans l’ouest de l’Irlande, et quelques mois à Dublin, à l’est. C’en serait fini des vacances cévenoles.

Réponse en fin de semaine.

Journées de décembre

J’ai mis des bougies un peu partout dans le mazet, pour créer des points de vues variés. Quand la nuit tombe, et elle tombe vite, les lumières fragiles recréent l’espace intérieur. Les lueurs vibrantes sculptent de nouvelles galeries ; non loin d’ici se trouvent les fameuses « Grottes des Demoiselles ». Mon mazet de célibataire est à sa manière aussi une grotte.

Je ne sais plus pourquoi j’ai emprunté les Mémoires de Casanova. Certes pas pour ses fresques libertines, quoique. Peut-être qu’à un moment, je me suis demandé comment écrire les rencontres galantes. Ah oui, c’est bien ça! Je suis en train de réfléchir à une scène sentimentale et charnelle qui m’est arrivée dans un voyage, et j’ai dû penser que Casanova m’aiderait, et c’est là que je me suis trompé.

Difficile de photographier ce mazet. Soit la lumière est trop faible, soit elle est trop contrastée, on se retrouve avec des photos trop froides ou trop sombres de la réalité.

Quand le soleil entre par la fenêtre du mazet, le sage précaire peut lézarder sur le lit et se faire chauffer par la lumière. Pas très longtemps, car il faut profiter du jour pour faire les tâches nécessaires avant la nuit. J’alimente le feu toute la journée, et le mazet devient une demeure chaleureuse. Mes journées son remplies de gestes simples et essentiels, dénués de toute spiritualité.

Pour le dîner, un magret de canard que je fais griller sur une lauze, à la terrasse du haut, au soleil, près du mur aveugle du mazet. Quand j’ai fini de manger, vers 17h30, le soleil est couché et il est l’heure pour moi de faire ma toilette et de me préparer à la nuit.

Tout devient rituel, tout devient précieux et beau.

Loyer de Dublin

J’ai été pré-sélectionné pour le boulot de chercheur à Dublin et Galway auquel je postulais. Dans quelques jours, un entretien téléphonique aura lieu avec un comité sourcilleux pour décider si je suis l’homme de la situation. J’aurais préféré qu’ils me convoquent en personne, j’aurais pu essayer de les éblouir avec un costume des grands jours, une chemise rouge coquelicot et une cravate flamboyante.

La cravate, instrument essentiel de la sagesse précaire dans sa dimension mercatique. La cravate, pivot conceptuel pour tous ceux qui mettent le paraître devant l’être. Le sage précaire privilégiera toujours le paraître, d’où un usage immodéré de cravates, de colifichets, de chapeaux et de plumes, de roulements d’yeux, de gestes hypnotisants, de roucoulements vocaux, de poses.

Au téléphone, malheureusement, le sage précaire perd 70% de ses moyens. Et comme en plus l’entretien se fera en anglais, la perte est dramatique. Mon anglais étant fragile, fleuri mais baroque, technique mais relâché, il était de toute première importance que je pusse palier mes lacunes linguistiques par une présence physique colorée qui fasse diversion.

A tout hasard, j’ai regardé les loyers qui se pratiquent à Dublin, au cas où les membres du jury me choisiraient quand même (mon espoir est basé sur le fait que mon profil est très adapté à ce poste) : les loyers sont extravagants. On ne se loge pas dans la capitale irlandaise à moins de 600 euros par mois.

J’en suis à me demander si je ne vais pas rejoindre mes amis les Tinkers, et si je ne vais pas louer une caravane dans un campement illégal. Autre piste à explorer : le squat. L’Irlande est connue pour être remplie d’ « immeubles fantômes », j’imagine que de nombreux marginaux les investissent pacifiquement.

Mon rêve : vivre en caravane, avec une famille Tinker, au bord de la Liffey, dans un parc privé magnifique réquisitionné par des squatters créatifs qui construiraient des saunas sauvages et des bains chauds pour se baigner sous les étoiles.

Le mont Aigoual

Depuis que le mont Aigoual est sous la neige, je le vois mieux. Je le distingue par rapport à toutes les autres montagnes. Jusqu’à présent, j’avoue à ma honte que je le confondais un peu. Depuis le terrain, mes yeux se projetaient dans la vallée et étaient arrêtés par un mur de montagnes, tout là-bas au loin.

Aujourd’hui, grâce à la neige, je restaure des hiérarchies. Le mont enneigé est évidemment bien plus élevé que les autres, il est donc bien plus loin que le col de la Luzette et tous les autres qui composent mon paysage familier. Ce n’est donc pas un mur qui se dresse devant mes yeux, mais un massif complexe, échelonné et varié.

Je suis heureux d’avoir le mont Aigoual si distinct devant moi. C’est un véritable privilège de bénéficier d’une vue sur une montagne aussi légendaire. Les grands écrivains cévenols en parlent avec un respect magique : Chamson en fait le centre de gravité de son univers romanesque et Jean Carrière raconte que c’est sa vision, un jour qu’il se promenait avec son père, qui a été la cause, ou le déclencheur, de son obsession d’écrire.

L’historien des Cévennes, Patrick Cabanel, désigne le mont Aigoual comme un des « seigneurs de la méditerranée », aux côtés des Ventou, Canigou, Sierra Nevada.

Le mont Aigoual donne son eau à toute la région, et devient sec comme un coeur de pierre après l’hiver. Il est, avec le mont Lozère, l’une des deux têtes de ce que l’on nomme, confusément, Cévennes.

Habiter dans cette région avec cette vue, cela équivaut à habiter un appartement de Paris donnant sur la tour Eiffel, New York sur l’Empire State building, Lyon sur la basilique de Fourvière, ou Saint-Etienne sur l’usine de Manufrance.

Nuit au mazet

J’habite enfin le mazet. C’est une grande joie pour moi car j’en rêvais depuis longtemps. Six mois que je contemple ce chantier en construction, et maintenant que les nuits sont bien froides, je m’y love et m’y réchauffe.

A mon retour de Paris, début décembre, nous avons bien nettoyé l’intérieur et l’extérieur, avons placé le vieux poêle et rangé le bois à ma manière – c’est-à-dire de manière un peu bordélique.

J’y ai installé un sommier près de la fenêtre, un matelas et quelques couvertures en laine. Ce lit a une particularité, presque volontaire : il est un peu penché, de sorte que les pieds soient plus élevés que la tête, ou inversement, que la tête soit plus haute. Comme je suis un fervent croyant dans les trucs asiatiques qui veulent que le sang circule bien quand on fait le poirier, je m’endors ainsi, non pas en position du poirier, mais légèrement incliné. Dans la nuit, j’aime bien changer de position et laisser le sang refluer de l’autre côté.

Nuit au mazet ! J’ai recouvert les murs de couvertures, à la fois pour l’isolation et pour mettre des couleurs, de la laine, de la chaleur visuelle. J’ai enfin posé des tapis au sol. C’est superbe et il fait bon.

Dehors les nuits sont glaciales. Tout gèle, même le gaz de la cabane. Le matin, impossible de faire chauffer l’eau sur la cuisinière, alors je fais mon café à l’aide de mon bon vieux poêle. Mes feux durent donc des journées entières.

Le soir, dans mon lit, je contemple le mazet éclairé par des bougies posées sur un vieux chandelier, bonheur de gosse. Il fait doux, le feu ronronne, je goberge.

Les bougies éclairent d’une lumière tremblante comme mon âme, le feu crépite lui aussi comme mon âme, et je contemple avec satisfaction le jeu des couleurs des couvertures. La guitare prend son éternelle place dans les intérieurs que j’investis.

J’aimerais lire, ne serait-ce que pour frimer, pour le dire à mon lectorat, mais je suis trop heureux pour cela, incapable de me projeter dans un temps et un espace différents de ceux où je baigne.