Traits chinois/Lignes francophones, le livre

Le livre que nous venons de faire paraître peut être perçu comme une émanation de ce blog et des blogs qui lui ont été liés dans les années 2000, surtout les blogs  en lien avec la Chine. Mais cela se présente malgré tout comme une étude universitaire collective, publiée aux Presses de l’université de Montréal, rassemblant les meilleurs spécialistes de la littérature chinoise diasporique.

Traits chinois /Lignes francophones consiste, en effet, en une exploration de la francophonie chinoise, c’est-à-dire une suite de chapitre concernant les écrivains et artistes chinois qui utilisent le français.

On y trouve des chercheurs incontournables et extrêmement stimulants, tels que Zhang Yinde, qui est professeur à la Sorbonne, et qui est le plus grand chercheur dans ce domaine. Mais l’originalité du livre vient aussi de ses contributions issues de la blogosphère, et non seulement du monde universitaire. Moi-même, j’ai modestement travaillé sur l’oeuvre de Gao Xingjian, de manière plus universitaire que dans mes billets de blog. Mon ami Ben (Benoît Carrot), qui a beaucoup commenté sur ce blog (ainsi que sur divers blogs « chinois »), et qui a écrit des blogs africains, a produit un beau chapitre sur les Chinois en Afrique francophone.

Enfin, Neige, la fameuse blogueuse de Nankin, n’a pas été oubliée puisqu’une sélection de ses billets d’étudiante est publiée en clôture d’ouvrage.

En définitive, plus qu’une question de support médiatique, ce qui compte pour moi le plus, c’est l’amitié qui unit la plupart des contributeurs de cet ouvrage. Même le deuxième nom apparaissant sur la couverture, à côté du mien, est celui d’une femme que j’aime fréquenter depuis plus de dix ans, dans les pubs et les universités d’Irlande.

Comme le dit la présentation de l’éditeur, « Ce livre est aussi une histoire d’amitiés entre quelques personnes – intellectuels, universitaires ou artistes – qui se connaissent depuis des années, et partagent leur passion pour la Chine en vivant sur différents continents. » Tout est presque dit.

Un chaton sur le terrain

Un soir que j’étais sur le terrain avec des amis, Cécilia me hèle depuis la route. Je descends. Des vacancières me tendent une petite chatte qui, dans la nuit tombante, me paraît sale et possiblement galeuse. L’animal a suivi cette famille toute la journée et ne peut rester avec elle au gîte.

La petite fille de la famille a beaucoup pleuré : elle craint qu’on abandonne encore ce petit chat qu’elle a adopté toute la journée: « Tu vois, lui dit sa mère en me montrant du doigt, on a trouvé sa maman! »

Une autre dame me glisse tout bas que le chat a fait ses besoins et qu’il a « le derrière tout crotté ». Charmant. Je monte l’animal sur la terrasse où mes amis finissent le dîner, et dès qu’ils le voient, ils tombent directement amoureux du chaton.

Les jours suivants, je remarque qu’il est très propre et très beau.

Je joue le gros dur, je feins l’indifférence, et jette le bel animal à trois mètres lorsqu’il ose monter sur la table. Mes amis poussent des cris d’effroi et me traitent de bourreau.

Je proteste qu’un animal sur le terrain ne peut avoir sa place que s’il s’avère utile pour le sage précaire. Des poules, par exemple, seraient bienvenues, mais ce n’est pas un chat qui va me faire changer d’habitude. Devant mes défenseurs du droit des animaux, réunis en conclaves et me faisant les gros yeux, je maintiens que le chat devra apprendre à chasser s’il veut survivre au terrain.

Un peu famélique, le chaton prend vite ses marques et mange de bel appétit. Il se frotte à chacun, dispense avec prodigalité sa tendresse et son espièglerie.

Dès que mes amis quittent le terrain, mon coeur fond et je m’occupe de ce petit minou comme une midinette.

La bête sait comment s’y prendre pour vous désarmer. Il vient sur vous quand vous faites la sieste et pousse son museau contre votre bouche, il ronronne dans votre cou.

Très vite, il a conquis l’ensemble du terrain et est devenu le véritable maître des lieux. Nous nous entendons bien, nous sommes très indépendants l’un de l’autre, mais mon coeur craque quand je l’entends miauler pour attirer mon attention.

J’en ai honte mais c’est ainsi : il peut tout se permettre. Il n’hésite même plus à me marcher dessus et à me coller son trou du cul au nez.

Viens chez moi, j’habite chez mon frangin

Sur le terrain de mon frère, dans les Cévennes, des amis et de la famille ont pu me rendre visite et passer quelques jours au vert.

Deux amis, qui ne se connaissaient pas, ont pu faire connaissance sur mes espaces. Il s’agit de deux contributeurs d’un ouvrage collectif que j’ai dirigé et qui a paru à Montréal il y a peu : Traits chinois/Lignes francophones. Cécilia y a écrit un chapitre sur un tableau de Zhang Su Hong, et Benoît un chapitre sur le Chinois en Afrique francophone. Moi-même, j’y ai modestement écrit sur l’oeuvre de Gao Xingjian, et les habitués de mes blogs y reverront avec plaisir des textes issus des blogs de Neige.

Après nous être baignés dans l’Hérault, et après de longues randonnées autour du Mont Aigoual, mes amis et moi faisions des lectures du livre, et en devisions à l’ombre, dans la décontraction des muscles des cuisses.

A Belfast, on brûle de nouveaux drapeaux

Cette année, les protestants loyalistes ne se sont pas limités à brûler des drapeaux irlandais. Ils se sont ouverts à la haine anti-catholique internationale.

Photo BBC

On se souvient d’un billet écrit il y a trois ans, dans lequel des amis et moi-même étions déjà choqués de ce que nous percevions comme des actes de guerre contre l’Irlande. Tous les ans, juste avant le 12 juillet, les loyalistes érigent des bûchers et y brûlent des symboles de l’Irlande, drapeaux, logos politiques, portraits de leaders républicains et nationalistes.

Cette année, en 2012, les militants loyalistes les plus radicaux ont ajouté au symbole de la république honnie un drapeau étranger : celui de la Pologne. Le site de la BBC révèle cet acte de racisme pas aussi isolé que l’on pourrait imaginer.

Les Polonais sont aujourd’hui la première minorité sur l’île d’Irlande, ils sont même plus nombreux que les ressortissants d’Angleterre ou d’Ecosse. En règle générale, cette immigration se passe bien, les Polonais étant appréciés pour leur sérieux au travail et leur apparence d’Européens impeccablement nordiques.

Malgré tout, dans les étages les plus bas de la société, la tension augmente. On a vu des actes de violence contre des Polonais, des agressions, des familles délogées de leur maison, une bombe posée dans une maison, des graffitis invitant explicitement les Slaves à rentrer chez eux, etc.

La présence de drapeaux polonais à côté de drapeaux irlandais, au sommet des bûchers protestants à Belfast, fait monter d’un cran cette tension communautaire. Cela souligne l’identité religieuse des Polonais : ils sont catholiques romains.

Cette dimension n’apparaît pas forcément dans la presse britannique, mais je la trouve difficile à cacher. Si les Polonais sont visés plus qu’une autre minorité, c’est aussi, à mon avis, parce que leur seule présence renforce la proportion de papistes dans la population nord-irlandaise.

 

Signer et dédicacer ses livres

Photos Alex Serrano

 

Ma dernière balade à Belfast

Sorti de ma torpeur blanche (voir billet précédent), j’empoignais ma bicyclette pour aller me promener le long du fleuve Lagan, dans la réserve naturelle qui s’étend sur vingt kilomètre au sortir de Belfast.

Ma dernière balade en Irlande du nord s’est avérée féérique, peut-être à cause de mon état de conscience altéré par deux semaines de régression ; peut-être à cause de ces fées qui m’attendent souvent au tournant.

Pour la première fois, je quitte provisoirement le chemin pour aller voir de l’autre côté de la rivière et emprunte de non-chemins qui m’amènent à de fausses clairières, et des axes de circulation qui risquent à chaque instant de stopper net.

Prêt de souches bien sèches je m’arrête et prend des photos. Une joggeuse toute crottée arrive de nulle part et me taille une bavette. Ravie du beau temps de cette journée, éclaircie dans un été pourri, elle s’empare de mon appareil et me prend en photo : elle prétend que l’endroit est magique.

Après une heure ou deux de vélo, j’ai perdu mon chemin.

J’arrive à un arbre gigantesque à l’ombre vaste. La forme qu’il prend est une sorte de portail ouvert sur un autre monde où le soleil est aveuglant.

Je m’y engage avec lenteur, attiré par une atmosphère qui m’enchante et qui m’effraie un peu.

Juste derrière l’arbre, une nouvelle souche. Des canettes de bières éparpillées indiquent que des bandes de jeunes ont élu ce lieu pour leurs fêtes lugubres.

Sur le tronc, une tribu a gravé des choses inquiétantes. Des phrases obscures et des symboles cabalistiques.

Je m’éloigne, emprunte des ponts et passe dans des sous-bois. Mon vélo me pousse vers un vieux bâtiment et un parking, point de ralliement de promeneurs. Il s’agit d’un parc que je n’avais vu, moi qui me flattais d’avoir quadrillé cette ville dans sa totalité.

A croire que tout cela n’était qu’un rêve, ou que l’on avait installé un nouveau parc dans la nuit!

Je cueille des fleurs des champs pour l’appartement des amis qui m’hébergent.

Tous les (rares) promeneurs tiennent plusieurs chiens en laisse. Il doit y avoir un lien entre ce parc et l’élevage de chiens. Une femme s’arrête près de moi et me demande si elle peut m’aider. M’aider ?

Ses chiens à elle ne sont pas en laisse. Elle leur donne des ordres à voix basse. Elle me dit que l’un d’eux essaie de me faire peur, mais je suis tellement déphasé que je n’ai même pas remarqué son clébard. Elle me conseille de repartir d’ici, de reprendre la route, là-bas, qui me ramènera à Belfast. Son accent n’est pas irlandais, je la crois américaine.

Je reprends ma route sans écouter son conseil. Une intuition m’invite à descendre par un sentier, car je pense pouvoir retrouver la Lagan river.

Il fait encore beau et je n’ai pas encore faim. Je ne peux être loin de Belfast.

Je crois voir des ouvertures, des sentiers, des anciennes allées peut-être… qui ne mènent nulle part.

Belfast doit être à 5km plus au nord-ouest. A vue de nez, et à vol d’oiseau, je devrais y être dans une heure.

Dans un sous-bois, je croise à nouveau mon Américaine avec ses chiens de chasse sans laisse. Elle ne me dit pas un mot et rassemble ses chiens autour d’elle. J’aimerais lui demander où est la sortie de ce parc, mais elle tourne la tête et je n’ose pas ouvrir la bouche. Je disparais.

Les arbres sont trop beaux, trop variés et trop hauts pour être là par hasard. Cette forêt où je cherche mon chemin devait être autrefois un domaine privé. Le parc d’un château peut-être.

Je suis littéralement sous le charme de cette végétation luxuriante. C’est d’une beauté presque accablante, une beauté qui vous comprime le coeur.

 

Cela fait une heure que je tourne en rond, et que je ne croise plus aucun promeneur. Cela fait une heure que j’entends couler une rivière mais que je ne la vois pas. Je passe d’une rive à l’autre, sans jamais la voir.

Je prends des dizaines de photos tellement les arbres me fascinent.

Non seulement je suis perdu, mais je repasse constamment devant les mêmes arbres et les mêmes clairières. La joggeuse qui m’a pris en photo tout à l’heure avait raison, ce doit être un endroit enchanté.

Un auteur de Belfast pourrait être invoqué : C.S. Lewis (1898-1963). Ses récits fantastiques pourraient m’avoir influencé, mais c’est peu probable car je n’ai pas lu une ligne de l’auteur de Narnia.

Mon impression est plutôt d’évoluer dans un conte du type Alice au pays des merveilles, ou dans un roman d’André Dhôtel. Ou encore dans un conte de Buzzati. Bref.

Je ne sais plus comment j’ai fait, mais je me souviens que mes pensées commencèrent à être apaisées et joyeuses. Je me mis à longer une rivière qui s’avéra être la Lagan, et au bout d’un quart d’heure, retrouvais la réserve des Lagan Meadows, d’où je pus rentrer chez moi.

 

We are exceptional!

C’est le slogan de l’université Queen’s, où j’ai passé les quatre dernières années.

Entre nous, les thésards et les maîtres de conférence, quand nous buvons des pintes, nous nous posons des questions. Pourquoi un tel slogan, « Nous sommes exceptionnels » ? Pourquoi tant d’arrogance ? D’où vient cette étrange mégalomanie ? Une si petite province, quelle folie des grandeurs ! Une ville dont le centre est toujours calme et assoupi, pourquoi une telle excitation ?

Car il faut dire les choses sans fard : Queen’s est une fac très agréable, que je recommande à tout le monde ; les conditions de travail y sont incomparables avec les universités françaises, mais on chercherait en vain le caractère « exceptional« .

Plus généralement, on peut s’étonner que des professionnels de la communication puissent s’accorder sur un truc pareil : « We are exceptional« , qui se décline sur tous les murs et tous les documents issus de ce temple des diplômes. Il doit y avoir une raison. Qui visent-ils ? Quel effet cherchent-ils ? C’est peut-être en listant les cibles que l’on peut trouver des réponses à ces questions :

Ils visent des étudiants étrangers (car ces derniers paient des frais d’inscription très élevés, donc remplissent les caisses) ; auquel cas ils espèrent peut-être que les Indiens et les Chinois prendront ce slogan au pied de la lettre et seront prêts à dépenser des millions pour venir.

Ils visent les entreprises locales et nationales en vue d’investissements massifs : cette affirmation est donc une sorte de promesse de visibilité. C’est aussi une façon de dire au monde marchand que l’on n’est pas une bande d’intellectuels torturés et/ou progressistes, mais que l’on est jeunes, positifs, capables de folies et de démesure : pour pouvoir dire « je suis exceptionnel », il faut déjà en avoir dans le pantalon. Et donc être, bon an mal an, bankable.

Ils visent la population nord-irlandaise dans son ensemble : c’est peut-être une façon de communier avec la société dans le chauvinisme provincial. Nous sommes exceptionnels, c’est-à-dire nous nous sommes sortis de grands périls, nous avons « surmonté nos différences » et nos oppositions, nous avons réussi à rester nous-mêmes en « restaurant la paix » (le fameux peace process), et c’est un accomplissement exceptionnel. C’est en effet le type de discours qui est constamment servi dans les médias, donc le slogan peut être efficace pour incarner l’Irlande du nord en tant qu’institution.

Ils visent les entreprises étrangères ; dans ce cas, cette exclamation a pour but d’exprimer la « confiance en soi » qui est si importante dans la culture américaine. Etre confiant, au risque de passer pour arrogant parfois, est le signe d’une bonne santé, d’une capacité à agir, d’un professionalisme de bon aloi.

Voilà les quelques hypothèses qui nous sont venues, l’autre soir, dans un pub de Stranmillis. Mais aucune ne nous a paru satisfaisante. Nous avions beau trouver de nouvelles explications, nous restions toujours sur le seuil et, nos pintes vidées et roulant des cigarettes dehors, nous avions toujours le sentiment de ne pas comprendre la raison qui poussait une université à oser une telle communication.

Journées blanches à Belfast

Mes journées sont blanches et lisses. Rien ne se passe dans la vie du sage précaire, qui n’a jamais été aussi oisif.

Captif, tardif et dubitatif, j’attends que les semaines en finissent jusqu’au jour où je prendrai l’avion pour la France.

On me demande ce que je lis ? Rien. Ce que je fais ? Rien. Si j’écoute de la musique ? Plutôt crever la bouche ouverte. Même la discographie complète du chef d’orchestre William Steinberg (1899-1978), que j’ai gravée sur mon ordinateur portable, je ne l’écoute presque pas.

Ces jours de battement constituent la période que j’avais planifiée comme succédant à ma soutenance de thèse. Au Royaume-Uni, il est fréquent que les thèse soient acceptées par le jury après une série de corrections à apporter au manuscrit. J’étais prévenu : quelques jours ou quelques semaines de travail seraient nécessaires avant que je sois de nouveau libre de mes mouvements. Au pire, la hiérarchie pouvait me demander de me remettre à l’ouvrage une année entière. J’avais donc prévu de rester quelques semaines à Belfast, et n’avais pas réservé de billet retour.

Le hasard a voulu que ma thèse a été acceptée telle quelle, sans autres corrections à apporter que trois fautes d’orthographes, (corrigées avant même la soutenance car mon père les avait déjà repérées lorsqu’il avait feuilleté la chose.)

J’avoue que j’ai été pris au dépourvu. Incrédule, j’attendais un courrier qui devait m’annoncer officiellement la décision de la hiérarchie, et m’enquérir de relier deux exemplaires de ma thèse, selon le protocole de l’université, de faire signer des formulaires et de remettre une dernière fois tous ces documents à l’administration.

Ce courrier, je l’ai reçu hier, c’est-à-dire deux semaines après ma soutenance.  J’ai donc passé deux semaines vides. Les amis qui m’hébergent étant au Portugal, je me suis retrouvé seul dans un appartement confortable, à attendre sans but et sans activité.

C’était délicieux. J’ai beaucoup dormi, beaucoup regardé la télévision. Je me suis beaucoup prélassé, et ai repris du poids en mangeant les saloperies que mon pays d’adoption aime produire. Mon corps s’est tellement relâché que des boutons ont poussé sur ma peau, comme des champignons sur un sol ombragé.

Mon esprit s’est lui aussi beaucoup relâché mais je préfère oublier ce qu’il a bien voulu produire de son côté : l’équivalent mental des boutons de fièvre ne doit pas être publié sur la toile, ni nulle part ailleurs.

Ce jour où je reprends vie, en écrivant sur ce blog, est le jour de célébration des Orangistes. Les protestants « unionistes » organisent leurs défilés au doux son de leur musique militaire. Cette année comme les autres années, les catholiques se terrent chez eux et partent à la cambrousse. Les minorités visibles se cachent. Une amie coréenne est même partie en Ecosse exprès, et les autres Asiatiques que je connais ont suffisamment souffert d’actes racistes durant ce festival pour se méfier.

Mais cette année, je ne me suis pas intéressé à tout cela. De ma chambre, je n’ai entendu aucune flûte, aucun tambour, aucun claquement de bannière. Je n’ai pris aucune photo de bûchers anti-irlandais, ceux qui brûlent des drapeaux tricolores dans des flambées alcoolisées.

Quel contraste avec ce même blog en juillet 2009, en juillet 2010 et en juillet 2011!

Les Wwoofers de Tullyquilly

Bloqué quelques jours ou quelques semaines en Irlande du nord, je profite de cette plage d’oisiveté pour retourner à Tullyquilly, le cottage de mon ami D.

Depuis quelques années, il fait appel à des volontaires qui travaillent bénévolement en échange du lit et du couvert. Ce système s’appelle le « Wwoofing ». Les wwoofers sont généralement jeunes, issus de nombreux pays, et peuvent être de bons fermiers sans être des foudres de guerre.

Mon ami, lui, a la particularité de n’accueillir que des wwoofers de sexe féminin, et si possible de belles plantes. Il se plaint d’elles mais il aime s’entourer de ces jeunes gens. Il dit qu’elles ne pensent qu’à manger, se balader et surfer sur la toile, qu’elles ne prennent pas d’initiative. Mais il persévère, car peut-être espère-t-il tomber sur la fermière idéale qui restera dans son cottage.

En attendant, il enrage tranquillement.

Certaines Américaines ne voulaient rien faire d’autre que peindre des signes, sur de vieilles tuiles d’ardoise plates. Elles étaient de vraies truies qui ne se lavaient pas et ne ramassaient rien derrière elles.

Son cottage est ainsi plein de vie, et lui se confectionne un rôle de patriarche sympa et cyclothymique. Il leur fait à manger et s’occupe de ses volontaires comme ses propres gamins. J’ai fait des courses en sa compagnie : il remplit des caddies énormes en aimant les faire passer pour des morfales. Il les gâte.

Jusqu’à l’arrivée de deux anges germaniques. Originaires de la région d’Hambourg, ces deux blondes de 18 ans viennent découvrir le monde dans la propriété de mon ami américain. Elles ne savent pas encore faire grand chose mais le patriarche les adore. Il est touché par leur propreté, par leurs attentions, et par le fait que, le soir venu, elles « chantent pour lui ».

En réalité, elles ne chantent pas pour lui, elles chantent pour elles-mêmes, pour maîtriser l’espace autour d’elles par leur voix. Elles font tourner leur répertoire de cinq ou six chansons dans des mini-concerts où tous les visiteurs se blotissent, un verre à la main. Les auditeurs planent au-dessus de la journée passée, portés par les chants cristallins des ces grands enfants à peine sortis de l’enfance.

Bizarrement, elles ne chantent jamais en allemand. Elles se limitent aussi à des chansons très récentes que personne ne connaît, des trucs du top 50 d’aujourd’hui. Mon ami se dit qu’elles pourraient s’ouvrir un peu aux années 60 ou 70, que l’on puisse chanter avec elles.

Moi, au contraire, je leur conseille de se tourner vers le grand répertoire allemand. Quitte à nous enchanter de leurs voix angéliques, autant qu’elles adaptent à la guitare les Lieder de Schubert. Winterreise chanté par un duo de femmes, alors que l’on ne le goûte qu’avec des barytons un peu trop suaves, je dis que ce pourrait constituer un résultat probant du système « Wwoofing ».

Des cérémonies de l’université

Non je n’irai pas, vous dis-je! C’est contre mes principes.

J’ai beau m’expliquer, cela ne passe pas, je suis compris de travers.

Chaque année, les étudiants qui viennent de finir leur cycle d’étude se pressent aux cérémonies dites de « Graduation ». C’est l’occasion de revêtir une robe, ou une cape, codifiée en fonction du grade qui est le vôtre.

C’est une célébration bon enfant, où chacun se réjouit d’avoir terminé, et c’est l’occasion pour la famille de se réunir et de se photographier dans la grande université de la ville ou de la province.

Mais je ne peux pas me résoudre à participer à ce type de défilé. Pour la sagesse précaire, l’éducation doit être un projet collectif et universel, non un privilège. Et tous ces jeunes gens en costume de lauréat, ils ne célèbrent aucunement la connaissance, ni encore moins une découverte qu’ils auraient faite, ou une œuvre qu’ils auraient produite. Ils célèbrent leur accession à un statut social envié.

Or l’université ne devrait pas être un lieu de compétition, mais un lieu de savoir. Dit comme cela, c’est quand même très banal.

Quand je vois la bonne société se réunir ici, sur le campus, pour se congratuler, je ne peux m’empêcher de penser que c’est la classe dirigeante qui vient parader pour bien montrer à la ville que la relève est assurée ; qu’une minorité d’individus a bien reçu, des mains de l’université, le droit de diriger les affaires de la collectivité.

Ce faisant, l’université perd sa vocation intellectuelle et culturelle pour vendre son âme aux plus offrants, c’est-à-dire aux classes sociales dirigeantes et aux entreprises capables de la sponsoriser.

Mais j’ai assez parlé de cela, dans un billet vieux de deux ans déjà.

Quand j’explique cela à mes amis, ils se moquent gentiment de moi, persuadés que je fais le grincheux. Peut-être pensent-ils aussi que je suis pingre, car cette cérémonie coûte 80 euros aux étudiants. Comme je veux seulement qu’on m’envoie mon diplôme chez moi, je ne débourserai « que » 15 euros.

Cependant, assistant ces jours-ci à de telles cérémonies pour accompagner des amis, je me suis mieux aperçu de la dimension émotive et sentimentale de la chose. Deux jeunes femmes, docteures en physique, m’ont appris à respecter ces poses et cette pompe.

L’une est originaire du Bangladesh. Elle s’est habillée en sari orangé, et les voiles de sa tenue traditionnelle se mêlaient à celles de la robe de lauréate occidentale.

Dans la roseraie du jardin botanique de Belfast, jouxtant l’université, elle resplendissait de couleurs. Au fond, ces couleurs abolissaient la distinction sociale, je ne saurais trop expliquer comment.

L’autre est une Macédonienne d’origine serbe. C’était la première fois qu’elle faisait partie d’une telle cérémonie, et elle eut plusieurs fois envie de pleurer. Triste que ses parents ne pussent être avec elle, elle nous remerciait d’être là autour d’elle et faisait des efforts infinis pour supporter la douleur causée par les souliers à talons.

Pour elle, ces couleurs et ces uniformes étaient le signe de la fin de la galère, et d’une immense fierté personnelle.

Cela ne me convaincra pas de me déguiser moi-même en docteur frais émoulu. J’ai quarante ans après tout, il y a des choses qu’on ne fait plus à quarante ans.

Mais maintenant, quand je vois ces jeunes filles se serrer contre leur père pour la photo, je comprends mieux la simple émotion familiale qui se dégage de tout cela.