Femmes, devenez clientes de prostitués

Quand on parle de prostitution des hommes, le sujet devient passionnant. Qui ne voit qu’il y a là une gigantesque promesse de développement économique ? Qui ne voit l’immense marché que constituent les femmes insatisfaites, seules et mal accompagnées, en perte de confiance et en recherche de quelque chose ? Plutôt que de se perdre dans la religion, la bouffe, l’alcoolisme, la maternité ou le travail excessif, elles devraient essayer la prostitution avec des mâles à l’écoute. Leurs caresses, le contact avec leur sexe en érection, leurs regards langoureux, pourraient aider ces femmes à se sentir mieux dans leur corps.

Je le pense car c’est ainsi que mes passages chez des prostituées m’ont aidé, dans des périodes creuses de ma vie. La prostitution n’est pas une solution finale, c’est une aide possible. Cela coûte cher, c’est vrai, mais beaucoup moins que toutes ces médecines de charlatans qui gagnent des fortunes sur la crédulité des clients. La prostitution, plus que la plupart de ces traitements alternatifs, mérite le titre de « médecine douce ». Elle ne règle rien, mais elle apporte du bien-être.

La sagesse précaire est un humanisme. Le sage précaire est un loup pour l’homme. Le sage précaire est un ami des femmes. Il milite pour que les femmes se libèrent des millénaires d’oppression qui les ont conduites à prétendre qu’il leur faut des sentiments pour pouvoir jouir. Les femmes doivent apprendre à compartimenter leur vie affective et sensuelles, comme savent le faire les hommes, pour leur plus grande satisfaction.

Elles doivent apprendre à se dire : je paie ce mec, il va me dire que je suis belle sans le croire vraiment, il va bander pour moi sans me désirer vraiment, il va simuler son intérêt pour moi et c’est de cela dont j’ai besoin en ce moment. Tout cela sera réalisé sous forme de contrat et d’échange d’argent, et ça va me faire du bien. Après, je retournerai vers mon mari, qui n’est pas un mauvais bougre, mais qui est très emmerdant en ce moment. Et puis j’oublierai pendant une heure ou deux, dans les bulles de vin mousseux et dans les déhanchements de cet homme qui me caresse, ces insupportables mioches que j’ai mis au monde pour une raison qui m’échappe aujourd’hui.

Une fois qu’on a établi cette évidence, que les femmes méritent autant que les hommes de pouvoir se payer des putains, une double problématique émerge, qui exigera des générations pour être bien circonscrite.

1 – Qu’attendre concrètement du prostitué (compte tenu que bander, pénétrer et éjaculer demande plus d’investissement libidinal que se laisser pénétrer) ? Quels services proposer, pour quelle durée, pour quels prix, etc.

2 – Et inversement, du point de vue des travailleurs du sexe, qu’apporter aux clientes, sachant qu’aujourd’hui encore, les femmes sont plus difficiles à satisfaire que les hommes ?

Sur ces deux derniers points, il faudra beaucoup de billets, et beaucoup d’expérimentation.

Le sage précaire se prostitue

Le débat sur la prostitution a pris, en France, un tour dogmatique et affreusement moralisateur. Des gens, qui s’auto-proclament féministes, postulent que la prostitution est mal et qu’il faut l’éradiquer. Ces gens sont dangereux et devraient être invités en présence de contradicteurs, dans les médias traditionnels. Le risque existe qu’ils soient entendus par une jeunesse influençable, et qu’ils découragent celles et ceux qui projettent de s’investir dans le service sexuel honnête et rémunérateur.

Je passe sur la loi qui sanctionne le client, cela est secondaire et ridicule. La vraie question, du point de vue de la sagesse précaire, ce n’est pas de trouver les meilleures solutions pour éradiquer la prostitution, mais au contraire de la libéraliser, d’en tirer tous les profits possibles pour la communauté entière, tout en la protégeant, au même titre que toutes les activités professionnelles.

Surtout, on oublie trop souvent qu’il y a encore une marge de progression immense dans ce secteur d’activité. Tous les rapports le disent, 98 % du personnel est féminin. Cette inégalité sexuelle est inacceptable. Il faut prendre des mesures pour inciter les hommes à se prostituer, et encourager les femmes à consommer. Si l’on veut que l’économie française reprenne du poil de la bite (jeu de mot), nous devons nous remonter… les manches. Achetez français et baisez français, c’est le slogan de la sagesse précaire, qui se découvre moins cosmopolite, plus patriote qu’elle ne le croyait elle-même.

Lutter contre l’esclavage, le trafic des corps, et au contraire, encourager l’esprit d’entreprise des prostitués, c’est le grand projet que le XXIe siècle attend en Europe. Il nous faut donc, pour ce faire, valoriser les clients, et non les sanctionner. Clients, la sagesse précaire vous soutient dans votre volonté de redresser… le PIB et le pouvoir d’achat des ménages. Vous êtes des consommateurs comme les autres, et grâce à vous, l’argent sort des coffres forts pour circuler plus librement.

Nous devons faire de notre pays le haut lieu de la culture du service sexuel, au moment même où nous sommes distancés par des pays aussi peu sexy (dans l’imaginaire globalisé) que l’Allemagne.

J’ai déjà été client de prostituées et n’ai aucun problème pour le dire. Je recommande à tous ce type d’expériences. On me dit que c’est facile à dire quand on est client, mais qu’il faut penser aux pauvres être qui se prostituent. Je recommande donc qu’on se prostitue plus librement. J’avais envie d’écrire un billet pour dire que le sage précaire était d’accord pour se prostituer, mais je me suis aperçu que ce billet existait déjà.

Il date d’octobre 2011 et s’intitule De la prostitution dans la sagesse précaire. Je n’ai rien à modifier à ce que j’ai écrit il y a deux ans. La seule différence est qu’à l’époque, je disais que j’aurais pu me prostituer si j’étais plus beau et plus « doué pour les choses du sexe ». Mais après tout, qui suis-je pour juger ? C’est aux clientes de le dire si je ne suis pas assez beau, ni assez satisfaisant au lit.

(Je dis « au lit », mais je précise tout de suite que la chose peut se passer ailleurs, en fonction des fantasmes de la cliente, et après négociation.)

Alors je passe à l’acte. Mes tarifs, je les cale sur ceux de cette étudiante, prostituée « occasionnelle » qui a témoigné dans lemonde.fr. Elle prend 300 euros de l’heure, choisit ses clients sur internet, exige une photo, annonce ce qu’elle fait et ne fait pas. Par exemple, elle refuse de faire des fellations, car pour cette pratique, elle a besoin « d’être amoureuse ». Bizarre, non ? Moi, je suis nouveau dans le business, je me demande s’il y a des choses que je ne peux faire qu’en étant amoureux.

Aujourd’hui, par exemple, je suis très amoureux, d’une femme qui me rend heureux. Il faudrait peut-être que je lui demande s’il y a des pratiques qu’elle voudrait voir exclues de mes prestations avec les clientes.

Mon coeur de cible, si je puis dire, ce sont d’abord les femmes qui sont contre la prostitution. Celles, de tous âges, qui militent contre elle. Interdire, interdire, elles ont la passion de l’interdiction. Il doit y avoir quelque chose de sexuel là-dessous. Venez essayer cette chose qui vous répugne tant, le sexe tarifé, avec un homme qui est libre de mettre son corps à votre service. Aucune mafia ne le force à le faire.

Le sage précaire vous ouvre les bras, pour 300 euros de l’heure (500 pour deux heures, prix spécial pour vous). Vous verrez que l’acte prostitutionnel peut être tendre, noble et enrichissant pour l’esprit.

Jack Kerouac entre North Beach et Chinatown

La rue Jack Kerouac, San Francisco

San Francisco.

La rue Jack Kerouac fait un passage entre North Beach et Chinatown.

Chinatown 020

North Beach, c’est le quartier qu’avaient élu les écrivains de la génération Beat pour QG. Le poète Lawrence Ferlinghetti y a ouvert sa célèbre library, City Lights, dans les années 50. Et entre cette librairie et le quartier chinois, une mince petite allée qui porte le nom de l’auteur de Sur la route.

Aucun des grands auteurs « Beat » (Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs, etc.), n’est originaire de Californie. Ils viennent plutôt de la côte est, et, pour certains, sont même québécois d’origine. (La langue maternelle de Kerouac était le joual. Voir cette vidéo d’une interview en français.)

Ils ont été attirés par San Francisco car on leur parlait d’une renaissance littéraire qui y battait son plein.

J’ai voulu visiter la fameuse librairie. C’est devenu un lieu touristique. On en est presque gêné. On se demande ce qu’on vient chercher là, un peu comme, à Paris, lorsqu’on va traîner chez Shakespeare et Compagnie.

En revanche, descendre le quartier chinois est une expérience réjouissante. Touristique, aussi, mais vivante, colorée, où les commerces fonctionnent pour eux-mêmes, non pour le souvenir d’une diaspora chinoise disparue. Les poètes  n’ont pas disparu, à San Francisco, j’en ai déjà témoigné, mais ils ne sont pas à North Beach. Trop cher, trop gentrifié. En revanche, les Chinois sont bien dans l’immense quartier chinois.

Et à la différence de tous les quartiers chinois que j’ai connus, celui-là a été le théâtre de fortunes et de banqueroutes depuis plus de 150 ans! Plus que nécessaire pour que les Chinois construisent des pagodes, des immeubles chinois tels qu’on n’en voit plus à Shanghai.

Préférer les hipsters aux hippies

J’ai beau trouver la musique hippie agréable, cette esthétique, qui me plaisait tant à 14 ans, me paraît pauvre et un peu abjecte aujourd’hui que je retourne, sans l’avoir prévu, sur les lieux de la création du mouvement flower power.

Ceux qui suivent ce blog se souviennent peut-être d’un billet que j’ai écrit sur un festival de hippies contemporains dans le sud de la France, le Souffle du rêve. Le ton satirique que j’avais employé avait déchaîné des commentaires outragés et insultants, de la part de gens qui mettent sans doute des fleurs dans leurs cheveux et qui aiment se réunir en grand nombre dans des festivals. C’était des réactions d’intolérance et d’agressivité de la part d’individus qui professent la liberté et l’amour.

Chez le chanteur McKenzie, même autoglorification que chez les souffleurs de rêve des Cévennes. Il le dit dans la chanson : nous sommes tous des gentle people. Il y a chez les hippies une obscure assurance d’être originaux et bienfaiteurs. Ils pensent rendre le monde meilleur tout en étant dogmatiques et peu ouverts sur le reste du monde. C’est peut-être les différentes drogues qu’ils consomment qui les amènent à penser ainsi.

Alors bien sûr, nul besoin d’être fin psychologue pour comprendre que si je critique si fort la naïveté un peu bébête des baba cool, c’est en fait mon adolescence que je conspue. On me dira avec raison: « deviens adulte, accepte-toi, et tu mettras à nouveau des fleurs dans tes cheveux. »

A quoi je répondrai que je n’ai plus assez de cheveux pour y mettre des fleurs.

La vérité est ailleurs. Mon adolescence, je ne la rejette pas entièrement. J’ai gardé les sensations de l’adolescent que j’étais, le désir de voyager, celui d’aimer une femme aux cheveux bouclés, le sentiment que rien n’est au-dessus de l’amour. Mais en flânant à San Francisco, le voyageur peut difficilement adhérer à l’immaturité articulée du mouvement hippie, à cette inculture autosatisfaite et à ce narcissisme incessant.

Les contradictions touffues dans lesquelles je me débats seront peut-être éclairées par l’étymologie même du mot « hippy ». Dans les années 1940, on parlait des « hipsters », qui écoutaient Charlie Parker, et adoptaient la musique, les goûts, les habits et le langage des Noirs. Ils étaient cool, négligés et pauvres. Ils vivaient d’expédient, buvaient et se droguaient. Ils lisaient, écrivaient, et voyageaient, comme on le voit notamment dans Sur la route, de Jack Kerouac.

Ils ont ouvert la voie à des mouvements culturels tels que la génération Beat. Hipster a connu, dans les années 1960, un dérivé un peu dégradé. C’est devenu « hippy », pour désigner des jeunes gens qui prenaient l’apparence des hipsters, mais qui n’en avaient plus la culture. Les hippies copiaient leurs aînés, mais plutôt que du jazz, trop nuancé et complexe pour eux, ils se sont investis dans le rock et le folk, plus basiques.

Donc, voilà, je ne m’attendais pas à ce que mon voyage à San Francisco prenne cette tournure, mais je m’aperçois que s’il y a une génération rebelle qui m’intéresse en tous points, ce n’est pas celle des années 1960 et 1970, mais celle des années 1940 et 1950.

Les uns ont inventé une langue, une littérature, les autres une musique psychédélique. Les uns étaient plutôt solitaires et solidaires, les autres plutôt grégaires et égoïstes. Les uns voyageaient sans un rond, les autres étaient aidés par leurs parents. Les uns étaient vraiment incompris, les autres ont été chéris par les médias, au point d’en prendre la tête.

Fleurs et cheveux longs à San Francisco

Le sage précaire doit faire une sorte de coming out : adolescent, il avait les cheveux longs et il aimait la musique de hippy. Ce n’était pas du tout l’époque. Quand il écoutait Harvest de Neil Young, les jeunes gens de son âge préféraient, et je leur donne raison aujourd’hui, Depech Mode ou The Cure.

Alors, quand je me promène à San Francisco, je ne peux éviter de repenser à toute cette culture des années 60 et 70, les hippies qui zonaient. C’est ici, dans ces rues mêmes, que le mouvement a commencé. Je le découvre en marchant ici, je n’en avais même pas conscience avant ce voyage.

Je réécoute ces chansons, la musique est toujours belle, et les images qui les accompagnent sont toujours aussi séduisantes. Des filles aux grands chapeaux qui mettent des fleurs dans les cheveux.

Je réécoute le tube de Scott McKenzie If you’re going to San Francisco / Be sure to wear some flowers in your hair.

Si tu vas à San Francisco, assure-toi de mettre des fleurs dans les cheveux. C’est certain que cela peut plaire à un enfant de 15 ans.

Ferme urbaine à Oakland : rencontre avec Novella Carpenter

Qui n’a jamais rêvé de se faire un potager dans son pavillon de banlieue ? Les ouvriers l’ont toujours fait, mais aujourd’hui, en Californie, cela devient un mouvement alternatif et libéral. Une jeune femme, Novella Carpenter, a carrément créé une ferme au beau milieu d’un environnement urbain qu’elle qualifie elle-même d’ « apocalyptique ».

J’ai rencontré Novella alors qu’elle désherbait une allée de son jardin, dans la ville la plus industrielle de la baie de San Francisco. Oakland est la ville dont le taux de criminalité est le plus élevé d’Amérique, une ville portuaire de grande envergure, une ville ouvrière et tendue. Par cela même, on le conçoit aisément, c’est une ville où les loyers sont plus bas qu’ailleurs, et où les progressistes de tout poil peuvent s’installer pour monter des projets originaux.

Quand Novella est venue s’installer à Oakland, avec Bill, elle a vu un terrain vague à côté de la maison où elle pouvait louer un étage. Elle s’est dit : je me fiche de la maison, mais quel terrain ! Elle a demandé qui était le propriétaire de cet espace en friche, personne n’en savait rien. On lui a assuré que le propriétaire, qui que ce soit, ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’elle en cultive la terre.

C’était il y a dix ans.

Après avoir brisé la dalle en béton pour faire revivre la terre, après avoir fait pousser des légumes et des arbres fruitiers, elle a acheté des poules, des canards et des dindes. Mais une dinde mange beaucoup trop, alors Novella s’est mise aux lapins, puis aux cochons et même aux chèvres.

Elle a aussi une ruche et produit son miel. Le voisinage ne s’est jamais plaint. Le voisinage, d’ailleurs, est presque entièrement constitué de prostituées et de fumeurs de crack. La proximité d’une ferme est le cadet de leurs soucis. Tout en me parlant, Novella me fait entrer dans le poulailler, construit avec des palettes en bois, et glisse sa main sous le cul d’une très grosse poule pour en retirer deux oeufs tout propres.

En 2007, elle a décidé de raconter cette histoire de ferme urbaine, et en 2009, son livre Farm City est paru au éditions Penguin. Succès de librairie immédiat, complètement inattendu, comme la plupart des succès de librairie. L’éditeur avait accepté de publier un récit de vie mignon, d’un couple de Seatlle venu chercher le soleil dans la région de San Francisco. Il n’avait pas imaginé que c’était un texte qui rencontrerait une époque.

Entre temps la crise de 2008 avait éclaté et Farm City est devenu un emblème pour tous ceux qui se demandaient comment ils allaient se nourrir dorénavant. Novella est devenue, sans le vouloir, une figure à la mode, une inspiration. Des gens viennent parfois la voir et lui prêter main forte, bénévolement. Pour les loger, elle a installé deux caravanes en bordure de maison.

Je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle avait fait de l’argent gagné grâce à son best-seller. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas déménagé. En revanche, il paraît que les prix de l’immobilier ont grimpé dans ce quuartier déshérité d’Oakland. Elle a maintenant une fille, et Bill est toujours là, taiseux et ténébreux. Je lui ai promis de revenir un jour, mais pour travailler, en échange du logement dans une des caravanes.

I’m moving to France!

Et puis, avec le temps, j’ai appris à comprendre que les gens qui s’autoproclament workaholic sont rarement des foudres de guerre.

Nous partons avant le lever du soleil, et je ne sais toujours pas quel type de travail je suis censé faire. Patrick ne me dit rien, et il n’est pas de meilleure humeur le matin que le soir. Je me tiens coi et me laisse porter par la voiture. J’espère juste qu’il ne va pas m’embarrasser en me donnant à réaliser un chantier avec des instructions minimales, incompréhensibles et lacunaires.

Il téléphone à sa copine qui ne répond pas. Il laisse un message. Il me pose quelques rares questions et répond (parfois) à mes rares questions de manière laconique. Notre rencontre n’est donc pas un coup de foudre, mais je n’ai pas à me plaindre.

Le lycée est un établissement de qualité très médiocre. Peu d’enfants iront dans des universités prestigieuses. Patrick enseigne dans un « programme » qui tourne autour de la permaculture, de la science environnementale, de l’hôtellerie et du tourisme durables, de la gastronomie bio. La direction du lycée a décidé de compenser son manque de prestige par un fort investissement dans l’énergie verte. L’électricité est produite à 90% par des panneaux solaires installés un peu partout.

Lycée très mixte, raciallement parlant. L’anglais est une seconde langue pour 25% des gamins. Ce qui me plaît infiniment, c’est que les adolescents se mélangent vraiment. Les clans existent, mais ils ne sont pas constitués par les origines ethniques des individus. Les bad boys, avec leur pantalon au-dessous des fesses et les casquettes à l’envers, sont autant des blacks que des chicanos ou des blancs.  Des couples se bécotent, et les couples que je vois sont très souvent mixtes.

Patrick me présente à ses classes et me fait parler avec eux, pour expliquer ce que c’est que le wwoofing, et plus généralement, pour réfléchir sur l’idée de « tourisme durable ». Ces adolescents sont adorables. Impertinents avec les adultes, mais sympas et drôles. Il y en a quelques uns dont je ne comprends pas l’anglais, mais sinon, je les trouve très agréables, respectueux ; peu travailleurs mais éveillés ;  dissipés mais prêts au dialogue.

L’année prochaine, ils iront à la fac. Aucun d’entre eux ne vise les prestigieuses université de UC Berkeley ou de UCLA, ni même les établissements de la catégorie juste inférieure, mais des Colleges obscurs, publics mais modestes. Leur plus grand sujet de préoccupation, concernant leur orientation, est le coût des études. Quand ils apprennent qu’en France, l’université est presque gratuite, ils font entendre une clameur dans la classe. I’m moving to France!

Pour les aider à réussir leurs interrogations écrites, Patrick leur rappelle qu’il y a un test demain. Il leur dit de réviser le chapitre 13 de leur manuel scolaire. Puis, à ma surprise, il leur donne les questions à l’avance. Il leur donne enfin les réponses à l’avance. Patrick aimerait bien que les élèves de sa classe décroche des A et des B, et ne se complaisent pas dans la région des F.

En fin d’après-midi, une jeune femme noire est toujours dans la classe de Patrick afin de repasser sa leçon et d’écrire une prémière fois les réponses aux questions qui seront données demain comme examen. Les professeurs donnent des points supplémentaires aux élèves qui viennent en étude pour faire leur devoir. Elle s’entraine sur moi pour vérifier qu’elle a bien tout appris. Elle récite sa leçon avec un sens de la comédie tout à fait convaincant. En revanche, elle avoue ne pas comprendre le vocabulaire qu’elle emploie. Des mots comme « aride », « nappes phréatiques » : Don’t even ask me what it means, I have nooooo idea.

Ce mec n’est pas plus fermier que moi

Patrick, mon « hôte fermier », n’habite pas dans une ferme, mais dans une maison située dans une rue assez modeste. De tous les pavillons de la rue, la sienne est celle qui ressemble le plus à  une maison abandonnée, une végétation assez touffue accueille le visiteur improblable.

Il y a quelqu’un à la maison, mais personne ne me répond quand je frappe à la porte. Je m’assois sous le hauvent et lit Hobbes & Calvin. Une demie-heure plus tard, un homme ouvre la porte sans s’excuser ni s’étonner. Ce n’est pas celui que j’attendais, mais un ami de passage, qui nettoyait la salle de bains. William est un voyageur qui va de communautés en communautés le long de la côte californienne. Il se dirige vers le nord de l’Etat pour vivre dans un bateau, basé dans un éco-village.

Dans les piles de livres de la maison de Patrick, de nombreux récits de voyage et d’expédition, des livres de politique écologiste, quelques classiques de la poésie américaine, et un récit qui attire mon regard : City Farm, de Novella Carpenter. Il s’agit de l’histoire d’une maison de banlieue, situé au cœur d’un ghetto d’Oakland, qu’une jeune femme a transformée en ferme urbaine. Je le feuillette pour mesurer que le livre n’est pas une fiction, mais un récit de vie, bien écrit, drôle, vivant. Ce livre a connu pas mal de succès il y a deux ou trois ans. Il reflète un mouvement réel qui prend une certaine ampleur dans la classe moyenne, mais qui n’a jamais cessé d’exister : l’établissement d’une ferme dans un environnement urbain, et même et surtout défavorisé.

Cette fille vit avec son compagnon dans la 28ème rue d’Oakland, et je me trouve dans la 23ème. Autant dire que je peux aller la voir en quelques minutes si Patrick me prête un vélo. Novella Carpenter, quel nom! On pourrait le traduire par « Roman Charpentier ».

Les livres sont éparpillés en tas. Ils me rendent la maison chaleureuse. Je note Better Off, d’Eric Brende, qui a vécu un an sans électricité dans un coin perdu d’Amérique. Un peu comme moi dans les Cévennes, mais je n’étais pas un fanatique de la technophobie, et je n’ai jamais rien mis d’austère ou de vertueux dans ma vie hédoniste de la montagne.

Pendant que William me fait la conversation, Patrick rentre enfin. Il me serre la main avec un air de mécontentement évident. Sa mauvaise humeur ne m’impressionne guère car je suis là pour une bonne raison : il m’a demandé de venir, il a besoin de ma force de travail. En réalité, il est gêné car il pensait que son ami aurait débarrassé le plancher et m’aurait laissé sa chambre. Je vais devoir dormir sur le canapé du salon.

L’ambiance est bizarre. Patrick fait une sorte de prière avant de manger son sandwich Subway. Il contredit sans arrêt son ami et parle de son travail à lui, combien il s’investit dans son travail. Nous l’écoutons, mais William lui dit qu’il ne sait pas trop où il veut en venir. Nous sommes tous des travailleurs, ici. je crois que Patrick veut me signifier que je ne suis pas ici pour rigoler. Qu’avec un workaholic comme lui, il va falloir que je me retrousse les manches.

Je ne réponds rien car, d’une part, il n’est pas explicite dans son message, et d’autre part, le travail ne fait pas peur au sage précaire.

Produits dérivés de la Sagesse précaire

Je m’aperçois que tout le monde vend des badges, des t-shirts, des tapis de souris, à l’effigie de leur blog ou de leur chaîne youtube.

Il est peut-être temps que la sagesse précaire se décline, elle aussi, en merchandising. Mais quels produits dérivés pour la sagesse précaire ? Et quels slogans ?

Des autocollants ? Trop polluant. Des T-shirts ? Les sages précaires sont plutôt chemises. Des mugs ? Pfff.

Bon, l’idée est là. Il ne reste plus qu’à trouver des applications viables. Je devrais peut-être profiter d’être dans la Silicon Valley pour monter un start-up et lancer mon projet dans un grand incubateur. Nul doute que je pourrais lever des fonds. Et si, par extraordinaire, il s’avérait impossible, ou complètement con, de lancer de tels produits dérivés, je pourrais détourner l’argent et partir au Brésil.

Le sage précaire est un génie du mal.

WWOOF, du tourisme durable en Amérique

C’est une chose bien connue aujourd’hui, mais peut-être certains d’entre vous ne connaissent pas ce réseau. Le Wwoofing est une pratique de partage entre des voyageurs et des fermiers en agriculture biologique. Le fermier accueille une main d’oeuvre non qualifiée qu’il ne paie pas, le voyageur trouve le gîte et le couvert en échange de quelques heures de travail par jour.

WWOOF : Worldwide Opportunities on Organic Farms (« opportunités dans les fermes bio tout autour du monde », ça sonne moins bien en français). Sur le papier, c’est un projet gagnant-gagnant. Non seulement on peut passer quelques jours ou quelques semaines sans avoir à débourser d’argent, ce qui permet de voyager plus longtemps sur un continent, mais on y apprend beaucoup de choses sur l’agriculture, on y fait des rencontres intéressantes et on y visite des territoires ignorés des guides touristiques.

Je me suis donc inscrit sur le site consacré aux fermes américaines, prêt à donner un peu de ma force de travail contre un logement rudimentaire et quelques légumes bio. Or, tous les « hôtes » me répondaient qu’ils n’avaient pas besoin de moi, et surtout, qu’ils avaient bien trop de demandes de la part de voyageurs que de travail à donner.

Etonnamment, les jeunes femmes, étudiantes en vacances, n’ont pas trop de problèmes pour trouver des lits et des légumes. Mais le sage précaire, personne n’en veut malgré une bonne volonté à toute épreuve.

Un jour, cependant, un certain Patrick m’écrit pour me demander de l’aide. Ce qui me ravit : il habite dans la ville qui m’attire le plus dans la baie de San Francisco, Oakland. Sa ferme est moins une ferme qu’un projet qui allie éducation, lycée, lutte contre la pauvreté, agriculture biologique et tourisme durable.

Je me frotte les mains. Je vais pouvoir observer de l’intérieur, moins avec les yeux qu’avec les mains et l’huile de coude, un de ces fameux projets progressistes qui font la renommée d’Oakland.